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SOMMAIRE

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CHANT 2

ARGUMENT : § Suite du combat de Renaud et de Sacripant. § Angélique s'enfuit et rencontre un ermite nécromancien. § Intervention du valet suscité par magie ; le combat est arrêté. § Renaud vient à Paris ; Charlemagne l'envoie en Grande-Bretagne. § Une traversée mouvementée. § Histoire de Bradamante. § Récit de Pinabel, l'hippogriffe et le château. § Arrivée de Roger et Gradasse. Combat avec le magicien sur son hippogriffe. § Départ de Bradamante et Pinabel. § Par la ruse, Pinabel fait tomber Bradamante dans une caverne.

1. Ô très injuste Amour ! Pourquoi si rarement
Fais-tu que nos désirs s'accordent entre nous ?
D'où te vient-il, perfide, qu'il te soit si cher
De vouloir immiscer la discorde en nos coeurs ?
Tu m'interdis l'accès au gué facile et clair,
Et tu m'entraînes vers les fonds les plus obscurs ;
De ce que mon amour désire tu m'éloignes
Et tu voudrais me faire aimer qui me déteste.

2. Tu fais que pour Renaud Angélique est si belle,
Quand pour elle il paraît brutal et déplaisant :
Quand il lui semblait beau, alors elle l'aimait
Et lui la haïssait, autant qu'on peut haïr.
Maintenant il s'afflige et se tourmente en vain :
La voilà bien rendue la monnaie de sa pièce !
Elle l'a pris en haine, une haine si forte,
Que plutôt que de lui elle voudrait la mort.

§ Suite du combat de Renaud et de Sacripant.

3. Renaud s'adresse au Sarrasin avec orgueil,
En lui criant : « Descend, larron de mon cheval !
Car ce qui m'appartient, je ne puis supporter
Qu'on me le prenne, ou bien je le fais payer cher.
Et je vais encore t'enlever cette dame,
Car ce serait dommage de te la laisser.
Un si bon destrier, une si noble dame,
Cela ne convient pas au voleur que tu es. »

4. « Tu mens quand tu prétends que je sois un voleur,
répond le Sarrasin, avec non moins d'orgueil,
Si on t'appelait toi-même voleur, je crois
(d'après ce que l'on dit) que ce serait bien vrai.
C'est à l'épreuve qu'on verra qui de nous deux
Est le plus digne de la belle et du cheval ;
Mais il est vrai, et j'en suis d'accord avec toi,
Qu'il n'est au monde rien qui soit plus digne qu'elle. »

5. Comme font bien souvent les chiens qui sont hargneux
Excités par l'envie, ou par toute autre haine,
S'approchant l'un de l'autre, et en grinçant des dents,
Les yeux torves et plus rougeoyants que la braise,
Pour en venir à se mordre, enflammés de rage,
Avec des hurlements, et le poil hérissé,
Ainsi, à l'épée, par des cris et des injures,
S'affrontent Circassien et Sire de Clermont.

6. L'un est à pied, l'autre à cheval. Mais croyez-vous
Que pour autant le Sarrasin ait l'avantage ?
Il n'en est rien en vérité. Et moins peut-être,
Qu'un page débutant, en cette affaire.
Car suivant son instinct naturel, le cheval,
Ne veut certes pas faire un affront à son maître,
Et ni avec la main, ni par les éperons,
Le Circassien ne peut le mener comme il veut.

7. Quand il croit le pousser, le voilà qui s'arrête ;
Et s'il veut le freiner, il trotte ou il galope,
Puis il se cache la tête sous le poitrail,
Secoue l'échine, et puis lance force ruades.
Le Circassien voit bien que le moment n'est pas
D'essayer de dompter cette bête rebelle,
Et en prenant appui de la main sur l'arçon
Il saute prestement du cheval par la gauche ;

8. Quand le païen se fut, par ce saut, libéré
De la furieuse obstination de Bayard,
On put voir commencer un combat vraiment digne
De deux chevaliers d'une telle vaillance.
Les deux épées résonnent, elles se lèvent et tombent :
Le marteau de Vulcain n'allait pas aussi vite,
Dans la grotte enfumée où il battait l'enclume
Forgeant pour Jupiter les éclairs de sa foudre.

9. Par des coups tantôt forts tantôt feints et épars
Ils font voir qu'ils sont bien les maîtres dans ce jeu.
On les voit s'accroupir et puis se relever,
Se couvrir un instant, puis se montrer un peu,
S'avancer menaçants ou bien se reculer,
Pour affronter les coups ou parfois esquiver,
En tournant sur eux-mêmes, et là où cède l'un,
L'autre aussitôt se précipite et y prend pied.

10. Maintenant c'est Renaud qui a l'épée levée
Et qui sur Sacripant se jette tout entier.
Mais avec son écu qui est d'os et d'acier
Fort bon et bien trempé il a paré le coup.
Flamberge l'a fendu, encore qu'il soit épais
La forêt en gémit, la forêt en résonne.
L'os et l'acier ont éclaté comme la glace
Laissant le bras du Sarrasin comme sans vie.

§ Angélique s'enfuit et rencontre un ermite nécromancien.

11. Quand la belle timide a vu le coup porté
Et les effets si désastreux qu'il a produits,
Une grande frayeur a changé son visage
Comme un coupable qui va vers son supplice.
Elle a pensé qu'il ne lui fallait pas tarder
À fuir, si elle ne veut être la proie de Renaud
Renaud pour lequel elle ressent tant de haine
Autant que lui il l'aime, et misérablement !

12. Elle fait une volte, et dans le bois profond
Entre sur un chemin étroit et escarpé ;
Son visage défait se retourne parfois,
De crainte que Renaud ne soit sur ses talons.
Elle n'avait pas encore pu fuir bien loin
Qu'elle rencontre, dans un vallon, un ermite,
Dont la barbe descend jusqu'à la mi-poitrine,
Et dont l'aspect était vénérable et dévôt.

13. Épuisé par les ans ainsi que par les jeûnes
Il arrivait perché sur un âne peu vif,
Et il semblait vraiment avoir plus que tout autre
La conscience sévère et plutôt scrupuleuse.
Mais quand il aperçut le délicat visage
De la demoiselle qui s'en venait vers lui,
Aussi faible fut-il, et vraiment peu gaillard,
Il se sentit ému et plein de charité.

14. La belle a demandé au frère le chemin
Qui puisse la mener jusqu'à un port de mer
Car elle voudrait bien pouvoir quitter la France
Et n'entendre jamais plus parler de Renaud !
Le frère qui sait tout de la nécromancie,
Ne manque pas de rassurer la demoiselle :
Il saura la sortir bientôt de l'embarras,
Et pour cela plonge la main dans une poche.

15. Il en extrait un livre, qui fait grand effet :
Avant même d'avoir lu la première page,
Un génie est venu, sous les traits d'un valet,
Et lui a demandé ce qu'il voulait qu'il fasse.
Puis il est reparti, accomplir les formules,
Là où les chevaliers sont toujours face à face :
Demeurés dans le bois, ils n'avaient pas chômé !
Mais lui vient les trouver, faisant preuve d'audace.

§ Intervention du valet suscité par magie ; le combat est arrêté.

16. « Par courtoisie - fait-il - que l'un de vous me dise
Si l'un de vous tue l'autre, où sera l'avantage ?
Que pourrez-vous tirer de toutes vos fatigues,
Quand la bataille enfin entre vous sera close,
Si le comte Roland, sans moindre coup férir,
Et sans rompre la moindre maille de sa cotte,
Emporte vers Paris la jolie demoiselle
Pour laquelle fut fait ce combat insensé ?

17. À un mille d'ici j'ai retrouvé Roland
Qui avec Angélique s'en va à Paris ;
Ils rient beaucoup tous deux et se moquent de vous,
Car vous vous combattez sans aucun résultat.
Le mieux serait peut-être, pour vous, au contraire,
Que vous suiviez leurs traces avant qu'ils ne soient loin.
Car si Roland peut l'emmener jusqu'à Paris,
Il ne vous laissera plus jamais la revoir !

18. Ah ! Si vous aviez vu la tête de ces chevaliers
En entendant cela ! Troublés, découragés,
Ils se traitent d'aveugles, et de sans cervelle,
D'avoir été ainsi joués par leur rival !
Alors le bon Renaud s'en va vers son cheval,
Et il s'en va soufflant comme un brasier ses flammes ;
Dans sa fureur et son indignation, il jure
D'arracher le coeur de Roland - s'il le rejoint !

19. Et venu à l'endroit où Bayard l'attendait,
Il lui saute aussitôt sur le dos, et galope,
Laissant là Sacripant, à pied et dans les bois,
Sans un adieu, et sans même le prendre en croupe.
Excité par son maître, le fougueux cheval
Heurte et fracasse tout ce qu'il voit devant lui ;
Ni fleuves ni fossés, ni rochers ni broussailles
Ne peuvent ralentir l'allure de sa course.

20. Seigneur, je ne veux pas que vous trouviez étrange
Que Renaud ait si vite attrapé son cheval,
Bien que des jours durant il l'ait suivi en vain,
Et qu'il n'ait jamais pu lui passer une bride.
C'est que ce destrier, dont l'esprit est humain,
Ne s'est pas fait poursuivre aussi loin par malice,
Mais bien pour amener son maître vers la Dame
Après laquelle il ne cessait de soupirer.

21. Quand elle s'est enfuie en sortant de la tente,
Le brave destrier l'avait suivie des yeux ;
Il ne portait alors personne sur sa selle,
Car son maître venait justement d'en descendre
Pour combattre plus loyalement un baron
Qui n'était pas moins fier que lui sous son armure.
Puis il avait suivi ses traces, mais de loin,
Espérant la remettre aux mains de son seigneur.

22. Désireux de la retrouver où qu'elle soit,
Dans la grande forêt il se montrait à lui,
Mais ne voulait jamais qu'il pût monter en selle,
Pour ne pas le laisser prendre un autre chemin ;
Et grâce à lui Renaud a retrouvé sa belle,
Une fois, puis une autre, toujours sans succès :
Il en fut d'abord empêché par Ferragus
Puis par le Circassien, comme vous le savez.

§ Renaud vient à Paris ; Charlemagne l'envoie en Grande-Bretagne.

23. Maintenant, le démon a fait croire à Renaud
Qu'il avait vu les traces de la demoiselle ;
Bayard le croit aussi, et il se tient tranquille
Tout dévoué à son service comme avant.
Brûlant de colère et d'amour, Renaud le lance
À toute bride, en se dirigeant vers Paris.
Et son désir est tel qu'il trouverait bien lent
Non point son destrier, mais encore le vent.

24. À peine consent-il à s'arrêter la nuit,
Tant il est pressé de s'en prendre au sire d'Anglante,
Car il a vraiment cru les trompeuses paroles
Du messager venu sur l'ordre du sorcier.
Du matin jusqu'au soir, il chevauche, sans cesse,
Si bien qu'il voit enfin paraître la cité
Où le roi Charles, après avoir été vaincu,
S'est réfugié avec les restes de l'armée.

25. Et comme il craint que le roi d'Afrique ne vienne
Lui livrer bataille et assaut, il est soucieux
De rassembler ses gens, faire des provisions,
De creuser des fossés, réparer les murailles.
Tout ce qui peut servir, pense-t-il, à défendre,
Sans le moindre délai, il faut en disposer.
Il envoie un message jusqu'en Angleterre,
Pour ramener la troupe et faire un nouveau camp.

26. Il veut sortir de là et tenir la campagne,
En espérant faire changer le cours des armes.
Il envoie donc en hâte Renaud en Bretagne,
Qui depuis a été renommée Angleterre.
Le paladin se plaint d'avoir cette mission :
Ce n'est pas de la haine à l'égard du pays,
Mais c'est parce que Charles l'envoie sans délai,
Sans même lui donner un seul jour de répit.

§ Une traversée mouvementée.

27. Renaud ne fit jamais de chose à contre-coeur
Autant que celle-là, qui le détournerait
D'aller à la recherche de ce beau visage
Qui lui avait ôté le coeur de la poitrine ;
Mais cependant, pour obéir à Charlemagne,
Il lui a fallu sur-le-champ se mettre en route
Et en bien peu de temps le voilà à Calais,
Où il s'est embarqué, aussitôt arrivé.

28. Contre la volonté de tous les marins,
Et parce qu'il était pressé de revenir,
Il prit la mer alors qu'elle était déchaînée,
Et qu'une grande tempête se présentait.
Le Vent est indigné de se voir méprisé
Avec tant de dédain, et déchaînant les flots
Il soulève la mer alentour avec rage,
Tellement qu'il a fait plonger jusqu'aux huniers.

29. Les marins avisés ont aussitôt cargué
Les voiles et tenté de virer bord sur bord
Pour revenir très vite vers le même port,
Que celui dont ils ont eu grand tort de partir.
« Il n'est pas question - dit le vent - d'accepter ça,
Puisque c'est bien vous-mêmes qui l'avez voulu. »
Et il souffle et crie et les menace de naufrage,
S'ils s'en vont ailleurs que là où il les envoie.

30. À la poupe, à la proue, le cruel n'a de cesse,
Et souffle toujours plus, toujours plus violemment.
De-ci, de-là, avec les voiles abattues,
Ils ne font que tourner en rond, en haute mer.
Mais comme j'ai besoin pour tisser mon ouvrage
À ma façon, de fils nombreux et variés,
Je laisserai Renaud sur sa nef agitée,
Pour aller retrouver Bradamante, sa soeur.

§ Histoire de Bradamante.

31. Je veux parler de l'admirable demoiselle
Qui au roi Sacripant fit mordre la poussière,
La digne soeur de ce noble seigneur, Renaud :
Elle naquit du duc Aymon et Béatrice.
Sa très grande valeur, son ardeur sans pareille,
Dont elle avait fourni les preuves bien souvent
Ni Charles ni les autres seigneurs de la France
Ne l'appréciaient pas moins que ce brave Renaud.

32. La Dame était aimée d'un chevalier venu
D'Afrique en même temps que le roi Agramant,
Et que la malheureuse fille d'Agolant
Avait mis au monde, enceinte de Roger.
Elle qui ne tenait ni de l'ours ni du lion,
N'avait pas dédaigné de prendre un tel amant.
Et pourtant, le destin ne leur avait permis
De se rencontrer et se parler qu'une fois.

33. Bradamante s'en allait donc à la recherche
De son amant, nommé Roger comme son père,
Aussi tranquille, même sans aucune escorte
Que si mille escadrons l'avaient accompagnée.
Après avoir contraint le roi de Circassie
À descendre embrasser la terre notre Mère,
Elle traverse un bois, franchit une colline,
Et découvre soudain une belle fontaine.

34. La fontaine courait au beau milieu d'un pré
Orné d'antiques arbres à l'ombrage agréable,
Et son menu babil invitait les passants
À s'y désaltérer et à se reposer.
Un coteau sur la gauche avec un champ petit
Venait la protéger de l'ardeur du midi.
Et sitôt qu'elle y eut tourné ses jolis yeux
Elle voit que déjà s'y trouve un chevalier...

35. Un chevalier, qui à l'ombre d'un bosquet,
Sur le bord vert, fleuri de jaune et rouge et blanc,
Se tenait là pensif, taciturne, esseulé,
Et se penchait sur l'eau cristalline et si claire.
Non loin de lui étaient suspendus à un hêtre
Son casque et son écu, son cheval attaché.
Il avait le visage baissé, les yeux vagues,
Et paraissant vraiment plein de chagrin et las.

§ Récit de Pinabel, l'hippogriffe et le château.

36. Le désir qu'on éprouve tous au plus profond
De connaître toujours ce que pensent les gens,
Fit que la demoiselle au chevalier s'enquit
De ce qui lui causait une telle tristesse.
Il la lui révéla, et sans rien lui cacher,
Dès le premier moment, car son parler courtois
Et sa fière prestance lui avaient semblé
Être vraiment bien dignes d'un vaillant guerrier.

37. Il commença ainsi : « Seigneur, je m'en allais
Conduisant cavaliers et piétons, vers le camp
Où Charles l'Empereur attend le roi Marsile,
Pour le surprendre à sa descente des montagnes.
Et j'avais avec moi une belle jeunette,
Pour laquelle j'avais le coeur brûlant d'amour,
Quand, à Rodonne, j'ai trouvé un chevalier
Qui chevauchait sur un grand destrier ailé.

38. Aussitôt ce larron, que ce soit un mortel
Ou bien une âme affreuse sortie de l'Enfer,
Voyant la_belle_dame, elle qui m'est si chère,
Aussitôt fond sur elle comme le faucon,
Descend et remonte aussitôt - et en passant,
Étend les mains, l'agrippe, et l'emporte, effrayée.
Je ne m'étais pas encore aperçu de l'assaut,
Quand en l'air j'entendis de ma dame les cris.

39. Ainsi que le milan rapace qui enlève
Le malheureux poussin même auprès de sa mère,
Qui n'a plus qu'à pleurer sa brève inattention,
Et crie alors en vain, et en vain se courrouce,
Je ne puis pas poursuivre un homme qui s'envole,
Coincé dans la montagne, au pied d'un roc à pic :
Mon cheval ne pouvait avancer qu'avec peine
Lassé, sur ce sentier hérissé de cailloux.

40. Alors comme j'aurais certes bien moins souffert
Si on m'eût arraché le coeur de la poitrine,
J'ai laissé s'en aller mes autres compagnons
Sans leur servir de guide, et sans avoir de chef.
Par des coteaux escarpés, mais les moins abrupts,
J'ai pu suivre la voie que montrait l'Amour,
Vers l'endroit où il me semblait que ce rapace
Allait mener mon trésor et mon réconfort.

41. Six jours durant j'allai, du matin jusqu'au soir,
Par d'horribles ravins et d'affreux précipices,
Où l'on ne voyait plus ni piste ni sentier,
Ni même quelque trace de vestige humain.
Puis je suis arrivé dans un vallon sauvage,
Cerné par des falaises, d'effrayantes grottes :
Au milieu se dressait, planté sur un rocher,
Un puissant château-fort, merveilleusement beau.

42. De loin il semblait comme projeter des flammes :
Il ne paraissait fait de briques ni de marbre,
Et plus je m'approchais des splendides murailles,
Plus je pouvais en voir la facture admirable.
J'ai su depuis que c'étaient d'industrieux démons
Convoqués par des charmes, des incantations,
Qui avaient entouré entièrement l'endroit
D'acier trempé au Styx et aux feux de l'enfer.

43. L'acier luisant des tours était si bien poli
Que ni rouille ni tache ne s'y peuvent voir.
C'est là que mon voleur vient se dissimuler
Après avoir passé nuit et jour à errer.
Ce qu'il veut enlever, on ne peut le cacher :
On ne peut seulement que blasphémer en vain.
C'est donc là qu'il détient et ma dame et mon coeur,
Et j'ai perdu l'espoir de jamais les revoir.

44. Hélas ! Pauvre de moi ! Puis-je autre chose faire
Que voir de loin le roc enfermant mon trésor ?
Ainsi que le renard, entendant son petit
Crier depuis le nid où l'aigle le retient,
S'agite tout autour sans savoir comment faire
Car lui manquent les ailes pour aller là-haut.
Le roc est si abrupt, si abrupt le château,
Qu'on ne peut y aller si l'on n'est un oiseau.

§ Arrivée de Roger et Gradasse. Combat avec le magicien sur son hippogriffe.

45. Tandis que je tergiversais, je vois venir
Deux chevaliers que conduisait un nain,
Alors l'espoir vint en renfort de mon désir,
Mais vain fut le désir, et l'espoir lui aussi.
Tous deux étaient des guerriers audacieux :
L'un se nommait Gradasse roi de Sérican,
Le deuxième Roger, un jeune homme vaillant,
Et qu'on estimait fort dans les cours, en Afrique.

46. « Ils sont venus -me dit le nain- faire la preuve
De leur courage envers le Sire du château,
Qui de façon étrange, inusitée, nouvelle,
Chevauche tout armé un destrier ailé. »
Je leur ai dit alors : « Seigneurs, ayez pitié
De ma cruelle et misérable destinée !
Quand vous serez, comme j'espère, victorieux,
Je vous prie, rendez-moi la dame qui est mienne. »

47. Je leur ai dit comment elle fut enlevée
Et je leur confirmai ma douleur par mes larmes.
Ils m'ont alors promis fermement de m'aider
Et ils ont dévalé la pente rude et raide.
J'ai vu se dérouler la bataille de loin,
En priant Dieu pour qu'ils remportent la victoire.
En dessous du château s'étendait un espace
Aussi grand que pourraient marquer deux jets de pierre.

48. Quand ils furent venus au pied du grand rocher,
Ils voulaient tous les deux combattre le premier.
Mais soit que le sort l'eût voulu, ou que Roger
L'eût préféré, c'est Gradasse qui commença.
Le Sérican alors a embouché son cor,
Il a fait résonner toute la forteresse.
Et voici qu'apparaît au-delà de la porte
Un chevalier armé, sur un cheval ailé.

49. Le voilà qui s'élève, petit à petit,
Comme le fait la grue qui s'apprête à migrer,
Courant d'abord, et s'élevant ensuite, un peu,
D'une brassée ou deux au-dessus de la terre,
Puis nous montre ô combien sont rapides ses ailes
Quand elles sont vraiment déployées dans les airs.
Ainsi le magicien dans l'air battait des ailes
Pour aller bien plus haut qu'un aigle ne l'eût fait.

50. Quand il fut assez haut, il tourna son cheval
Qui referma ses ailes et chut comme une pierre
Comme depuis le ciel le faucon bien dressé
Quand il voit un canard ou une tourterelle.
Et la lance en arrêt, le chevalier arrive
Fendant l'air en faisant un bruit terrifiant.
Gradasse n'avait pas pris garde à sa descente,
Quand dans son dos il a ressenti son atteinte.

51. Le magicien a rompu sur Gradasse sa lance,
Et Gradasse ne peut que frapper dans le vide.
Le chevalier volant n'a cessé d'agiter
Ses ailes -et le voilà qui s'éloigne déjà.
Le choc a fait chuter la jument de Gradasse
Sur le pré où repose sa vaillante croupe.
Gradasse avait pourtant la plus belle jument,
La meilleure qui eut jamais porté la selle.

52. Le cavalier volant monte jusqu'aux étoiles,
Il se retourne encore et plonge vers la terre.
Il vient frapper Roger qui ne s'y attend pas,
Occupé qu'il était à regarder Gradasse.
Le coup est si brutal que Roger a plié
Et que son destrier d'un pas a reculé.
Mais quand il a voulu frapper son adversaire
Il était déjà loin, s'élevant vers le ciel.

53. Tantôt frappant Roger, tantôt frappant Gradasse,
Au front, à la poitrine, et dans le dos, les coups
Qu'ils essaient de lui rendre ne servent à rien
Car il est si rapide qu'on le voit à peine.
Il attaque partout en décrivant des cercles,
Menaçant l'un quand l'autre est en fait attaqué,
Il éblouit si fort les yeux de l'un et l'autre
Que ni l'un ni l'autre ne voit d'où vient le coup.

54. Entre les deux guerriers à terre et l'autre au ciel
La bataille s'est prolongée jusqu'à l'heure où
Déployant sur le monde une voile de ténèbres
Elle ôte à toutes choses leurs belles couleurs.
Ce fut comme je dis : je n'y ajoute rien ;
Je l'ai vu, je le sais ; et si je n'ose encore
Le raconter à d'autres, c'est que cela semble
Plutôt être un mensonge que la vérité.

55. Le cavalier céleste tenait à son bras
Bien caché, son écu, d'une étoffe de soie.
Je ne savais pourquoi il s'était employé
À le tenir ainsi caché sous cette étoffe.
Mais quand il l'a montré soudain à découvert
Celui qui le voyait en était ébloui,
Et tombait raide mort, et alors j'ai compris
Qu'il devenait ainsi la proie du magicien.

56. L'écu brille comme le ferait un rubis,
Aucune autre lumière autant ne resplendit.
Cédant à son éclat, les deux nobles guerriers
Ont dû tomber, comme éblouis, évanouis.
Je suis resté aussi longtemps sans connaissance
Mais au bout d'un moment, quand je revins à moi,
Je ne vis plus le nain non plus que les guerriers,
Et le champ de bataille vide, et tout obscur.

57. Alors je me suis dit que l'enchanteur avait
Saisi les deux guerriers ensemble d'un seul coup
Par la force de son écu, leur enlevant
Leur liberté, et m'ôtant à moi l'espérance.
Et à ce lieu qui tenait mon coeur enfermé,
J'adressai un adieu suprême en m'en allant.
Et maintenant jugez si d'autres peines peuvent
De par l'amour causées à la mienne égaler.

58. Le cavalier alors retomba dans sa peine
Quand il en eut conté en détails la raison.
C'était le comte Pinabel, lui-même fils
D'Anselme d'Hauterive, il était de Mayence.
Parmi les scélérats de toute sa famille,
Être le seul courtois, il ne le voulut pas ;
Mais en guise de vices odieux et vils
Il a fait aussi bien, et il fit même mieux.

59. La belle dame palissait sous l'émotion,
Mais demeurait à écouter le Mayençais.
L'entendant prononcer le doux nom de Roger
Son visage montra une grande gaieté ;
Mais quand elle a appris qu'il était prisonnier,
D'amour et de pitié elle fut bien troublée.
Et même elle a voulu, plus d'une fois ou deux,
Se faire répéter les détails de l'affaire.

60. Et quand finalement elle y vit assez clair,
Elle dit : « Chevalier tu peux être tranquille,
Et même tu seras content que je sois là,
Ce jour sera pour toi certainement heureux.
Allons rapidement vers cette place-forte
Qui tel un coffre tient enfermé son trésor.
Nos efforts ne devraient pas nous paraître vains
Si le sort ne nous est pas trop défavorable. »

§ Départ de Bradamante et Pinabel.

61. Le chevalier répond : « Tu veux que je repasse
De nouveau par les monts, pour te montrer la route ?
Il m'importe bien peu que je le fasse en vain
Depuis que j'ai perdu ce qui compte pour moi.
Mais toi, par les rochers et par les précipices,
Tu voudrais donc aller te mettre en prison ? Soit.
Tu ne pourras donc pas t'en prendre ensuite à moi :
Je t'aurai prévenue, et tu l'auras voulu.

62. Ayant ainsi parlé, il remonte à cheval
Et se fera le guide de cette guerrière
Qui se met en péril pour sauver son Roger,
Que le mage la prenne ou bien qu'elle l'occie.
Mais alors, dans son dos, un messager lui crie :
« Attendez ! Attendez ! » et de toutes ses forces,
C'est celui qui a dit au Circassien le nom
De celle qui l'avait jeté sur le gazon.

63. Il vient à Bradamante apporter la nouvelle :
Il dit que maintenant Montpellier et Narbonne
Ont toutes deux levé l'étendard de Castille,
Comme on le fait aussi du côté d'Aigues-Mortes,
Et que, privée de celle qui la protégeait,
Marseille maintenant est prise d'inquiétude
Et demande conseil et vient lui réclamer
Par ce message de venir à son secours.

64. Cette cité, et mille lieues aux alentours,
Comprises entre le Var, et le Rhône, et la mer,
Avait été donnée à la fille d'Aymon
Par l'Empereur lui-même, ayant confiance en elle,
Car il avait toujours admiré sa bravoure
En la voyant se battre dans les joutes.
Or donc, il avait envoyé ce messager
Depuis Marseille pour lui demander de l'aide.

65. La jeune fille hésite à dire oui ou non.
De vouloir revenir, elle n'est pas certaine.
D'un côté le devoir comme l'honneur l'y poussent,
Et de l'autre l'excitent les feux de l'amour.
Elle décide enfin de suivre son penchant
Et de tirer Roger de ce lieu enchanté ;
Et si tout son courage n'y suffisait pas,
Au moins de demeurer prisonnière avec lui.

66. Elle a donné au messager assez d'excuses
Pour qu'il puisse partir tranquille et bien content.
Alors elle tourne bride et reprend son chemin
Auprès de Pinabel, qui n'est pas très content,
Car il sait maintenant la lignée de la Dame,
Pour laquelle il éprouve une haine complète
Aussi bien que secrète, et déjà il s'angoisse
Car elle peut reconnaître en lui un Mayençais.

67. Entre les deux maisons de Mayence et Clermont,
Existait une haine ancienne et tenace.
Souvent elles s'étaient déjà heurtées de front,
Et pour cela avaient versé des flots de sang.
C'est pourquoi au fond de son coeur le fourbe comte
Songe à comment trahir la belle aventurière,
Ou, à la laiser seule et prendre une autre route
Dès qu'une occasion pourrait s'offrir à lui.

68. Et son esprit était tellement occupé
Par cette haine innée, et la peur, et le doute,
Que sans l'avoir voulu il a quitté la route.
Le voilà maintenant dans une forêt sombre
Au milieu de laquelle on voit une montagne
Dont la cime pelée se finit en rocher.
Et la fille du duc de Dordogne est toujours
Derrière, sur ses pas, et ne le lâche pas.

69. Dès que le Mayençais voit qu'il est dans un bois,
Il espère pouvoir lui fausser compagnie.
Il a dit : « Avant que le ciel ne s'assombrisse,
Il vaudrait mieux se diriger vers une auberge.
Au-delà de ce mont, que je crois reconnaître,
Se trouve un beau château, au fond de la vallée.
Attends-moi donc ici : depuis ce rocher nu,
Je vais m'en assurer avec mes propres yeux. »

§ Par la ruse, Pinabel fait tomber Bradamante dans une caverne.

70. Et en disant cela, il pousse son cheval
Vers la plus haute cîme du mont solitaire,
En regardant s'il peut se trouver un chemin
Qui puisse le cacher aux yeux de Bradamante.
Il voit alors dans le rocher une caverne,
Qui semble bien profonde d'au moins trente brasses.
La roche a été taillée à coups de ciseau,
Plongeant à droite tout au fond vers une porte.

71. Cette porte du fond qui était large et vaste
Débouchait elle-même sur une grande salle.
Et il s'en échappait une telle splendeur,
Qu'on eût dit un flambeau dans la montagne creuse.
Pendant que le félon, de surprise, s'arrête,
La dame qui de loin l'a suivi jusque-là
(car elle redoutait de ne plus voir ses traces)
Le rejoint maintenant auprès de la caverne.

72. Quand le traître voit bien que vient de s'effondrer
Ce qu'il avait d'abord imaginé, en vain,
Soit de l'abandonner, soit de la faire périr,
Il échafaude de nouveau un stratagème.
Il est venu vers elle, et il la fait monter
À l'endroit même où la montagne percée s'ouvre,
En lui disant qu'il a aperçu tout au fond
Une demoiselle dont le visage est beau.

73. Par sa belle prestance et sa riche parure
Elle ne semblait pas de basse condition ;
Mais son chagrin et son trouble montraient assez
Qu'elle était là-dessous enfermée sans son gré.
Et pour savoir quelle était sa situation,
Il avait pénétré quelque peu dans la grotte,
Et qu'alors est sorti du fond de la caverne
Quelqu'un qui fit rentrer la belle à l'intérieur.

74. Bradamante, qui est encore plus imprudente
Que généreuse a cru Pinabel sur parole.
Et pour pouvoir aller au secours de la dame
A cherché comment faire pour descendre là.
Regardant autour d'elle, elle aperçoit soudain
À la cîme d'un arbre un grand rameau feuillu ;
Et avec son épée elle l'a bientôt coupé,
Et l'a fait basculer sur le bord de la grotte.

75. Elle a confié à Pinabel l'extrémité
Coupée et de ses mains bientôt elle s'accroche ;
Après avoir d'abord mis les pieds dans le trou,
Elle s'y laisse pendre au bout de ses deux bras.
Pinabel lui demande en souriant comment
Elle pourrait sauter -et il ouvre les mains
Disant : « Puissent les tiens être ici réunis
J'en détruirais alors la race toute entière ! »

76. Mais le sort de la belle innocente ne fut
Certes pas de celui dont rêvait Pinabel ;
Car dans sa chute précipitée, la branche
Est venue percuter la première le fond.
Et même en se brisant elle a pu soutenir
Un instant Bradamante en lui sauvant la vie.
Et comment elle fut un instant étourdie
Vous le saurez bientôt en lisant l'autre chant.

NOTES

Sire de Clermont :C'est la traduction littérale, on le voit, de « quel di Chiaramonte », qui est l'une des dénominations de Renaud dans la tradition chevaleresque italienne ; mais en France, la geste de Charlemagne le présente comme « de Montauban ». Toutefois, il existe un lien linguistique entre Montaiban=Mont'alban (alba, blanc, la blancheur, et chiara, clair, la clarté) qui a pu faciliter l'emprunt ou l'adaptation. Mais en donnant la traduction littérale simplement, notre traduction risque de laisser le lecteur perplexe... ! D'où cette note.

génie : voilà la première apparition de la magie dans le texte. Elle prendra souvent un côté burlesque, qui conduit à s'interroger sur la possibilité d'une lecture au second degré... L'Arioste est-il « sérieux » ? On peut en douter. La dimension cocasse, voire ironique n'est pas absente des romans de chevalerie qui passent pour des ouvreges sérieux (voire ennuyeux ! ). J'ai déjà eu l'occasion de noter cela dans mon édition numérique du « Chevalier de la Charrette », par exemple.

Seigneur :Bien entendu, il est assez normal que l'Arioste s'adresse (ou fasse semblant de s'adresser) au dédicataire de son oeuvre. Mais néanmoins, c'est aussi le lecteur qui se trouve ainsi pris à témoin, ou qui est amené à se faire le complice de l'auteur... Il y a donc bien là une distanciation, une sorte de dérision : les aventures racontées ne sont que des aventures de papier et désormais... numériques !

baron : C'est le mot employé déjà dans les « Chansons de Geste », et la « Chanson de Roland » notamment, pour désigner les nobles de l'entourage de Charlemagne ; le mot est devenu par la suite un simple titre nobiliaire. Il est probable que l'Arioste l'a employé à dessein pour faire « moyenâgeux » : je le conserve donc.

Anglante :autre nom donné à Roland.

la cité : Paris. L'Arioste écrit « la terra », mais le contexte montre bien qu'il s'agit de Paris, où Renaud, précisémennt, voulait aller. Quant au fait que « Charlemagne » s'y soit réfugié après une défaite « contre les Maures », il ne faut y voir, bien entendu que pure fiction : comme on a déjà pu le noter, les lieux « géographiques » sont des lieux « poétiques ».

chevalier : Il s'agit de Roger, ou Ruggiero, fils de Ruggiero II de Rise (voyez plus loin : « qui portait le même nom que son père » ) — et de Galaziella ( ? ), la fille d'Agolant.

Agolant : Galaziella, Galacielle.

Roger : Le père de l'autre... donc Roger II de Rise, comme déjà dit plus haut.

roi de Circassie : C'est le titre et l'un des noms de Sacripant dans le texte.

notre Mère : Cette « fleur de rhétorique » signifie que Bradamante a jeté à terre son adversaire, ou qu'elle lui a fait « mordre la poussière ».

au chevalier : on apprendra seulement beaucoup plus loin son identité (§59) ; il s'agit de Pinable de Mayence, un scélérat...

Seigneur :Bien entendu, il est assez normal que l'Arioste s'adresse (ou fasse semblant de s'adresser) au dédicataire de son oeuvre. Mais néanmoins, c'est aussi le lecteur qui se trouve ainsi pris à témoin, ou qui est amené à se faire le complice de l'auteur... Il y a donc bien là une distanciation, une sorte de dérision : les aventures racontées ne sont que des aventures de papier et désormais... numériques !

Rodonne : Rodumna, une des deux cités indiquées par Ptolémée au sud de la Loire. D'après sa carte, elle serait située entre Rodez et Toulouse... ?

destrier ailé : C'est le fameux « hippogriffe ». Voyez ce mot dans les notices annexes.

belle dame :C'est Bradamante, rappelons-le.