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SOMMAIRE

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CHANT 5

ARGUMENT : § Récit de Dalinde - ses amours avec le duc d'Albanie, Polinesse. § Amour de Guenièvre pour Ariodant. § Complot ourdi par l'amant de Dalinde, le duc Polinesse contre Guenièvre. § Entrevue de Polinesse et d'Ariodant. § Polinesse suggère à Ariodant de vérifier par lui-même qui est aimé de Guenièvre. § Dalinde, déguisée en Guenièvre se montre au balcon et accueille Polinesse sous les yeux d'Ariodant et de son frère. § Suicide d'Ariodant. § Lurcain accuse Guenièvre d'être responsable de la mort de son frère. § Dalinde raconte à Renaud comment elle s'est enfuie, et comment Polinesse a essayé de la faire assassiner. § Renaud arrive au champ clos, juste au moment où Lurcain vient de commencer le combat avec un chevalier inconnu qui s'était présenté pour défendre la princesse. § Renaud fait arrêter le combat pour le reprendre lui-même. Mort de Polinesse, qui confesse son crime.

§ Méchanceté des hommes envers leurs femmes.

1. Tous les autres êtres qui vivent sur la terre
Ou bien vivent tranquillement et sont en paix,
Ou bien, s'ils se querellent et se font la guerre,
Le mâle ne s'en prend jamais à la femelle :
L'ourse tranquillement côtoie l'ours dans les bois,
La lionne peut reposer à côté du lion,
La louve est en sûreté aux côtés du loup,
La génisse n'a rien à craindre du taureau.

2. Quelle horrible Mégère, quelle sale peste
Est donc venue et a troublé les coeurs humains,
Que si souvent on voit le mari et la femme
Se jeter à la tête des monceaux d'injures,
Se griffer la face livide ou bleue de coups,
Baigner le lit nuptial dans des torrents de larmes,
Et non seulement de pleurs, mais aussi parfois
De sang, dans un accès soudain de folle rage ?

3. Pour moi, l'homme commet ainsi bien plus qu'un crime
Car il agit contre nature, et se rebelle
Contre Dieu, quand il ose frapper au visage
Une belle dame, ou lui prendre un seul cheveu.
Celui qui verse le poison, ou chasse l'âme
De son corps, avec le lacet ou le couteau,
Je ne puis croire à jamais que ce soit homme,
Mais bien un esprit infernal à forme humaine.

4. Ils devaient certes être ainsi ces deux bandits
Que Renaud a fait fuir loin de la demoiselle,
Qu'ils avaient emmenée dans ce vallon obscur,
Et dont jamais on n'entendrait plus de nouvelles.
J'en suis resté au moment même où elle allait
Dire pourquoi elle en était arrivée là
Au Paladin qui avec elle fut si bon :
Et donc c'est là que je reprendrai mon récit.

§ Récit de Dalinde - ses amours avec le duc d'Albanie, Polinesse.

5. La dame a commencé ainsi : « tu vas entendre
La plus horrible, la pire des cruautés
Qu'on ait jamais connue à Thèbes ou à Mycènes,
Ou Argos ou un lieu bien plus barbare encore.
Et si le soleil qui fait tourner ses rayons
S'approche moins d'ici que des autres contrées,
Je crois que c'est qu'il ne vient pas très volontiers
Vers nous, craignant de voir de si cruelles gens.

6. Que les hommes soient cruels à leurs ennemis,
On a pu voir cela à toutes les époques ;
Mais donner la mort à celui qui ne vous fait
Et ne vous veut rien que du bien, est trop injuste.
Et pour mieux te montrer quelle est la vérité,
Pourquoi, contre toute justice, ils ont voulu
Couper net mes vertes années, je t'en dirai
Toutes les raisons, et depuis le début.

7. « Tu dois savoir, seigneur, que toute jeune encore
Je suis venue ici pour entrer au service
De la fille du roi, et que en grandissant
Avec elle, à la cour je sus tenir mon rang.
Mais le cruel Amour, envieux de ma sérénité
Me soumit - hélas ! - à sa loi, et il me fit
Trouver, parmi les chevaliers et damoiseaux
Que le duc d'Albanie était bien le plus beau.

8. Comme il m'avait semblé qu'il m'aimait plus que tout,
Je me mis moi aussi à l'aimer de tout coeur.
On comprend bien les mots, on voit bien le visage,
Mais du tréfonds du coeur, on en juge bien mal.
Je le croyais, l'aimais, et je n'ai eu de cesse
De l'avoir dans mon lit ; mais je ne pris pas garde
Que des chambres royales celle-là était
Pour Guenièvre sa retraite la plus secrète,

9. Celle où elle serrait ses objets précieux,
Celle où elle venait dormir le plus souvent.
On pouvait y venir passant par un balcon
Qui sur le mur faisait saillie à découvert.
C'est par là que je faisais venir mon amant,
En lui jetant moi-même une échelle de corde
Par laquelle il montait quand je lui demandais
De venir avec moi car je le désirais.

10. Et je l'ai fait venir ainsi autant de fois
Que Guenièvre m'en a fourni l'occasion,
Car elle avait coutume de changer de lit,
Par les grandes chaleurs ou les brumes mauvaises.
Personne n'a jamais pu le voir y monter,
Car cette partie-là du palais ne donnait
Que sur quelques masures qui tombaient en ruine,
Où jamais personne ne passe ni le jour, ni la nuit.

11. Nous avons poursuivi ainsi pendant des jours
Et des mois, en secret, notre jeu amoureux.
L'amour croissait en moi, et il m'enflammait tant
Que je me sentais toute en feu à l'intérieur.
J'étais si aveugle que je ne voyais pas
Que lui faisait semblant - et qu'il m'aimait bien peu.
J'aurais pu découvrir, pourtant, ses tromperies
À mille petits signes bien certains, sans doute.

12. Au bout de quelque temps, il se montra soudain
Amoureux de Guenièvre, mais je ne sais pas
Si cet amour était nouveau, ou s'il l'aimait
Déjà, avant de montrer son amour pour moi.
Et comme il devenait arrogant avec moi !
Et comme il avait pris possession de mon coeur !
Il me découvrit tout, et ne rougit pas, même
Pour son nouvel amour, de m'appeler à l'aide.

13. Il me disait que cet amour ne valait pas
Le mien, et que ce n'était pas un amour vrai ;
Qu'en faisant croire qu'il l'aimait, il espérait
Célébrer avec elle un légitime hymen.
En convaincre le roi serait chose facile,
Si telle était sa volonté à elle-même,
Car dans tout le royaume, après le roi, personne,
Par le sang et le rang, plus que lui n'en fut digne.

14. Il me persuada que si, par mon concours,
Il pouvait devenir le gendre de son roi
(ce qui, je le voyais, l'élèverait autant
Auprès du roi qu'un homme ait jamais pu le faire),
Il m'en saurait bien gré, et que ce ne serait
Pas quelque chose qu'on peut oublier jamais,
Et que me préférant à sa femme ou encore
À toute autre, il allait demeurer mon amant.

15. Et moi qui ne demandais qu'à le satisfaire,
Je ne sus ni voulus jamais le contredire,
Et je n'ai eu de cesse de le contenter
Car ces jours-là moi-même aussi j'étais contente.
Je saisis l'occasion qui un jour se présente
De parler de lui et d'en faire un grand éloge ;
Je mis tout mon savoir, et je mis tous mes soins,
Pour que Guenièvre prît comme ami mon amant.

§ Amour de Guenièvre pour Ariodant.

16. Je fis de tout mon coeur ce qui pouvait se faire
Et cela Dieu lui-même peut en témoigner.
Mais je n'ai jamais pu obtenir de Guenièvre
Qu'elle ait, pour mon cher duc, accordé ses faveurs.
Elle n'avait en fait qu'une seule pensée,
Un seul désir aussi, qui la faisait aimer
Un gentil chevalier, beau, aimable, courtois,
En Écosse venu d'un très lointain pays.

17. Il était arrivé avec son jeune frère,
En venant d'Italie pour vivre à cette cour.
Il fit tant et si bien dans le métier des armes,
Que la Bretagne n'a connu de meilleur chevalier.
Le roi l'aimait beaucoup, et il le lui prouva,
En lui attribuant des villes, des châteaux,
Et des juridictions qui n'étaient des moindres,
Et le faisaient l'égal de tous les grands barons.

18. Il était cher au roi et bien plus à sa fille,
Ce chevalier qui se nommait Ariodant,
Car il était d'une valeur très étonnante,
Mais avant tout elle savait comme il l'aimait.
Ni le Vésuve ni le volcan de Sicile,
Ni même Troie ne brûlèrent jamais autant,
Qu'en son coeur Ariodant, elle le savait bien,
Ne cessa de brûler et seulement pour elle.

19. « Ainsi l'amour qu'elle vouait à celui-là
Avec sincérité, avec fidélité,
Fit qu'à propos du duc on ne m'écouta pas :
Et jamais de réponse apportant quelque espoir.
Bien au contraire plus je m'efforçais pour lui,
Et plus je m'appliquais, espérant l'attendrir,
Elle qui le blâmait et le dépréciait
Lui devenait hostile un peu plus chaque jour.

20. J'ai bien souvent voulu convaincre mon amant
D'abandonner enfin une vaine entreprise,
Qu'il ne parviendrait pas à capter l'attention
De Guenièvre qu'un autre amour accaparait.
Je lui ai même fait très clairement savoir
Qu'elle était tellement éprise d'Ariodant
Que la mer tout entière ne pourrait éteindre
La moindre parcelle d'une si grande flamme.

§ Complot ourdi par l'amant de Dalinde, le duc Polinesse contre Guenièvre.

21. Le duc Polinesse (c'est ainsi qu'on l'appelle)
Qui m'avait entendu souvent parler ainsi,
Avait donc bien compris et bien vu de ses yeux
Que son amour était vraiment mal accueilli.
Alors non seulement il y a renoncé,
Mais en voyant qu'un autre l'avait supplanté
Son orgueil lui causa les plus grandes souffrances,
Si bien que son amour devint colère et haine.

22. Alors entre Guenièvre et son amant, il a
Songé à fomenter une telle discorde,
Une si grande brouille, un désaccord si fort,
Qu'ils ne puissent jamais se réconcilier,
Et jeter sur Guenièvre une ignominie telle
Que jamais vive ou morte elle n'en soit lavée.
Il m'a toujours caché son inique dessein
Ainsi qu'à tous les autres, et l'a gardé pour lui.

23. Quand il fut décidé :“ Ma Dalinde, dit-il,
(Car c'est ainsi qu'on m'appelle), tu dois savoir,
Que d'un arbre coupé la racine refait
Quatre ou six rejetons, et qu'ainsi en est-il
De mon obstination, malgré tous ses échecs :
Bien qu'elle soit tranchée à de maintes reprises
Elle n'a pas cessé de repousser et veut
À la fin parvenir à ce qu'elle désire.

24. “ Je ne désire pas tant en tirer plaisir
Que de pouvoir enfin surmonter cette épreuve.
Et comme je ne puis réellement le faire,
Le faire en imagination me suffira.
Je veux, quand tu m'accueilleras, et que Guenièvre
Se trouve couchée, nue, dans son propre lit,
Tu te saisisses des vêtements qu'elle porte
D'habitude, et que ce soit toi qui les revêtes.

25. “ Étudie avec soin la manière qu'elle a
De coiffer ses cheveux, cherche à lui ressembler
Le plus que tu pourras, et puis sur le balcon
Tu jetteras l'échelle, et ce sera pour moi.
En te voyant ainsi, je m'imaginerai
Que c'est elle, puisque tu lui ressembleras.
Et de cette façon, en me trompant moi-même,
J'espère, en peu de temps, éteindre mon désir. ”

26. « Ainsi a-t-il parlé. Moi j'étais déchirée
Et n'étais plus moi-même ; je n'ai pas songé
Un instant que ce qu'il me suppliait de faire
N'était rien d'autre qu'une ruse très grossière ;
Et depuis le balcon, vêtue comme Guenièvre,
Je lui jetai l'échelle qu'il prenait souvent,
Et je ne m'aperçus de la supercherie
Que quand j'en mesurai enfin tous les ravages.

§ Entrevue de Polinesse et d'Ariodant.

27. « Vers ce temps-là le duc s'était entretenu
Avec Ariodant, et lui avait dit ceci :
(Ils étaient jusqu'alors de grands amis, avant
De devenir rivaux à cause de Guenièvre)
 “ Je m'étonne, commença ainsi mon amant,
Que toi que j'ai toujours, parmi mes compagnons
Traité avec beaucoup d'amitié et d'égards,
Tu m'en aies pour finir si mal récompensé.

28. “ Je suis bien sûr que tu sais et que tu comprends
Cet amour très ancien entre Guenièvre et moi,
Et que tu sais combien j'espère l'épouser
Si je puis obtenir l'accord de mon seigneur.
Alors pourquoi me troubler ? Pourquoi viendrais-tu
Sans rien obtenir, lui offrir aussi ton coeur ?
Je serais certes mieux disposé envers toi,
Si j'étais à ta place et que tu aies la mienne. ”

29. “ Et moi, lui a répondu alors Ariodant,
Je suis encore bien plus étonné par toi !
Car j'en suis devenu amoureux avant toi,
Quand tu ne l'avais même pas encore vue !
Et je sais que tu sais combien nous nous aimons,
Que notre amour ne peut être plus fort qu'il n'est.
Elle n'a qu'un seul désir : devenir ma femme,
Et bien sûr, tu le sais : elle ne t'aime pas.

30. “ Pourquoi donc n'as-tu pas envers moi le respect
Dû à notre amitié, que tu voudrais que j'aie
Envers toi-même, et que certainement j'aurais
Si tu étais plus avancé que moi auprès d'elle ?
N'espère pas non plus qu'elle sera ta femme,
Même si tu es le plus riche en cette cour.
Je suis autant que toi dans les faveurs du roi,
Mais aimé par sa fille, je suis plus que toi.

31. “ Oh ! — lui répond le duc — elle est grande l'erreur
À laquelle t'amène un aussi fol amour !
Tu te crois plus aimé ; et moi je fais de même.
Mais c'est au résultat que l'on peut en juger.
Dis-moi ce que tu as vraiment obtenu d'elle,
Et moi je t'ouvrirai le secret de mon coeur.
Et celui de nous deux dont la faveur est moindre
Cédera au vainqueur et cherchera ailleurs.

32. “ Je n'hésiterai pas à jurer, si tu veux,
De garder le secret sur tes révélations :
Et je veux moi aussi que tu me garantisses
Le secret sur tout ce que je pourrai te dire. ”
Les voilà donc d'accord pour un serment commun,
Qu'ils ont fait en posant la main sur l'Évangile.
Et après avoir ainsi juré de se taire,
C'est Ariodant d'abord qui se met à parler :

33. Il dit loyalement, honnêtement, comment
Se sont passées les choses entre Guenièvre et lui ;
Qu'elle lui a juré de n'épouser que lui
Et nul autre, de vive voix et par écrit ;
Et que si le roi venait à s'y opposer,
Elle refuserait toute proposition
De mariage qu'on lui ferait peut-être ensuite,
Et vivrait toute seule pour finir ses jours.

34. Il dit avoir espoir, du fait de la valeur
Qu'il montra au combat en plusieurs occasions
Et qui ont bien servi à la gloire, à l'honneur
Du roi lui-même et à celle de son royaume :
Il pense que cela lui vaut les bonnes grâces
De son seigneur, qui sûrement doit l'estimer
Digne de prendre pour femme sa propre fille,
Puisque la chose plaît aussi à celle-ci.

35. « Puis il a dit encore : “ Voilà donc où j'en suis,
Et personne je crois ne peut me supplanter.
Je n'en cherche pas plus, et je n'ai pas besoin
D'un signe plus frappant pour montrer son amour.
Je ne demande rien que ce Dieu accorde
À ceux qui sont unis d'un légitime hymen.
D'ailleurs, demander plus serait tout à fait vain,
Car je sais qu'elle passe en sagesse quiconque. ”

§ Polinesse suggère à Ariodant de vérifier par lui-même qui est aimé de Guenièvre.

36. « Quand Ariodant eut exposé sincèrement
Ce qu'il attendait en retour de ses efforts,
Polinesse, qui s'était déjà préparé
À rendre Guenièvre odieuse à son amant,
Commença : “ Tu es loin en arrière de moi,
Je veux que tu le dises de ta propre bouche ;
Et quand tu auras vu d'où me vient mon bonheur,
Tu devras avouer que moi seul suis heureux.

37. “ Elle ruse avec toi, elle ne t'aime pas,
Et ne t'estime pas, mais te paie de paroles :
Elle ne manque pas de railler ton amour
Et le tenir pour rien, quand elle parle avec moi.
J'ai une preuve certaine de sa tendresse,
Pas de simples promesses ou bien des fariboles.
Je te la conterai sous la foi du secret,
Et pourtant je ferais certes mieux de me taire.

38. “ Il n'est pas de mois sans que trois ou quatre nuits
Ou même six ou dix, je ne sois dans ses bras,
Nu et partageant avec elle ce plaisir
Que seulement procure une amoureuse ardeur.
En cela tu peux voir si le bonheur que j'ai
A quelque chose à voir avec tes faibles preuves.
Laisse-moi donc la place et va chercher ailleurs,
Puisque, tu le vois bien, tu m'es si inférieur. ”

39. Ariodant répondit : “ Je ne veux pas te croire,
Je suis même certain qu'en cela tu me mens.
Tout cela n'est rien d'autre que ton invention,
Pour m'effrayer et de mon but me détourner.
Mais ce que tu as dit est par trop injurieux
À l'égard de Guenièvre, il te faut l'assumer.
Et je veux à l'instant te montrer que tu mens
Et même plus encore, que tu n'es qu'un traître. ”

40. Alors le duc reprend : “ Il ne serait pas juste,
Que nous en arrivions à nous battre, puisque
Je peux te faire voir, et de tes propres yeux
Quand tu voudras, tout ce que j'ai avancé là. ”
À ces mots Ariodant reste comme éperdu,
Et un frisson glacé lui court par tout le corps ;
S'il avait cru vraiment ce qu'a dit Polinesse,
Au même instant sa vie se fut évanouie.

41. Il répondit, le coeur brisé, la face pâle,
La bouche amère et d'une voix toute tremblante :
“ Ce n'est que quand tu auras pu me faire voir
Une chose aussi incroyable que cela,
Que je te promets de renoncer à elle,
Pour toi si généreuse, et avare envers moi.
Car je ne pourrai pas parvenir à te croire,
Si d'abord je ne vois pas cela de mes yeux. ”

42. “ Quand le moment sera venu, tu le sauras ”
Répliqua Polinesse. Et il s'est éloigné.
Ce fut deux nuits plus tard seulement, je crois bien,
Qu'on s'arrangea pour que le duc vienne me voir.
Et pour mettre en place le piège imaginé,
Il est allé trouver son rival, et lui dit
Qu'il devait aller se cacher la nuit prochaine
Dans ces maisons où jamais personne ne va.

43. Et il lui indiqua un endroit juste en face
Du balcon par lequel il montait d'habitude.
Ariodant maintenant avait quelque soupçon
Qu'il veuille l'attirer en un endroit choisi
Pour qu'il soit plus facile de l'y attaquer,
S'y tenir à l'affût, et pouvoir le tuer,
Sous le prétexte vain de vouloir lui montrer
Une chose impossible venant de Guenièvre.

44. Il prit la décision cependant d'y aller,
Mais en étant certain d'être aussi fort que lui,
Au cas où il serait par surprise assailli,
Et en se rendant là, ne pas craindre la mort.
Il avait un frère, prudent et courageux,
Au combat le meilleur qui soit dans cette cour,
Et se nommait Lurcain ; et l'ayant près de lui
Il se sentait plus sûr qu'avec dix compagnons.

45. Il l'appelle et lui dit qu'il veuille bien s'armer,
Et en cette nuit-là, il l'emmène avec lui,
Sans même lui avoir révélé son secret,
Car à lui ni personne il ne l'eût jamais dit.
Il l'a placé à un jet de pierre de lui :
“ Si tu m'entends appeler, lui dit-il, accours !
Mais si tu n'entends rien, que je n'appelle pas,
Ne bouge pas de là, mon frère, si tu m'aimes. ”

46. “ Va donc, lui dit son frère, et surtout ne crains rien. ”
Ariodant est alors allé furtivement,
Pour se dissimuler dans la maison déserte,
Celle qui faisait face à mon secret balcon.
Et de l'autre côté voici venir le fourbe,
Si content de couvrir Guenièvre d'infamie !
Il fait le signe entre nous convenu d'avance,
Vers moi qui de sa ruse alors ignorait tout.

§ Dalinde, déguisée en Guenièvre se montre au balcon et accueille Polinesse sous les yeux d'Ariodant et de son frère.

47. Et moi, en robe toute blanche, mais ornée
Par le milieu et sur les bords de bandes d'or,
Ayant sur les cheveux une résille d'or
Que viennent décorer des noeuds vermillonnés
(Une parure que Guenièvre était la seule
À porter), au signal convenu, j'accourus,
Je parus au balcon, qui était ainsi fait
Que l'on pouvait m'y voir de face et de profil.

48. À ce moment Lurcain, qui craignait que son frère
Ne se trouve exposé à de graves périls,
Ou bien poussé par ce désir à tous commun
De chercher à savoir ce qui arrive aux autres,
Tout doucement était revenu sur ses pas,
Et s'était dissimulé dans un coin obscur,
Se tenant ainsi à moins de dix pas de lui,
Et dans la même maison, mais à son insu.

49. Et moi alors, ne sachant rien de tout cela,
Je vins vers le balcon, vêtue comme j'ai dit,
Comme j'étais déjà venue plus d'une fois,
Sans que rien de fâcheux jamais ne se produise.
Mes vêtements se voyaient fort bien sous la lune,
Et comme je ne suis pas vraiment différente
De Guenièvre, par la taille, ni l'apparence,
On pouvait fort bien nous prendre l'une pour l'autre,

50. D'autant plus qu'un espace assez grand séparait
Cet endroit où j'étais des masures d'en face.
Et comme les deux frères se tenaient dans l'ombre
Il fut facile au duc de les tromper tous deux.
Pense donc maintenant quel fut le désespoir
Et dans quelle douleur se trouvait Ariodant.
Polinesse s'avance, et attrappe l'échelle
Que je lui ai lancée, monte sur le balcon.

51. Dès qu'il est arrivé, je lui passe les bras
Autour du cou, croyant qu'on ne me voyait pas ;
Je l'embrasse sur la bouche, et tout le visage,
Comme d'habitude, à chaque fois qu'il arrive.
Et lui, plus que d'habitude, alors s'empresse
De fort me caresser pour renforcer sa ruse.
Et l'autre, mais de loin, est forcé d'assister
Le malheureux, à ce spectacle épouvantable.

52. Une telle douleur l'accable, qu'il se met
Peu à peu à vouloir abandonner la vie.
Il plante en terre le pommeau de son épée
Et tente de se précipiter sur sa pointe.
Lurcain, qui avait vu avec stupéfaction
Le duc escalader l'échelle jusqu'à moi
Mais sans savoir pourtant de qui il s'agissait,
Voyant le geste de son frère, s'avança,

53. Pour empêcher que sous le coup de la fureur
Il ne se perce le coeur de sa propre main.
S'il avait tardé, ou s'il eût été plus loin,
Il n'eût pu agir à temps et l'en empêcher.
“ Ah ! frère malheureux, frère insensé, crie-t-il,
As-tu donc l'esprit si égaré qu'une femme
Puisse ainsi t'amener à vouloir te tuer ?
Qu'elles s'en aillent toutes comme neige au vent ! 

54. “ La mort c'est elle qui la mérite, et non toi.
Réserve donc ta mort pour servir ton honneur !
Tu l'as peut-être aimée, tant que tu n'as pas vu
Sa fourberie ; mais ne t'est-elle pas odieuse
Maintenant que tu as vu de tes propres yeux
Combien elle est coupable et de quelle façon.
Cette arme que tu veux retourner contre toi,
Qu'elle serve à prouver le délit à ton roi ! ”

55. Quand Ariodant voit son frère surgir ainsi,
Il renonce aussitôt à son affreux dessein.
Mais sa résolution n'en demeure pas moins,
Il ne fait que remettre à plus tard de mourir.
Alors il s'est levé : son coeur n'est pas blessé,
Mais percé, déchiré, d'une angoisse mortelle.
Pourtant devant son frère il feint, et dissimule
La fureur qu'il avait fait éclater d'abord.

§ Suicide d'Ariodant.

56. Le lendemain matin, sans avoir dit un mot
Ni à son frère ni à personne, il est parti,
Comme poussé par un funeste désespoir,
Et l'on fut sans nouvelles de lui plusieurs jours.
Tout le monde ignorait, sauf le duc et son frère,
Quel était le motif qui l'avait fait partir.
Dans le palais du roi et dans toute l'Écosse,
On fit à ce sujet mille suppositions.

57. Huit ou dix jours après se présente au palais
Un voyageur qui vient pour parler à Guenièvre,
Et lui fait part de bien tristes nouvelles :
Il lui dit qu'Ariodant s'est jeté dans la mer,
Et que sa mort y a bien été volontaire,
Ni le Borée ni le Levant n'y sont pour rien.
Il s'est précipité la tête la première
Du haut d'un grand rocher qui surplombe les flots.

58. Le voyageur ajoute : “ Avant d'en venir là,
À moi qu'il rencontra par hasard en chemin,
Il a dit : ‘ Viens avec moi, pour que soit connu
De Guenièvre, par toi, ce qui m'est arrivé.
Dis-lui bien que la cause de ce qui m'arrive
Et que tu pourras voir d'ici quelques instants
C'est seulement le fait que j'en ai bien trop vu :
Heureux si j'avais pu être privé de vue ! '

59. “ Nous nous trouvions alors près de la Basse-Pointe,
Qui s'avance en la mer, du côté de l'Irlande.
Quand il m'eut dit cela, je le vis se jeter
La tête la première au beau milieu de l'eau.
Je l'ai laissé en mer, et je suis accouru
Tout aussitôt vers toi, t'apporter la nouvelle. ”
En entendant cela, Guenièvre épouvantée
Le visage livide est comme à demi-morte.

60. Dieu ! Que ne dit-elle pas, que ne fit-elle pas,
Sur sa fidèle couche, en s'y retrouvant seule !
Elle meurtrit son sein, mit en lambeaux sa robe,
De ses cheveux dorés fit touffe ébouriffée,
Se répétant sans fin la cruelle parole
Qu'avait dite Ariodant avant que d'en finir :
La mort qu'il a voulue, cruelle et douloureuse
N'avait d'autre raison que d'en avoir trop vu !

61. La rumeur maintenant s'est répandue partout
Qu'Ariodant s'est donné la mort par désespoir.
En l'apprenant le roi ne put cacher ses pleurs,
Ni les chevaliers, ni les dames de la cour.
Mais le plus affligé de tous, ce fut son frère,
Et il fut submergé d'une douleur si forte,
Qu'il s'en fallut de peu qu'il n'imite Ariodant,
Et de sa propre main il aille le rejoindre.

62. Et en se répétant toujours à lui-même
Que tout cela était la faute de Guenièvre,
Et que c'était bien dû à cette action coupable
Telle qu'il l'avait vue, si son frère était mort.
Il en arriva donc à vouloir se venger,
Si aveuglé par la douleur et la colère
Qu'il se moqua de perdre la grâce du roi,
Et de lui être odieux, comme à tous au pays.

§ Lurcain accuse Guenièvre d'être responsable de la mort de son frère.

63. Venu devant le roi, quand il y avait foule
De gens dans le salon, il s'avança et dit :
“ Sache, Seigneur, que celle qui poussa mon frère
À la folie au point qu'il s'est donné la mort,
N'est autre que ta fille, et que c'est elle seule.
Une telle douleur a transpercé son âme,
Quand il a vu qu'elle oubliait toute pudeur,
Que bien plus que la vie la mort lui fut aimable.

64. “ Il en était épris, et comme ses désirs
N'étaient pas malhonnêtes, je peux bien le dire,
Par sa valeur et sa fidélité, il espérait
Mériter que tu la lui donnes comme femme.
Mais tandis que de loin il humait le feuillage,
Il vit un autre qui montait, oui, qui montait
À l'arbre qui semblait lui être réservé,
Et lui ravir le fruit que tant il désirait. ”

65. Il poursuivit, disant comment il avait vu
Guenièvre s'avancer sur le balcon, comment
Elle a lancé l'échelle, et fait monter l'amant,
Un amant dont il ne sait même pas le nom,
Car il avait, pour ne pas être reconnu,
Changé de vêtements et caché ses cheveux.
Il dit qu'il était prêt à prouver par les armes
Que tout ce qu'il avait raconté était vrai.

66. Tu peux penser combien le père fut atteint
Quand il entendit ainsi accuser sa fille !
Non seulement parce qu'il a appris sur elle
Ce qu'il n'eût jamais conçu, et en est saisi,
Mais aussi parce qu'il sait qu'il lui faudra bien,
(Si aucun chevalier ne vient pour la défendre
Et prouver que Lurcain n'a dit que des mensonges)
Hélas ! La condamner, et la faire mourir.

67. Je ne crois pas, Seigneur, que tu puisses ignorer
Notre loi, qui condamne à mort la demoiselle
Ou la dame dont on a prouvé qu'elle a pu
S'être donnée à qui n'était pas son époux.
Il lui faudra mourir, si dans le mois qui vient
Il ne se trouve chevalier assez vaillant
Pour venir soutenir à celui qui l'accuse
Qu'innocente elle ne mérite pas la mort.

68. Le roi pour la sauver a publié partout
(Car il pense qu'elle est bien accusée à tort)
Qu'il la prendra pour femme et avec grosse dot,
Celui qui osera laver son infamie.
Mais on n'a vu se présenter personne encore :
Tout le monde s'observe, car on sait fort bien
Que Lurcain est vraiment très redoutable aux armes
Et parmi les guerriers, tout le monde le craint.

69. Le sort vraiment cruel a voulu que Zerbin,
Le frère de Guenièvre, ne soit pas présent,
Car il est en voyage depuis plusieurs mois,
De sa grande valeur donnant partout des preuves ;
Mais s'il s'était trouvé un peu plus près d'ici
Ce vaillant chevalier, ou bien dans un endroit
Où il eût pu apprendre la nouvelle à temps,
Il n'aurait pas manqué de secourir sa soeur.

70. Et entre-temps le roi, qui voudrait bien avoir,
Par un autre moyen que les armes, la preuve
De ces accusations, ou de leur fausseté,
Si la mort de sa fille est justifiée ou non,
A fait prendre certaines des filles de chambre,
Qui doivent bien savoir si tout cela est vrai.
J'ai compris que si moi, on m'arrêtait aussi,
Nous serions en péril tous deux, le duc et moi.

§ Dalinde raconte à Renaud comment elle s'est enfuie, et comment Polinesse a essayé de la faire assassiner.

71. Alors cette nuit-là, je me suis échappée
De la cour, et je suis allée trouver le duc.
Je lui ai bien montré qu'il serait dangereux
Pour tous les deux, si l'on venait à m'arrêter.
Il m'approuva et dit que je ne craigne rien.
Puis il me conseilla d'aller me réfugier
Dans une forteresse qui n'était pas loin,
Et me donna deux hommes pour m'y escorter.

72. Tu as bien vu, seigneur, quelles preuves d'amour
J'avais si souvent pu donner à Polinesse,
Et tu peux donc juger s'il m'était redevable,
Et si je méritais ou non son affection.
Maintenant tu peux voir ce qu'en retour j'ai eu ;
Vois ce que m'a valu cette grande affection,
Vois, si jamais une femme peut aimer assez
Pour avoir un espoir d'être aimée elle aussi !

73. Cet ingrat, si perfide et si cruel aussi,
Est venu à douter de ma fidélité.
Il a craint qu'à la fin j'en vienne à révéler
Ses ruses lamentables, dignes d'un renard.
Il a feint, pour attendre que le roi s'apaise,
De vouloir m'éloigner pour aller me cacher
Dans une place forte qui lui appartient,
Mais il avait en fait décidé de ma mort.

74. En secret il avait ordonné à mes guides,
Pour me rétribuer de ma fidélité,
Sitôt venus dans la forêt, de me tuer.
Et son plan aurait bien été exécuté
Si tu n'étais venu en entendant mes cris...
Vois comment traite Amour ceux qui lui sont soumis  ! »
Voilà ce que Dalinde a dit au paladin,
Tandis qu'ils chevauchaient tous deux sur le chemin.

75. Renaud avait été charmé par l'aventure
Qui lui avait fait rencontrer la demoiselle
Et le récit complet qu'elle lui avait fait
De l'innocence vraie de Guenièvre la belle.
Et s'il avait déjà pensé la sauver
Quand elle n'était encore qu'une accusée,
Il trouvait une force nouvelle à apprendre
Qu'à l'évidence il n'y a là que calomnie.

§ Renaud arrive au champ clos, juste au moment où Lurcain vient de commencer le combat avec un chevalier inconnu qui s'était présenté pour défendre la princesse.

76. Renaud s'en va vers la cité de Saint-André,
Où résidaient le roi et toute sa famille,
Qui allaient assister au combat singulier
Par lequel serait fixé le sort de sa fille.
Renaud a chevauché autant qu'il put le faire,
Jusqu'à venir à peu de milles de la ville ;
Et s'approchant encore un peu, a rencontré
Un écuyer qui lui a donné des nouvelles.

77. Il dit qu'un mystérieux chevalier est venu,
Et qu'il s'est présenté pour défendre Guenièvre.
Les armes qu'il portait demeuraient inconnues
Et lui-même, qui le plus souvent se cachait :
Depuis qu'il était là, personne n'avait vu
Même un seul instant son visage à découvert.
Et quant à l'écuyer qui lui-même le sert,
Il jure ses grands dieux :  « j'ignore qui il est ».

78. Ils n'ont pas chevauché longtemps sans arriver
Près des murs de la ville et au pied de la porte.
Dalinde avait grand-peur de s'avancer encore,
Mais elle va pourtant, car Renaud la conforte.
La porte était fermée. Renaud a demandé
À celui qui en avait la garde : « Pourquoi ? »
On lui dit que c'était à cause de la foule
Qui s'était assemblée, là-bas, pour le combat,

79. Se tenant de l'autre côté de la cité,
Entre Lurcain et un chevalier étranger,
Sur un pré fort spacieux et tout à fait uni,
Et le combat déjà était bien commencé.
Pour le seigneur de Montauban, on a ouvert,
Mais le portier a refermé derrière lui.
Renaud a traversé la déserte cité,
Mais a laissé la demoiselle en un hôtel.

80. Il lui a dit de rester là, d'être sans crainte,
Jusqu'à ce qu'il revienne et ne saurait tarder.
Puis il s'est dirigé vite vers le champ clos,
Où les deux chevaliers recevaient et donnaient
De nombreux coups d'épée, et sans désemparer.
Se trouvait là Lurcain, dont le coeur était plein
De rage envers Guenièvre, et l'autre vaillamment
Comme il l'avait choisi, luttait pour la défendre.

81. Six chevaliers se trouvaient aussi dans la lice,
Ils se tenaient à pied, mais avec leur cuirasse,
Et le duc d'Albanie, monté sur un coursier
Qui semblait très puissant et de très bonne race.
Comme il était Grand Connétable, il avait eu
La garde de champ clos et celle de la place ;
Et en voyant Guenièvre courir un tel péril
Son coeur était joyeux, son regard plein d'orgueil.

82. Renaud s'est avancé, il est parmi la foule ;
Bayard son destrier lui ouvre le chemin :
Quiconque voit sur lui fondre cette tempête
Ne tarde ou ne rechigne à lui laisser la place.
Renaud de son cheval domine tout le monde,
Des meilleurs chevaliers il a vraiment l'allure.
Juste devant le roi le voilà qui s'arrête,
Et chacun d'essayer d'entendre sa requête.

§ Renaud fait arrêter le combat pour le reprendre lui-même. Mort de Polinesse, qui confesse son crime.

83. Renaud a dit au roi : « Grand prince tu ne dois
Pas laisser la bataille se poursuivre encore ;
Car quel que soit celui de ces deux chevaliers
Que tu laisses mourir, sache que c'est à tort.
L'un pense avoir raison, et pourtant il se trompe ;
En disant un mensonge il ne sait pas qu'il ment.
Et cette même erreur qui a poussé son frère
À mourir, aujourd'hui lui met l'arme à la main.

84. L'autre, lui, ne sait pas s'il a tort ou raison :
Seule sa courtoisie et sa grande bonté
L'ont poussé à se mettre en péril de mourir,
Pour ne laisser périr une telle beauté.
À l'innocente, moi, j'apporte le salut,
Avec le châtiment pour qui usa de faux.
Mais de par Dieu, arrête d'abord ce combat,
Puis viens prêter l'oreille à ce que je vais dire. »

85. Le roi fut très ému par cette autorité
D'un homme aussi digne que Renaud lui semblait.
Il a donc fait un signe et il a donné l'ordre
Afin que le combat ne se poursuive pas.
Et alors, devant tous les barons du royaume,
Et tous les chevaliers, et ceux qui étaient là,
Renaud a dévoilé toute la fourberie
Dont Polinesse avait usé contre Guenièvre. 

86. Ensuite il s'est offert à prouver par les armes
Que ce qu'il avait dit était la vérité.
On a fait appeler Polinesse et il vient,
Mais il montre une mine qui est fort troublée ;
Pourtant il a osé commencer par nier.
Ranaud a dit : « Nous allons voir ce qu'il en est. »
Ils étaient armés tous les deux, et le champ prêt,
Si bien que sans délai ils se dont affrontés.

87. Ah ! Que le roi serait content, le peuple aussi
Que de Guenièvre l'innocence soit prouvée !
Tous espèrent que Dieu va clairement montrer
Qu'elle fut d'impudeur à grand tort accusée.
Polinesse est connu comme un homme cruel,
Méprisable et rusé, orgueilleux et avare ;
Si bien que nul ne se trouvera étonné
Qu'il ait pu inventer un piège comme ça.

88. Polinesse qui montre un visage défait,
Qui a le coeur tremblant et un air renfrogné,
Met sa lance en arrêt après trois coups de trompe.
Renaud, de son côté, s'élance contre lui,
Car il est désireux d'en finir avec ça,
Et il veut de sa lance lui percer le coeur.
À se réaliser son désir n'a tardé :
Il lui plonge à moitié sa lance en la poitrine.

89. La lance dans le corps, Polinesse est jeté
À bas de son cheval à six brasses plus loin.
Renaud saute à terre aussitôt, et sans attendre
Qu'il se relève, délace et ôte son casque.
Mais l'autre, qui n'est plus capable de combattre,
Implore sa pitié, humblement, et confesse
Devant toute la cour et le roi, qui l'entend,
Comment sa fourberie le conduit à sa fin.

90. Il ne put achever. Soudain, en plein milieu
De ses aveux, le souffle et la vie le quittèrent.
Le roi, dont la fille échappe ainsi à la fois
À la mort et à la honte, se réjouit :
Il se sent plus heureux et bien mieux consolé
Que s'il avait perdu quelque jour sa couronne
Et qu'on la lui rendait maintenant seulement.
Et à Renaud il rend des honneurs sans pareils.

91. Il l'a bien reconnu, dès qu'il eut enlevé
Son casque, car il l'avait rencontré déjà ;
Il a levé les bras au ciel, remercié Dieu
De lui avoir donné à temps un tel appui.
Et l'autre chevalier, demeuré inconnu,
Qui avait secouru Guenièvre mal en point,
Et pour elle s'était armé et avait combattu,
Se tenait à l'écart, observant tout cela.

92. Mais le roi le pria de lui dire son nom,
Ou au moins lui laisser découvrir son visage,
Afin qu'il puisse lui donner la récompense
Largement méritée par sa bonne intention.
Et lui, après qu'on l'eût assez longtemps prié,
Ôta son casque enfin et fit ainsi paraître
Ce que je vais conter dans le chant qui suivra
Si vous avez envie de me l'entendre dire.

NOTES

sang : Oscar Wilde:  
« And blood and wine were on his hands
When they found him with the dead,
The poor dead woman whom he loved,
And murdered in her bed. » (The Ballad of the Reading Gaol)

commencé ainsi : L'essentiel de ce chant - très long - est constitué par deux niveaux de discours imbriqués : le premier est celui de Dalinde racontant les faits, et le deuxième est constitué par les échanges entre Polinesse, Ariodant et Lurcain, discours rapportés (ou imaginés ?) par elle (ou le narrateur ?). Dans ces conditions, et dans la mesure où il s'agit ici de strophes de vers, ce qui complique encore un peu les choses, j'ai suivi le principe adopté par l'édition italienne : les guillements s'ouvrent ici même, au début du récit de Dalinde, et ils ne seront pas répétés au début de chaque strophe, comme on le fait souvent : ils seront refermés seulement à la strophe 74. Entre-deux, j'ai marqué par des guillemets courbes (“”) les interventions des protagonistes de second niveau. Dans les dernières strophes, s'agissant de paroles prêtées à Renaud par exemple, mais cette fois en dehors du récit de Dalinde, j'ai réutilisé normalement les guillemets.

Borée : nom traditionnel du vent du nord ; le « Levant » étant celui de l'est. Ces deux allusions mythologiques sont à comprendre ici comme « tempête provoquée par des vents furieux ». (C'est du moins ce que dit Caretti [1], I, p. 111, note 6 : « non per colpa di tempeste provocate da venti furiosi ».

Saint-André : Saint Andrews, ancienne capitale de l'Écosse, sur la côte orientale.