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Mercredi 11 juillet 1866

(Midi.) De joie en joie. Erré deux heures dans ce paysage incomparable, patrie des tendresses, site favori des belles et nobles amours. Partout des sentiers vagabondent sur ces croupes ombragées. On se croit sur un vaste balcon suspendu entre un cirque de montagnes vertes que noie une brume tissée de lumière et d'extase, et l'azur profond d'un lac qui semble un second ciel descendu sur la terre. On marche en plein rêve parmi ces frémissements de feuillages, ces frissonnements d'ailes, ces mille bruits lointains de la vie, ces parfums éthérés qui dilatent la poitrine. Et quand on est deux, on s'assied sur la mousse, pour recueillir l'effusion de son bonheur et ne pas laisser tomber de sa coupe tremblante une seule goutte de ce breuvage enchanté, que nous versent la brise, les monts, les senteurs, le soleil de ce pays caressé des dieux. Ces rivages semblent l'encadrement prédestiné des rêves enthousiastes et des félicités de l'âme. Ils suffisent à rendre le passant amoureux, et l'ombre de Julie plane encore sur ces bords fortunés pour achever l'ensorcellement du cœur. — A tous ces sortilèges extérieurs, se joignaient pour moi les émotions du souvenir et les délices du présent. ]'avais dans ma main une main fidèle, celle sur laquelle je puis le plus compter. J'avais près de moi un cœur aussi bon au conseil qu'à l'oeuvre, et à l'encouragement qu'à la consolation, un cœur dont j'ai les secrets et qui a ma confiance. — Combien le ciel m'a privilégié et comblé du côté des affections ! que de sympathies m'ont entouré, accueilli, même prévenu, et que de bons cœurs de femmes m'ont aidé et m'aident à vivre ! A quoi tient ce privilège ? peut-être à ce que j'éprouve moi-même de la sympathie et une tendresse désintéressée pour les femmes. Le sexe tendre n'aime pas à être en reste de générosité et de bienveillance. Et il m'a revalu en cordialité prévenante ma bonté instinctive pour les enfants. - C'est d'ailleurs le lot naturel des poètes, même des tout petits poètes. — Quelle qu'en soit la cause, j'ai eu certainement en ceci une bonne étoile, et Madrina en me déclarant fils de la poule blanche n'a pas été dépourvue de sagacité.

A Glion, Ériphile occupe maintenant la place d'Égérie. L'absinthe croît où fleurissait la rose. La vipère repose dans le nid de la colombe. La colère a germé sur les cendres de l'amour. Ces contrastes ironiques sont la passion de la nature.

Souriante, impassible en vos métamorphoses
Nature au front serein comme vous oubliez !

(10 heures soir.) Compensation. ]'ai une écharde dans mon bonheur. C'est une extinction de voix, à peu près complète. Il me paraît probable que je l'ai ébauchée dans la mousse du Bois de Flon, et qu'elle s'est parachevée sur la terrasse du boulanger de Blonay, où nous avons soupé sub dio et sub sereno, ces deux soirs, au crépuscule. Le corps, moite de la course, est aisément saisi par la fraîcheur du soir ; et comme j'ai la nuque volontiers mouillée de sueur et la gorge fort délicate, un refroidissement local est des plus faciles. C'est pourtant la première fois que je l'attrape à aussi bon compte, sans ascension qui vaille la peine et par le plus beau temps du monde.

NOTES

l'ombre de Julie : Jean-Jacques Rousseau a situé son roman Julie ou la Nouvelle Héloïse sur les hauteurs de Clarens.

la poule blanche : Juvénal, Satires, XIII,141.

d'Égérie : Égérie, « femme choisie comme inspiratrice d'un mouvement de pensée politique ou culturel  » (Wikipédia).

sub dio et sub sereno : “En plein air et par un temps serein”.