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mercredi 18 juillet 1866 - Genève.

(11 heures matin.) Le philosophe sous les toits est de retour au logis, depuis deux heures tantôt. Après avoir rangé ses effets, parcouru les brochures, avis, annonces, entassés dans son corbillon, fait une emplette pour le compte de quelqu'un, et écrit à Blonay ; après avoir réparé une avarie de sa trousse de toilette, pris langue au troisième et déjeuné, il revient à lui-même et à ses souvenirs, qu'il désire noter, avant de rentrer dans le courant de sa vie ordinaire et prosaïque.
Résultat de mes dix jours d'absence. — Étudié Perline dans la liberté des bois ; resserré les liens de l'affection avec l'amie d'Ollon et avec Sorellina ; rempli mes devoirs de cœur envers Andrienne et Caroline deux de mes proches parentes. — De plus, fait un pélerinage de souvenirs, dans un site enchanté et hanté. Retourné à onze ans en arrière dans ma vie ; remonté le fleuve des jours, et réévoqué de chères ombres. Relu des pages célèbres (Hugo, Rousseau, etc.) dans le plus bel encadrement du monde. — Voilà le bon côté de la médaille ; en voici le revers. je comptais visiter trois amis de plus, à Vevey, Fribourg et Neuchâtel, et cette partie du programme a manqué. J'ai eu pendant cinq jours une extinction de voix, due à une cause futile, et j'ai dû constater avec tristesse combien ma santé était devenue frêle et vulnérable. Une sécheresse persistante de la langue m'a rappelé la fatale maladie de mon oncle Jacques et de son fils Eugène, et fait entrevoir l'impossibilité d'un voyage dans les pays chauds, ou d'une ascension élevée.

Dans son ensemble, cette excursion m'a fait toucher au doigtla réalité et la nature de l'âge du retour. J'ai pu faire le compte de mes pertes et aussi des consolations et des compensations qui m'ont été éccordées. J'ai acquis la conviction qu'on ne se baignait jamais deux fois dans la même onde et que les jours d'Aranjuez étaient bien et dûment passés pour moi. C'est quelque chose que de rentrer dans sa demeure plus sage, plus grave, plus raisonnable que l'on en était sorti, et aussi plus reconnaissant. En effet, j'ai eu en surabondance pendant ces dix jours ce qui manque à tant d'autres mortels, un loisir absolu, un temps magnifique, un pays splendide à voir, un bien être presque sans nuage, et ce qui domine tout le reste, je me suis senti entouré de sympathie cordiale, même de tendresse et d'amour. J'ai pu me fortifier au contact de l'attachement vrai, de la fidélité éprouvée, du dévouement joyeux. Je me suis vu et senti à diverses reprises désiré, attendu, espéré, regretté ; j'ai donné et reçu du bonheur ; j'ai vécu par l'âme et par le cœur bien plus encore que par les yeux et par l'imagination.

Faire un doux emploi de son être,
Mes amis, ce n'est pas vieillir !

Récapitulons les dix jours :
[...]

Les plus aimables causeries : deux matinées bocagères, à Nemorette et à Valfage, deux tournées aux étoiles, l'une par le chemin de Circine, l'autre avec station sous les tilleuls de Chisa ; une journée entre deux chalets sur la lisière intérieure du bois (Tillane, Mazot aux fourches, Chalet des roses).
Je laisse à la compagne de Kroll les Voix du Muet de Blonay et une poésir quelconque, écrite à toute vapeur et dont pas un vers ne me reste dans la mémoire.
Jasé avec notre jeune hôtesse, Bernoise de l'Oberland, et ses deux aides, la blonde Louise et la brune Anna. — Connu la mère Saugy et son fils Alfred ; pénétré dans la bruyante auberge de la Balance, pour faire deux fois remplir une gourde.
17 [Juillet]. Départ à pied pour la Tour de Peilz (à 5 1/2 matin). Alfred portait mon bagage. Quelqu'un m'accompagne jusqu'à la gare. Nous élaborons le projet de mes prochaines semaines. Il me semblait retrouver de tout point la prévoyance attentive et la vigilante sollicitude d'Égérie. Mes amies deviennent toutes maternelles, par réaction contre ma nonchalance enfantine. D'ailleurs je me prête à cette protection délicate, en m'intéressant à mes affaires dans la mesure où ceux qui m'aiment veulent bien s'en préoccuper devant moi. — Deux heures plus tard, je prenais un char à bancs à Aigle, et à 8 1/4 heures j'entrais chez Hygie par l'escalier de la remise, c'est-à-dire par la porte étroite. Accueil fraternel. En dix minutes, je savais tout le nécessaire. Après l'épanchement intime, la foule nous sépare. Mad[ame] Est. Radon et ses deux petits Siciliens (Carletto et Donato). Puis le cousin Armand Vautier, aux yeux creux et brûlés. Puis la grand'maman Cogy. Et les deux enfants de la maison, Estelle la rêveuse et Netty la lionne (le père est à Berne, comme député). Leur institutrice, Mlle Heimsohn de Hambourg. Chaleur terrible. — Montré des photographies. — Causerie sur les trois possibilités ; l'opinion d'Hygie reste partagée. — Retour à pied par un orage céruléen, enveloppant le Valais, le Val d'Illiez et toutes les montagnes. Arc-en-ciel sur Villars, Ollon et tout mon pays de prédilection. Vastes décharges électriques, coups de vent alternativement dans toutes les directions, peu de pluie. Je sens combien vite j'attraperais une pleurésie. — D'Aigle à Vevey, agréable compagnz de route : jeune allemande calme et joufflue, qui a passé une année à Patras. — De Vevy à Lausanne, somnolence d'une pesanteur toute magique ; il me semblait être ensorcelé. — À Lausanne, manqué dame Burnand ; mon couteau m'est rapporté à l'Hôtel Gibbon ; nuit d'orage, mais sèche.

À mon réveil, ce matin, trouvé le ciel bleu et le temps pur. Jeté à Morges une lettre pour Blonay en partie écrite en wagon. — Madame Binet me dit que son fils a eu trois enfants en dix-huit mois.
(9 heures soir.) Lettres : de Caroline (regrets avec larmes), de dona Camilla, d'Ed. Lyanna (peinture de sa vie de colon).

Répondu immédiatement à Caroline (pardon et mise en garde pour l'avenir). expédié du papier de Chine à Philine. Visité mon dépôt de manuscrits. Lu beaucoup de journaux. — Bonnes nouvelles de la famille par Franki et Bordier.
On a déjà sonné plusieurs fois à ma porte.
Causerie avec dame Reymond et sa nièce Louise. — Je suis détraqué. Tous ces breuvages pour me rafraîchir m'ont dérangé l'estomac. Pas pu travailler aujourd'hui. Ma journée d'avance ne m'a servi de rien. Je n'ai que peu de voix et moins de tête encore.

NOTES

philosophe sous les toits : Allusion à un roman d'Émile Souvestre.

corbillon : « Petite corbeille » selon le “Petit Robert”. Le mot est sorti de l'usage aujourd'hui. Il avait une certaine connotation religieuse, étant employé pour la corbeille où l'on plaçait le “pain bénit”.

Blonay : Voir sur la CARTE

Perline : Voyez “DROIN”.

Sorellina : Voyez “FAVRE”.

Andrienne : Andrienne CUSTOT, fille d'un premier mariage de Fanchette AMIEL, l'épouse de Frédéric Amiel, et donc tante de l'auteur du “journal”.

d'Aranjuez : Allusion au premier vers du Don Carlos fe Friedrich Schiller.

Kroll : Voyez à “Caroline”.

Voix du Muet : En fait le “Journa intime”, dans sa partie concernant ce lieu, et “Muet” à cause de l'extinction de voix qu'y avait eue Amiel.

Blonay : Voir sur la CARTE

Quelqu'un : Marie Favre

d'Égérie : Voyez à Égérie.

Hygie : Voyez à COSSY

Cogy : Il semble qu'il faille lire plutôt “COSSY”. Voyez à ce mot.

d'Hygie : Voyez à COSSY

Blonay : Voir sur la CARTE

dona Camilla : Voyez à Charbonnier.

Franki : voyez à Guillermet.

Bordier : Voyez Bordier.