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SOMMAIRE

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vendredi 13 juillet 1866

Ce jour réputé néfaste a été un jour de bonheur. Parti dès 5 1/2 heures du matin avec dame Ma[rie] et son jeune fils, nous ne sommes rentrés au gîte que pour diner, soit à 1 heure après midi. Le temps était merveilleux. Proméné en pleine poésie par Tercier, Brent, Charnex, Pallens, Montreux, Glion, Sonzier, en vue de ce paysage féerique, déroulé sous nos pieds et sur nos têtes. Cette promenade ravissante étaite outre un pèlerinage des souvenirs, désiré et demandé par ma compagne, dont l'amitié d'une tendresse toute maternelle s'associe aux rêves de mon passé et veut partager jusqu'aux émotions qui ont traversé, agité ou embelli ma vie. [Note1] — Chemin faisant je consulte le vieux papa B[ernard] sur mon extinction de voix, et j'attends son réveil dans un jardin fleuri, qui longeant parallèlement le jardin de la pension Vautier me rappelle et Madrina et Rosine. Chacun de mes pas, dans ce village de Montreux, et le long de ces pentes de Glion, chaque bouquet d'arbres éveillait un souvenir intime. Plusieurs ombres voltigeantes repassaient au tournant de ces frais sentiers ou sous le dôme vert des noyers ; mais une plus mystérieuse et plus aimée les dominait toutes, l'ombre touchante d'Égérie. Il y a treize ans, j'errais solitaire dans ce pays des tendresses ; il y a onze ans j'y ai passé avec la petite fée deux semaines en pleine églogue, et dès lors, à intervalles irréguliers, j'y suis toujours revenu par l'imagination ou en personne. Avec Villars, ce sont peut-être les lieux ou j'ai passé les plus semaines[sic] de mes belles années, et comme on ne redevient pas jeune, c'est peut-être là l'Eldorado de ma vie.

Après-midi, resté coi. La chaleur était forte, toute notre petite sociéte ne parvenait pas à éteindre,sa soif. Nous avons regardé mon musée photographique (tableaux d'histoire), et lu un chapitre du Batelier de Clarens. - Causeries confidentielles au crépuscule, tandis que soeur Marthe couchait son maigre petit coq, aux instincts agaçants et taquins. Quel enfant pénible que celui-là et combien on a de peine à l'aimer, même dans sa famille. Je souhaite pour sa mère qu'il change beaucoup en grandissant et qu'en particulier cette sécheresse pointue et impertinente qui le caractérise, s'atténue et fasse place à quelque qualité aimable. Pour le moment, il n'a pas un des charmes de l'enfance, en compensation de ses nombreux défauts. Et ma pauvre cousine doit s'apercevoir que le vide se fait autour de ce petit camarade, où qu'elle le mène, seulement elle se refuse à en voir la cause. Elle aime mieux accuser tout le reste que son Benjamin, Benjamin parfaitement dur et ingrat, qui n'aime un peu que sa mère ; et encore !

Notre maisonnette, jaune pâle, aux volets verts, encore toute neuve, est à l'entrée du village quand on vient de Charnex. Une grosse fontaine, au double bassin de marbre noir, murmure à son pied et un gros noyer la couvre de son ombre. A quelques pas au-dessus d'elle et de l'autre côté de la route est la grande pension Mojonnier, qui n'a l'air ni bien gaie ni bien habitée. Derrière nous, à peu de distance, sort de terre l'épais massif des masures qu'on nomme le château féodal de Blonay, et dont on peut dire :

De loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien [Note2]

Notre hôte, c'est le boulanger G[en]ton, dont la jeune femme, douce Bernoise au bon regard, pauvre plante transplantée, est atteinte de consomption. Ce qui la dévore, c'est peut-être le Heimweh, et sans doute le petit blanc trop aimé du mari. Elle a une jolie bonne pour ses deux enfants et une avenante domestique pour tout faire. Notre quintette forme tout l'ensemble des pensionnaires et par conséquent est maître de la situation. L'heure, le lieu et la nature ses repas sont notre commandement. Ces deux dames peuvent chaque soir laver à la fontaine les vêtements avariés de leurs deux étourdis, et prendre leurs aises en vraies campagnardes, ce qui a sa douceur.

(3 heures soir.) Passé la matinée à l'ombre d'un chalet, vingt minutes au-dessus du village. La vue était splendide, et tandis que les gamins faisaient la chasse aux papillons, nous avons lu beaucoup de pieces de V. Hugo (Feuilles d'automne et Chants du crépuscule). Une fois Caroline descendue (elle nous a précédés de presque demi-heure), nous avons pu deviser à notre gré. Caroline ne lisant rien, ne sachant rien, ne s'intéressant à rien, n'a aucune conversation et avec elle, l'ennui est toujours à la porte, si bonne femme qu'elle soit. Pour elle d'ailleurs les enfants seuls existent et le sien en particulier. Il faut se faire père nourricier, pour faire avec elle vie qui dure. Et ce rôle est naturellement tôt épuisé et vite fastidieux. La gésine et la nursery ne sont pas l'affaire dominante de l'homme. Nous traversons ces affaires d'entrailles, mais nous n'y pouvons demeurer, sous peine d'abêtissement, ou du moins d'affadissement. — Quelle différence entre les deux amies ! Je ne m'ennuie pas une minute avec l'une, et je ne cesse qu'une minute de trouver le temps long avec l'autre, c'est quand nous sommes à table. La raison du fait est évidente : c'est qu'on communique avec la première par cent points différents, et avec la seconde par un seul.

NOTES

Note1 : Dans la marge du manuscrit, une fleur séchée a été collée, suivie de ces mots : « Pensée cueillie au pied de la maisonnette blanche, l'ex-école de Glion, sanctuaire d'anciens souvenirs. »

Rosine : Soit Emilie Dolliœoni dite la Rosine d'Albion.

Batelier de Clarens : Nouvelle de Juste Olivier (1861).

petit coq : Frank Gruaz, le fils de Caroline, cousine d'Amiel.

Note2 : La Fontaine : “Le chameau et les bâtons flottants”, Fables, IV, X.