prev

SOMMAIRE

prev

jeudi 19 juillet 1866

(5 1/2 heures matin.) Enfin, il pleut ! ! L'angoisse de la chaleur était devenue telle vers 2 heures du matin, que j'errais en vain dans mes sept pièces, étouffant encore, même dans le simple appareil. De pesantes lueurs africaines passaient dans le ciel, comme pour dire : pas d'espérance ! Mais la Nature elle-même haletait, et à 2 1/2 heures un violent orage, une explosion immense de tonnerres, d'éclairs et d'ondées, vinrent détendre une situation qui n'était plus qu'un supplice. Depuis trois heures la pluie tombe continue mais trop peu forte. Il vient encore de tonner. La bourrasque s'est dissoute en eau, et le ciel chargé de nuées semble annoncer un jour de fraîcheur. On renaît, on respire. On peut penser et travailler. Nos examens académiques seront une corvée moins dure. — Cette petite épreuve météorologique m'a fait songer aux horreurs des climats brûlants, à l'enfer de la poussière et de la soif, aux pesanteurs de tête et aux invincibles paresses de Madagascar. J'ai reconnu que ie ne pouvais plus m'éloigner beaucoup du 45e degré de latitude, ni vivre dans les zones extrêmes. L'Egypte ou la Nouvelle-Zemble ou même l'Espagne et la Russie me tueraient très rapidement. — Pendant les furieux coups de foudre de cette nuit, retrouvé une ancienne impression, le besoin et la joie de mourir entre des bras aimés. C'est dans les crises mortelles qu'on redoute la solitude et qu'on veut être surtout entouré. En face du danger, l'affection forme un faisceau de tout ce qui se soutient dans la vie. Le cœur va où est son trésor; et les attractions électives, à l'heure du péril, sont même la plus sure révélation des pensées secrètes. Etre séparés, voilà l'épouvante; mourir ensemble, ou être sauvés ensemble, voilà le cri, le vœu de tous les cœurs épris, de tous les êtres qui s'aiment véritablement, d'époux à époux, de parents à enfants, de fiancés à fiancés. Quant aux enfants, aux amis, ils préfèrent plutôt la vie à l'objet de leur affection. Ceux-là ne craignent pas de se sauver seuls ; ceux qui périssent ne leur sont pas indissolublement liés.

Si je mourais demain, quelqu'un en mourrait-il de douleur ou de chagrin? Il serait ridicule de le croire et peut-être injuste de ne le croire pas. Pour Egérie cela eût été possible, et presque vraisemblable : elle n'avait aucune autre forte raison de tenir à l'existence, et la concentration du sentiment était sa vertu caractéristique. D'ailleurs j'ai vu qu'un mot de moi pouvait la bouleverser d'une façon terrible. C'était la vestale de la tendresse. — Actuellement, plusieurs vies sont entrelacées avec la mienne, dont une très intimement. Mais celle-ci a un devoir positif et un intérêt certain, en dehors de sa prédilection secrète. Elle souffrirait donc beaucoup, je n'en veux as douter par respect pour sa noblesse morale, mais elle resterait debout ; et si je lui avais exprimé un vœu, elle s'en ferait une tâche sacrée, c'est là tout ce que je puis raisonnablement attendre et espérer. C'est déjà bien doux. Je n'entraînerais personne dans ma fosse ; mais quelques cœurs fidèles et affectueux auraient pour moi une larme et des regrets. Après tout, n'est-ce pas notre meilleure oraison funèbre ?

Parti avec le premier beau jour et revenu avec le dernier, je vois mon voyage de dix jours encadré d'une façon singulièrement avantageuse. Ici, en ville, ce n'est pas le soleil que nous demandons, c'est la fraîcheur.

(7 heures matin.) Mon miroir vient de me parler bien sérieusement. Combien j'ai enlaidi et vieilli depuis que quelques mois ! Comme la démolition est rapide et continue ! Eclaircissement des cheveux, allongement des dents, annonce des rides, décoloration de la barbe, défraîchissement de la peau, rien n'y manque. Et l'énorme cicatrice due au docteur impose encore plus le sceau de la laideur à cet ensemble de décadence. — Comment plaire quand on se déplaît autant? Comment n'être pas jugé durement par de jeunes yeux, quand on ne peut trouver grâce aux siens? Comment songer à débuter dans la carrière hyménéenne, quand on a perdu tous ses enjeux et toutes ses chances? C'est la question ironique et décourageante que me pose mon miroir. Les myopes sont sujets à ces cruelles découvertes. Ils ne se regardent qu'à peu près pendant un trimestre ; puis un beau jour ils se trouvent lmprésentables ; plus tard les voilà faisandés, lézardés, odieux. — Je n'ai rien su faire à temps. Je devrais être marié depuis quinze ans et maintenant en pleine moisson intellectuelle. Voilà les fils de mes camarades qui sont mes élèves (Aubert, Braillard, etc.)› et même mes premiers élèves qui arrivent au professorat (P. Vaucher),Tavan, etc.). — ]e penche vers mes 45 ans, et ce chiffre me remplit de stupeur. Quel singulier Epiménide que ce professeur genevois ! De quel sommeil sort-il et dans quelle caverne était-il caché ? Le fait est que Je n'ai pas mis pour un sou de raison dans ma vie, que j'ai tenu longtemps pour rien, et que je réalise à la lettre le quatrain du Penseroso

L'homme trop circonspect manque sa destinée ;
ll dissipe sa vie en rêves indolents ;
Il laisse fuir en vain le jour, le mois, l'année,
Puis l'enfant se réveille avec des cheveux blancs.

(5 heures soir.) Fait cinq heures et demie d'examens académiques, sans avoir rouvert mes notes de l'année. Maintenant j'éprouve un étrange sentiment de vide et de malaise. Le prétexte de ma nonchalance est épuisé. Il faut à cette heure se déterminer et agir par soi-même, disposer de son cœur et de sa liberté, et cette perspective m'effraye chaque année davantage. Je ne me sens jamais plus embarrassé que devant un loisir absolu. Pourquoi? parce que j'ai peur de toute entreprise sérieuse, et que le loisir met la conscience en demeure de faire œuvre. Je mesure donc le gouffre intérieur sur lequel d'habitude je m'étourdis ; je suis forcé d'envisager mon impuissance, ma faiblesse et mon néant, ce qui n'est pas gai. ]'aperçois d'ailleurs mon isolement et un immense ennui me saisit à la gorge. Ajournant tout jusqu'à l'époque des vacances, l'arrivée des vacances m'adresse une sommation qui m'interdit comme une surprise. — Au fond, il paraît que je voulais éconduire toute obligation par ces atermoiements successifs, et me dispenser d'être en me dérobant à la raison et à la nécessité. Je voulais m'échapper à moi-même, amuser mon imagination, berner et abuser ma conscience, par cette mesquine ruse. — Ce que je déteste c'est de combattre ; et c'est pourquoi je joue perpétuellement.

(6 1/2 heures soir.) Honte secrète et mêlée d'amertume : qu'il faut passer d'heures à se défendre contre les avaries de la santé et les larcins du temps ! Cela m'attriste et m'irrite à la fois. Je ne consens pas à m'en aller en morceaux et cette lutte néanmoins m'impatiente inexprimablement. La laideur et la vieillesse nous envahissent comme la marée montante, comme les ombres du soir. Et le célibat vient tout compliquer.

Ces mille ennuis sont oubliés, dès qu'on est environne d'affection ou qu'on travaille à quelque étude aimée. Mais ici, et a ce moment de l'année, je n'éprouve qu'une chose, savoir une inquiétude et une agitation voisine de l'anxiété. Je sens que je perds misérablement mes jours et mes forces et sans fruit. — Ce tournoiement vain, ce mouvement stérile, ce cercle de fautes m'exaspère. Et cette tristesse, qui n'est point religieuse, m'affaiblit jusqu'à l'affaissement. Rien ne m'aide à guérir ce mécontentement ; et ma lâcheté me donne du mepris.

Il est mille moyens de se tromper soi-même
Un seul d'avoir la paix, prendre et porter sa croix.

(10 heures soir.) Dérangez l'estomac, vous annulez un homme. — Pesanteur, hébétement, somnolence. — Vlsite a Jul. Brandt à qui je porte la lettre d'Edouard. Retour à pied, en tombant de sommeil. Une glace au café a un peu coupé cette torpeur absurde. — Le temps est resté pluvieux et frais tout le jour. — Broyé du noir et du gris toute cette soirée.