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vendredi 20 juillet 1866

(11 heures matin.) Temps pluvieux. ]'ai enfin retrouvé mon équilibre et mon élasticité, compromis depuis mardi soir. Etait-ce arriéré de sommeil, détraquement d'estomac, ennui et vide de cœur ? Je ne sais trop, mais cela va mieux. — Lettres à Eugène, à Laure, à Philine. Mon imagination revient à Blonay, où i'ai passé de si belles heures et de si doux moments. Cette semaine a-t-elle été perdue ? Non. Perdue pour le travail sans doute, mais non pour la joie et pour la réflexion. Quelle nature splendide ! d'ailleurs j'ai lu aussi dans le livre de l'âme ; déchiffré des femmes et des enfants. Puis, comme le dit le poète,

C'est si fortifiant de se sentir aimé.

Parcourir un pays enchanté, en tenant dans sa main une main fidèle, est une volupté paradisiaque. Sans vouloir tout à fait comparer 1866 et 1855, l'analogie des situations était émouvante. — J'ai aussi étudié la manière dont s'entreblessent deux femmes, fussent-elles amies en apparence ou même en réalité. ]'ai constaté en moi la tendance idéalisatrice, qui empêche de s'arrêter dans la ligne du vrai, et qui trompe toujours en plus ou en moins.

Les deux amies ont toutes les deux un visage presque impénétrable, intransparent aux regards de l'observateur, ne trahissant que les variations intérieures, mais cachant les causes du trouble. L'une dans le genre rose, joufflu,dodu ; la seconde dans le genre maigre, brun, effilé ; Ces visages sont des écrans et non des fenêtres de l'âme. Je lis dix fois mieux la physionomie d'Hygie que ces deux premiers. Heureusement que quelqu'un m'a prié de ne pas croire à l'expression de froide impassibilité que ses traits pourront revêtir par la suite, et selon les circonstances extérieures. ll me faudra croire sans voir. Mais je le pourrai, en me souvenant de ce que j'ai si souvent observé. — Un beau regard limpide est pourtant chose bien avantageuse. On s'entend avec lui bien plus vite et bien plus sûrement. Que de fois je me suis découragé devant le bouclier brillant de certains yeux que la tendresse mouille sans les rendre diaphanes. et noie sans ouvrir leurs profondeurs. On ne sait parfois ce qu'il en faut penser. Car vingt preuves positives n'ont encore l'évidence d'un regard. — Heureusement que je n'ai plus l'ombre d'un doute ; et que la franchise de la parole a remplacé ce que la nature avare avait refusé à l'extérieur.

(ll heures soir.) Visite de deux étudiants : Pagès et Meytre. — Visite à ma tante Alix. — Pause au cabinet littéraire. J'essaie de lire un roman de P. de Kock (la Maison blanche) ; mais l'insupportable platitude des personnages, des scènes et du style me fait mal au coeur. Pour quels gargotiers, portiers ou blanchisseuses, sont donc écrits des livres aussi bêtes et aussi vulgaires ? Pouah ! La popularité de ces niaiseries égrillardes donne la mesure du goût plébéien. Cet auteur-là est l'Homère de la canaille.
Lu un demi-volume de Thackeray, le commencement de Pendennis.

(Minuit.) Feuilleté mes deux épais volumes des Petits poètes français. Vu avec plaisir que ces fadeurs érotiques me paraissaient insignifiantes et ne me faisaient plus de mal. Quelle assommante poésie que celle du libertinage et dans quel petit cercle elle tourne. Les mystères du prurit sont si peu variés et si grossiers au fond, que rien ne peut longtemps dissimuler cette misère, et que l'imagination, la curiosité et la jeunesse sont à peine suffisantes pour en conserver quelques années le prestige. Le célibat l'entretient un peu, mais la calvitie met un terme ã cette puissance d'illusion. Et ce qu'il y a de meilleur contre tous les égarements de la sensualité, c'est encore et toujours la femme. Le vrai guérit des emportements dangereux de la chimère et des folies malsaines de l'exagération. Au point de vue de la pureté, rien ne vaut le mariage précoce.

NOTES

Blonay : Voyez sur la carte.