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Mardi 10 juillet 1866, Blonay.

(9 heures soir.) C'est sous le toit de deux amies, toit caché dans le feuillage d'un ravissant pays, que je vais m'endormir ce soir. Après une journée splendide et poétique, cette conclusion est la meilleure que j'eusse pu rêver. Que d'impressions et d'émotions et de sensations successives depuis dix-sept heures que je suis debout.
Au réveil, j'écrivais quelques vers pour quelqu'un avec qui j'ai passé en tiers toute la matinée dans un bois délicieux, le bois du Flon, tout près du petit Venne. À dîner, nous avons une étrangère, Madame Perr., sœur de mon étudiant B[lan]chet, femme fanée de visage, mais très élégamment coiffée et d'un esprit sévère. — À 2 heures, départ : P[erline] pour Genève avec le jeune proposant taquin, et moi pour Vevey. — Visite à Madame Burnand qui me reçoit avec sa gaieté et sa gentillesse ordinaires. — À Vevey, je rencontre dans la rue les deux amies de Blonay, et nous remontons ensemble au village. — Un charmant logement entre des noyers et une fontaine, d'aimables hôtes, un souper pittoresque sur une terrrasse, une vaste promenade subnocturne, les splendeurs du couchant et de la voie lactée, les gâteries d'affection, tous les bien-être réunis m'attendaient dans le nid de feuillage. Je suis un enfant gâté de la Providence.
Et quelle matinée ! irréprochable tout simplement. Une idylle de fraîcheur et de grâce. Et si je l'avais voulu, elle aurait pu aller jusqu'à l'attendrissement. Mais j'ai persévéré dans mon rôle d'observateur discret et sympathique, sans en sortir. J'ai vu de bien bonnes et bien douces choses. Et j'ai reconnu entre autres qu'on avait le cœur libre, quoique vigilant.
Sans en sortir ? est-ce parfaitement exact ? Oui, car j'ai résisté à une occasion terriblement séduisante. Nous avons été seuls près d'un quart d'heure à la découverte dans le bois ; j'étais un peu ému, elle aussi. Mais elle a été brave et j'ai été délicat. Je me serais trop reproché d'user de mes avantages, avant d'être résolu à aller jusqu'au bout. D'ailleurs le voisinage d'une jeune fille dans une solitude ombragée inspire naturellement des pensées tendres. Il faut donc se défier de cette pointe romanesque, quand il s'agit non d'une amourette mais de toute une destinée, non d'une émotion poétique et passagère, mais de l'avenir entier. Il faut surtout être généreux, quand tout pourrait amollir une femme, et plaider en faveur de celui qui est là au moment opportun.
La question pour moi est très simple dans le cas présent. P[erline] est un caractère admirable et je souhaite qu'elle soit heureuse. Serait-ce par moi ? Tant mieux, mais pour cela il faut qu'elle ait, outre ses qualités délicieuses, une veine intellectuelle prononcée. Sans cela, l'intimité irait décroissant. Or, je ne suis pas encore rassuré de ce côté. Parmi les poésies que j'ai lues devant elle, les plus hautes n'ont éveillé aucune marque d'approbation ; parmi les tableaux d'histoire dont j'ai montré photographies, beaucoup de sujets n'ont pas été devinés, quoiqu'ils aient été regardés avec intérêt et attention. On est ungenug gebildet, et il n'est pas prouvé qu'on soit encore bildsam. Voilà l'accroc et la clouure. Curiosité circonscrite et culture imparfaite! limitation du présent et de l'avenir ; cela m'inquiète.

NOTES

ungenug gebildet : « insuffisamment cultivée ».

bildsam : « éducâble ».