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SOMMAIRE

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samedi 21 juillet 1866

(9 heures matin.) Je m'étonne toujours devant cet avenir passé, dont parle le poète. Stupeur naïve, propre aux rêveurs, qui ne sentent pas couler le temps. Ainsi donc, mes horizons de toute espèce sont définitivement rétrécis. Les innombrables possibilités qui s'ouvrent devant l'adolescence sont maintenant réduites à presque rien. Ce fait me paraît encore un songe ; je ne puis m'habituer à l'emprisonnemcnt de mon être par les circonstances ; je ne crois pas encore aux bornes étroites de la destinée. Il me semble qu'en ne reconnaissant pas cette limitation, je la supprime. Mon orgueil secret se révolte contre les avertissements de mon bon sens. Toutes ces gènes me paraissent artificielles, conventionnelles, arbitraires ; et je ne vois pas pourquoi mon miroir peut me déclarer vieilli, quand je ne me sens pas vivre, quand j'ai si peu vécu. — Hélas ! c'est le raisonnement de l'autruche, qui croit anéantir le danger en cachant sa tête. —- Renonce, renonce carrément, résolument, simplement à tout ce qui te quitte. Tu ne peux plus prétendre à la jeunesse, à une grande carrière, aux longs voyages, à l'érudition ; ton avenir est tout tracé. Tu n'as plus d'accessible que le calme, la sagesse et la bonté. Vis pour autrui, sois juste et bon. Fais des heureux, songe à la mort. C'est tout ce que tu peux te proposer. À peine, si tu peux encore composer un livre utile. Ce n'est pas sur le retour, qu'il faut devenir ambitieux,

Nourrir le long espoir et les vastes pensées,[ref1]

Il suffit de nouer sa petite gerbe et de se faire un oreiller de bonnes œuvres en attendant de rendre à la terre la poudre qu'elle nous a prêtée et à Dieu l'esprit qui anime cette poussière. — Ces perspectives frugales conviennent à ma faiblesse et sourient à mon infirmité. Ce qui me coûte, ce n'est pas de rester obscur, c'est d'être inférieur à ma tâche ou à mon désir. Ma fierté s'accommode du rien, mais elle ne pourrait souffrir l'abaissement. S'effacer lui est très facile, mais être mortifiée n'est pas de son goût. — Donc, n'aspire plus à rien qu'à la sagesse. Il est grand temps de simplifier tes voeux, et de les mettre au niveau de tes forces. À quoi peux-tu encore réussir ? à très peu de chose. Ne cherche pas au-delà.

Qui fait bien ce qu'il doit n'est jamais le dernier.

— La vie de la pensée et celle du cœur, seules, te restent ouvertes. Un intérieur paisible et méditatif, rempli par l'affection et par l'étude, orné par l'aisance et par le loisir : cette possibilité modeste est encore à ta portée. Occupe-toi sérieusement de ton avenir; tire religieusement parti de la fin d'une existence, dispersée et dépensée en rêves inutiles et velléités molles.

Tout établissement vient tard et dure peu [ref2]

N'importe ? ne rebutons jamais le devoir ; n'éteignons point le lumignon qui fume encore ; ne nous endormons point avant la fin du jour. — Ton instinct est le découragement, la résignation anticipée. C'est là un mal. —Tu vis sans plan, sans but, sans ambition, sans espérance.

Ton éternel péché c'est l'oubli du Dieu bon [ref3]

(Midi.) Eprouvé toute l'impatience de l'attente, depuis deux ou trois jours. Il ne faudrait pas trop souvent mettre l'intimité à cette épreuve. Car après avoir vainement espéré pendant quarante, cinquante, soixante-dix heures une lettre, on finit par se blâmer soi-même et par craindre d'être plus exigeant ou plus attaché qu'il ne convient. Sauf le cas d'indisposition ou d'empêchement, le cœur n'admet pas volontiers d'excuse pour une disproportion de correspondance, qui indiquerait une inégalité trop forte de sollicitude. — Après l'inquiétude vient la surprise, et la fierté tend à se mettre de la partie. On détourne son attention ailleurs et on se met à l'unisson avec le calme d'autrui qui a d'abord fait de la peine. — Je note ceci en général et non pour le cas particulier, car il doit y avoir quelque bonne raison et je ne m'inquiète pas encore. Mais cela me fait comprendre une des manières dont se préparent les refroidissements en amitié. — De deux choses l'une : on s'est mutuellement nécessaire ou on ne l'est pas. Dans le premier cas on cherche à partager tout. Dans le second, on cherche à se suffire le plus possible. Donc, il est sage de ne pas impatienter ceux qui nous aiment et de ne pas leur prêcher l'adage de Talleyrand : Surtout pas de zèle !

(5 heures.) Longue conversation politique (avec MM. —Cellérier, Grosjean-Bérard, Ad. Naville, Campério), sur la situation de l'Allemagne et l'avenir de l'Europe Centrale. La prépondérance possible de l'Allemagne du Nord n'a rien pour nous d'affligeant ; la défaite de l'influence absolutiste, catholique et méridionale n'en fera peut-être que mieux les affaires de la vraie civilisation. L'Allemagne protestante menacera toujours moins la liberté universelle que la Russie, la France ou l'ltalie. L'esprit spécialement prussien est peu sympathique ; mais rien n'oblige les Allemands à se borussifier au lieu de germaniser la Prusse. C'est autour du Piémont, pays militaire et discipliné que se formera sans doute la jeune Allemagne.

Achevé le premier volume de Pendennis. Que c'est long, bon Dieu ; fouillis semblable à un parc anglais, histoire aussi détaillée que la vie elle-même. Ces romanciers d'Outre-Manche à force d'arbres nous empêchent de voir la forêt. Ils échelonnent les événements et les personnages, à peu près comme les éventaillistes chinois disposent les plans de leurs personnages, sans perspective, ni optique, ni concentration. Grande énergie d'invention, peu de composition, pas d'unité.

(11 heures soir.) Séance de la Section de littérature (objet : le volume de Renan sur les Apôtres).—Visite à J. Custot.—Enfin arrive la lettre attendue, lettre-journal qui explique tout. On n'a pas été bien ces quatre jours, et on se délecte de ses souvenirs. Recommandations pressantes et chaleureuses. Promesses jusqu'à la fin des fins.

NOTES

le poète : Victor Hugo, Les deux îles dans Odes et Ballades, VI,II.

ref1 : La Fontaine, Le vieilard et oes trois jeunes hommes, Fables,XI,VIII.

ref2 : La Fontaine, Le vieilard et oes trois jeunes hommes, Fables,XI,VIII.

ref3 : H.-F. Amiel, Soliloque, La part du rêve, p.11.

borussifier : Les Borussi sont un peuple de l'ancienne Sarmatie d'Europe, habitant les bords de la Baltique, dans la région qui devint la Prusse. (Note de l'édition “L'Âge d'Homme”).