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dimanche 29 juillet 1866. Saint-Cergues.

(8 1/2 heures soir.) Dîné à Givrins chez Urbain Olivier, l'auteur de l'Ouvrire, de l'Orphelin et de tant d'écrits rustiques. Monté à travers les bis jusqu'au village de montagne où j'écris ces lignes. Cette joile promenade et ce dîner amical sont le seul souvenir agréable de ma journée. Tout le reste a été une série de déceptions. Le temps est odieux, la pension est fruste, la table mauvaise, la société peu engageante.L'oysel et sa compagne demurent dans le village et ne font pas salon (du reste le salon est guenillard, plein de gouttières et d'ennui). — Ma chambre dans la maison Treoux-l'Héritier est affreusement sombre, elle touche à la cuisine, et n'a point de tranquillité ; le lit de plumes dans son alcôve sombre ne me promet aucun bon sommeil... — Que diantre allait-il faire dans cette galère ? [ref1] Tout ce que je connai Gryon, Blonay, Charnex, Glion, Mornex, Villars est infiniment supérieur. On se sent menacé ici dans on bien-être et dans son indépendance. La laideur disgracieuse et malpropre assiège le regard. Bref, on regrette d'être emprisonné ici dans la pluie et les nuages.
Revenons en arrière : dans mon wagon, Mme Wartmann, et la jeune dame aux deux enfants, et aux chveux blonds si joliment frisottés. — À Nyon point de correspondance (comme le prétendait papa Cherbuliez). Mon bagage remis au courrier, je m'achemine sur la route blanche de Trélex. Le Jura était noir et sinistre comme en novembre ; il semblait un cercueil et l'idée me vint que je n'en reviendrais pas. — Un garçon meunier me fait faire un bout de route sur la planche de son chariot vide, jusqu'au moulin Golay. ll avait la face encore meurtrie d'une chute faite en sautant du haut de ses sacs de farine, à une descente. — A Trélex (vilain clocher), la route commence à monter davantage. — Allée de châtaigniers, pont de pierre. Givrins, près d'un ruisseau bouillonnant, joli site. — La maisonnette du romancier, proprette et modeste, demi-bourgeoise et demi-rustique, avec un manteau de vigne vierge sur la petite cour et sur la terrasse, encadre très bien son propriétaire. Cette visite m'a fait plaisir. J'aime cette vie saine et franche, et cet homme droit et naturel, qui raconte ses trente années de paysannerie et ses vingt et une années de régisseur rural, suivies de la période d'instituteur et d'écrivain chasseur, et raconte tout cela sans gloriole ni fausse honte, d'un parler sobre et net, qui va droit au but et dit clair ce qu'il veut dire. Son musée de chasse et d'empaillage, l'histoire de ses succès, ses habitudes de travail, Bitzius, Paule Méré, le Batelier de Clarens, le mystérieux Amat, etc. Il me dessine le plan du sentier de Givrins à Saint-Cergues. Deux jeunes pensionnaires (l'un cousin de l'écrivain Carlyle) ; la femme absente. Il a un fils et une fille, l'un instituteur à Lausanne (pension Seppel), l'autre mariée à Eysins ou par là. — Après le dîner et la tasse de café, il part pour le culte de Trélex et moi pour la montagne.

A Dans le bois, hêtres, rochers moussus, rencontré deux ou trois blousiers seulement dans ce sentier tortueux et solitaire, qui coupe deux fois la route postale, et mène en cinq ou six quarts au sommet du col. Bruine des nuages : Sapins, frênes. Rêverie.

A Saint-Cergues, auberges : de la Poste, de l'Union, de l'Hôtel-de-Ville, Pension Delaigne et Treboux. Il y a bien 120 à 150 étrangers nichés et blottis dans le village. Après information, j'arrive à l'endroit désiré. Mà per Baccho, il est peu désirable. Quel trou que cette maison, et quel service élémentaire ! Enfin, c”est ici que descendent les Cherbuliez depuis 1859.J'y trouverai plus tard des charmes. Visité l'observatoire et causé avec le cuisinier Amat, ce philosophe à barbe blanche que V. Cherbuliez a illustré dans Paule Méré — Lu son album, qu'ouvre un portrait de A. Kar[r ? ] par BY Menn, et que parsèment beaucoup de vers et de drôleries.

NOTES

ref1 : Molière, Les fourberies de Scapin, II, VII (Géronte).

Bitzius : Albert Bitzius est le nom véritable de l'écrivain bernois Jérémias Gotthelf (1797-1854) ; Paule Méré (1864) est le titre d'un roman de Victor Cherbuliez dont l'action se déroule en partie à Saint-Cergue, Le Batelier de Clarens (1861) celui d'un roman de Juste Olivier, frère d'Urbain Olivier.

Amat : M. Amat, Français expatrié, avait acheté une pointe de rocher avec vue sur les Alpes. Il y avait fait bâtir une petite maison qui servait de restaurant,y installa un télescope, et la réputation de « l'observatoire » s'étendit rapidement.