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Vendredi 6 juillet 1866

Trois personnes sont déjà venues ce matin. Ainsi bruit et remue la vie. Nous employons nos heures à piétiner sur place, du moins moi, qui ai peur de l'action, de l'inconnu, du hasard, et qui mets toute ma force à ne pas me commettre avec la destinée et à lui refuser le plus petit bout de mon manteau. Je m'accroche avec bonheur à tout ce qui retarde et ajourne une décision, a tout ce qui dispense et exempte d'une mesure définitive. Je déteste l'irréparable et toute action a ce caractère. L'aléatoire me paraît humiliant pour la dignité humaine, et dans toute action, il y a un défi à l'inconnu, une grosse part faite à la fortune, un élément de loterie que je ne puis souffrir. Et pourtant

L'homme trop circonspect manque sa destinée.

Je le sais. Mais le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli. — Nature est la plus forte, surtout quand elle est encore renforcée par l'habitude. Il m'en coûte horriblement d'oser, d'espérer, de vouloir, de m'engager. J'aime à faire abstraction de moi et à m'annuler, pour annuler ma responsabilité et ma faculté de souffrance. Au lieu de persister dans l'être et de le dilater, mon instinct est de tendre au non-être, de me contracter le plus possible. — Donc je n'ai aucune foi dans le bonheur, aucun abandon envers l'avenir ; la plus petite dose possible d'espérance est la mienne, et je doute toujours et partout de la Providence et de moi-même. Cest pourquoi je ne suis rien et ne veux rien et n'entreprends rien ; j'essaie seulement de conserver ma situation et jamais de l'améliorer. En fait, pratiquement, je ne crois donc plus à la protection inldividuelle de Dieu ; je ne crois qu'à Siva, la force destructrice et dévorante, contre laquelle les êtres mortels se défendent pendant quelques lustres avant de céder à la nécessité. Je retombe dans le point de vue stoïcien ᾀπέχου καὶ ἐπετου. L'antinomie religieuse me partage de nouveau. Triste, triste ! — D'où cela vient-il ? d'une contradiction intérieure entre ton cœur qui est tendre et ton caractère qui est indécis. Pour croire il faut vouloir, il faut aller au-delà de ce qu on sait et affirmer carrément ce qu'0n désire.

On ne conclut à rien sans faire un saut.
L'enquête par soi-même est sans fin.
Tu n'as plus de dogmatique et tu ne sais plus qu'une chose, c'est que tu ne sais rien. Ton credo se réduit à faire du bien autour de toi, à tâcher de rendre les autres heureux. Tout le reste est brouillé, flottant et confus. Vis pour autrui, sois juste et bon, c'est le seul point resté clai et fixe dans l'horizon de ta pensée. Peut-être suffit-il pour guider la vie : c'est une étoile polaire.
D'ailleurs la meilleure partie de toi-même te redevient perpétuellement inconsciente. Ton dénuement est moindre que tu ne l'imagines, à chaque moment donné. Les solitaires se tiennent aisément pour dépourvus de toute ressource ; à l'oeuvre ils sont parfois surpris de ce qui leur reste. La contemplation assidue réduisant notre moi à zéro nous fait croire que nous n'avons plus rien en nous. Mais le conflit avec le prochain nous réintègre dans la possession de nous-mêmes, et nous révèle notre substance et nos forces propres. Ne crains donc pas de te mêler aux autres, de te poser des buts positifs, de faire quelque chose. Cela te rendra en même temps le sentiment de ton être et une sorte de respect pour ta spécialité.
D'ailleurs si tu n'as aucune confiance en toi-même, d'autres en ont ; et ce témoignage doit te donner un peu de courage. Tu avais même reconnu certains devoirs à accomplir. Ne te laisse donc pas retomber dans cette apathie insouciante qui n'est que de la mollesse et dans ce découragement qui est un péché.

Garde à mon cœur sa foi dans ta volonté sainte, Père, et fais de mes jours tout ce que tu voudras.
(Cf. H.-F. Amiel,  »Prière« , in Il Pensoroso, p. 165.)

(11 heures matin.) Lettre de mon filleul, qui n'a pas perdu ses goûts de colon, et n'a aucune pente à la rêverie ou à la curiosité désintéressée.
(6 heures soir.) Continué Prév[ost]-Paradol. — Troisième article Réville sur Renan (que le christianisme n'est pas seulement l'éternel féminin, que le royaume de Dieu est intérieur), bien fait, celui-là. — Lettres d'affaires (à Véréz[off], etc.).
Rêvassé. Reçu la visite d'un de mes étudiants, Vaudois, B[lan]chet, qui m'apporte un procès-verbal de rêves prophétiques ou de cas de seconde vue, arrivés dans une famille des vallées vaudoises du Piémont. Dans cette famille, un des deux parents et deux des quatre enfants, soit la moitié des membres ont cette prédisposition et les deux tiers de leurs rêves se réalisent. Cet état de songerie cérébrale et de pressentiment visionnaire semble favorisé par les circonstances suivantes : populati0n séculairement opprimée et persécutée, vie chétive, naturel mélancolique et résigné, nourriture pauvre, passivité endolorie de l'être, dépression de l'être, dépression de la vitalité, domination du sentiment religieux. Je me rappelle encore l'impression de langueur triste que m'a laissée cette population fatiguée de La Tour. Il me semblait que depuis deux siècles, ce peuple n'avait pas mangé à sa faim, et n'avait vécu que de privations et de patience. Il est doux, lent, affaibli, silencieux, ne se plaint pas, mais fait peine à voir, comme les races qui se meurent, les Gallois, les Bretons bretonnants, les habitants des Hébrides ou comme les fiévreux des Maremmes. La longue adversité produit le découragement et le découragement est le deuil anticipé de son propre trépas. J'imagine qu'au Tibet on doit trouver aussi, parmi ces trappistes de l'Asie, de ces mêmes types de morts-vivants, ombres rêveuses qui rôdent ici-bas, comme des revenants dans un cimetière. À tout prendre, ce sont des hommes diminués, des existences amoindries et mutilées.

Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front
(V. Hugo)

So lang man lebt sei man lebendig.
(Goethe.)

(9 heures soir.) Promenade solitaire. Lutté contre l'ennui. Pas une âme à voir à cette heure. Il faut retomber sur soi-même, et dévorer son cœur au lieu de le répandre. « Le plus fatigant des métiers, dit V. C[herbuliez], est celui de se taire. » Voici vingt ans que j'essaie en vain de m'y habituer.

(10 heures soir.) Rêvasserie matrimoniale.