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Dimanche 8 juillet 1866 (Vennes, sur Lausanne)

(10 heures du soir.) Je loge au Château, l'école étant pleine, et je me couche le cœur joyeux. Pourquoi ? Journal curieux, faut-il te le dire ? C'est que je suis près de quelqu'un.

Parti de Genève à 9 heures, avec M. de Manoel pour voisin de wagon, je dîne à Lausanne (Casino). Arrivée vers 2 heures à l'Ecole. Un de mes ex-étudiants faisait son prêche de début (Jungferspeech) dans la salle. J'en profite pour me rafraîchir dans la chambre d'Andr[ienne] et pour écrire à Krol. — La même chambre à deux lits était aussi le domaine de P[erline], la nièce adoptive d'Andr[ienne]. Grande promenade à cinq, par le hameau d'Epalinges jusqu'au Chalet à Gobet. Nous étions F. Web[er] (l'étudiant prédicateur); And[rienne], Perl[ine] et moi, plus une tapageuse virago qui nous traîne et nous assourdit. Avant la fin du jour, j'étais positivement agacé par le vacarme exubérant de cette mâle compatriote, qui ne sait compenser ni par la grâce ni par le charme l'exercice de docilité qu'elle impose à ses alentours. Ces femmes-là vous gâtent et vous interceptent la splendide nature dont elles prétendent vous faire les honneurs ; on ne peut voir et entendre que leur remuante personne; elles vous enveloppent à la lettre de leur despotique bourdonnement, et en profitent pour vous gorger tous les sens de leurs gaietés lourdes et de leurs malicieuses pauvretés. Une seule dame pareille vaut tout un essaim de taons, et donne un prix infini au silence. Avec cela, ne vous laissant pas même respirer dans l'avenir, elles accaparent en projets votre lendemain, votre surlendemain. Pour Dieu, Madame, un peu moins de sollicitude. Ne sentirez-vous donc point que le premiers de vos bienfaits serait de nous rendre l'espace et d'épargner tant soit peu notre liberté ? Si même vous pouviez vous taire en faveur du rossignol et de la brise, et faire une petite absence pour charmer d'autres rivages, vous seriez tout à fait gentille et presque aimable. — Ce n'est qu'à 9 heures du soir que nous avons pu secouer cette dame importante et suffocante ; ouf ! s'est écrié le trio d'une voix, en lui voyant enfin les talons, tandis qu'elle rôdait encore dans le corridor.

L'air, du reste, était sur ces hauteurs délicieusement vif et embaumé. Mais en dépit d'un temps enchanteur, il n'y a pas eu moyen d'arracher la conversation aux niaiseries. — Episode vraiment agréable : l'hospitalière réception chez les Baud (grands-parents du régent Gav[illet] chez lequel nous sommes ici en pension). Papa Baud, charcutier et fromager de son état, homme long, lent, tranquille et grisonnant ; sa femme, vieille mère paisible, au visage digne et doux ; son frère, autre paysan au profil de Bélisaire, ont été très accueillants pour nous, quoique notre conductrice eût mis leur goûter au pillage. J'ai reconnu néanmoins qu'il convenait d'être calme et sérieux pour être compris de ces intelligences lentes et ne pas choquer ces cœurs un peu susceptibles. Les citadins, qui se mettent en dépense de popularité, ont facilement l'air moqueur, et manquent le coche. Toute plaisanterie est même regardée comme mauvaise plaisanterie par les villageois. Ils veulent être traités en hommes, et se défient de la gentillesse, qui ne les met pas sur leur terrain, et les étourdit comme une langue étrangère. — Quant à Perline je l'ai un peu étudiée à la dérobée et avec une sérieuse sympathie. (Ecrit tout ceci au crayon.)