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Mercredi 4 juillet 1866

(7 heures du matin)
C'est dans les maisons mortuaires que le spectacle de la désunion sourde des âmes et de la désharmonie des volontés est le plus visible et le plus pénible en même temps. Le deuil ne rapproche que ce qui s'aimait, il n'a pas la puissance de créer ni d'inspirer même une ombre d'affection entre les coeurs qui n'étaient point sympathiques. - Telle âme irritee par la douleur sera au contraire poussée à la haine de tout ce qui lui paraît triompher d'elle ; et tout ce qu'elle a connu lui parait insulter à son infortune. L'orgueil peut fermenter au fond d'un grand chagrin. On ne veut ni le partager, ni l'avouer, ni être plaint trop peu, ni être interrogé. On voudrait la nuit, l'éloignement, l'abolition du prochain et du monde, l'anéantissement de tout ce qui n`est pas sa propre douleur, c'cst-à-dire son moi. Le plus étrange, c'est que ce sont les cœurs les plus déshabitués à entrer dans la peine d'autrui, qui s`offensent et se scandalisent le plus de ne pas trouver autrui désespéré pour leur compte. La bonté et la justice, habituelle- ment pratiquées, se retrouvent au jour de l'épreuve, dans les éprouvés et dans leurs alentours. - Quand nous aimions peu, tout nous devient facilement odieux, à l'heure d'une perte. Quand nous sommes nés défiants, nos défiances triplent, sitôt que nous sommes blessés.
Que faut-il éviter avant tout avec ces volontés hérissées ? de les désapprouver, de les juger, de les contrarier. Impossible de les guérir de leurs éternels soupçons et de leurs paroles pénibles ; mais il faut agir avec elles comme on voudrait qu'elles agissent envers nous, et se résigner sans amertume à n'être ni compris, ni remercié, ni apprécié en retour. Le parfait oubli de soi est surtout de mise avec la complète indifférence rencontrée chez autrui, car c'est alors qu'il est surtout- généreux. - D'ailleurs, qui sait ? Il y a dans ces incurables froideurs et circonspections de famille, l'expiation de quelques torts antérieurs commis peut-être par d'autres que par nous, mais dont nous devons supporter les effets avec une soumission pieuse, comme.on voile les fautes de ses parents. - La manie de nos trois cadettes est analogue, c'est de maudire le genius familiae, et surtout de s'entrefuir avec une violente énergie. Elles font le mal qu'elles déplorent - et lient les verges dont elles se battent et se font battre en gémissant. En flétrissant la bienveillance, elles en glacent les élans.
On croit que la douleur nous transforme : le plus souvent encore nous transformons notre douleur à notre ressemblance. Dans les belles,nobles, et grandes âmes, la douleur devient saine et produit une foule d'effets magnifiques. Dans les petites âmes, elle devient basse et mesquine. — La personnalité est tout et décide de tout. — Heureux ceux qui procurent la paix et qui consolent, car ils sont les organes de Dieu. Il y en a de cette espèces ; ne pensons qu'à ceux-là.

(10 heures du soir)
L'ensevelissement a eu lieu à 11 3/4 heures matin. — Le service religieux à domicile a été fait par M.M. Droin et Guillermet. Le cortège funèbre s'est composé de trois voitures, occupées par seize personnes. [...]
A l'avenue du cimetière, quasi solitude, une vingtaine de personnes seulement ont complété l'honneur. Mais c'est tout simple : le défunt habitait Lyon et n'avait ici à peu près aucune relation. [...]
Laure avait apporté une corbeille de fleurs bmanches, qui ont été jetées dans la fosse avec le cercueil. De fortes bouffées de vent hérissaient tous les cheveux sur les têtes nues et fouettaient le collet flottant de nps manteaux de deuil. Dav. Charton repose à côté du père, de la mère et de la soeur de sa femme.
[...]
- Louise a eu un de ses accès de personnalité dure et cassante, qui lui font tant de tort et qui me glacent soudain, comme une insulte volontaire et gratuite. Heureusement, la charité a triomphé à l'instant de mon indignation. Je la plains tellement d'avoir une pareille sécheresse ; il faut qu'on lui ait en nourrice appris à se défier de ses plus proches parents. Peut-être sa pauvre mère, qui avait beaucoup souffert, lui avait-elle inoculé son désabusement acerbe et sa secrète amertume. On dirait que la pauvre femme croit tout le monde, même son entourage, composé de gens menteurs et cupides, conjurés contre sa sécurité. De là son enchantement infini du mariage, et cette idée, naïve pour une personne aussi désillusionnée, que son mari n'avait rien de commun avec le reste des hommes, qu'il était bon, sensible, droit, sage, tandis que tous ses pareils sont durs, secs, faux, trompeurs. Son âpre scepticisme tout bardé de soupçons injurieux et de préventions profondes, ne mériterait que la froideur et le silence ; et vraiment si elle était juste, elle devrait reconnaître qu'elle a obtenu d'autrui beaucoup plus qu'elle ne mérite et qu'elle ne rend. — Pour moi, je vois dans cette nature, flétrie avant l'ãge par les soupçons dégradants, un état maladif qui me fait une douce pitié. Je n'ai pas plus d'espoir de l'attcndrir que d'amollir une pierre ; mais je ferai comme si j'espérais.
Elle avait auprès d'elle une Consuelo angélique, dont la courageuse douceur fait le plus bienfaisant contraste avec la manière coupante et acérée de son amie. A mon gré, l'une vaut cinq fois l'autre, car la scconde se contente de goûter les belles âmes et la première en est une. Celle-là pousse à la stricte justice et à la défensive, celle-ci fait aimer le bien et rend bon. L'une est chérie de tous ceux qui la connaissent ; l'autre a des épines pour tous ceux qui l'approchent. L'une n'aime qu'une seule personne, même parmi ceux qui lui veulent du bien ; l'autre aime toutes les personnes, même celles qui la font souffrir. La sécheresse de l'une n'a qu'un ou deux points tendres ; la charité de l'une est plus vaste encore que la sécheresse de l'autre, et n'a pas même un ou deux points durs. Un tissu de défauts avec quelques qualités ; un tissu de vertus à peu près sans ombre : voilà le bilan final entre ces deux amies, du moins quant au caractère. Pour la capacité, le résultat de la comparaison serait moins disproportionné.

NOTES

Consuelo  : L'héroïne du roman homonyme de George Sand (1842).

l'une  : Le texte imprimé comporte ici “l'autre”, ce qui m'a semblé être une coquille... j'ai corrigé.