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jeudi 12 juillet 1866

(7 heures matin.) Mes deux sœurs de charité m'ont bien soigné hier au soir, et je me trouve mieux ce matin. Je rentre d'une promenade matinale. Le pays est vraiment délicieux, et les vues des plus variées. J'ai aspiré l'air vivifiant et je me suis imprégné de la poésie du village. Ruisselets et fontaines, massifs ombrceux, sentiers furtifs, lavandières à l'ouvrage, battements en grange, voix lointaines, aiguisement des faux, pinsons, moineaux et fauvettes, vergers et cultures, le ciel et le lac, les rivages et les coteaux, les jardinets fleuris auprès et au loin, tout était souriant et champêtre, tout était à la fois charmant comme détail et grandiose comme ensemble. Je pensais que le seul cercle des choses qu'embrassait mon regard depuis un coude de la route, au-dessus du village, était un petit monde, et que la seule connaissance de tout ce qui était compris dans cet horizon ferait une vaste érudition et pourrait servir de texte à toutes les pensées.

Hier après-midi, passé les heures chaudes dans le verger au-dessous de la maison. Causerie avec le crayon sur un carnet special. L'une de mes compagnes, dépourvue de connaissances de lecture et d'esprit naturel, est de peu de ressources en dehors de la vie tout unie et terre à terre. L'autre au contraire, ayant l'intelligence vive, la curiosité alerte, de l'instruction et du goût, renouvelle avec adresse et succès le plaisir d'être ensemble. Qu'il s'agisse d'agir ou de contempler, de penser ou de lire, d'amusement, de jeu ou de travail, de course ou de reverie, elle est toujours prête. C'est ce qu'il faut. La satiété est le dissolvant du plaisir, l'ennui est l'éternelle menace de la vie à deux, dès que le loisir donne le temps d'en mesurer les vides. Les femmes bonnes, mais sans esprit, ne se doutent jamais assez de la lassitude et du dégoût qui s'emparent invinciblemcnt de l'homme condamné exclusivement à leur compagnie de jour et de nuit. On les estime beaucoup, mais on finit par bailler auprès d'elles. Renouveler les sensations, rajeunir l'intérêt, varier le bonheur est donc un art de première importance pour la femme; et c'est à quoi sert l'esprit. Le cœur même doit avoir de l'esprit ; sans quoi l'ennemi, le destructeur, ne peut être mis en fuite. Le corrosìf du bonheur, c'est l'ennui.

Question : combien de temps faut-il pour qu'un homme et une femme se lassent l'un de l'autre ? Cela dépend de la nature de chacun d'eux et des circonstances.

(10 heures soir.) La voix toujours absente. Matinée charmante, passée dans un bosquet à quelque distance au-dessus du village, en tete à tête. Nous avions la Julie de Rousseau sur nos genoux et nous avons beaucoup philosophé. — Apres-midi, dans le verger, bravé les heures brûlantes. Plus tard fait une promenade à Brent en quatuor ; et lu du Rambert (Dent du Midi), du Scherer (Faust, Fromentin, etc.) Beaucoup griffonné dans le cahier du Muet. Et ce soir à la nuit close, conversé de choses intimes avec Fridolin.

On prétendait que j'avais été aimé dix fois, et que ces affections demeurées quasi inaperçues par moi avalent fait faire de mauvais mariages par tristesse et dépit. — Je l'ai toujours dit: les poètes célibataires sont une peste publique ; ils troublent, sans le savoir et le vouloir, tous les cœurs féminins sans emploi. — J'ai cherché à connaître les femmes, mais non à capter leur tendresse. Et malgré cela, il est de fait que plus d'un cœur a battu pour moi.

NOTES

Muet : Probablement le carnet dans lequel Amiel, alors aphone, a tenu durant ce vioyage, et qui n'a pas été conservé.

Fridolin : Un des surnoms de Marie Andrienne FAVRE.