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SOMMAIRE

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CHANT 10

ARGUMENT : § Infidélité de Birène § Birène s'échappe § Désespoir d'Olympe § Où l'on reparle de Roger § Invectives des Dames à l'égard de Roger § Roger traverse en barque le détroit § Alcine arrive avec une flottille § Effets de l'écu magique § Alcine vaincue § Au château de Logistille § Dressage de l'hippogriffe § Périple de Roger autour du monde § Roger arrive à Londres et assiste à un défilé militaire § Roger découvre Angélique § Roger attaque l'orque § Il emmène Angélique avec lui... § FIN DU LIVRE I

1. Dans tous les amours, et dans tous les serments
Qui furent par le monde, entre les coeurs fidèles,
Parmi tous les exploits des plus fameux amants,
Que ce soit dans la joie, que ce soit dans la peine,
Je place au premier rang, et non pas au second,
Olympe, et même sans être en tête, je dis
Que jamais on ne vit, autrefois, aujourd'hui
Un amour qui pût être plus grand que le sien.

2. Elle a donné des preuves nombreuses et si sûres
Pour convaincre Birène de son grand amour
Que jamais une femme ne pourrait mieux faire
Même en montrant son sein et son cœur grand ouverts.
Et si fidélité et dévotion méritent
D'être récompensées d'un amour réciproque,
Je dis qu'Olympe ne le méritait pas moins
Et même plus encore que son amant Birène,

3. Et que jamais il n'aurait dû l'abandonner
Pour quelque autre femme, même pour celle-là,
Qui causa tant de maux à l'Europe et l'Asie,
Ou telle autre qui eût été plus belle encore ;
Il aurait dû quitter, et vraiment plutôt qu'elle,
Avec les rais du jour, l'ouïe et la parole,
Le goût, la gloire et jusqu'à la vie même, et tout
Ce que l'on peut juger qui soit le plus précieux.

4. Si Birène l'aima comme elle aima Birène,
Et si vraiment il fut aussi fidèle à elle
Qu'elle le fut à lui ; et s'il n'a pas fait voile
Vers un autre pays au lieu que de la suivre,
Ou bien s'il fut ingrat envers cet esclavage,
Si envers tant de foi et d'amour, il fut
Cruel — je le dirai mais je vous surprendrai
Vous aurez les yeux ronds et serez bouche bée.

5. Et quand vous apprendrez comme telle lmpiété
Lui fut sa récompense pour tant de bonté,
Qu'il ne soit plus jamais question pour vous, Mesdames,
De prêter votre foi aux propos d'un amant !
Un amant, pour avoir ce qu'il désire tant,
Sans penser que d'en haut Dieu entend et voit tout,
Ne cesse d'entasser les serments, les promesses,
Que le vent fait voler un peu partout en l'air.

6. Les serments, les promesses, s'envolent en l'air
Dispersés par les vents, ils se dissipent vite,
Dès lors que les amants ont étanché la soif
Qui les a embrasés et les brûlait à vif.
Et d'après cet exemple, soyez moins pressés
De croire à leurs prières tout comme à leurs pleurs.
Ô mes très chères Dames, il est vraiment heureux
Qui la sagesse apprend au détriment d'autrui.

7. Gardez-vous de ceux qui, en leurs belles années,
Vous montrent un visage si frais et si lisse :
En eux tout désir naît et meurt rapidement :
Tel est leur appétit, tout comme un feu de paille.
Et comme le chasseur qui court après un lièvre,
Dans le froid, la chaleur, la montagne ou la plaine,
Et ne s'en soucie plus aussitôt qu'il l'a pris,
Ne se précipitant que pour ce qui le fuit.

8. Ainsi les jeunes gens font-ils, aussi longtemps
Que vous vous montrez dures envers eux, revêches;
Ils vous aiment et révèrent avec le zèle
Que doit montrer toujours un serviteur fidèle.
Mais sitôt qu'ils sauront qu'ils peuvent se vanter
De vous avoir vaincues, ce sera votre tour
De devenir esclaves : vous verrez s'enfuir
Ce faux amour au loin, et s'attacher à d'autres.

9. Je ne vous défends pas pour autant (j'aurais tort !)
De vous laisser aimer : car sans un amoureux
Vous seriez comme vigne inculte en un jardin ;
Sans piquet, sans tuteur, où pouvoir s'appuyer .
Ce n'est que le duvet volage et inconstant
De la jeunesse, que je vous exhorte à fuir.
Cueillez les fruits qui soient ni âcres ni trop verts,
Mais ne les prenez pas beaucoup trop mûrs non plus !

§ Infidélité de Birène

10. Je vous ai dit plus haut qu'on avait découvert
Une fille du Roi de Frise en cet endroit.
Et selon ce qu'il en disait à chaque fois,
Birène désirait qu'elle épouse son frère.
Mais en réalité, il en était friand,
Car elle était vraiment un morceau délicat...
Et il aurait trouvé bien sotte courtoisie
Se l'ôter de la bouche pour l'offrir à d'autres !

11. Cette demoiselle n'avait pas dépassé
Ses quatorze ans : elle était belle et toute fraîche
Comme la rose que l'on voit tout juste éclose,
Et qui s'épanouit dans le soleil levant.
Non seulement Birène en tomba amoureux,
Mais jamais on ne vit si vite s'enflammer,
Une mèche, sauf dans les mains des ennemis,
Mettant par jalousie le feu aux mûrs épis,

12. Jamais comme il le fut, embrasé jusqu'aux moelles,
Et instantanément, dès l'instant qu'il la vit,
Pleurant son père mort, et dans son désespoir
Inondant de ses larmes son si beau visage.
Et comme l'eau en train de bouillir sur le feu
S'arrête de bouillir en sentant de l'eau froide,
De même son ardeur inspirée par Olympe
S'éteignit aussitôt, remplacée par cette autre.

13. Le voilà rassasié et même importuné
Au point qu'il ne voulait déjà plus la revoir.
Et pour l'autre au contraire il a tel appétit
Qu'il en mourra si elle le fait trop languir.
Mais en attendant le jour prévu par lui-même
Pour mettre fin à son désir, il le maîtrise,
Et semble adorer Olympie plus que l'aimer,
Et ne vouloir rien d'autre que ce qui lui plaît.

14. Et s'il cajole l'autre (il ne peut s'empêcher
De le faire bien plus qu'il n'en aurait le droit),
Personne n'oserait y voir mauvaise part,
Mais bien plutôt de la pitié de la bonté ;
Car relever celui que le Destin entraîne
Parfois jusqu'au tréfonds, consoler l'affligé,
Ne fut jamais blâmé, mais plutôt louangé,
Surtout quand il s'agit d'une enfant innocente.

15. Oh, Dieu ! Comme souvent les jugements humains
Se trouvent bien cachés par d'obscures nuées !
Profanes et impies, les façons de Birène,
Furent pourtant jugées charitables et saintes.
Les marins qui déjà avaient saisi leurs rames,
S'éloignant d'un rivage ignorant le danger,
Emmenaient tout joyeux par les étangs salés
En Zélande le Duc avec ses compagnons.

16. Déjà les bords de la Hollande derrière eux
S'effaçaient peu à peu, ils les perdaient de vue
(Car pour éviter la Frise, ils s'étaient tenus
Plutôt vers la gauche, du côté de l'Écosse),
Quand un fort coup de vent les a fait dériver
Trois jours durant au moins, et sur la haute mer.
Le soir tombant, en ce troisième jour, ils virent
Le rivage désert et désolé d'une île.

17. Aussitôt qu'ils furent dans une petite anse,
Olympe mit pied à terre avec grand plaisir,
Accompagnée de son très inconstant Birène,
Et avec lui soupa, sans le moindre soupçon.
Puis sous la tente qu'on leur avait fait dresser,
Dans un très bel endroit, ils se sont mis au lit.
Tous les autres, pendant ce temps, sont retournés
Sur les vaisseaux, contents d'y prendre du repos.

18. Les tourments endurés sur la mer, et la peur
Qui si longtemps l'avaient maintenue éveillée,
Le bonheur d'être en sûreté sur le rivage,
Au sein de la forêt, et loin de tous les bruits,
Sans que nulle pensée, sans le moindre souci
Ne vienne la troubler auprès de son amant,
Tout cela a plongé Olympe en un sommeil
Plus profond que celui des ours ou bien des loirs.

§ Birène s'échappe

19. Son infidèle amant, que ses traîtres projets
Ont tenu éveillé, quand il la sent dormir
Sort du lit doucement, et faisant un paquet
De tous ses vêtements, est sorti en chemise ;
De la tente, a filé pour rejoindre ses gens,
On eût dit que des ailes lui avaient poussé !
Il les réveille et sans qu'on n'entende un seul cri,
Il les entraîne en mer et quitte le rivage.

20. Ils laissent derrière eux le rivage et Olympe,
La malheureuse qui ne s'est pas éveillée
Avant l'heure où l'Aurore fait tomber la rosée
Sur terre de son char aux belles roues dorées,
Et où l'on entendait sur le bord de la mer
Les Alcyons pleurant leur antique infortune.
Entre veille et sommeil, elle a tendu la main,
Pour enlacer Birène — mais ce fut en vain.

21. En ne sentant personne, elle a ôté sa main ;
Elle recommença, ne trouva toujours rien !
Elle a tendu un bras, puis elle a tendu l'autre,
Une jambe après l'autre, et rien ici ni là !
La peur l'éveille ; elle ouvre les yeux, et regarde :
Elle ne voit personne ! Alors abandonnant
Sa couche encore tiède, elle se précipite
En hâte hors de son lit et sort du pavillon ;

§ Désespoir d'Olympe

22. Elle court vers la mer en se griffant les joues,
Pressentant son malheur, et bientôt convaincue,
S'arrache les cheveux, se frappe la poitrine ;
Sous la lune qui luit, en vain elle recherche
Si l'on voit autre chose que le seul rivage.
Mais non : hors ce rivage, on ne voit rien du tout.
Elle appelle Birène : en entendant ce nom
Les Antres seuls répondent, car ils ont pitié.

23. Un rocher se dressait au bord de ce rivage,
Et l'onde en le frappant sans cesse de ses coups
En avait affouillé la base comme une arche
Dont la courbe restait suspendue sur la mer.
Olympe en hâte la gravit jusqu'au sommet
(Son amour lui donnait suffisamment de force !)
Et au loin elle vit, toutes gonflées de vent,
Les voiles qui portaient son perfide seigneur.

24. Elle les vit de loin, ou du moins crut les voir,
Dans l'air qui n'était pas encore très limpide,
En tremblant elle s'est laissée choir sur la roche,
Son visage glacé était plus blanc que neige ;
Mais sitôt qu'elle put enfin se relever,
Suivant des yeux la voie prise par les navires,
Elle a crié autant qu'elle pouvait le faire,
Et répétant le nom de son cruel époux.

25. Comme sa faible voix n'y pouvait pas suffire,
Ses pleurs s'y ajoutaient, ses battements de mains.
« Où t'en vas-tu, cruel, en cette hâte extrême ?
Ton vaisseau n'est pourtant pas chargé comme il faut :
Fais qu'il me prenne aussi ! Il ne court pas grand risque
En emportant mon corps, puisqu'il a pris mon âme ! »
Et agitant les bras, ses vêtements aussi,
Au vaisseau elle fait signe de revenir.

26. Mais les vents qui gonflaient les voiles infidèles
Et les portaient au loin vers la plus haute mer,
Emportèrent aussi prières et reproches
D'Olympe infortunée et ses cris et ses pleurs.
Par trois fois, celle-ci, pour elle si cruelle,
Se jetant du rivage, tente de se noyer ;
Mais dès qu'elle eut cessé de contempler les eaux,
Elle revint où elle avait passé la nuit.

27. Le visage enfoui dans les draps de sa couche
Qu'elle baignait de pleurs, elle lui dit alors :
« Tu nous reçus hier, et tous les deux ensemble,
Pourquoi ne sommes nous plus deux en nous levant ?
Ô perfide Birène, que sois donc maudit,
Le jour même où je fus engendrée en ce monde !
Que dois-je faire ici ? Qu'y puis-je faire seule ?
Qui donc pourra m'aider ? Qui me consolera ?

28. En cet endroit je ne vois aucun homme,
Rien qui fasse penser qu'on en puisse trouver ;
Je ne vois nul navire où je puisse embarquer,
En espérant trouver une voie de salut.
Je mourrai de misère et nul ne sera là
Pour me fermer les yeux et me mettre au sépulchre,
À moins que dans leur ventre ce ne soient les loups
Qui hantent la contrée, qui viennent me l'offrir.

29. Je suis terrorisée et je crois voir déjà
Sortir de ces bosquets des ours, des lions, des tigres,
Ou bien quelque autre fauve armé par la Nature
De dents bien acérées, de griffes aiguisées.
Mais quels sont donc les fauves qui voudraient ma mort,
Plus que tu ne le fais, toi mon fauve cruel ?
Me donner une mort leur semble me suffire,
Et toi, de mille morts, hélas ! me fais mourir.

30. Mais supposons encore un marin, maintenant,
Qui s'en vienne et m'emmène par pitié de moi,
Et m'épargannt ainsi les ours, les lions, les tigres,
Les privations, les supplices et une mort horrible...
Pourra-t-il m'emmener en Hollande, où tu as
Fais garder tous les ports et les forts contre moi ?
Pourra-t-il m'emmener dans mon pays natal,
Puisque déjà, par fraude, tu me l'as ôté ?

31. De mes États tu as su t'emparer, prenant
L'amitié et la parenté comme prétexte ;
Tu y as installé bien vite tous tes gens
Pour mieux t'en assurer la pleine possession.
En Flandre revenir ? J'y ai vendu le reste
De ce dont je tirais tout juste de quoi vivre,
Et cela pour te faire sortir de prison...
Malheureuse ! Où aller ? je n'en ai pas l'idée !

32. Irai-je donc en Frise, où sans toi j'aurais pu
Devenir une reine, mais ne l'ai pas voulu.
Et c'est de ce refus que sont morts mes deux frères,
Et lui aussi, mon père , et que j'ai tout perdu.
Ce que pour toi j'ai fait, je ne souhaite pas
T'en faire le reproche, ingrat, ni l'évoquer,
Car tu le sais fort bien, tout autant que moi-même.
Et voilà en retour comment tu t'en acquittes !

33. Ah ! pourvu que par ceux qui écument les mers
Je ne sois enlevée et vendue comme esclave !
Et que ce soit plutôt le loup, le lion, un ours
Ou encore le tigre, ou quelque bête fauve
Qui de leurs griffes et de leurs dents me déchirent,
Et morte, tout au fond de leurs antres m'entraînent ! »
Se lamentant ainsi, à pleines mains arrache
De très grosses poignées de ses beaux cheveux d'or.

34. Elle court à nouveau jusqu'au bout du rivage,
Cheveux épars, hochant la tête avec fureur.
Semblant avoir perdu le sens, et dans le corps,
Non pas un seul démon, mais bien quelques dizaines !
On dirait une Hécube que saisit la rage
Quand enfin elle vit son Polydore mort.
Maintenant la voilà dressée, scrutant la mer
Perchée sur un rocher, elle-même rocher.

§ Où l'on reparle de Roger

35. Mais laissons-la pleurer, jusqu'à y revenir...
Car je veux maintenant vous parler de Roger
Qui dans la chaleur extrême du plein midi
Chevauche le rivage, épuisé, harrassé.
Le sable des collines frappées du soleil
Si fin et blanc semble bouillir sous les rayons.
Il s'en fallait de peu que sur son dos les armes
Ne soient comme autrefois complètement en feu.

36. Comme la soif et la fatigue du chemin
Sur le sable profond et la route déserte
Étaient pour lui, malgré la plage ensoleillée,
Une compagnie fort ennuyeuse, pénible,
Il trouva, dans l'ombre d'une vieille tour,
Qui au bord de la mer semblait sortir de l'eau,
Trois Dames qui étaient des suivantes d'Alcine
Car il reconnaissait leurs robes, leur allure.

37. Allongées sur de beaux tapis d'Alexandrie,
Elles goûtaient tranquilles la fraîcheur de l'ombre,
Auprès de nombreux vases de vins très variés
Et d'autres débordants de sucreries diverses.
Et au bord de la plage, ondoyant sur les flots,
Un tout petit navire paraissait attendre
Que le souffle du vent fasse gonfler ses voiles,
Mais jusqu'à cet instant, ce vent faisait défaut.

38. Quand ces dames ont vu Roger fouler le sable,
Et s'en aller tout droit, poursuivant son voyage,
Mais ses lèvres montrant combien il avait soif,
Et voyant son visage si plein de sueur,
Elles ont commencé par lui dire que non,
Il ne pouvait avoir un cœur si obstiné
Qu'il ne puisse arrêter à l'ombre douce et fraîche,
Et laisser reposer son corps si fatigué.

§ Invectives des Dames à l'égard de Roger

39. L'une d'elles s'étant approchée du cheval,
A tenu l'étrier pour le faire descendre.
Une autre alors, avec une coupe en cristal,
Pleine de vin mousseux, vint redoubler sa soif.
Mais Roger refusa d'entrer dans cette danse,
Puisque chaque retard qu'il aurait pris pouvait
Donner un peu de temps pour venir à Alcine,
Qui le suivait de près jusqu'à le talonner.

40. Le salpêtre ténu et le soufre très pur,
Quand le feu les atteint ne brûlent pas si vite,
Et la mer quand la trombe obscure s'y abat
En son milieu ne se soulève pas si fort
Que, voyant que Roger suit son propre chemin,
En avançant toujours tout droit, foulant le sable,
Et semble mépriser leur si grande beauté,
La troisième soudain éclate de fureur !

41. « Tu n'es donc ni courtois ni même chevalier !
(S 'écria-t-elle alors aussi fort qu'elle put)
Tu as volé tes armes, avec ton destrier,
Tu n'as pu les avoir autrement, c'est certain !
Et comme tout ce que je viens de dire est vrai,
Je voudrais que tu aies une mort méritée :
Écartelé, brîulé, ou encore pendu,
Vilain larron, brute orgueilleuse, ingrat manant ! »

42. Après toutes ces injures et invectives,
Que lui avait lancées la dame courroucée,
Roger n'avait pas même songé à répondre :
Quelle gloire tirer d'une telle querelle ?
Alors elle est montée avec toutes ses soeurs
À bord de ce bateau, et elle a pris la mer,
En faisant force rames, pour pouvoir le suivre
Sans le perdre de vue, tout le long du rivage.

43. La Dame continue à maudire, injurier,
Sachant ce qui le plus peut lui causer de honte.
Mais Roger cependant est allé au détroit
Par lequel on pénètre chez la bonne fée.
Un vieux nocher est là, qui détache une barque,
Sur la rive opposée, comme s'il le guettait
Et qu'à son arrivée il s'était préparé :
C'est bien en cet endroit qu'il attendait Roger.

§ Roger traverse en barque le détroit

44. Quand il le voit venir, il largue les amarres,
Heureux de l'emmener vers un meilleur rivage ;
Si le visage peut montrer le fond du cœur,
Le sien est bienfaisant et plein d'intelligence.
Roger a mis le pied dans son embarcation
Rendant grâces à Dieu ; et sur les flots tranquilles
Il s'en alla causant avec le nautonnier,
Homme sage et doué d'une longue expérience.

45. Et il louait Roger d'avoir au bon moment
Su évincer Alcine, et la laisser, avant
Qu'elle ait pu lui donner le breuvage enchanté
Que toujours, à la fin, avalaient ses amants,
Et de se rendre ainsi auprès de Logistille
Chez qui il trouverait les plus saintes coutumes,
La beauté éternelle, et la grâce infinie,
Qui sans vous rassasier, nourrit si bien le cœur.

46.  « Celle-ci, disait-il, s'en vient remplir notre âme
De stupeur et d'admiration dès qu'on la voit.
Quand on regarde mieux sa présence sublime,
Tout autre chose semble de peu de valeur.
L'amour pour elle ne ressemble à aucun autre :
Ceux-là vous rongent le cœur de crainte et d'espoir ;
Avec lui le désir ne cherche pas plus loin
Il est déjà comblé de seulement la voir.

47. Elle t'enseignera des arts plus agréables,
Que musique et parfums, danse, banquets et bains ;
Tes pensées, qu'elle t'apprendra à diriger,
Pourront monter plus haut que les milans dans l'air,
Et tu découvriras qu'en notre corps mortel
On peut goûter un peu de la béatitude. »
Tout en parlant ainsi, le nocher s'approchait
Du rivage sauveur, qu'on voyait loin encore.

§ Alcine arrive avec une flottille

48. Alors on vit la mer se couvrir de bateaux,
Qui tous en même temps faisaient route vers lui :
Alcine l'outragée faisait route avec eux ;
Elle avait rassemblé grand nombre de ses gens,
Risquant de perdre son pays et sa couronne,
Ou reprendre le bien dont elle était privée.
Et si de tout cela l'Amour est bien la cause,
L'outrage qui lui fut infligé l'est aussi.

49. Depuis qu'elle naquit, elle n'a jamais eu,
Un courroux aussi grand que celui qui la ronge.
Les rames frappent l'eau à son commandement,
Si bien que les deux bords se recouvrent d'écume.
Ni la mer, ni la rive, à ce bruit ne se taisent :
Écho se fait entendre de tous les côtés.
« Ah ! Roger ! Il est temps de montrer ton écu
Sinon tu seras mort ou honteusement pris. »

§ Effets de l'écu magique

50. Ainsi parla le nautonier de Logistille ;
Et ayant dit cela, il s'empara lui-même
Du voile recouvrant l'écu — et l'enleva :
Sa lumière éclatante alors se révéla.
La splendeur enchantée de son rayonnement
Blessa si durement les yeux des ennemis,
Que dans le même instant où ils sont aveuglés
Qui de la proue, qui de la poupe, ils sont tombés.

51. Un guetteur au sommet de la tour du château
Aperçut l'arrivée de la flotte d'Alcine
Et se mit à sonner la cloche de l'alarme ;
Aussitôt des secours arrivent jusqu'au port.
Les balistes ont lancé une grêle de coups
Contre ceux qui voulaient s'attaquer à Roger :
Grâce à l'aide reçue ainsi de tous côtés,
Il a sauvé sa vie avec sa liberté.

52. Sur le rivage quatre Dames sont venues,
En toute hâte mandatées par Logistille.
Andronique, la valeureuse, et Fronesia,
Elle, très sage, avec l'honnête Dicilla,
La chaste Sophrosine, la plus résolue,
La plus ardente des trois, celle qui s'enflamme.
Ensuite vient l'armée, la meilleure du monde,
Qui, sortant du château se déploie sur la rive.

53. En dessous du château, dans une baie tranquille,
Étaient prêts des vaisseaux formant une armada,
Qui au son d'une cloche ou l'appel d'une voix
Pouvait appareiller de jour comme de nuit.
La bataille fut donc atroce et difficile,
Elle s'est engagée sur la terre et sur mer :
Ainsi fut renversé en entier le royaume
Qu'autrefois Alcina avait pris à sa soeur.

§ Alcine vaincue

54. Combien de batailles ont eu une autre fin
Que celle qu'on avait d'abord envisagée !
Non seulement Alcine n'a pas pu reprendre
Son fugitif son amant comme elle l'aurait voulu,
Mais de tous ses navires, autrefois si nombreux
Que la mer elle-même contenait à peine,
Elle ne put sauver de cette escadre en flammes
Qu'un tout petit canot sur lequel elle a fui.

55. Mais si elle s'enfuit, sa malheureuse armée
En feu, captive, est là, vaincue et naufragée.
D'avoir perdu Roger, c'est ce dont elle souffre
Le plus — et plus que de toute autre chose encore.
Nuit et jour gémissante amèrement pour lui,
Dans ses yeux se déversent des torrents de larmes,
Et voulant mettre fin à son cruel martyre,
Sans cesse elle se plaint de ne pouvoir mourir.

56. Nulle fée en effet ne peut jamais mourir,
Tant que le soleil tourne dans le même ciel.
Sinon cette douleur aurait été capable
De convaincre Clotho de dévider ses jours.
Comme Didon le fit, un fer aurait suffit,
Ou bien elle aurait pu imiter la superbe,
Cette reine du Nil, par un mortel sommeil.
Mais nulle fée pourtant ne peut jamais mourir.

57. Revenons à Roger, si digne d'une gloire
Éternelle, et laissons donc Alcine à sa peine.
De Roger je dirai : sitôt qu'il eut quitté
Le vaisseau et qu'il eut foulé la rive sûre,
Il a rendu à Dieu grâces de ce succès
Couronnant ses projets ; puis il tourna le dos
À la mer, se hâtant sur cette terre ferme,
Allant vers le château qui se dressait tout près.

§ Au château de Logistille

58. Jamais un œil humain n'en a vu de plus beau,
De plus fort, ni avant ni après ce jour-là.
Les murs de ce château valent certainement
Bien plus que s'ils étaient de diamants et pyrope.
On ne connaît ici aucune de ces gemmes,
Et qui voudrait pouvoir en prendre connaissance
Devra venir ici — ou bien aller au ciel,
Car il n'est d'autre endroit où l'on puisse en trouver.

59. Ce qui fait qu'elles sont de toutes les plus belles,
C'est qu'en se regardant dans leur eau, ce miroir,
L'homme aussitôt peut voir le tréfonds de son âme ;
Il voit si clairement ses vices, ses vertus,
Qu'il ne peut prêter foi à quelque flatterie,
Ni aux blâmes injustes dont il est l'objet.
Se regardant ainsi dans ce brillant miroir,
Il se connaît soi-même et en tire sagesse.

60. Leur brillante lumière, imitant le soleil,
Répand tout autour d'elle une telle splendeur,
Que celui qui les a, en tous lieux, s'il le veut,
N'en déplaise à Phébus, peut faire naître le jour.
Ce n'est pas seulement ces pierres qu'on admire,
Mais la matière alliée aux ornements de l'Art,
Se confondent si bien que l'on ne saurait dire
De ces deux excellences quelle est la meilleure.

61. Sur des arches si élevées qu'elle semblaient
Constituer les contreforts du ciel lui-même,
S'étendaient des jardins si spacieux, si beaux,
Qu'on ne pourrait les faire, même à ras de terre ;
À travers les créneaux lumineux on peut voir
D'odorants arbrisseaux s'élever, verdoyants :
Ils sont pendant l'hiver aussi bien que l'été
Parés de fleurs brillantes et de fruits bien mûrs.

62. Des arbres aussi beaux et nobles ne sauraient
Pousser ailleurs que dans de tels jardins,
Non plus que de ces roses, de ces violettes,
De si beaux lys, jasmins, ou encore amarantes.
On voit qu'ailleurs, sous le même soleil, la fleur,
Naît et se développe, et puis morte, s'incline,
Laissant alors dressée une tige orpheline,
Parce qu'elle est soumise aux caprices du ciel.

63. Mais ici la verdure était perpétuelle,
De même que l'éclat des éternelles fleurs.
Ce n'est pas que Nature en sa bonté pour elles
Se faisait plus clémente, se faisait plus douce,
Mais Logistille était, par ses soins, son savoir,
Sans devoir recourir à des moyens magiques,
(Et ceci paraissait à tout autre impossible)
Parvenue à garder ce printemps immobile.

64. Logistille fit voir que lui plaisait beaucoup
Que s'en vienne vers elle un si noble seigneur.
Elle a donc ordonné qu'il soit bien accueilli,
Et que tous aient à cœur qu'il soit fort honoré.
Astolphe était venu bien longtemps avant lui ;
Roger, de le revoir, en eut le cœur joyeux.
Et peu de temps après, ce fut le tour des autres,
À qui Mélisse avait rendu leur vraie nature.

65. Quand il fut reposé, après un jour ou deux,
Roger alla trouver cette cette fée avisée
Avec le Duc Astolphe, qui tout comme lui,
Désirait ardemment retrouver le Ponant.
Mélisse lui parla au nom de tous les deux,
Et supplia la fée, humblement, pour avoir
Son conseil et son aide, et qu'avec son secours
Ils puissent retourner d'où ils étaient venus.

66. Alors la fée a dit : « Je vais m'en occuper,
Et dans moins de deux jours ils pourront s'en aller. »
Puis elle s'entretint d'abord avec Roger,
Avec le Duc aussi, pour savoir comment faire ;
Elle en conclut enfin que le cheval volant
Devait retourner tout d'abord aux rives d'Aquitaine1.
Mais il faut tout d'abord lui faire faire un mors,
Pour pouvoir le mener et réfréner sa course.

§ Dressage de l'hippogriffe

67. Elle lui a montré comment faire, s'il veut
Le faire s'élever, ou bien qu'il redescende ;
Ou s'il veut obtenir qu'il tourne en volant,
Vole rapidement ou plane sur ses ailes :
Ce sont les mouvements qu'un cavalier fait faire
À un bon destrier, mais sur la terre ferme.
Roger, devenu maître en tous ces exercices,
Faisait ainsi voler son destrier ailé.

img
(Gravure de Gustave Doré)

68. Quand Roger fut à l'aise en tous ces exercices,
Et qu'il eut de la fée, si bonne, pris congé,
(mais lui resta toujours profondément lié,
Par sa grande affection) — il quitta le pays.
Je parlerai de lui, parti au bon moment,
Et puis je vous dirai que le guerrier anglais
Après de bien plus longues et grandes fatigues
Charlemagne a rejoint à sa cour si aimable.

§ Périple de Roger autour du monde

69. Roger, en s'en allant, ne reprit pas la route
Qu'autrefois, malgré lui, il avait bien dû suivre,
Du fait que l'hippogriffe l'avait entraîné
Au-dessus de la mer, et qu'il vit peu la terre ;
Maintenant il pouvait le conduire à sa guise,
Faisant battre ses ailes à tel ou tel endroit,
Il a pris au retour une nouvelle route
Comme fuyant Hérode, avaient fait les Rois Mages.

70. Quand il avait quitté l'Espagne, pour venir ici,
Il était venu droit jusqu'au-dessus des Indes
Jusque là où la mer orientale les baigne,
En ces lieux où la guerre entre deux fées fait rage.
Maintenant il choisit de voir une région
Où Éole ne vient pas déchaîner ses vents,
Et il n'arrêtera qu'après le tour du monde,
Qu'après avoir suivi la course du soleil.

71. Passant au-dessus d'eux, il voit ici Cathay,
Et là Mangiane, et la grande Quinsi aussi ;
Il est passé sur l' Imaus, et laisse à droite
La Séricanie, et maintenant il descend
De la Scythie nordique à la mer d' Hyrcanie,
Survole Sarmatie, et quand enfin arrive
Là où l'Asie et notre Europe se séparent,
Il voit Russie, Poméranie, et Ruthénie.

72. Ce que Roger voulait par-dessus tout, c'était
Rejoindre Bradamante au plus vite, c'est sûr ;
Mais pourtant, il avait tant goûté le plaisir
De survoler le monde, qu'il n'hésita pas
À aller voir encore chez les Polonais,
Les Hongrois, les Germains, et tous les autres peuples
De ces régions glacées et hyperboréales,
Et s'en vint pour finir à l'Angleterre ultime.

73. Ne croyez pas, Seigneurs, que Roger soit resté
Pendant tout ce trajet sur son cheval ailé !
Chaque soir, au contraire, il allait à l'auberge,
Évitant de son mieux les trop mauvais logis.
C'est ainsi qu'il passa et des jours et des mois,
A contempler la mer et admirer la terre.
Mais un matin enfin, arrivé près de Londres,
Son destrier volant descend sur la Tamise.

§ Roger arrive à Londres et assiste à un défilé militaire

74. Et là, dans les prairies qui sont près de la ville,
Il voit des fantassins et des soldats en armes,
Toute une troupe allant au son des tambourins
En rangs serrés formant de très beaux escadrons,
Et défilant devant Renaud, le Paladin.
Je vous ai dit plus haut, souvenez-vous de ça,
Que Charlemagne l'avait fait venir ici
Pour y recruter des armées à son secours.

75. Roger arrivait juste alors que commençait
Cette belle revue aux abords de la ville.
Et pour savoir pourquoi, quand il mit pied à terre,
Il alla s'informer auprès d'un chevalier,
Lequel était courtois, et qui lui répondit
Que de l'Écosse, de l'Irlande, et d'Angleterre
Et de toutes les îles alentour venaient
Ces gens qui brandissaient fièrement leurs bannières.

76. Et quand le défilé se serait terminé,
Ils se dirigigeraient cette fois vers la mer,
Où des navires prêts à fendre l'océan
Les attendaient, restant mouillés au port.
Les Français assiégés sont bien réconfortés
Attendant que ces gens partent pour les sauver.
« Mais pour que tu sois bien mis au courant de tout,
Je vais te présenter tous ces gens un par un.

77. Tu vois certainement cette grande bannière
Peinte de léopards et fleurs de lys ensemble ;
C'est notre capitaine qui la brandit en l'air,
Et tous les étendards des nôtres devront suivre.
Son nom, le plus fameux dans tout notre pays,
C'est Lionel, c'est la fleur de nos vaillants héros,
Maître dans ses conseils, et maître dans l'action :
C'est le neveu du roi, il est duc de Lancastre.

78. La bannière qui suit le gonfalon royal,
Que le vent fait flotter du côté des montagnes,
Et qui, sur un champ vert, montre trois ailes blanches,
Est portée par Richard, le comte de Warwick.
Le duc de Gloucester a pour lui cette enseigne
À deux cornes de cerfs et une demi-tête.
Ce flambeau qu'on brandit est au Duc de Clarence ,
De même que cet arbre est au Duc d'Elborace.

79. Tu vois ici la lance en trois morceaux brisée :
Ce gonfalon désigne le Duc de Norfolk.
L'éclair est sur celui du beau comte de Kent,
Le griffon sur celui du comte de Pembroke,
Et le Duc de Suffolk arbore une balance.
Ce joug où tu peux voir deux serpents réunis,
Est au comte d'Essex ; quant à cette guirlande,
À champ d'azur, c'est celle de Northumberland.

80. Le Comte d'Arundel est celui qui a mis
Sur la mer cette barque en train de s'enfoncer.
Vois ici le marquis de Berkeley, avec
Le Comte de la Marche et celui de Richmond.
Le premier sur fond blanc porte un mont pourfendu,
L'autre un palmier, et le troisième un pin dans l'onde.
Ici le Comte de Dorset, et là d'Hampton,
Montrant un char pour l'un et l'autre une couronne.

81. Le faucon qui replie ses ailes sur son nid,
Raimond le porte, il est Comte de Devonshire.
De Winchester le Comte arbore jaune et noir ;
Pour Derby, c'est un chien, et un ours pour Oxford.
Cette croix que tu vois, faite de pur cristal,
Est bien celle de l'opulent préfet de Bath.
Et ce siège cassé posé sur un fond gris  :
C'est celui d'Ariman, comte de Summerset.

82. Les archers à cheval, avec les hommes d'armes
Sont au nombre total de quarante deux mille,
Et c'est deux fois autant, sauf une erreur de cent,
Ceux qui s'en vont à pied se joindre à la bataille.
Vois ces drapeaux : l'un gris, l'autre vert, et le jaune,
Avec celui bordé et de noir et d'azur ;
Godefroy et Henri, Edouard et Herman
Y ont leurs fantassins, avec leurs oriflammes.

83. Celui qui vient en tête, est duc de Buckingham ;
Henri, lui, tient le Comté de Salisbury,
Le seigneur d'Abergavenny , le vieux Herman,
Et Odoard est le Comte de Shrewbury ;
Ceux qui sont vers la droite, que tu vois là-bas,
Ce sont bien les Anglais ; mais tourne-toi par là,
Vers l'Occident, ce sont trente mille Écossais,
Que commande Zerbin, qui est fils de leur roi.

84. Vois-tu le grand lion, avec les deux licornes
Qui dans sa patte tient une épée en argent ?
C'est là le gonfalon du souverain d'Écosse,
Et son fils est dessous, qu'on appelle Zerbin.
Il n'en est de plus beau parmi tous les guerriers,
Car Nature l'a fait, puis a brisé son moule !
Nul n'a autant que lui de courage et de grâce,
Ni autant de puissance que ce Duc de Ross.

85. Sur champ d'azur portant une barre dorée
Par dessus l'étendard, c'est le Comte d'Athol.
L'autre bannière est celle de ce Duc de Marr,
Qui montre un léopard très joliment brodé ;
Fait d'étranges couleurs et d'oiseaux bigarrés
C'est l'emblème curieux du robuste Alcabrun,
Qui n'est ni Duc, ni Comte, ni même Marquis,
Mais bien le tout premier dans son pays sauvage !

86. L'enseigne que voilà est au Duc de Stratford ;
On y voit un oiseau regardant le soleil,
Et le Comte Lurcain, qui règne sur l'Angus,
Celle avec un taureau flanqué de ses deux vautres.
Le Duc d'Albanie le voici, avec l'enseigne
Dont les champs sont d'azur sur fond blanc.
Et ce vautour, ici, qu'un dragon vert déchire,
C'est l'enseigne brandie du Comte de Buchan.

87. Le seigneur de Forbès est ce robuste Arman,
Dont l'étendard affiche du blanc et du noir,
Avec à sa main droite, le Comte d'Erol
Qui arbore un flambeau sur un fond de sinople.
Regarde sur la plaine où sont les Irlandais  :
Ils sont deux escadrons ; le Comte de Kildare
Commande le premier ; le Comte de Desmond
A fait venir le sien de ses rudes montagnes.

88. Le premier a un pin ardent sur sa bannière,
L'autre une bande rouge sur un fond tout blanc.
Charlemagne ne va pas avoir du secours
Seulement d'Angleterre et d'Irlande ou d'Écosse ;
Il en vient de Norvège ou encore de Suisse,
De Thulé, et même de l'Islande lointaine,
De tous ces pays-là qui s'étendent là-bas,
Et naturellement ennemis de la paix.

89. Ils sont bien seize mille, ou peut-être un peu moins,
De leurs forêts sortis, sortis de leurs cavernes ;
Leur visage est velu comme celui des bêtes,
Leur poitrine et le dos, les jambes, et leurs bras.
Autour de leur drapeau qui est tout à fait blanc,
Ils font avec leurs lances comme une forêt :
C'est leur chef, ce Morat, qui le porte et qui veut
Teindre ce blanc de rouge avec le sang des Maures. »

90. Et tandis que Roger admirait tout cela,
Qui était préparé pour secourir la France,
Qu'il en voit les blasons et puis qu'il les commente,
Qu'il apprend tous les noms de ces seigneurs anglais,
Un premier, puis un autre, accourent pour mieux voir
La bête unique et rare sur laquelle il est,
Et tous, émerveillés, regardent, stupéfaits,
Formant bien vite autour de lui un cercle étroit.

§ Roger découvre Angélique

91. Pour augmenter encore leur stupéfaction,
Et parce qu'il voudrait s'amuser lui aussi,
Roger lâche la bride du cheval volant,
Et lui pique les flancs, un peu, des éperons,
Et la bête s'envole en traversant les airs,
Les laissant tous sur place, étonnés, médusés.
Et maintenant Roger, qui a vu l'Angleterre
Vraiment d'un bout à l'autre, est allé en Irlande.

92. Il y a vu la terre de toutes les fables,
Celle du saint vieillard qui un puits a creusé,
Où paraît-il on trouve une grâce si grande
Qu'elle purifie l'Homme de tous ses péchés.
Puis il s'en est allé au-dessus de la mer,
Là où les flots s'en viennent baigner la Bretagne  ;
En passant il a vu, en regardant en bas,
Angélique attachée à une roche nue.

93. Sur une roche nue, en cette “île des pleurs”,
Car c'est le nom donné en effet à cette île,
Une île qui était habitée seulement
Par des gens qui étaient si féroces, cruels,
Que — comme je l'ai dit, déjà un peu plus haut,
Il écumaient en armes les rives voisines,
Pour y saisir de force les plus belles femmes
Et les offrir au monstre en guise de pâture.

94. On l'y avait liée justement ce jour même,
Là où le monstre prêt à l'engloutir venait,
Ce monstre de la mer, orque démesuré,
Chaque jour dévorant l'horrible nourriture.
Je vous ai dit plus haut que l'avaient enlevée
Ceux qui l'avaient trouvée seule sur le rivage,
Tandis qu'elle dormait près du vieil enchanteur,
Dont les enchantements l'avaient attirée là.

95. Ce peuple dur, cruel, et inhospitalier,
L'avait, sur le rivage, exposée à la bête,
Avait laissé la dame, aussi nue que le jour
Où Nature naguère l'avait façonnée.
Et même pas un voile ne venait cacher
Les troënes si blancs et les roses vermeilles
Qui ne flétrissent ni en juillet ni décembre,
Répandus sur ses membres si doux et si polis.

img
Gravure de N. Cochin.

96. Roger aurait cru voir une blanche statue
Faite d'albâtre ou bien de marbre réputé,
Dans ce qui se trouvait attaché au rocher :
Une œuvre ciselée par d'habiles sculpteurs,
S'il n'avait aperçu distinctement des larmes
Sur les troènes blancs, et les boutons de roses,
Baignant de leur rosée de fermes petits seins,
Et que le vent faisait voler des cheveux d'or.

97. Et tandis qu'il fixait ses yeux sur les beaux yeux,
Bradamante soudain lui revint à l'esprit.
L'amour et la pitié ensemble le saisirent,
Il s'en fallut de peu pour qu'il ne fonde en larmes,
Et il dit doucement à cette jeune fille
Tout en freinant le vol du destrier à plumes :
« Dame, la seule chaîne que vous méritez,
C'est celle des esclaves qu'enchaîne l'Amour !

98. Vous ne méritez pas ni ce mal, ni un autre ;
Qui est donc ce cruel dont la perversité
En liant ces mains-là, une marque importune
A laissé sur l'ivoire poli de leur chair ? »
En entendant cela, Angélique a rougi :
On aurait que son ivoire passait au vermillon,
En voyant toutes nues les partie de son corps
Que malgré leur beauté, la pudeur veut cacher.

99. Elle aurait de ses mains recouvert son visage,
Mais celles-ci étaient attachées au rocher ;
Il lui restait ses larmes, dont elle se servit
Pour le dissimuler, et le tenir baissé.
Après quelques sanglots, la voilà qui commence
À parler clairement, mais la voix faible et lasse.
Elle n'alla pas loin : les mots ne venaient plus
Une grande rumeur surgissait de la mer.

§ Roger attaque l'orque

100. Et voici qu'apparaît la bête gigantesque
À moitié hors de l'eau, et à moitié dedans...
Comme un vaisseau porté par Auster et Borée
Et parti de très loin arrive jusqu'au port,
Ainsi venait le monstre chercher sa pâture :
Il l'aperçoit et voit que la distance est courte.
Angélique est déjà moitié morte de peur
Sans personne qui puisse la reconforter.

101. Roger n'a pas laissé sa lance sur le feutre,
Mais il l'a prise en main pour attaquer le monstre.
Je ne peux le décrire autrement qu'en disant
Que c'était une masse informe et agitée,
Ne ressemblant à rien, si ce n'est pour la tête
D'où sortiraient des yeux et des dents, comme un porc.
Roger vient le frapper juste entre les deux yeux :
C'était comme taper sur du fer ou du roc !

102. Cet assaut n'ayant pas eu un très grand effet,
Il revient à la chage une seconde fois.
L'orque trompé par l'ombre des ailes géantes,
Qui court sur l'océan tantôt ci, tantôt là,
Abandonne la proie facile du rivage,
Et courroucé poursuit celle qu'il n'aura pas,
En serpentant, se déroulant, et se tordant.
Roger descend encore et multiplie ses coups.

103. Et comme l'aigle qui, en descendant du ciel,
Aperçoit un serpent qui s'agite dans l'herbe,
Ou qui prend le soleil sur une roche nue,
En lissant, polissant, ses écailles dorées,
Évite d'attaquer sa proie sur le côté
Là où souffle et se tord l'animal venimeux,
Mais le prend par le dos, en battant de ses ailes,
Pour qu'il ne se retourne et ne le morde pas,

104. De même de la lance, et de l'épée, Roger
Évite de frapper sur la gueule et ses dents,
Mais dirige ses coups entre les deux oreilles,
Et frappe sur l'échine et sur la queue aussi.
Quand l'autre se retourne il change de côté,
Et descend et remonte quand c'est le moment ;
Mais on dirait toujours qu'il frappe sur du jaspe :
Il ne peut entamer une aussi dure écaille !

105. C'est le même combat que la mouche intrépide
Livre contre un mâtin, dans la poussière d'août,
Ou dans le mois d'avant, comme celui d'après,
Le premier plein d'épis, et le second de moût :
Elle le pique aux yeux de sa gueule qui mord,
Autour de lui voltige, et ne le quitte pas ;
Le chien souvent claque des dents à vide,
Mais s'il l'attrape, alors, il lui règle son compte.

106. L'orque battait la mer si fort avec sa queue
Que jusque vers le ciel l'eau en rejaillissait.
À ce point que Roger ne sait si son coursier
Bat des ailes dans l'air ou si c'est dans la mer !
Bien souvent il voudrait être sur le rivage,
Car il craint que restant si longuement dans l'eau,
Ne soient par trop mouillées les ailes du cheval,
Et qu'alors il lui faille un canot, un bateau !

107. Il s'est donc résolu (et c'était bien le mieux)
D'utiliser enfin d'autres armes pour vaincre :
Il songe à éblouir le monstre par l'éclat
Dont par enchantement son bouclier dispose.
Il vole sur la rive, et par précaution,
Il donne à cette dame, liée au rocher nu,
Le lui passant au plus petit doigt de sa main,
L'anneau qui peut briser tous les enchantements

108. Je parle de l'anneau que Bradamante avait
Dérobé à Brunel, pour libérer Roger,
Et qu'il puisse échapper à la cruelle Alcine
Le lui a fait remettre, en Inde, par Mélisse.
Qui — je vous l'ai déjà raconté bien avant —
En a fait profiter un grand nombre de gens,
Puis l'avait, pour finir, apporté à Roger
Qui depuis ce jour-là, ne l'a jamais quitté.

109. S'il le donne à la Dame, c'est parce qu'il craint
Qu'il ne vienne empêcher son écu de briller,
Et protéger aussi les beaux yeux de la Dame
Qui l'ont déjà saisi lui-même dans leurs rets.
Mais voici que survient l'énorme cétacé,
Écrasant de son ventre moitié de la mer.
Roger l'y attendait, il soulève le voile
Et semble mettre au ciel comme un second soleil.

110. La lumière enchantée a ébloui les yeux
De la bête et produit l'effet qu'il attendait !
Comme une truite ou gardon qui flottent sur le fleuve
Troublé par cette chaux qu'y met le montagnard,
Ainsi pouvait-on voir dans l'écume marine
Le monstre ventre en l'air d'une horrible façon.
Roger le frappe encore à grand coups ça et là,
Sans parvenir pourtant à jamais le blesser !

§ Il emmène Angélique avec lui...

111. La Dame le supplie de vouloir s'arrêter,
De ne pas s'acharner sur l'écaille trop dure.
« Reviens seigneur, pitié ! Reviens me détacher !
Disait-elle en pleurant, avant qu'il ne revienne...
Emporte-moi, va me noyer au loin en mer,
Pour que je n'aille pas dans le ventre du monstre. »
Alors Roger, ému par de si justes plaintes,
A détaché la Dame et il l'emmène au loin.

img
Roger délivrant Angélique par Loui Édouard Rioult (Louvre. Domaine Public.)

112. Piqué par l'éperon, le destrier bondit,
Et du sable arraché, galope dans le ciel ;
Il porte sur le dos, avec son cavalier,
Angélique elle aussi, en croupe, par derrière.
Ainsi il a privé le monstre d'un dîner
Qui était bien trop fin et délicat pour lui.
Roger se retournant mille baisers imprime
Sur le sein et les yeux de la belle Angélique.

113. Il a quitté la route qu'il s'était fixée
De faire, dans les airs, tout le tour de l'Espagne :
Son coursier a posé sur un rivage proche,
La où s'avance la Bretagne dans la mer.
Sur le rivage était un bois de chêne ombreux
Où s'entendaient toujours les cris de Philomèle ;
Avec en son milieu un un pré et sa fontaine,
Et de chaque côté un mont qui est désert.

114. Tout enfiévré, le cavalier arrêta là
Son vol audacieux, se posant sur le pré,
En faisant replier les ailes du coursier,
Mais non à son désir fortement déployé !
Il saute du cheval, et se retient à peine
De remonter ailleurs, mais l'armure le gêne...
Cette armure l'empêche, il la faut retirer
Qui met à son désir un redoutable obstacle.

115. Plein d'impatience, il a jeté ici et là,
Les pièces de l'armure, et ses armes, en vrac.
Jamais il n'aurait cru que ce serait si long :
Un lacet dénoué, il en renouait deux...
Mais ce chant est peut-être devenu trop long,
Et vous êtes lassé, Seigneur, de l'écouter ?
Je vais donc reporter la suite de l'affaire,
À un autre moment : vous l'apprécierez mieux.

§ FIN DU LIVRE I

NOTES

celle-là : Hélène, cause de la guerre de Troie !

bouche bée : Le texte dit : « vous serrerez les lèvres »... mais traduire ainsi n'est pas aussi évocateur en français autant que « bouche bée » (NdT).

Roger : Que l'Arioste a en effet abandonné tandis qu'il cheminait péniblement vers le royaume de Logistille (Chant VIII, 21.

comme autrefois : Quand elles ont été forgées ?

la bonne fée : La fée Logistille, allégorie de la Vertu. C'est la soeur d'Alcine, et cette dernière lui a volé une partie de son royaume.

Clotho : Le nom de l'une des “Parques”, les divinités romaines en charge de la destinée humaine, représentées comme des “fileuses” du “fil de la vie”. Et qui peuvent le rompre.

dévider : C'est à dire de “vider” la bobine (ou le fuseau) sur laquelle le “fil de ses jours” est enroulé. Donc mettre fin à sa vie.

Didon : La première reine de Carthage, qui se serait immolée pour ne pas épouser le seigneur des lieux.

reine du Nil : Cléopâtre, bien entendu.

pyrope : Pierre précieuse de couleur rouge.

Cathay : Nom donné autrefois à la Mongolie.

Quinsi : Une ville de la partie septentrionale de Cathay.

Imaus : Nom donné à la chaîne de montagnes séparant la Mongolie de la Sibérie.

Séricanie : Région du Nord-Ouest de la Chine.

Scythie nordique : La Sibérie occidentale.

Hyrcanie : La Mer Caspienne.

se séparent : Traditionnellement, c'était le Don qui marquait cette séparation.

Ruthénie : La Prusse ?

ultime : “Ultime”, car considérée par les “Anciens” comme la dernière terre habitée vers le nord...

brodé : Le mot “travail” pose ici un problème de traduction...J'opte ici pour celle de Francisque Reynard, qui me semble la plus vraisemblable. Les autres traducteurs (Orcel, Rochon), interprêtent le mot dans son sens de « dispositif permettant d'immobiliser des animaux pour pratiquer sur eux certaines opérations , comme leur marquage. » C'est possible, mais bien étrange pour une enseigne... Il est rare que ces symboles soient constitués d'éléments aussi compliqués à représenter que celui d'un “travail”, fait d'un assemblage de poutres, de cordes, de leviers...

vautres : Chien courant apte à la chasse de l'ours et du sanglier.

un puits : Allusion à la légende de Saint Patrice.

sur le feutre : “lance sur fautre” est l'expression souvent employée dans les romans médiévaux au moment des tournois ou des combats (chez Chrétien de Troyes par exemple) pour indiquer que le chevalier tient sa lance verticalement, posée sur un bourrelet de feutre prévu pour cela sur sa selle, et ne l'abaisse vers son adversaire qu'au dernier moment.

Philomèle :Princesse transformée en rossignol par les dieux, à la suite d'une série d'horreurs commises en famille. L'allausion n'est pas gratuite, car les intentions de Roger ici sont de même nature que celles de Térée à l'agard de Philomèle, ainsi que le raconte dans ses “Métamorphoses”.