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jeudi 26 juillet 1866

(8 heures matin.) Mélancolie. Hier en me promenant seul, de nuit, sur la Treille ; ce matin en regardant tomber sous le peigne une jonchée de cheveux, senti le poids de l'âge et l'ennui de la vie, la fatigue des jours et l'inquiétude du cœur. Senti spécialement mon impuissance. Toute ascension, toute entreprise, toute création me font peur maintenant. Je ne puis plus rien oser, aventurer, tenter. La paresse le dispute à l'appréhension. Il me semble que je ne saurais pas même gagner mon pain, si demain j'étais devenu pauvre. Est-ce l'effet de l'isolement, l'habitude de l'abstention, la suite de la quarantaine ? Mais je détourne les yeux de l'avenir, je ne soulève plus même le couvercle de mon tombeau. Me voilà dans la situation d'esprit de ce pauvre Ed. Munier. Qu'est-ce que cela sinon une castration platonique ? Cet affaissement vient du découragement et ce découragement d'une absolue défiance. Je n'ai plus conscience claire du devoir, je ne me sens plus dans la main de Dieu, je ne sais plus s'il y a une autre vie, je ne crois plus au bonheur. Bref, je suis tout à fait dépouillé, et je reste coi pour ne pas gâter ma position qui a de la douceur. — Bouddhisme ! Eunuchéisme ! Heautontimoroumenos ! — Comment traite-t-on cette maladie morale ? par la violence. Secoue cette torpeur mortelle ! fuis la solitude ! cherche ton prochain !

Vis pour autrui, sois juste et bon. [ref1]

Ne cède pas à ton naturel timide et à tes instincts craintifs. Résiste jusqu'au sang à cette tentation du sommeil et du suicide. Reviens au bon sens, au courage, à l'énergie. Redeviens un homme. Ce quiétisme est de l'effémination. Ton cœur se fait gras par l'abondance et la mollesse. Pour retrouver de la force, il faut se prescrire une tâche réglée, il faut fouetter ses muscles et roidir sa volonté. Cette indolence est un péché. On doit ce qu'on peut, et on ne peut que si l'on veut, et l'on ne veut que si l'on croit, et l'on ne croit que si on fait sa paix.

(10 1/2 heures soir.) Corrigé treize épreuves pour le Baccalauréat, peu réjouissantes. — Lu Paul Clifford, roman de Bulwer, vrai traité des Fraudes sociales, plaidoyer contre le code criminel. Le roman à la française, de Sue ou de Hugo, se propage en Angleterre. Dickens, Thackeray, Bulwer attaquent également le monde officiel, celui des heureux, des satisfaits, des privilégiés. L'hypocrisie est leur antipathie commune, la bête noire d'eux tous. Ils se font les défenseurs des faibles, des petits, des écrasés, des condamnés contre la société qui les tyrannise et les exploite. Ils représentent la Pitié, comme leurs émules français représentaient la Vengeance. Leur inspiration n'est pas l'envie, mais la générosité, mère de la vraie justice.
— Visite à la cousine Julie. — Très belle journée ; non moins belle nuit. Grand clair de lune. À 8 heures, coïncidence singulière ; trois feux superposés sur le Salève, un feu de pâtre, la planète Jupiter, le satellite Phébé.
Est-ce dans toutes les familles de même ? Je réfléchissais aux mérites divers des femmes de ma parenté, et pourtant à l'impossibilité soit de les faire habiter ensemble, soit de me mettre à vivre avec l'une d'elles. Pour rester en bons termes, il faut demeurer à distance, et maintenir sa liberté tout en respectant celle des autres. La femme est si exclusivement faite pour son foyer à elle, que partout ailleurs ses qualités mêmes tendent à devenir des défauts, et sa douceur à s'aigrir.

NOTES

Munier : Voyez à Munier.

ref1 : H.-F. Amiel, Allerley (Ms fr. 3071, fo 250) Ces vers sont les premiers d'un quatrain daté du 11 septembre 1866.