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SOMMAIRE

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CHANT 3

ARGUMENT : § La magicienne Mélisse se présente à Bradamante. § Le tombeau de l'enchanteur Merlin. Ses prédictions. § Mélisse évoque toute la lignée d'Este. § Éloge d'Hercule Ier d'Este. § Éloge de la fratrie d'Hercule Ier d'Este et de sa descendance. § Mélisse propose à Bradamante de la conduire là où Roger est retenu. § Mélisse enseigne à Bradamante un moyen de vaincre. L'anneau magique. § Rencontre de Bradamante et de Brunel.

§ Annonce : l'auteur va faire l'éloge de la lignée d'Este.

1. Qui saurait me donner la voix et les accents
Qui pourraient convenir à un projet si noble ?
Qui pourrait donc prêter ses ailes à mes vers
Pour qu'ils atteignent au sommet de mon projet ?
Il me faut maintenant pour m'enflammer le coeur
Faire bien plus d'efforts qu'il ne m'est ordinaire,
Car cette partie-là est due à mon Seigneur,
En chantant les aïeux qui ont fait sa lignée.

2. Parmi tous ceux qui sont venus, seigneurs illustres,
Depuis le ciel pour aller gouverner la terre,
Tu ne vois, Ô Phébus, qui éclaires le monde,
De race plus glorieuse, en paix comme à la guerre,
Ou qui ait mieux servi l'éclat de sa noblesse,
Et qui la servira - si en moi ne s'égare
Le prophétique feu, celui dont je m'inspire -
Tant que le ciel autour des pôles tournera.

3. Et voulant pleinement en dire les honneurs,
Ce n'est pas de ma lyre que je veux user
Mais de celle dont tu usas pour la louange
Du roi du ciel quand les géants furent défaits.
Que ne m'as-tu donné de meilleurs instruments
Pour graver dans la pierre vraiment digne d'elles,
Toutes ces grandes figures en y mettant
Tous mes efforts, en y mettant tout mon esprit.

4. En attendant, de mon ciseau si maladroit,
Je vais déjà tenter d'enlever des éclats ;
Peut-être que plus tard, avec un art plus sûr,
Je pourrai le mener jusqu'à la perfection.
Mais revenons d'abord à celui dont l'écu
Ni le haubert n'ont pu lui protéger le coeur :
Je veux parler de ce Pinabel de Mayence
Qui espérait tuer la dame Bradamante.

5. Le traître imaginait la demoiselle morte
Au terme de sa chute au fond de la caverne.
Avec la face pâle, il a quitté l'endroit
Lugubre, cet endroit déshonoré par lui,
Et il s'est empressé de se remettre en selle.
Mais comme fait celui qui a l'esprit pervers,
Et met faute sur faute, et met crime sur crime,
Il a pris le cheval de Bradamante aussi.

§ La magicienne Mélisse se présente à Bradamante.

6. Laissons ce misérable, qui en s'en prenant
À la vie des gens, à sa propre mort travaille,
Et revenons à la dame par lui trahie,
Qui faillit trouver là sa mort et son tombeau.
Quand elle se fut relevée, toute étourdie,
Après avoir heurté en bas le rocher dur,
Elle se dirigea vers la porte donnant
Sur la seconde caverne beaucoup plus large.

7. Spacieux et carré, cet endroit semblait être
Comme une église vénérable et consacrée,
Et dont la belle architecture reposait
Sur des colonnes d'un albâtre précieux.
Et juste en son milieu s'élevait un autel
Qui avait devant lui une lampe allumée
Dont la flamme brillante et claire répandait
Une vive clarté dans l'une et l'autre grotte.

8. La Dame fut saisie de pieuse humilité,
En se voyant dans un lieu saint et consacré ;
Agenouillée elle a commencé à prier
En murmurant d'abord et du fond de son coeur.
Une petite porte soudain s'ouvre et grince,
Et juste en face d'elle, il en sort une femme
Sans ceinture, pieds nus et les cheveux défaits,
Qui vient la saluer, l'appelant par son nom.

9. Elle a dit : « Ô toi, généreuse Bradamante,
Toi, qui n'est pas ici sans le vouloir divin,
Depuis des jours je m'attendais à ta venue :
L'esprit prophétique de Merlin annonçait
Que tu rendrais visite à ses saintes reliques
Empruntant un chemin tout à fait insolite,
Et que c'est moi qui ici te révèlerais
Ce que les cieux pour toi ont déjà décidé.

10. Cette grotte c'est celle, antique et mémorable
Que Merlin édifia, lui le sage et le mage,
Dont peut-être tu gardes encore la mémoire,
C'est là que la Dame du Lac l'a pris au piège.
Son tombeau est en bas, et c'est là que repose,
Sa chair qui s'est défaite ; et c'est là que pour celle
Qui l'exigea de lui, il s'y est étendu :
Il s'est couché vivant, il y est resté mort.

11. Mais son esprit vivant reste avec sa dépouille,
Jusqu'à ce que le son de la trompe des anges
Le bannisse du ciel ou qu'elle l'y admette,
Selon ce qu'il sera, ou colombe ou corbeau.
Sa parole survit ; et tu pourras entendre
Comme elle sort clairement du marbre du tombeau :
À qui les lui demande il révèle toujours
Les choses du passé et celles du futur.

12. Il y a quelque temps que dans ce cimetière
Je suis venue d'un pays très lointain,
Pour que Merlin m'éclaire sur les grands mystères
Où l'étude m'avait à la fin amenée.
Et comme je voulais vraiment te rencontrer
Je suis restée ici un mois plus que prévu,
Car Merlin, qui toujours m'a dit la vérité,
Avait fixé ce jour pour que tu viennes ici.  »

13. En entendant ce discours, la fille d'Aymon
Est restée bouche bée, stupéfaite, et sans voix ;
Son coeur est tellement rempli d'admiration
Qu'elle ne sait si elle dort ou se réveille ;
Avec les yeux baissés, pleine de confusion,
(Car elle était vraiment pleine de modestie)
Elle a dit seulement : « Quel est donc mon mérite
Pour qu'un prophète ancien annonce ma venue ? »

§ Le tombeau de l'enchanteur Merlin. Ses prédictions.

14. Mais réjouie pourtant de l'étrange aventure,
Sans hésiter elle a suivi la magicienne
Qui l'a alors conduite devant le sépulcre
Qui contenait les os et l'esprit de Merlin.
Le monument était d'une pierre fort dure,
Brillante et lisse, et rougeoyait comme une flamme,
Si bien que devant lui, et sans le moindre jour,
La grotte était entièrement illuminée.

15. Que ce soit un effet des marbres qui faisaient
Des ombres se mouvoir à la façon de torches
Ou bien la force pure des enchantements
Et des symboles pris aux étoiles du ciel
(comme il me semble, à moi, être plus vraisemblable)
Cette splendeur venait souligner les beautés
Des sculptures et des peintures, qui autour
Étaient venues orner ce vénérable lieu.

16. Dès le premier moment que Bradamante eut mis
Le pied à l'intérieur de la secrète chambre,
L'esprit vivant qui émanait de la dépouille
L'accueillit d'une voix parfaitement distincte :
« Que le destin favorise tous tes désirs,
Ô toi la très chaste et très noble demoiselle,
Dont sortira bientôt la semence féconde
Laquelle honorera l'Italie et le monde.

17. « L'antique sang de Troie qui nous est parvenu,
En toi mélangera ses deux meilleures sources,
Produisant l'ornement, la floraison, la joie
De la meilleure lignée que l'on ait jamais vue
Entre l'Inde et le Tage, entre Nil et Danube,
Entre le pôle arctique et celui d'antarctique.
Aux honneurs les plus grands, dans ta postérité
On trouvera des ducs, marquis et empereurs.

18. « Les capitaines et robustes cavaliers
Qui en surgiront, par le fer et le génie
Redonneront bientôt à leur chère Italie
Les armes invaincues de sa gloire éternelle.
Ceux qui, comme le sage Auguste ou bien Numa
De là tiendront leur sceptre et leur gouvernement
Par un doux règne allié à de sages desseins
Ramèneront le temps de l'âge d'or premier.

19. « Et c'est pourquoi le ciel, et depuis le début,
A fait de toi l'élue, la femme de Roger :
Par toi sa volonté ainsi s'accomplira.
Si courageusement tu poursuis ton chemin
Rien ne t'arrêtera, ne te détournera,
Rien qui puisse troubler la pensée qu'il te faut,
Dès la première fois qu'il se présentera,
Occire ce larron qui ton bonheur enterre ! »

20. Après avoir ainsi parlé, Merlin se tut,
Et il laissa à la magicienne le soin
De montrer tour à tour aux yeux de Bradamante
Ce que serait l'aspect de tous ses descendants.
Elle avait invoqué un grand nombre d'esprits,
(Je ne sais s'ils venaient de l'Enfer ou d'ailleurs)
Et tous étaient ensemble au même endroit
Avec des traits divers et des habits variés.

21. Puis elle a ramené la Dame à la chapelle
Où d'abord elle avait délimité un cercle
Qui pouvait la contenir toute entière et même
La dépassait encore d'une paume au moins.
Et pour la protéger de tous ces esprits-là
Elle l'a recouverte avec un grand pentacle,
Lui disant de se taire et de bien regarder :
Puis elle a pris son livre et parlé aux démons.

22. Et voici qu'en dehors de la première grotte,
Une foule d'esprits se presse autour du cercle,
Mais au moment d'entrer la voie leur est coupée
Comme si l'entouraient un mur et un fossé.
Là où l'on voit la belle chasse qui contient
Les ossements du grand magicien et prophète,
Les ombres pénétraient quand elles avaient fait
Trois fois le tour du cercle qui la renfermait.

§ Mélisse évoque toute la lignée d'Este.

23. « Si je voulais, dit l'enchanteuse à Bradamante,
Te dire tous les noms et faits de ces esprits
Que je viens d'évoquer par mes incantations
Avant même qu'ils fussent nés, je ne sais pas
Quand je pourrais te redonner ta liberté,
Car une seule nuit ne pourrait y suffire.
Je vais donc seulement en choisir quelques-uns
Selon leur époque et le moment opportun.

24. « Vois en premier celui qui te ressemble tant
Par sa belle apparence et son allure aimable :
En Italie il sera chef de ta famille,
En toi conçu de la semence de Roger.
Je vois que par ses mains la terre rougira
Et ce sera du sang répandu des Ponthieu ;
Il vengera ainsi la traîtrise et les torts
De celui qui voulut, de son père, la mort.

25. « C'est par son oeuvre que sera défait Didier
Le roi de Lombardie, et pour ce grand mérite
Le souverain Empire à lui attribuera
La seigneurie sur Este et sur Calaon.
Celui qui vient après, c'est Hubert, ton neveu,
Le grand honneur des armes et de l'Hespérie.
Par lui sera l'Église souvent défendue
Contre les entreprises de tous les barbares.

26. « Voici maintenant Alberto, grand capitaine,
Invaincu et ornant les temples de trophées.
Ugo, son fils, auprès de lui, qui de Milan
S'emparera et les couleuvres déploiera.
Voici Azzo, entre les mains duquel sera,
Après son frère mort, le royaume d'Insubre.
Et voici Albertas dont les sages avis
Sortiront d'Italie Béranger et son fils.

27. « Et il méritera que l'empereur Othon
En mariage l'unisse avec sa fille Alda.
Voilà un autre Ugo : belle succession
Où ne s'amoindrit pas la valeur paternelle !
Ce sera celui-là qui pour la bonne cause
Rabattra des Romains la superbe et l'orgueil :
Il leur enlèvera des mains Othon troisième
Avec le Pape aussi, et finira le siège.

28. « Voici Folco, celui qui donna à son frère
Tout ce qu'il possédait en Italie, et puis
Bien loin de là s'en va prendre possession
Au milieu des États allemands, d'un duché.
Il a donné la main à la maison de Saxe
Qui d'un côté sera complètement éteinte ;
Et l'héritant de par la lignée de sa mère,
Avec ses descendants, il la relèvera.

29. « Celui qui vient ici c'est le second Azzo
Plus ami de la courtoisie que de la guerre ;
Il est avec ses fils, Bertold et Albertas.
Par l'un des deux sera Henri second vaincu,
Et du Tudesque sang, Parme, horrible cloaque,
Sur toute sa campagne sera recouverte.
De l'autre la glorieuse, et la chaste Comtesse
Mathilde la très sage, deviendra l'épouse.

30. « Sa vertu le fera digne d'un tel hymen ;
Car il est vrai qu'à son âge ce n'est pas rien
D'avoir presque moitié de l'Italie en dot,
Et pour épouse la nièce d'Henri premier !
Et voici maintenant le fils de Bertoldo,
Ton cher Renaud, lui qui aura l'insigne honneur
D'arracher l'Église des mains de cet impie,
L'Empereur Frédéric Barberousse le Grand.

31. « Voici un autre Azzo, celui qui sur Vérone
Et son beau territoire aura tout le pouvoir ;
Il sera appelé marquis d'Ancône par Othon
Quatrième et par le second Honorius.
Il serait vraiment long de faire défiler
Tous ceux qui, de ton sang, auront le gonfalon
Du Consistoire, et de t'en raconter l'histoire
Dans la lutte menée pour l'Église romaine.

32. « Vois donc ici Obis, Foulque, et d'autres Azzo,
D'autres Ugo, les deux Henri, le père, le fils :
Ce sont deux Guelfes, et l'un d'eux soumet l'Ombrie,
Revêtant le manteau ducal de Spolète.
Voici celui qui essuiera le sang des plaies
De la pauvre Italie, et changera ses plaintes
En rire, (et montrant Azzo V), c'est lui par qui
Ezelin sera pris, vaincu, anéanti.

33. « Ezelin, ce tyran ô combien inhumain,
Tellement qu'on le prend pour le fils du démon,
Fera, égorgeant ses sujets, et ravageant
Le beau pays d'Ausone, un tel dommage,
Qu'auprès de lui Marius, Sylla, Néron, Caius,
Antoine, sembleront sensibles à la pitié.
Et l'Empereur Frédéric le second sera
Par cet Azzo brisé, vaincu et mis à bas.

34. « Celui-là connaîtra un règne très heureux
Sur cette belle terre qui borde le fleuve
Où Phébus appela de sa plaintive lyre
Le fils qui fourvoya le char de la lumière,
Quand l'ambre fabuleux en larmes s'épancha,
Et que de plumes blanches se vêtit le Cygne.
Cette terre obtiendra, pour ses mille services,
Cet Azzo, de la part du siège apostolique.

35. « Mais faut-il oublier son frère Aldobrandin ?
Contre Othon Quatrième et le camp Gibelin
Qui bientôt conquerront presque le Capitole
Et le pays voisin, ravageant la contrée
Celle des Ombriens et jusqu'aux Pisantins,
Au secours du Pontife, il arrive aussitôt.
Mais ne pouvant le faire sans beaucoup d'argent
Il devra pour cela solliciter Florence.

36. « Et n'ayant nul bijou, nul gage précieux,
En garantie devra lui remettre son frère.
Puis déployant ses étendards victorieux
Écrasera des allemands la grande armée,
Remettra sur son siège l'Église, livrant
Les Comtes de Célan à de justes supplices ;
Ce sera en servant le Souverain Pasteur
Qu'il finira ses jours dans leur plus belle fleur.

37. « Et il laissera son frère Azzo hériter
Du domaine d'Ancôme et de Pise, ainsi que
De toutes les villes qui sont situées entre
Le Tronto, la mer, l'Apennin, jusqu'à l'Isaure,
En même temps que de sa grandeur d'âme,
De sa vertu, meilleure que gemme et or.
Car si c'est le destin qui donne et qui enlève
Tout autre bien, la vertu seule lui échappe.

38. « Vois Renaud dont la valeur ne brillera pas
D'un moindre éclat : comment, devant un tel lignage
La mort et la fortune ne seraient-elles pas
Pleines d'envie, de jalousie, ses ennemies ?
On entendra pleurer jusqu'à Naples, où son père
Otage est détenu, quand surviendra sa mort.
Alors viendra Obis, et il sera très jeune
Élu pour succéder lui-même à son aïeul.

39. « Et à ce beau domaine il ajoutera ceux
De Reggio la gaie, Modène la sauvage.
Et telle est sa valeur que d'une seule voix
Les peuples le voudront prendre pour leur seigneur.
Vois comment Azzo VI, un de ses fils, sera
Le vrai Gonfalonier de la chrétienne Croix :
Il aura le duché d'Andria par la fille
Du roi Charles, le deuxième de la Sicile.

40. « Vois comment dans ce bel et fort aimable groupe,
On a la fine fleur des plus illustres princes :
Obis, Aldobrandin, Nicolas le boiteux,
Albert rempli de tant d'amour et de clémence.
Et je tairai, pour ne pas trop te retenir,
Qu'à ce beau royaume, Faïence ajouteront,
Et par plus de vaillance encore, cette Adria
Qui donnera son nom à la mer indomptée.

41. « Ainsi qu'on a donné, dans la langue des grecs,
Un nom plaisant au pays qui produit la rose,
Ainsi a-t-on nommée la cité au milieu
Des marais poissonneux enserrés par le Tibre,
Et dont les habitants désirent tellement
Que la mer et les vents se déchaînent sur eux.
Et je ne parle pas d'Argenta, de Lugo,
Et de mille châteaux et villes populeuses.

42. « Vois Nicolo, qui tout enfant, est proclamé
Par le peuple, comme seigneur de son domaine.
Rendant vaine les espérances de Tydée
Qui contre lui déclenchera la guerre civile.
Ses jeux d'enfant seront de suer sous l'armure
Et de se fatiguer aux travaux de la guerre.
Mais cet entraînement depuis son âge tendre
Saura faire de lui l'élite des guerriers.

43. « Il ruinera tous les desseins de ses rebelles
Et les fera se retourner à leurs dépens.
Il sera tellement au courant des complots
Qu'il sera vraiment dur de pouvoir le tromper.
Othon, l'odieux tyran de Reggio et de Parme
Et troisième du nom, le verra bien trop tard.
Car Nicolo d'un seul et même coup saura
Lui prendre ses États et sa coupable vie.

44. « Toujours ce beau royaume ira s'enrichissant
Sans jamais que ne soit quittée la droite voie.
Et jamais nul ne subira de préjudice,
À moins d'avoir d'abord eu recours à l'injure.
Le Grand Moteur sera de cela si content
Qu'il ne leur prescrira jamais nulle limite,
Mais qu'ils iront toujours vers la prospérité
Aussi longtemps qu'au ciel les sphères tourneront.

45. « Voici Léonello, et là le premier duc,
Cet illustre Borso, gloire de son époque !
Régnant en paix, il obtiendra plus de triomphes
Que s'il avait chassé sur les terres d'autrui.
Il enfermera Mars dans un endroit obscur,
Et liera dans le dos les mains de la Fureur.
L'unique souci de ce prince remarquable
Sera de faire que son peuple soit heureux.

§ Éloge d'Hercule Ier d'Este.

46. « Vois maintenant Hercule, avec son pied brûlé
Et son pas chancelant, maudissant son voisin
- Dont il avait pourtant protégé et rallié,
À Budrio, l'armée qui fuyait en désordre -
Pour le récompenser, de lui avoir ensuite
Fait la guerre et chassé jusqu'au fond du Barco.
Voilà quel est le prince pour qui je ne sais
S'il échut plus de gloire à la paix qu'à la guerre.

47. « Les habitants des Pouilles, Lucanie, Calabre,
Fort longtemps garderont en mémoire ses actes.
Au roi des Catalans le combat singulier
Qu'il livra lui donna une gloire mémorable ;
Son nom sera écrit par toutes ses victoires
Dans la liste des capitaines invincibles ;
Et plus de trente années avant qu'il lui soit dû,
Sa valeur le fera se hisser sur le trône.

48. « Autant peut-on être obligé envers un Prince,
Et autant le sera, envers lui, sa cité ;
Ce n'est pas pour avoir transformé ses marais
En des champs maintenant devenus si fertiles,
Ce n'est pas pour l'avoir entourée par des murs
Et des fossés, plus agréables aux habitants,
Ni pour l'avoir ornée de temples, de palais,
De places, de théâtres, de mille autres choses.

49. « Ce n'est pas pour l'avoir gardée contre les griffes
Et contre la fureur du Lion-qui-a-des-ailes,
Ni pour l'avoir seule maintenue dans la paix,
De même que l'état, quand la torche gauloise
Aura incendié l'Italie toute entière,
Pour l'avoir rassurée, refusé tout tribut ;
Ce n'est pas pour des services comme ceux-là
Qu'à Hercule seront les gens reconnaissants.

50. « Ce sera bien plutôt pour avoir engendré
Alphonse le Juste et Hippolyte le Bon,
Faisant comme les fils du Cygne de Tyndare,
Ainsi que le rapporte la légende antique,
Se privant tour à tour de l'éclat du soleil
Pour échapper chacun un peu à l'air malsain.
Chacun d'eux sera fort et prêt à tout moment
Pour sauver l'autre au prix d'une éternelle mort.

51. « De par la grande affection de ce noble couple
Le peuple trouvera plus de sécurité
Que si, Vulcain venu leur apporter son aide,
Ils avaient ceint les murs de fer à l'intérieur.
Alphonse est celui qui ajoute la bonté
Au savoir, si bien que dans les siècles futurs
Le peuple pensera qu'Astrée est revenue
Du ciel, et qu'elle peut faire le chaud et le froid.

52. « Il lui faudra vraiment se montrer très prudent
Et de son propre père égaler la valeur ;
Car il se trouvera, avec peu de ses gens,
D'un côté menacé d'escadres vénitiennes
Et de l'autre par celle dont on ne sait dire
Si elle fut sa mère ou plutôt sa marâtre.
Mais si mère elle fut, elle n'eut de pitié
Pour lui plus que Médée et Progné pour leurs fils.

53. « Et autant de fois que, de jour comme de nuit,
Il quittera sa terre aux côtés de son peuple,
Il saura infliger sur terre ou bien sur mer
De terribles défaites à ses ennemis.
Les gens de la Romagne, bien mal inspirés
En guerre contre leurs voisins, anciens amis,
Le regretteront, en couvrant de sang le sol
Entre le Pô, le Santerno, le Zanniolo.

54. « Dans ces mêmes contrées souffriront eux aussi
Les Espagnols à la solde du Grand Pasteur
Qui peu de temps après ont fait tomber Bastia,
Et la ville étant prise, alors ont mis à mort
Son châtelain. Mais tel en fut le châtiment
Qu'il n'y eut aucun survivant, du capitaine
Au fantassin, pour aller porter la nouvelle
à Rome, du carnage et de la reconquête.

55. « Ce sera lui, qui par la sagesse et l'épée,
Aura l'honneur, dans les champs de Romagne,
De donner l'occasion d'une grande victoire
À l'armée des Francs face à Jules et à l'Espagne.
Les chevaux ont nagé plongés jusqu'au poitrail
Dans le sang, par toute la campagne, et les bras
Manqueront pour pouvoir inhumer décemment
Germains, Grecs, Espagnols, Italiens et Français.

56. « Lui qui, revêtu de l'habit pontifical,
Couvre du chapeau pourpre sa tête sacrée ;
Il est le libéral, magnanime et sublime,
Le plus grand cardinal de l'Église de Rome,
Hippolyte, qui sera en prose et en vers
Le sujet de choix, chanté dans toutes les langues.
Veuille le ciel que son époque florissante
Ait son propre Maron, comme Auguste eut le sien.

57. « Il brillera sur sa belle descendance
Comme fait le soleil qui luit sur notre monde,
Bien plus que ne le font la Lune ou les étoiles :
Et toute autre clarté à lui sera seconde.
Je le vois partir sombre et revenir joyeux :
Avec peu de soldats et peu de cavaliers
Le voici ramenant quinze galères prises,
Et tirant vers ses rives mille autres navires.

§ Éloge de la fratrie d'Hercule Ier d'Este et de sa descendance.

58. « Vois maintenant l'un et l'autre des Sigismond ;
Vois les cinq fils bien-aimés que sont ceux d'Alphonse :
Jamais ni les monts ni la mer n'ont empêché
Que leur renommée ne s'étende au monde entier.
L'un d'eux est Hercule Second, et c'est le Gendre
Du roi de France ; mais tu dois connaître aussi
Hippolyte, qui ne resplendira pas moins
Que son oncle ne fit sur toute sa lignée.

59. « Le troisième est François, et Alphonse est le nom
Des deux derniers. Or comme je l'ai dit d'abord,
Si je devais te montrer, dans ta descendance,
Tous les rameaux illustres, il faudrait que ciel
S'assombrisse et s'éclaircisse plus d'une fois
Avant que je parvienne à le faire jusqu'au bout.
Et maintenant, si tu le veux bien, il est temps
De libérer tous ces esprits et de me taire.  »

60. Alors, avec l'assentiment de Bradamante,
L'enchanteresse si savante a refermé
Le livre, et tous les esprits qui se trouvaient là
En hâte ont fui dans la grotte des ossements.
À ce moment, Bradamante, ayant recouvré
La possibilité de s'exprimer a dit :
« Quels sont donc ces deux-là qui m'ont paru si tristes
Quand je les ai vus entre Hippolyte et Alphonse ?

61. « Ils s'en venaient en soupirant, les yeux baissés,
Et m'ont semblé dépourvus de toute assurance ;
Et je voyais leurs frères se tenir loin d'eux
Comme s'ils avaient pour eux de la répugnance.  »
Le visage de la magicienne changea,
Et deux ruisseaux coulèrent alors de ses yeux.
Elle dit : « Ah ! Infortunés, à quelle peine
Les machinations des hommes vous ont conduits !

62. « Ô vous les dignes descendants du bon Hercule,
Puisse votre bonté ne leur faire défaut :
Ces malheureux sont en effet de votre sang,
Et la pitié doit l'emporter sur la justice.  »
Et maintenant, d'une voix plus basse, elle ajoute :
« Il ne convient pas qu'ici je t'en dise plus.
Garde en bouche tes douces pensées sans vouloir
Que je te les rende amères comme le fiel.  »

§ Mélisse propose à Bradamante de la conduire là où Roger est retenu.

63. « Dès qu'au ciel pointera la première lueur,
Tu prendras avec moi la voie la plus directe
Pour aller au château d'acier resplendissant,
Où Roger est tenu sous le pouvoir d'autrui.
Je serai, quant à moi, ta compagne et ton guide
Jusqu'à venir au bout de la forêt sauvage ;
Quand nous serons enfin parvenues à la mer,
La voie te montrerai, tu ne pourras te perdre.

64. Hardie, la demoiselle est donc demeurée là ;
Toute la nuit, elle a devisé longuement
Avec Merlin, qui la persuade d'aller
Au plus vite répondre au désir de Roger.
Quand la clarté revient et embrase les airs,
Elle s'est éloignée de ces lieux souterrains
Par un chemin qui demeura longtemps obscur
Et avec elle aussi s'en va la magicienne.

65. Elles sont arrivées auprès d'un précipice
Bien caché dans des montagnes inaccessibles,
Et toute la journée, sans prendre de repos,
Grimpent sur des rochers, franchissent des torrents.
Et pour atténuer l'ennui de cette marche,
Elles se faisaient part de leurs douces pensées
Par des raisonnements fort beaux et forts plaisants :
Ainsi l'âpre chemin leur paraissait moins rude.

66. Pendant un bon moment, dans la conversation,
La docte magicienne fit à Bradamante
L'exposé de ses ruses, et de ses artifices,
Par lesquels elle espérait délivrer Roger.
« Quand tu serais Pallas ou même Mars, dit-elle,
Quand tu aurais à ton service plus de gens
Que n'en eurent les rois Charles ou Agramante,
Tu ne résisterais pas, face au nécromant.

67. « Car outre que le château est inexpugnable,
Avec ses murs en acier, et tellement haut,
Outre que son coursier se déplace dans l'air,
Où il galope et caracole, il a aussi
Ce mortel écu, qui aussitôt découvert
Par sa splendeur éblouit les yeux de celui
Qui le voit, et l'aveugle, et lui ôte le sens
Au point de demeurer figé et comme mort.

§ Mélisse enseigne à Bradamante un moyen de vaincre. L'anneau magique.

68. « Si peut-être tu crois qu'il pourra te suffire
De combattre en tenant les yeux tout à fait clos,
Comment pourras-tu savoir alors si tu dois
Esquiver ses coups, ou bien lui en asséner ?
Mais pour éviter la lumière qui aveugle,
Et les autres enchantements du magicien,
Je te montrerai un moyen, rapide, et sûr,
Et il n'en pas un au monde autre que lui.

69. « Agramant, roi d'Afrique, a donné un anneau
Qui fut dérobé à une reine des Indes,
À un de ses barons que l'on nomme Brunel,
Qui marche devant nous, et n'est qu'à quelques milles ;
Cet anneau protège qui le porte à son doigt
Contre les maux qui sont dus aux enchantements.
Brunel en sait autant, en fait d'enchantements,
Que celui-là même qui détient Roger.

70. « Ce Brunel, qui est si adroit et si rusé,
(Je l'ai dit), a été envoyé par son roi
Pour que par son génie et l'aide de l'anneau,
Qui dans de pareils cas a été bien prouvé,
Il tire du château où il est prisonnier
Roger, ainsi qu'il l'a promis à son seigneur.
Il s'est vanté de pouvoir le lui ramener,
Ce Roger auquel le roi tient plus qu'à tout autre.

71. « Mais pour que ce soit à toi seule qu'il le doive,
Pas au roi Agramant, qu'il soit ton obligé
Pour l'avoir délivré de sa prison magique,
Je vais te dire ce que tu vas devoir faire.
Tu t'en iras durant trois jours longeant le sable
De la mer, qui va bientôt se montrer à toi.
Le troisième jour, dans l'auberge où tu seras
Viendra celui qui portera l'anneau sur lui.

72. « Tu le reconnaîtras : sa taille ne fait pas
Plus de six empans, et ses cheveux sont crépus,
Ils sont tout noirs, et il a aussi la peau brune ;
Son visage est pâle, avec une grande barbe ;
Ses yeux sont boursouflés, il a le regard louche,
Il a le nez camus, et des sourcils hirsutes ;
Et pour finir, son vêtement, étroit et court,
Est semblable à celui que portent les courriers.

73. « Avec lui tu trouveras bien l'occasion
De deviser à propos des enchantements ;
Montre-lui ton désir-ne l'as-tu pas vraiment ?
De pouvoir en découdre avec le magicien ;
Mais ne lui montre pas, surtout, ce que tu sais :
Que son anneau peut annihiler tous les charmes.
Il te proposera de te montrer la route
Pour aller au château, et de t'accompagner.

74. « Suis-le, et quand tu seras parvenue tout près
De la roche, et que tu la verras de tes yeux,
Tue-le ; ne cède surtout pas à la pitié,
Qui viendrait t'empêcher de suivre mon conseil.
Fais en sorte qu'il ne se méfie pas de toi,
Et qu'il n'ait pas le temps d'utiliser l'anneau
Car s'il parvenait à le mettre dans sa bouche,
Il disparaîtrait tout aussitôt de ta vue.

75. Parlant ainsi, les voilà au bord de la mer,
Près de Bordeaux, où vient se jeter la Garonne.
Et là, non sans avoir essuyé quelques larmes,
Elles se sont enfin séparées l'une et l'autre.
La fille d'Aymon ne pense qu'à libérer
Son amant de prison, et ne s'attarde pas :
Elle chemine tant qu'elle arrive le soir
À une auberge, où se trouve Brunel, déjà.

§ Rencontre de Bradamante et de Brunel.

76. Dès qu'elle le voit, elle reconnaît Brunel,
Car elle avait bien en mémoire son image ;
Elle lui demande d'où il vient, où il va :
Il lui répond, mais il lui ment sur toute chose.
Elle, qui est prévenue, ne lui cède en rien,
Et lui ment en retour, en lui dissimulant,
Sa patrie, sa lignée, sa foi, son nom, son sexe,
Sans cesser de jeter des regards sur ses mains.

77. Elle n'a d'yeux vraiment que pour ses seules mains,
Elle redoute fort qu'elles ne la détroussent,
Et ne lui permet pas de trop s'approcher d'elle,
Ne sachant que trop bien ce dont il est capable.
Ils se tenaient ainsi tous deux en s'observant
Quand soudain un grand bruit parvint à leurs oreilles...
Mais sa cause, Seigneurs, je ne vous la dirai
Que quand j'aurai pu faire en ce chant une pause.

NOTES

famille : Bradamante apprend donc ainsi qu'elle sera la mère du premier de la lignée d'Este. Va suivre un long défilé de ses principaux représentants. L'intention de l'Arioste est à peine déguisée et n'a pas besoin de l'être : il est normal, à l'époque, d'afficher clairement les remerciements que l'on doit à son protecteur... De nos jours, ce sont les « annonceurs » qui jouent ce rôle de « mécène »: ce qui est « gratuit » se paie en publicité. Y a-t-on vraiment gagné?

traîtrise : « trahison », « terre rougie de sang »... L'Arioste d'efforce de donner un tour grandiose à sa litanie généalogique: les Atrides ne sont pas loin!

Hubert : Ce personnage est une pure invention de l'Arioste. Toute cette « lignée » est d'ailleurs composée d'un mélange d'éléments historiques et imaginaires. Je ne donnerai ici d'indications que pour ceux qui sont attestés historiquement.

son fils :Il fut comte de Milan en 1021.

couleuvres : Le symbole de la famille des Visconti était une « guivre », un serpent dressé et ondoyant, ayant dans la bouche un enfant.

royaume :Royaume d'Insubre, dans la région milanaise, entre l'Adda et le Ticin.

Albertas : Fils d'Alberto; ces deux personnages semblent avoir eu une existence historique.

Othon : Les indications de l'Arisote sont ici un peu fantaisistes. En fait, Alberto Azzo II épousa, non la fille d'Othon, mais la soeur de Guelfe III de Bavière, Cunégonde, dont il eut deux fils.

autre Ugo : Un autre que celui dont il a été question en XXVI,3. Ce serait un troisième fils d'Alberto Azzo II, né d'une autre femme. L'Arioste ici brode sur le thème de l'humiliation faite à l'orgueil de Rome (v.6) et au rôle joué par Othon, qu'il rattache à la famille d'Este pour d'évidentes raisons de prestige.

Folco :Personnage historique, mais dont le rôle ne fut pas exactement celui que lui attribue l'Arioste.

second Azzo : Azzo II, de même que Bertoldo et Albertazzo, ont eu en fait un rôle qui n'a rien à voir avec la famille d'Este !

la très sage : Selon les historiens italiens, il semblerait que l'Arioste ait confondu - sciemment ou non - deux Mathilde: l'une épouse de Guelfe V de Bavière, et l'autre, une soeur de Guillaume de Pavie, qui fut effectivement la troisième épouse d'Albertazzo.

son âge : En effet, Guelfe V n'avait que dix-huit ans quand il épousa Mathilde, qui en avait... quarante-trois. L'Arioste insiste en fait sur la précocité du rôle joué par ce personnage, et il n'est pas question de « l'époque », comme l'écrivent pourtant ici certaines traductions, et notamment celle de Francisque Raynard (1880).

autre Azzo : On s'y perd un peu, et d'ailleurs, l'Arioste lui aussi. Il confond des événements relatifs à Azzo VI et Azzo VII. Mais au fond : quelle importance ? Il s'agit d'un poème, et non d'une histoire.

Obis : Obizzo I, marquis d'Este, et Podestat (premier magistrat) de Padoue, mort en 1193.

Azzo V : On sait très peu de chose de lui. Il serait mort avant même que son père Obizzo I fût pris par les gens de Véronèse.

Ezelin : Ezelin III da Romano (1194-1259). Seigneur de Vérone, Vicenza, Padoue, Feltre (ce dernier lieu évoqué par Dante dans des vers assez obscurs, au début de l'Enfer: « e sua nazion sarà tra feltro e feltro. » (I,105). Il fut en effet un tyran féroce, et mérita d'être appelé « fils du démon ».

Ausone : L'Italie, dont c'est l'un des noms dans l'antiquité.

fils : Phaëton, fils de Phoebus-Apollon, qui avait voulu prendre les rênes du char du soleil, et en frôlant trop la terre, avait provoqué un ... réchauffement climatique brutal et excessif : Zeus-Jupiter l'avait alors foudroyé, le faisant plonger dans les flots de l'Éridan, fleuve dont la localisation demeure âprement disputée.

fabuleux : Les soeurs de Phaëton, les Héliades, qui ne cessaient de le pleurer, furent changées en peupliers, et à travers leur écorce, leurs larmes s'échappèrent pour former l'ambre (elettro).

Cygne : Selon la légende de Phaëton, à la suite de la mort de ce dernier, son demi-frère (ou ami?) Cycnos, roi de Ligurie, fut changé en cygne, et le cygne passe pour avoir pris à cette occasion un plumage blanc.

Aldobrandin : Ce personnage et ses actions rappelées ici sont historiquement attestés.

Gibelin : Guelfes et Gibelins. À l'origine, il s'agit d'une querelle dynastique pour le trône du Saint Empire Germanique, mais le conflit déborda largement en diverses régions d'Europe, et notamment en Italie du Nord. Les Guelfes sont ceux qui souhaitent se placer sous l'autorité du Pape et de la dynastie Welff, puis de la maison d'Anjou. Les Gibelins sont ceux qui souhaitent se rattacher à la dynastie des Hohenstaufen. Mais le jeu des alliances, des querelles entre grandes familles, et le poids des intérêts locaux brouille souvent les cartes... Sans parler du contexte social et du clivage qui se fait jour à la fin du XIIIe entre aristocratie et peuple, par exemple à Florence, où les Guelfes eux-mêmes se divisent en Guelfes blancs, considérés comme « populaires » et opposés au Pape, et Guelfes noirs rassemblant l'élite de la ville, qui se mènent une guerre sans merci...

Renaud : Ce n'est certainement pas le même que celui de 30,6. Celui-ci est le fils d'Azzo VII. Historiquement, c'est ce Rinaldo/Renaud qui fut livré comme otage en 1239, et il est mort en 1231.

très jeune :Obizzo II, Fils de Renaud, succéda à son grand-père Azzo VII à dix-sept ans.

Gonfalonier : Commandant de la garde pontificale.

illustres : Pas toujours si illustres que cela...! Ici, apparemment il s'agit encore d'un autre Obizzo, Obizzo III, fils d'Aldobrandino II, frère de Azzo III, Nicolo II et Alberto V.

Faïence : ou Favenza, conquise par Nicolo (Nicolas) II.

Adria : Cité qui a donné son nom à la mer Adriatique.

plaisant : La ville de Rovigo. Son nom ancien était « Rhodigium », qui pourrait en effet dériver du mot grec ῤόδον (la rose).

désirent : Dans les fortes marées les poissons se retrouvent pris au piège entre les barrages, ce qui facilite leur capture par les pêcheurs.

Argenta : Grosse bourgade entre Ferrare et Bologne.

Lugo : Petite cité de la province de Ravenne.

Nicolo : Nicolo III, successeur de son père Alberto V.

Tydée : (Tideo) Les spécialistes ne sont pas certains de l'identité de ce « Tideo »... On peut se demander comme le fait [1] I, p. 63, si l'Arioste ne confond pas...  « Azzo » et son fils « Tadeo ». Mais d'autres (Zingarelli) évoquent un « Tideo » qui serait le bandit et rebelle qui s'est allié à Polynice dans sa guerre fratricide contre Etéocle, roi de Thèbes, dans la mythologie grecque. Enfin il pourrait aussi s'agir du comte « Tideo di Conio », un ennemi de Nicolo III...

troisième du nom : Ottobono Terzi, tué près de Rubiera en 1409, après avoir essayé de se soustraire au pouvoir de Nicolo III.

Grand Moteur : Dieu!...

sphères : depuis Pythagore, on pensait que le ciel était organisé en « sphères » sur lesquelles se déplaçaient les astres, selon des proportions « harmonieuses », voulues par le Créateur. Le système auquel se réfère ici l'Arioste est certainement encore celui de Ptolémée. Le livre de Copernic, intitulé encore « De revolutionibus orbium celestium » (Des révolutions des orbes (sphères) célestes », ne paraîtra qu'en 1543, mais révolutionnera la cosmologie en ne plaçant plus la Terre au centre de l'Univers.

Léonello : Fils de Nicolo III, prince cultivé, lettré, et poète.

Hercule : Hercule Ier, fils légitime de Niccolo III, alors que Leonello et Borso étaient ses enfants naturels. Hercule Ier d'Este a succédé à Borso en 1471. Il boitait depuis qu'il avait reçu un boulet à la bataille de Molinella. Il favorisa la floraison économique et culturelle de ses duchés. Il fit transformer et étendre Ferrare, à partir de 1490, par l'architecte Biagio Rossetti (1447-1516), qui, sur la base d'un cœur urbain médiéval, construisit des routes droites pour la première fois en Europe. (d'après Wikipedia).

son voisin : Le « voisin » en question est Venise.

Barco : Un lieu très prisé par les nobles de Ferrare, entre le Po et les remparts.

Lion-qui-a-des-ailes : le lion ailé, symbole de Saint-Marc de Venise.

Cygne de Tyndare : Castor et Pollux, fils de Léda, l'un par Tyndare et l'autre par Jupiter ayant pris l'aspect d'un cygne. De ce fait, Castor était mortel, et Pollux ne l'était pas. Ils furent associés à la constellation des Gémeaux ou « Dioscures ». Leur culte rejoint celui des « jumeaux divins », très important et répandu dans le monde indo-européen. En les comparant à Castor et Pollux, l'Arioste fait d'Alphonse et d'Hippolyte des héros de premier plan.

Astrée : La personnification de la Justice, qui a abandonné les hommes à la fin de  « l'Âge d'Or ».

celle : L'Église, et notamment Jules II.

Médée : Médée et Progné assassinèrent leurs enfants, selon la tradition mythologique.

Santerno : Fleuve qui arrose Imola; le Zanniolo est le canal qui se jette dans le Pô près de Bastia.

Grand Pasteur : Le Pape, qui utilisa des mercenaires espagnols pour prendre aux Este la forteresse de Bastia, et fit supplicier et mettre à mort le commandant de la place Vestidello, en dépit des usages de la guerre. Mais Alphonse la reprendra ensuite, et en fera périr tous les habitants pour venger Vestidello. On raconte que personne n'osa en porter la nouvelle à Rome. On remarquera qu'après une litanie un peu convenue, l'Arioste trouve ici des accents qui ne sont pas sans rappeler ceux de Dante quand il évoque les malheurs de Florence et les atrocités commises - notamment au nom du Pape!

grande victoire : La bataille de Ravenne (1512), remportée par les Français contre le Pape Jules II et les Espagnols, et dans laquelle l'artillerie d'Alphonse Ier allié aux Français joua un grand rôle.

Hippolyte : Le cardinal Hippolyte d'Este, fils d'Hercule, (déjà mentionné en I, III, 1 et au §50), et dédicataire de l'oeuvre.

prises : Allusion à la bataille navale de Polesella, conduite par Hippolyte d'Este, et qui vit la déconfiture des Vénitiens.

Sigismond : L'un était le frère et l'autre le fils d'Hercule Ier d'Este.

Gendre : Hercule II d'Este (1508-1559), fils d'Alphonse, épousa Renée de France, fille de Louis XII.

resplendira : Cet Hippolite est Hippolite II, d'ailleurs cardinal comme l'était son oncle.

François : C'est le troisième enfant légitime (avec Hercule II et Hippolite II) qu'eut Alphonse avec Lucrèce Borgia.

Alphonse est le nom : Ils s'appelaient Alphonse et Alfonsino.

tristes : Ferrante et Giulio, qui conspirèrent contre leurs frères Hippolyte et Alphonse. Découverts, ils furent condamnés à mort, puis à la détention perpétuelle. Ferrante est mort en 1540, et Giulio en 1561, après avoir été libéré en 1559. L'Arioste, par la voix de la magicienne, atténue leur culpabilité en les faisant le jouet des « méchants ». Mais on remarquera aussi comment il esquive les épisodes peu agréables de la rivalité sanglante des deux frères.

guide : On peut penser à Dante prenant Virgile pour guide (Enfer, II, 139-140) : « tu duca, tu segnore e tu maestro. » Mais de Virgile à la « magicienne », on peut aussi réfléchir au changement de registre apporté par le roman « chevaleresque ».

anneau : le thème de l'anneau magique est récurrent dans les contes et les récits chevaleresques du moyen âge. Dans le «Chevalier de la Charrette» de Chrétien de Troyes, Lancelot voit des  « lions » devant lui, mais en mettant devant ses yeux l'anneau qui lui a été « donné par une fée », il voit qu'il s'agit en réalité d'un « enchantement ».

empans : l'empan est une ancienne mesure de longueur « qui représentait l'intervalle compris entre l'extrémité du pouce et celle du petit doigt, lorsque la main est ouverte le plus possible. » (Dict. Petit Robert)

Bordeaux : Dans le texte de l'Arioste, les indications « géographiques » sont généralement fantaisistes, et les lieux sont choisis parce qu'il sont connus, ou évocateurs.

pause : l'Arioste se place ici nettement dans la situation du « conteur », du « jongleur », de la poésie verbale dans laquelle on prend soin de faire attendre le public pour le tenir en haleine. C'est d'ailleurs ce qui fera encore la vogue, des siècles plus tard, et dans un autre contexte, du « roman-feuilleton ».