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SOMMAIRE

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Lundi 9 juillet 1866.

(8 heures du matin.)
C'est avec sa plume que je reprends le récit. Éveillé dès deux heures de la nuit, debout dès 4 1/2 heures du matin, j'ai déjà erré autour de mon petit château à tourelles, tombé en paysannerie, et devenu même un asile de santé (pour quelques jeunes idiots). La situation te la vue son admirables, et le temps radieux. Causé avec les faucheurs, visité les dépendances, le potager, ma terrasse, le verger. À 7 heures enfin, déjeuné en trio. — Dame La Ronfle fait aujourd'hui'nui la maîtresse de maison, le vieux couple Bl., composé d'un antique militaire et d'une dévote pointue, est descendu à Lausanne. C'est au mieux. Fouillé la misérable bibliothèque du régent, pour trouver quoi que: ce soit de lisible à mes deux dames. Rien, pas un volume de littérature quelconque. Gryon était une Athènes en comparaison. Ce vide intellectuel m'oppresse pour les gens qui s'y condamnent et qui s'y trouvent bien. Ce barbotement continuel dans la mare de ses idées natales, sans renouvellement, sans enrichissement, fait une impression étrange à ceux qui voyagent continuellement en esprit dans le vaste monde de la science et de l'histoire. On se croit aigle en voyant ces canards ou même on se sent comme un éveillé parmi ces endormis de la pensée. L'inconvénient de la vie rustique, c'est de de plonger doucement l'homme dans la vie épaisse de la rumination ou même dans l'existence végétative. Reste l'homme moral qui peut se developper partout. Mais pour la vie intellectuelle, adieu.

Revenons à P[erline] — Caractère modèle, l'oubli de soi, le courage, la douceur en personne. Aussi gracieuse que modeste, aussi simple que pure. Une violette, un cœur d'or. Avec cela attentive et paisible, prévenante et cordiale. Une parfaite réserve, et une sérénité charmante. La fille du devoir, chargée et surchargée d'occupations, jamais lasse et jamais ne demandant merci. Frais sourire d'enfant, regard clair et droit, main active et adroite. Vraie fille de pasteur, et c'est là le dernier type idyllique de notre vie bourgeoise, comme l'ont senti les poètes Goethe, Voss, Töpffer, etc. — Le côté faible, à mon sens, est ici la culture d'esprit. On a le goût des belles choses, ou du moins de la poésie, mais encore à l'état de sentiment. Jamais un mot brillant ou pittoresque, une image, une idée,un trait ne perce à travers ce langage recueilli. On est tout âme, bonté, conscience, mais sans talent ni éclat, sans puissance d'analyse ni d°expression. Evidemment cela vaut mieux, beaucoup mieux, que l'inverse. Mais cela implique aussi un discernement par trop confus et imparfait de la hiérarchie spirituelle des individus.On s'entend admirablement à rendre heureux ses alentours, à soigner le cœur et le corps du prochain, mais on éprouverait peut-être moins de désir d'accompagner un autre esprit dans le monde infini de la contemplation et des idées. — J'ai pu voir à quelques soupirs qu'un peu de repos serait bienvenu et qu'une heure de lecture sérieuse par jour est ambitionnée depuis longtemps ; mais ce désir contenu, à peine trahi par une demi-réflexion à voix basse, est peut-être moins la preuve d'une d'une aptitude qui réclame son aliment que d'une activité qui a dépassé les forces et qui sollicite du relâche. — Quoi qu'il en soit sur ce point, il est certain que le voisinage et le commerce de P[erline] ont une influence douce et pénétrante qui fait du bien. Cette âme religieuse, bien réglée, bénigne, rayonne au travers de son enveloppe et calme l'air autour d'elle. Il me semble bien que vivre avec elle doit être une sorte de bénédiction. Pourtant, je me demande si une nature comme la mienne peut être entièrement comprise par cette femme, si pratique, si résolue,si ferme, et si mes lacunes ne lui seraient pas beaucoup plus évidentes que mes dons, particuliers. Or, il faut bien qu'elle m'encourage, mais il ne faut pas qu'elle me mésestime, la femme qui devra m'aider à accomplir ma tâche. P[erline] qui serait l'épouse modèle d'un pasteur, serait-elle aussi bien la compagne d'un homme de lettres, d'un contemplateur craintif et même timoré dans l'action ? That is the question.