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SOMMAIRE

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CHANT 4

ARGUMENT : § Passage du cheval ailé, et départ de Bradamante avec Brunel. § Bradamante s'empare de l'anneau magique; combat avec le magicien et son hippogriffe. § Ruse et triomphe de Bradamante. § Où l'on apprend pourquoi l'enchanteur Atlant détient Roger. § Le magicien s'échappe, le château disparaît, mais Renaud et les prisonniers sont libérés. § Roger capture l'hippogriffe et s'envole sur lui. Il disparaît. § Pendant ce temps, Renaud arrive en Écosse. Chevaliers errants et aventures. § Renaud va défendre Guenièvre, fille du roi, qui est sur le point d'être mise à mort, victime d'une calomnie. § Renaud part combattre pour l'honneur de Guenièvre et en chemin secourt une autre demoiselle.

1. Bien que la dissimulation soit condamnable
Le plus souvent, et signe d'un esprit mauvais,
Il est pourtant arrivé qu'en beaucoup de cas
Elle a eu des effets tout à fait bénéfiques,
En évitant le blâme, un dommage ou la mort.
Nous n'avons pas toujours devant nous des amis,
Dans la vie ici-bas, plus sombre que sereine,
Et qui est bien souvent toute pleine d'envies.

2. Si après une longue épreuve, et à grand'peine,
On finit par trouver un véritable ami,
À qui, sans aucun risque, on peut enfin parler
Et découvrir vraiment le fond de sa pensée,
Que devait faire la belle amie de Roger
De ce Brunel pervers, aux louches intentions,
Tout à fait fourbe, et tout à fait dissimulé,
Ainsi que l'avait présenté la magicienne ?

3. Elle use aussi de feinte, il lui faut bien le faire,
Avec un maître comme lui, en fourberies.
Et comme je l'ai dit, elle a les yeux fixés
Sur ses mains, celles d'un rapace et d'un voleur.
Mais voici qu'un grand bruit du dehors leur parvient...
La belle dame dit : « Ô glorieuse mère,
Ô glorieux roi du ciel ! Qu'est-ce donc que cela ? »
Et elle se précipite vers cet endroit.

§ Passage du cheval ailé, et départ de Bradamante avec Brunel.

4. Là, elle trouve l'hôte et tous les domestiques,
Qui aux fenêtres, et qui dehors sur le chemin,
Qui se tenaient, le cou levé, et regardant
Comme s'ils attendaient la comète ou l'éclipse.
Et la dame alors voit au ciel une merveille
Telle que l'on ne peut facilement la croire :
Elle voit passer un grand cheval ailé qui porte
Sur son dos, dans les airs, un chevalier armé.

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5. Les ailes colorées du cheval étaient grandes,
Et au milieu était assis le cavalier,
Portant une armure de fer étincelante.
Il dirigeait vers le Ponant sa folle course,
Puis s'éloigna, et disparut dans les montagnes.
C'était, comme dit l'hôte, - et il disait bien vrai -
Un mage nécromant, qui par ici passait
Souvent, soit de plus loin, soit de plus près encore.

6. Son vol lui fait parfois atteindre les étoiles,
Et parfois il descend jusqu'à raser la terre,
Emportant avec lui toutes les jolies femmes
Qu'il a pu repérer dans toutes les contrées.
C'en est au point qu'ici toutes les demoiselles,
Du moins celles qui sont ou bien qui se croient belles
(Mais en fait il les prend toutes sans exception)
N'osent plus se montrer tant qu'on est en plein jour.

7. « Il possède dans les Pyrénées, disait l'hôte,
Un château qui fut fait grâce à des sortilèges.
Il est tout en acier, si brillant et si beau
Que nul autre ne peut l'égaler dans le monde.
Nombre de chevaliers y sont déjà allés
Mais aucun d'eux n'a pu s'en vanter au retour :
Et c'est pourquoi, Seigneur, je pense et je crains fort,
Qu'ils y sont prisonniers ou furent mis à mort. »

8. La Dame entend cela ; elle s'en réjouit
Car elle espère faire, et fera sûrement
Une telle prouesse avec l'anneau magique,
Que seul sera le mage, en son château désert.
À l'hôte elle demande : « Trouve-moi quelqu'un
Qui sache mieux que moi quel en est le chemin ;
Je ne puis plus attendre tant le coeur me brûle
D'aller livrer bataille au maudit magicien. »

9. « Tu ne seras pas en peine d'avoir un guide,
Lui dit Brunel, car je m'en irai avec toi.
Voilà la route par écrit, et d'autres choses
Qui te décideront à venir avec moi. »
Il parlait de l'anneau, mais sans vraiment le dire
Beaucoup plus clairement, pour ne pas en pâtir.
« Il me plaît bien, dit-elle, que tu viennes aussi. »
Mais elle voulait dire : « À moi l'anneau bientôt ! »

10. Disant ce qu'il fallait - et cachant tout le reste
Qui aurait pu lui nuire auprès du Sarrasin.
L'hôte avait un cheval, et ce cheval lui plut :
Il était bon pour voyager et batailler.
L'ayant acquis, elle partit au point du jour,
Par une belle matinée, le lendemain.
Elle s'est engagée dans une étroite voie,
Avec Brunel tantôt devant, tantôt derrière.

11. Alors de mont en mont, de forêt en forêt,
Ils arrivèrent à l'endroit où l'altitude
Des Pyrénées permet de voir, par un temps clair,
Et la France et l'Espagne, les rives des deux mers,
Comme dans l'Apennin, au col vers Camaldule,
On voit l'Adriatique et la Tyrrhénienne.
Et de là, par une sente raide et pénible,
On descendait enfin au creux de la vallée.

12. Et en plein milieu d'elle surgit un rocher
Dont la cime est enclose par un mur d'acier.
Et elle se dresse tellement vers le ciel,
Qu'elle domine toutes choses à l'entour.
Pas question, sans voler, de s'y aventurer !
Tout effort en ce sens serait peine perdue.
Brunel a dit : « Voilà l'endroit où sont captifs
De ce mage, les Dames et les chevaliers. »

13. Le rocher était taillé aux quatre coins,
Et paraissait avoir été dessiné au cordeau ;
On n'y voyait aucun sentier ni escalier,
Il n'existait aucun moyen d'y accéder.
On voyait bien que seul un animal ailé
Pouvait ici faire son nid ou sa tanière.
La Dame alors comprit que l'heure était venue
De dérober l'anneau et de tuer Brunel.

§ Bradamante s'empare de l'anneau magique; combat avec le magicien et son hippogriffe.

14. Mais se souiller du sang d'un homme désarmé
Et de si basse condition, est chose vile ;
Il lui faut s'emparer de l'anneau merveilleux
Sans avoir pour cela à le tuer d'abord.
Brunel ne lui prêtait nullement attention :
Elle put le saisir, et le lier serré
Contre un sapin dont la cime était haute ;
Mais elle avait d'abord pris l'anneau de son doigt.

15. Brunel eut beau gémir, pleurer, se lamenter,
Elle n'a pas cédé, ne l'a pas détaché.
À pas lents, elle est descendue de la montagne,
Et venue sur la plaine en dessous de la tour.
Pour que le magicien s'en vienne ici combattre,
Elle a saisi son cor, elle l'a fait sonner :
Quand il eut retenti, d'une voix menaçante,
Elle l'a appelé, au combat convoqué.

16. L'enchanteur se présente bientôt à la porte,
Aussitôt qu'il entend cette voix qui l'appelle,
Et son coursier ailé l'emporte dans les airs
Vers celui qui lui semble un guerrier farouche.
Bradamante d'abord se rassure en voyant
Qu'il ne semble pas trop à craindre car il n'a
ni lance, ni épée, non plus que masse d'armes,
Rien qui puisse percer ou rompre la cuirasse.

17. Il portait seulement au bras gauche l'écu,
Qui était recouvert d'une soie toute rouge,
Et dans sa main droite un livre dont il faisait
En le lisant, surgir des choses étonnantes.
Ainsi il semblait galoper la lance au poing,
Et avait fait baisser les yeux à bien plus d'un.
Parfois on aurait dit qu'il frappait un grand coup
De loin avec sa masse, et il n'en était rien.

18. Le destrier n'est pas un leurre, il est réel,
Car il est né d'une jument et d'un griffon.
Ses ailes et ses plumes viennent de son père,
Comme les pieds de devant, la tête et les griffes ;
De sa mère lui vient le reste de ses membres,
Et le nom qu'on lui donne est celui d'Hippogriffe.
Rares sont ses pareils, venant des monts Ryphées,
Bien loin et au-delà des océans glacés.

19. C'est de là que par ses sortilèges le mage
L'avait tiré, et dès ce moment il n'eut plus
D'yeux que pour lui, et le dressa tant et si bien
Que selle et bride il accepta en moins d'un mois ;
Ainsi en tous lieux, sur la terre et dans les airs
Il le faisait bien manoeuvrer sans résistance.
Ce n'était pas comme le reste une fiction,
Produit de la magie, mais un être réel.

20. Chez le mage, le reste n'était qu'illusion :
Il vous eût fait prendre le jaune pour du rouge ;
Mais ce ne fut pas le cas avec cette Dame
Qui, grâce à l'anneau ne pouvait être trompée.
Mais elle frappe ses coups à travers les airs,
Faisant galoper son cheval deçà, delà,
Et elle se débat, et s'agite bien fort,
Comme, avant de venir, on le lui avait dit.

§ Ruse et triomphe de Bradamante.

21. Après qu'elle se fut quelque peu exercée
Sur son cheval, elle a posé le pied à terre
Afin de pouvoir mieux respecter les conseils
Que lui avait donnés la sage magicienne.
L'enchanteur est venu jeter son charme ultime,
Auquel il n'est aucun remède, pense-t-il :
Il découvre l'écu, sûr qu'il va renverser
Son adversaire à sa lumière ensorcelée.

22. S'il peut fort bien le découvrir dès le début,
Sans tenir en respect longtemps les chevaliers ;
Mais il aimait à voir quelque beau coup de lance,
Quelque beau moulinet en brandissant l'épée,
Ainsi que l'on peut voir le chat rusé jouer
Avec une souris tant que cela lui plaît,
Et dès que ce jeu-là commence à l'ennuyer,
Donner un coup de dent et bientôt l'achever.

23. Je dis que dans les autres combats le magicien
Semblait être le chat, ses ennemis souris.
Mais cette fois il n'en fut pas ainsi lorsque
La Dame vint en se munissant de l'anneau :
Elle était attentive et elle surveillait
Le magicien pour qu'il ne prenne l'avantage.
Et quand elle l'a vu découvrir son écu,
Elle a fermé les yeux et s'est laissée tomber.

24. Ce n'est pas que l'éclat du métal lui fit mal,
Comme il était courant qu'il le fît pour les autres ;
Elle a agi ainsi pour obliger le mage
À quitter son cheval et venir auprès d'elle.
Et son dessein n'a pas manqué de réussir :
Aussitôt que sa tête vint toucher la terre
Battant plus vite de ses ailes, le cheval
Faisant de larges cercles, se posa à terre.

25. Ayant recouvert son écu, le magicien
A mis pied à terre et s'en est venu vers elle
Qui l'attendait comme le loup dans le buisson,
Est à l'affût et attend venir le chevreuil.
Et dès qu'il se trouve près d'elle, elle surgit
Et s'en empare en le serrant étroitement.
Le malheureux avait laissé tomber à terre
Le livre où il trouvait tous ses enchantements.

26. Et maintenant elle l'attache avec la chaîne
Qu'il porte toujours sur lui, pour son propre usage,
Car il se figurait qu'il allait l'enchaîner
Tout comme il l'avait fait déjà avec les autres.
La Dame l'eut bien vite reposé par terre,
Et je l'excuse bien de n'avoir pas lutté :
Un débile vieillard contre elle si robuste,
La différence entre eux était vraiment trop grande !

27. Comme elle s'apprêtait à lui couper la tête,
Elle levait la main victorieuse en hâte ;
Mais voyant son visage, elle retient son coup,
Et dédaigne de prendre si basse vengeance :
Un vieillard vénérable à la face bien triste,
Voilà comme apparaît celui qu'elle a vaincu.
Aux rides du visage et à son poil chenu
Il montre bien qu'il a soixante années au moins.

28. « Ôte-moi donc la vie, jeune homme, de par Dieu ! »
Dit le vieillard, plein de colère et de dépit.
Mais elle n'avait pas plus envie de la prendre
Qu'il n'en avait lui-même, certes, à la quitter.
La Dame désirait savoir qui donc était
Ce nécromant, et à quelles fins il avait
Fait édifier en un lieu tellement sauvage
Un tel château qui fait outrage à tout le monde.

§ Où l'on apprend pourquoi l'enchanteur Atlant détient Roger.

29. « Ce ne fut pourtant pas par mauvaise intention,
Hélas ! » - dit en pleurant le vieillard magicien -
Que je fis élever ce fier château là-haut,
Ni par cupidité que je fus ravisseur.
Ce fut à seule fin de soustraire au trépas
Un noble chevalier que l'amour m'y poussa.
Car ainsi que le ciel me le montra, il doit
Périr par trahison, dès qu'il sera chrétien.

30. « Il n'est sous le soleil entre ce pôle et l'autre
Nul jeune homme aussi beau, et de telle prestance.
Il se nomme Roger, et dès son plus jeune âge,
C'est moi, nommé Atlant, moi qui l'ai élevé.
Le désir des honneurs, et son fatal destin
L'ont fait suivre Agramant jusqu'en terre de France.
Et moi qui toujours l'aime et même plus qu'un fils,
J'ai voulu le tirer de France et des périls.

31. « J'ai édifié ce beau château dans le seul but
D'y mettre et maintenir Roger en sûreté ;
Et je l'ai capturé de la même façon
Que je voulais le faire pour toi aujourd'hui ;
Et j'y ai enfermé aussi, tu les verras,
Des dames et des chevaliers, et nobles gens,
Pour que, ne pouvant s'échapper de cet endroit,
Il ait de la compagnie et ne s'ennuie pas.

32. « Pour que ceux qui sont là ne veuillent s'échapper,
J'ai pris soin de fournir quantité de plaisirs ;
J'en ai réuni tant qu'il en est dans le monde
Et les ai mis dans ce château rien que pour eux :
Concerts, chansons, parures, jeux et bonne chère,
Tout ce que veut le coeur et désire la bouche.
J'avais tout bien semé, j'allais cueillir le fruit,
Mais tu es survenue, mon ouvrage est détruit.

33. « Ah ! Si ton coeur n'es pas moins beau que ton visage,
Tu ne peux t'opposer à mon noble dessein !
Prends l'écu, je te le donne, et ce destrier
Qui s'envole si vite et se meut dans les airs,
N'aie plus aucun souci concernant le château,
Fais sortir tes amis, abandonne les autres ;
Ou bien même fais-en s'échapper tous les autres,
Je n'exigerai rien, mais laisse-moi Roger !

34. « Et si tu es résolu à me l'enlever,
Eh bien ! Avant que tu ne le ramènes en France,
Qu'il te plaise d'ôter mon âme désolée
De son enveloppe desséchée désormais ! »
La demoiselle a répondu : « Je veux pour lui
La liberté. Pour toi, tu peux bien croasser,
Offrir de me donner ton écu, ton coursier :
Ils ne sont plus à toi, mais à moi appartiennent  !

35. « Même si tu pouvais encore en disposer
Cet échange ne me semblerait pas suffisant.
Tu dis que tu détiens Roger pour le sauver
Des pernicieux effets de sa mauvaise étoile.
Ce que prescrit le Ciel pour lui, tu ne le sais,
Ou le sachant, tu ne peux l'empêcher.
Mais si tu n'as pas vu le malheur devant toi
Comment pourrais-tu voir dans l'avenir d'autrui ?

36. « Ne me demande pas la mort, car ce voeu
Serait vain ; et si tu voulais vraiment la mort
(Ce à quoi tout le monde pourtant se refuse)
Une âme forte peut toujours se la donner.
Mais avant de séparer ton âme et ton corps,
Ouvre plutôt la porte à tous tes prisonniers. »
Ainsi parla la dame, tout en entraînant
Le mage prisonnier vers le bas de la pente.

§ Le magicien s'échappe, le château disparaît, mais Renaud et les prisonniers sont libérés.

37. Lié avec sa propre chaîne, Atlant allait
Et la demoiselle s'avançait après lui ;
Elle ne s'y fiait pas encore vraiment,
Même s'il lui semblait tout à fait résigné.
Il ne lui a pas fait faire beaucoup de pas
Avant d'avoir trouvé, au pied de la montagne
Le trou et l'escalier qui, en colimaçon,
Conduit jusqu'à la porte où les voilà enfin.

38. Atlant alors soulève une pierre du seuil
Où se trouvent gravés d'étranges caractères.
En dessous d'eux on voit des sortes de marmites
Où fume constamment un feu dissimulé.
Le magicien les brise, et d'un seul coup, le col
Redevient un désert hostile, inculte, aride.
On ne voit plus ni mur, ni tour d'aucun côté,
Comme si nul château n'eût jamais existé.

39. Le magicien se débarrasse de la dame,
Comme souvent la grive échappant du filet ;
Et le château aussi disparaît avec lui,
En libérant soudain tous ceux qu'il renfermait.
Dames et chevaliers se retrouvent dehors
Des beaux appartements les voilà dans les champs !
Et bon nombre d'entre eux en étaient bien fâchés,
Car la libération leur ôtait leurs plaisirs !

40. On voit là Sacripant, et l'on trouve Gradasse,
Voilà Prasilde aussi ce noble chevalier,
Qui est avec Renaud venu de son Levant ;
Avec lui Irildo, deux amis véritables.
Et maintenant, enfin, la belle Bradamante
Va ici retrouver son Roger désiré !
Une fois rassuré sur son identité,
Il lui fait le plus tendre et le meilleur accueil.

41. La belle était pour lui plus que ses propres yeux,
Plus que son propre coeur, plus que sa propre vie ;
Roger l'avait aimée dès le jour où, pour lui
Elle leva son casque, et du coup, fut blessée.
Il serait bien trop long de raconter comment
Et par qui, et combien de temps, dans la forêt,
Ensuite, nuit et jour, ils se sont recherchés,
Sans pouvoir se trouver, si ce n'est maintenant.

42. Maintenant qu'elle est là, près de lui, et qu'il sait
Que ce fut elle qui, seule, le libéra,
Il lui vient tant de joie dans le coeur, qu'il se dit
Le plus fortuné, et le plus heureux des hommes.
Ils ont quitté le mont et ils sont descendus
Dans la même vallée où la belle a vaincu ;
Ils y ont retrouvé encore l'hippogriffe,
Portant au flanc l'écu - de sa housse couvert.

§ Roger capture l'hippogriffe et s'envole sur lui. Il disparaît.

43. La dame pour le prendre à la bride s'avance,
Et lui attend qu'elle vienne jusqu'à son flanc.
Puis il ouvre les ailes, et bat l'air immobile,
Pour aller se poser encore un peu plus loin.
Elle le suit encore, et lui, ni plus ni moins
Que la première fois, vole et se pose encore.
Ainsi fait le corbeau sur le sable, volant
Devant le chien qu'il fait courir ici et là.

44. Roger, Gradasse, Sacripant, les chevaliers,
Qui tous étaient ici ensemble descendus
Se sont postés, qui en haut, qui en bas, partout,
Dans l'espoir que la bête volante y viendrait.
Mais après les avoir entraînés jusqu'aux cimes,
À de maintes reprises et vers le bas aussi,
Aux plus humides fonds, à travers les rochers,
La voilà qui s'arrête enfin, près de Roger.

45. Mais c'était là en fait l'oeuvre du vieil Atlant
Qui n'avait pas abandonné son pieux devoir
De soustraire Roger au grand péril qu'il court :
À cela seul il pense, et c'est son seul souci.
C'est pourquoi il lui a envoyé l'hippogriffe,
Espérant grâce à lui l'arracher à l'Europe.
Roger le prend et pense l'attirer vers lui ;
Mais la bête s'arrête et ne veut pas le suivre.

46. Le héros saute alors à bas de son Frontin
(Car c'était là le nom de son vaillant coursier)
Et monte sur celui qui chevauche les airs
Excitant son ardeur avec ses éperons.
La monture galope un peu puis se dresse
Et vers le ciel s'envole, se faisant léger
Plus qu'un gerfaut à qui son maître lève
Le chaperon et lui montre sa proie.

47. La belle dame voit son Roger dans les airs,
Si haut, et qui pour lui redoute un grand péril,
Est demeurée un grand moment comme interdite
Avant de revenir à la réalité.
Ce qu'elle a autrefois appris de Ganymède
Du paternel empire emporté jusqu'au ciel
Lui fait craindre un semblable destin pour Roger,
Qui n'est pas moins aimable et qui n'est pas moins beau.

48. Aussi loin qu'elle peut elle suit, les yeux fixes,
Sa course dans le ciel, mais bientôt il est loin,
Si loin que si sa vue ne peut plus le rejoindre,
C'est son coeur qui poursuit après elle sa route.
Et poussant des soupirs, en gémissant, en pleurs
Elle ne laisse pas d'étaler son chagrin.
Et quand Roger enfin a vraiment disparu,
Vers le brave Frontin elle a tourné les yeux.

49. Elle prend le parti de ne pas le laisser,
Pour qu'il ne tombe pas aux mains de qui voudra.
Elle l'emmènera avec elle, et plus tard,
Le rendra à celui qu'elle espère revoir.
L'oiseau-cheval s'élève et Roger ne le peut
Freiner : il aperçoit, bien en dessous, des cimes
Qui semblent s'abaisser si bien qu'on ne sait plus
Où se trouve la plaine et où est la montagne.

50. Il est monté si haut qu'il semble un petit point
Pour celui qui le voit depuis la terre encore.
Sa course le conduit vers l'endroit où se couche
Le soleil quand il est dans le signe du Crabe ;
Et par les airs il va comme un léger vaisseau
Que pousse sur la mer un vent doux et propice.
Laissons-le s'en aller, il fera bonne route
Et revenons un peu au Paladin Renaud.

§ Pendant ce temps, Renaud arrive en Écosse. Chevaliers errants et aventures.

51. Renaud, un jour durant, et puis un autre encore
Avait couru la mer, poussé par un grand vent,
Qui de nuit et de jour ne cessait de souffler,
Tantôt vers le couchant, tantôt allant vers l'Ourse.
Le voilà pour finir qui aborde l'Écosse,
Là où se dresse la forêt calédonienne,
Et où résonne encore, parmi les vieux chênes,
Le vacarme lointain des antiques combats.

52. C'est en elle que vont les chevaliers errants,
Illustrés au combat, de toute la Bretagne
Et des pays voisins aussi bien qu'éloignés,
De France, de Norvège, ou d'Allemagne encore.
Nul ne s'en vient ici s'il n'a grande valeur
Car en cherchant l'honneur, il trouverait la mort.
Tristan et Lancelot, Galaad, Arthur, Gauvain,
Ont en ces lieux jadis accompli leurs exploits,

53. De même que bien d'autres chevaliers fameux
De la nouvelle et de l'ancienne Table Ronde.
Preuves de leur valeur, ici l'on voit encore
D'admirables trophées, de nombreux monuments.
Renaud revêt ses armes, et reprend son Bayard ;
Il se fait déposer sur un ombreux rivage,
Donnant l'ordre au nocher de relever son ancre,
Et d'aller à Berwick où il pourra l'attendre.

54. Sans avoir d'écuyer et sans avoir d'escorte,
Le chevalier s'en va dans l'immense forêt,
Tantôt par un chemin et tantôt par un autre,
Dans l'espoir d'y trouver d'étranges aventures.
Le premier jour il vient auprès d'une abbaye
Qui consacre une grande partie de ses biens
À recevoir richement dans son monastère
Dames et chevaliers qui passent alentour.

55. Les moines et l'abbé ont fait un bel accueil
À Renaud, et celui-ci leur a demandé
(Après s'être d'abord copieusement nourri
À une bonne table richement servie)
Comment les chevaliers font pour trouver ici
Les aventures telles qu'un homme de coeur
Puisse prouver à tous, par quelque coup d'éclat,
S'il mérite le blâme ou les plus grands éloges.

56. Ils lui ont répondu qu'en errant dans ces bois,
Il lui arriverait des aventures - mais
Si l'endroit est obscur, les faits le sont aussi,
Et la plupart du temps, on en est sans nouvelles.
« Va plutôt, disent-ils, là où, tu le sais bien,
Tes exploits ne seront pas aussitôt oubliés,
Là où la renommée suit peines et périls,
Et où l'on parlera de toi dans les chaumières.

§ Renaud va défendre Guenièvre, fille du roi, qui est sur le point d'être mise à mort, victime d'une calomnie.

57. « Et si tu tiens vraiment à prouver ta valeur
À toi s'offre la plus noble des entreprises
Qui dans les temps anciens aussi bien que modernes
Jamais ne s'est offerte à aucun chevalier.
De notre roi la fille maintenant a besoin
Qu'on vienne à son secours, car il faut la défendre
Contre ce baron-là que l'on nomme Lurcain,
Qui voudrait lui ravir la vie et son honneur.

58. « Venu devant son père, Lurcain l'a accusée
(Plus par haine, peut-être, qu'à juste raison)
Disant qu'il l'avait vue, à minuit, recevant
Un amant qui était grimpé par son balcon.
Selon les lois qui sont en vigueur au royaume,
Elle sera brûlée, si un champion ne vient
Convaincre de mensonge son accusateur
Dans un délai d'un mois, aujourd'hui à sa fin.

59. « La dure loi d'Écosse, inhumaine, sévère,
Veut qu'une dame, quelle que soit sa condition,
Si, sans être sa femme, elle connaît un homme,
Et en est accusée, soit conduite à la mort.
Seul pourrait l'arracher à l'horrible supplice
Un vaillant chevalier qui se présenterait
Pour prendre sa défense et qui proclamerait
Que c'est une innocente et ne doit pas mourir.

60. « Le roi tremblant pour la belle Guenièvre,
(Car ainsi est nommée celle qui est sa fille)
A publié par tous les châteaux, les cités
Que si quelqu'un osait venir à sa défense
Et qu'il fasse tomber l'indigne calomnie,
Pourvu qu'il soit issu d'une famille noble,
Il la prendra pour femme, et recevra un fief
Comme dot convenant à une telle femme.

61. « Mais si nul, dans le mois, ne vient se présenter,
Ou s'il n'est victorieux, elle devra mourir.
Une telle entreprise te conviendrait mieux
Que t'en aller ainsi errant à travers bois.
Outre qu'il t'en viendra honneur et renommée,
Qui resteront toujours à ton nom attachés,
Tu pourras y gagner la fine fleur des dames,
Que l'on trouve de l'Inde aux Colonnes d'Hercule.

62. « C'est là une richesse, un rang appréciable
Qui toujours te feront une vie agréable ;
Sans parler des faveurs qu'aura le roi pour toi
Qui lui aura rendu l'honneur qu'il a perdu.
Et puis n'es-tu donc pas tenu, toi, chevalier,
À vengeance tirer contre cette traîtrise
À l'encontre de celle que tout le monde
Tient pour modèle de pudeur et de vertu ? »

63. Renaud reste pensif, et maintenant répond :
« Il faut donc faire mourir une demoiselle
Parce qu'elle a laissé en ses bras amoureux
Un amant satisfaire ses plus chers désirs ?
Que soit maudit celui qui a fait cette loi !
Et maudit soit celui qui la peut accepter !
Celle qui doit mourir, c'est plutôt la cruelle
Et non celle qui rend la vie à son fidèle !

64. « Que ce soit vrai ou faux que Guenièvre ait donné
Tout son content à son amant, bien peu m'importe :
Je la louerais très fort de l'avoir fait, c'est sûr,
Pour peu qu'elle soit parvenue à le cacher.
Je n'ai en tête qu'une pensée : la défendre.
Donnez-moi donc quelqu'un qui puisse me guider
Jusqu'à l'accusateur de Guenièvre, et j'espère
La tirer de sa peine, avec l'aide de Dieu.

65. « Non que je veuille dire qu'elle n'ait rien fait,
Car je ne le sais pas, et je peux me tromper.
Mais je dirai plutôt que pour chose comme ça
Elle ne doit subir aucune punition.
Je dirais au contraire qu'il est injuste ou fou
Celui qui le premier a fait ces criminelles lois !
Il faut les révoquer comme des lois iniques,
Et pour les remplacer en faire des sensées.

66. « Si une même ardeur et un même désir
Incline l'un vers l'autre et force les deux sexes
À cette fin suave de l'amour, qui semble
Au vulgaire ignorant comme une grave faute,
Pourquoi alors punir ou blâmer une Dame
D'avoir pu commettre une ou plusieurs de ces fautes,
Alors que l'homme, lui, s'y livre à satiété
Et qu'on l'en glorifie, au lieu de le punir ?

67. « Avec des lois aussi peu équitables, on fait
En vérité du tort spécialement aux femmes ;
Et j'espère, avec l'aide de Dieu, démontrer
Quel grand mal ce serait de les faire durer. »
Renaud ainsi obtint de tous l'assentiment
Que les anciens avaient été fort discourtois
Et même injustes d'avoir fait loi si inique,
Et que le roi, à tort, ne le corrigeait pas.

§ Renaud part combattre pour l'honneur de Guenièvre et en chemin secourt une autre demoiselle.

68. Dès que la pure et vermeille clarté du jour
Qui suit a fait s'ouvrir à elle l'hémisphère,
Renaud a sauté sur Bayard avec ses armes.
Avec lui vient un écuyer de l'abbaye
Qui le suivra pendant longtemps sur le chemin,
À travers la forêt horrible, épouvantable,
Vers le pays où devra bientôt se tenir
Le combat qui fera jugement pour la belle.

69. En cherchant à couper au plus court du chemin,
Ils ont laissé la grande voie pour un sentier,
Et soudain retentit non loin d'eux une plainte
Qui leur sembla remplir la forêt toute entière.
Renaud pousse Bayard et l'autre son roussin
Du côté d'un vallon d'où les cris leur parviennent.
Et là ils aperçoivent, entre deux malandrins,
Une fille qui leur semble belle de loin.

70. Elle fondait en pleurs, et semblait désolée
Plus que jamais ne fut demoiselle ni dame.
Les deux se préparaient avec leurs épées nues
À la frapper et faire de sang rougir l'herbe.
Elle les suppliait de bien vouloir attendre
Un peu avant sa mort, espérant leur pitié.
Arrive alors Renaud, qui devant ce spectacle
Pousse les plus grands cris et de grandes menaces.

71. Les malandrins ont aussitôt tourné le dos,
Dès qu'ils ont vu quelqu'un venir pour secourir
La fille, et se sont enfoncés dans le vallon.
Le paladin ne se soucie pas de les suivre :
Il s'en vient à la fille, demande quelle faute
Elle a commise pour subir sa punition ;
Et pour ne pas perdre de temps, il lui a dit
De chevaucher en croupe avec son écuyer.

72. Et tout en chevauchant il la regarde mieux.
Elle était fort belle avec d'accortes manières,
Bien qu'elle fût encore toute épouvantée
Tant sa peur fut grande quand elle se vit mourir.
Quand on lui demanda de nouveau le pourquoi
D'un si malheureux sort, enfin elle a parlé
Et d'une voix humble commence à raconter
Ce que je veux garder pour dire au chant suivant.

NOTES

deux mers : La Méditerranée et l'Atlantique.

Camaldule : Localité située à l'est de la Toscane, célèbre pour son monastère datant du XIème siècle.

captifs : Ce thème est récurrent dans le roman de chevalerie et le roman courtois. Par exemple, dans le « «Chevalier de la Charrette» (Lancelot) de Chrétien de Troyes, on peut entrer, mais on ne peut jamais sortir du  « pays de Gorre », où règne le « mauvais Méléagant ». Et ce sera le rôle de Lancelot, en triomphant de lui, de permettre à tous les captifs de sortir. Mais en réalité, le mythe du pays dont   « on ne sort pas » - et qui n'est autre que l'Enfer - est bien plus ancien, on le sait.

Ryphées : Quelque chose comme les monts « hyperboréens », ou l'Oural, qui, pour l'époque, était évidemment synonyme de contrées lointaines et peu connues.

fiction : On notera que dans les romans contemporains de soi-disant « science-fiction », ce genre de créature est toujours présente: je n'en veux pour preuve que le « ver des sables » de la « Saga de Dune » - du célèbre auteur Frank Herbert. Même si la bête gigantesque ne vole pas, le héros parvient à s'en faire une monstrueuse monture. Et ce n'est pas le seul avatar (au sens propre!) de ce genre de créature dans la littérature dite « fantastique ». D'ailleurs... les romans de « SF » sont-ils autre chose que des roman de chevalerie assaisonnés de gadgets spatiaux? Voyez « Startrek » ou « Star Wars » - pour ne parler que de cela. L'Arioste projetait ses fantasmes dans le passé; les auteurs de « SF » dans le « futur ». Mais un « futur » fait (curieusement) avec... du vieux: des Empires, des chevaliers, des rois et des reines (évidemment captives !) Qu'il est difficile de faire une oeuvre de véritable imagination ! Kafka et sa « Métamorphose », voilà le véritable fantastique: au plus près du quotidien, justement.

anneau : Le thème de « l'anneau » est lui aussi impérissable. Que l'on songe à celui des « Nibelungen », par exemple.

loup : La ruse et donc l'intelligence triomphent donc de la magie, du surnaturel.

homme : Ici encore, Bradamante est prise pour un homme.

trahison : Il s'agit de Roger, dont le tragique destin sera seulement décrit à la fin du poème, au Chant XLVI,

identité : Bradamante, il faut le rappeler, porte toujours une armure... ce qui ne la rend pas facile à reconnaître !

Ganymède : Fils d'un roi de Troie, il fut enlevé par Zeus qui avait pris la forme d'un aigle, pour en faire son mignon et son échanson.

Galaad : C'est le fils de Lancelot, personnage apparu assez tardivement dans la tradition des « Romans de la Table Ronde ». Lancelot est le personnage principal du roman de Chrétien de Troyes « Le chevalier de la charrette » dans lequel il est l'amant de Guenièvre, femme du roi Artur, roi mythique de (Grande) Bretagne, et figure tutélaire de tous les chevaliers errants dans les romans du « Cycle arthurien ». Gauvain est son neveu. Tristan est le personnage du célèbre « Roman de Tristan » de Béroul (entre autres), il est le neveu du Roi Marc de Cornouailles, et amant de la Reine Yseut à cause d'un philtre bu « par erreur »...

Berwick : Aux confins de l'Angleterre et de l'Écosse.

aventures : « l'aventure » est le thème fondamental du roman arthurien: le chevalier qui s'en va sans but dans la « forêt » rencontre toujours des nains ou des géants, de pauvres demoiselles ou de vilains chevaliers... Chrétien de Troyes le rendra célèbre dans ses oeuvres, inspirées des légendes celtiques: « Perceval », le «Chevalier de la Charrette», « Yvain ou le chevalier au Lion »... avant que de multiples « continuations » (comme pour « StarWars » et autres films de « SF »!) n'en fassent des romans-fleuves. On sait tout le parti ironique que Cervantès a tiré de cela, en renchérissant sur l'Arioste: « Orlando » est de 1516, le « Quichotte » de 1605.

sans nouvelles : La dérision, on le voit, est déjà bien présente chez l'Arioste ! Les moines se montrent ici d'excellents « conseillers en communication ».

Colonnes : “Colonnes d'Hercule” : dénomination antique du détroit de Gibraltar, et symbole des confins de l'Occident.

lui : L'Arioste se montre ici très « moderne » en rompant avec la misogynie (la « charia catholique? ») traditionnelle. Le discours de Renaud, critiquant l'injustice faite aux femmes, et donnant raison à l'amour, est audacieux. Mais ce qui l'est plus encore peut-être, de la part de l'Arioste, c'est de condamner explicitement les législateurs « injustes et discourtois », de parler de « loi inique ».