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mercredi 25 juillet 1866

(10 heures matin.) Nous avons quatorze bacheliers sous clef. Assisté à la dictée de deux épreuves philologiques. Le lourd principal s'est fait aussi populaire que possible. Z. paraissait de mauvaise humeur contre moi. Les gens faibles et nerveux ne peuvent souffrir ni d'être remplacés ni d'être surveillés dans ce qu'ils font maladroitement. Où l'amour-propre va-t-il se nicher ? Cet excellent papa... hérisse toutes ses crêtes, comme s'il redoutait d'être passé sous jambes ou molesté. Rien de plus revêche que la gaucherie et de plus roide que la timidité. Le lièvre deviendrait aisément querelleur, par crainte d'être tenu pour poltron. Notre vanité s'attache à ce que nous avons de pire, et protège surtout nos torts. La mauvaise honte rend féroce, comme la jalousie. Que nous sommes bouffons et ridicules dans nos susceptibilités, et aveugles dans nos prétentions. — Il est vrai que je déteste ruser avec ces travers, et que [je] ne leur fais pas patte de velours. Il laut pourtant l'apprendre et trouver quelque chose d'amadouant pour les rassurer. Ainsi j'avais deux sujets de ce genre en main et j'ai oublié de jouer ces cartes. Est-ce que vraiment Z. m'évite : parfois il me le semble, et alors je cesse de faire des frais d'amabilité.

Lettres : à J. Hornung mon nouveau collègue, à Mme J. Boissonnas (relativement à l'étudiant Descœudres).

(4 heures soir.) ]'achève Pendennis. L'idée dominante du roman, c'est toujours l'éducation du héros par la vie et la morale, c'est que le bien demeure le bien, et qu'il y a toujours quelques belles âmes dans cette universelle foire aux vanités qu'on appelle le monde. Les bons génies de Pendennis sont sa mère (Hélène), son ami (Warrington) et cette sœur adoptive qui devient sa femme, la pure et courageuse Laure Bell. Arthur est du reste une manière d'enfant gâté qui a toutes sortes de bonnes chances et retombe toujours sur ses pattes, après divers ennuis. Les femmes ont l'habitude de s'attacher à lui : ainsi la petite Fanny Bolton, la coquette Blanche Amory, tout autant que Laure, se mêlent à son histoire. Il est vrai que lui-même débute par être amoureux fou d'une actrice de village, la diva Fotheringay, et cette exaltation précise[?], même quand elle s'est changée en scepticisme général, lui laisse une sorte de prestige auprès du sexe tendre. — Et quelle armée de personnages : le vieux beau, le major de Pendennis, les deux maris de la Bégum, et le chevalier joueur Strong, et l'ivrogne capitaine irlandais Costigan, et le valet sinistre Morgan, et les dandys Poker, Pynsent, etc. L'ecclésiastique Portman, le chantre Smirke, lady Rockminster, et le grossier Huxter qui épouse Fanny, la portière et les journalistes (Shandon), les editeurs (Bungay, etc.), etc., etc. Ces mille pantins de l'intérêt, de la passion, du caprice forment une ronde folle dans mes souvenirs. — Le ton de Thackeray est celui de l'ironie constante et de la gaieté amère, tout en restant fidèle aux grands principes de conscience. On sent l'homme déniaisé, qui a souffert et qui n'est plus dupe de rien ; mais qui rougirait de s'indigner, et d'aller jusqu'à l'éloquence ou au pathos. À sa manière cependant, il prêche aussi l'honneur, la loyauté, la vertu, le courage, par le mépris qu'il attache a toutes les bassesses et à tous les compromis de conduite.L'auteur est un esprit fort et libre, et qui tout en acceptant la société anglaise n'en a ni le fétichisme ni le chauvinisme. La manière dont il salue les sommités sociales ressemble un peu aux courbettes de Voltaire ; il y beaucoup de sourire dans ce respect et de malice dans cette humilité.