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SOMMAIRE

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CHANT 6

ARGUMENT : § Récit d'Ariodant. § Le roi la lui donne pour femme et pardonne à Dalinde. § Roger est porté par l'hippogriffe dans l'île d'Alcine. § Roger découvre qu'Astolphe, cousin de Bradamante, a été changé en myrte par Alcine. § Récit d'Astolphe et de ses amours malheureux avec Alcine. § Astolphe conseille à Roger de ne pas aller plus avant. § Roger veut éviter d'aller au royaume d'Alcine, mais une troupe effrayante lui barre la route. § Deux aimables demoiselles surviennent et le font changer de résolution.

§ On reconnaît que le chevalier inconnu est Ariodant, l'amant de Guenièvre.

1. Malheur à celui qui, ayant commis un crime,
Pense qu'il restera toujours dissimulé !
Et même si personne jamais n'en parlait,
L'air et la terre où la victime gît crieraient !
Dieu fait souvent ainsi que le péché conduit
Le pêcheur, qui avait obtenu un répit,
Sans qu'on le lui demande, à révéler sa faute,
De lui-même, et pourtant involontairement.

2. Polinesse, ce misérable, avait bien cru
Cacher entièrement son sinistre forfait,
En se débarrassant aussitôt de Dalinde
Qui était bien la seule à pouvoir en parler.
Mais un crime de plus ajouté au premier
Précipita le mal qu'il eût pu retarder,
Qu'il eût pu retarder ou peut-être éviter :
En se précipitant, il hâta son trépas.

3. Il a perdu d'un coup sa vie et ses amis,
Son rang et, ce qui est bien pire, son honneur.
J'ai dit plus haut qu'on avait longtemps insisté
Auprès du chevalier qu'on ne connaissait pas ;
Il finit par ôter son heaume, alors on vit
Ce visage si cher et si connu de tous :
Il fit voir qu'il était bien ce cher Ariodant
Pour qui l'Écosse entière répandait ses larmes,

§ Récit d'Ariodant.

4. Ariodant, lui que Guenièvre avait tant pleuré
Son frère aussi, pensant tous deux qu'il était mort,
De même que le roi, la cour et tout le peuple,
Pour sa valeur, ses qualités et son éclat.
Alors on a compris combien le voyageur
S'était trompé dans ce qu'il avait raconté.
Et pourtant c'était vrai, il l'avait vu sauter
Tête en bas, dans la mer, du haut de ce rocher.

5. Mais, comme bien souvent, l'homme désespéré
De loin la mort appelle et réclame à grands cris,
Et la voyant de près la déteste et la fuit,
Car de sauter le pas lui semble trop cruel,
Ariodant, lui aussi, dès qu'il fut en la mer,
Se prit à regretter d'avoir voulu mourir.
Étant hardi et fort, et adroit, plus qu'un autre,
Il se mit à nager tout droit vers le rivage.

6. Méprisant maintenant et traitant de folie
Le désir qu'il avait eu de quitter la vie,
Il se mit en chemin, ramolli et trempé,
Et se trouva devant le gîte d'un ermite.
Il voulut y rester sans se faire connaître
Jusqu'à ce que se soit répandue la nouvelle,
Pour savoir si Guenièvre en était réjouie
Ou si elle en était triste et toute affligée.

7. Il a d'abord appris que sa douleur extrême
L'avait presque conduite aux portes de la mort
(Le bruit s'en était vite répandu dans l'île
Au point qu'on ne parla bientôt que de cela).
Et cet effet était absolument contraire
À ce qu'il avait cru voir dans son grand chagrin.
Puis il apprit comment Lurcain avait chargé
Guenièvre ensuite en présence du roi son père.

8. Il brûla de colère à l'égard de son frère
Comme autrefois d'amour à l'égard de Guenièvre,
Cette action lui semblait trop impie, trop cruelle,
Bien que ce fût pour lui qu'il ait agi ainsi.
Il sut enfin que nul ne s'était présenté
Qui veuille la défendre et affronter Lurcain,
Car il était si fort et tellement vaillant
Que personne n'osait se mesurer à lui.

9. Lurcain était connu comme un homme discret
Fort avisé, et sage tellement que si
Ce qu'il avait pu dire n'était pas le vrai,
Il n'eût pas pris le risque de mourir pour ça.
C'est pourquoi la plupart des guerriers hésitaient,
Craignant de soutenir une mauvaise cause.
Après avoir longtemps hésité, Ariodant
Pensa qu'il lui fallait s'opposer à son frère.

10. « Hélas ! Je ne puis pas, se dit-il en lui-même,
Supporter qu'elle meure, et à cause de moi ;
Ma propre mort serait vraiment trop misérable
Si avant moi c'est elle que mourir je vois.
Elle est ma Dame encore, encore ma déesse,
Elle est encore la lumière de mes yeux !
Qu'elle soit innocente ou qu'elle soit coupable,
Je dois la délivrer ou mourir au combat.

11. « Je sais que c'est à tort, et pourtant je le fais.
Et si je dois mourir, cela n'entame pas
Mon courage, et pourtant je sais bien que ma mort
Entraînera la mort d'une si belle dame !
Une seule pensée me réconfortera
En mourant : c'est que, s'il l'aime, son Polinesse,
Elle aura vu pourtant, et même clairement,
Qu'il n'est pas accouru pour lui venir en aide !

12. « Et moi qu'elle a pourtant tellement offensé,
C'est moi qu'elle verra mourir pour la sauver.
Et de mon frère aussi, qui a tout embrasé,
Je tirerai du coup vengeance en même temps.
Je le ferai souffrir quand il prendra conscience
De l'aboutissement de son cruel dessein :
Voyant qu'il avait cru témoigner de son frère
Et qu'en fait, de sa main, il l'aura fait mourir.

13. Quand il en eut décidé ainsi, il a pris
Un nouveau cheval avec des armes nouvelles,
Un surtout noir, et prit un écu noir aussi,
Et tout cela était bordé de jaune et vert.
Par chance, il a trouvé un écuyer aussi,
Étranger au pays, qu'il emmène avec lui.
Sans être reconnu (comme je vous l'ai dit)
Il vint devant son frère déjà tout armé.

§ Le roi la lui donne pour femme et pardonne à Dalinde.

14. Je vous ai raconté l'issue de ce combat,
Et comment Ariodant a été reconnu.
Le roi n'en ressentit pas une moindre joie
Que quand il avait vu sa fille libérée.
Il se dit que jamais il ne lui trouverait
Un amant plus fidèle et plus sincère aussi
Que celui qui l'avait, après autant d'offenses,
Défendue en osant s'opposer à son frère.

15. En suivant son penchant (car il lui était cher),
Et en suivant aussi le désir de la cour,
Sans oublier Renaud, qui insistait beaucoup,
Il en fit donc l'époux de sa charmante fille.
Le duché d'Albanie qui revenait au roi
Avec la mort de Polinesse, ne pouvait
Se trouver retransmis plus opportunément,
Car c'est lui qu'il offrit à sa fille pour dot.

16. Renaud a obtenu que l'on gracie Dalinde,
Qui partit délivrée de sa funeste erreur ;
Rassasiée du monde, elle avait fait le voeu
De vouer son esprit totalement à Dieu.
Au Danemark elle est venue prendre le voile,
Et a quitté l'Écosse immédiatement.
Mais voici qu'il est temps de retrouver Roger
Qui sillonne le ciel sur sa bête aérienne.

§ Roger est porté par l'hippogriffe dans l'île d'Alcine.

17. Bien que Roger soit d'un courage inébranlable,
Et que son visage n'ait pas pâli du tout,
Je ne puis croire que son coeur ne batte pas
Plus vite que ne fait dans le vent une feuille.
Il avait dépassé depuis longtemps déjà
Les confins de l'Europe, et était arrivé
Bien au-delà des bornes qui furent prescrites
Autrefois aux marins par Hercule invincible.

18. Cet étrange et immense oiseau, l'hippogriffe,
L'emporte sur ses ailes tellement rapides
Qu'il aurait à coup sûr laissé derrière lui
Celui qui lance au loin les flèches de la foudre.
Et de tous les oiseaux qui volent dans les airs,
Aussi légers soient-ils, aucun d'eux ne l'égale.
Je crois que c'est à peine si tonnerre et foudre
Tombent sur nous du ciel aussi rapidement.

19. Quand cet oiseau eut parcouru un grand espace
En ligne droite, et sans jamais aucun détour,
Comme repu du ciel, il fait de larges cercles
Et pour finir descend maintenant sur une île.
Elle ressemble à celle où la vierge Aréthuse
Avait voulu trouver un refuge lointain,
Pour fuir en vain l'amant lancé à sa poursuite
Par un chemin obscur, étrange, sous la mer.

20. Roger n'avait rien vu de plus beau, plus plaisant,
Depuis le ciel où l'avaient emmené ces ailes ;
Aurait-il battu pour cela le monde entier,
Il n'aurait pu trouver un pays plus charmant
Que celui où après avoir fait un grand cercle,
Le grand oiseau est descendu avec Roger.
Ce n'était que cultures et que douces collines,
Eau claire, rives ombragées et prés moelleux.

21. De ravissants bosquets de lauriers odorants,
De palmiers et de myrtes odoriférants,
De cèdres, d'orangers, chargés de fruits, de fleurs,
Entrelaçaient leurs formes variées et belles,
Et faisaient un rempart aux ardentes chaleurs
Des journées de l'été, de leurs rameaux épais.
À travers ce feuillage, avec tranquillité,
Les rossignols pouvaient chanter et voleter.

22. Au milieu des lys blancs et des roses pourprées
Qu'une petite brise au frais vient maintenir,
On voit courir sans crainte lièvres et lapins,
Et cerfs qui portent haut leur altière ramure,
Sans craindre un seul instant qu'on ne les prenne ou tue,
Paissant et ruminant tranquillement dans l'herbe.
Daims et chèvres agiles sautent avec adresse,
Et bondissent en foule dans ces lieux champêtres.

23. Quand l'hippogriffe vient assez près de la terre
Pour que l'on puisse sans grand danger y sauter,
Roger s'est dégagé bien vite des arçons,
Pour fouler le gazon de fleurs tout émaillé.
Il tient pourtant serrées les rênes dans la main,
Pour que son destrier ne s'envole aussitôt.
Puis il va l'attacher sur la rive marine
À un myrte bien vert, entre laurier et pin.

24. Dans un endroit où jaillissait une fontaine
Tout entouré de cèdres et de palmiers touffus,
Il pose son écu, il enlève son heaume
Et de ses mains il ôte les deux gantelets.
Et tantôt vers la mer, et tantôt vers les monts,
Il tourne son visage et hume les senteurs
Des brises qui murmurent en faisant vaciller
Les cimes élevées des hêtres et des pins.

25. Dans l'onde claire et fraîche il a trempé ses lèvres
Desséchées, puis il l'agite de ses deux mains
Pour apaiser un peu le feu que dans ses veines
Le port de la cuirasse y avait allumé.
Il n'est pas étonnant qu'elle ait été brûlante,
Car il ne s'est jamais tenu au même endroit ;
Sans jamais de repos, et en armes toujours,
Il a couru sans cesse trois milles durant.

26. Pendant que Roger se repose, sa monture
Qu'il a laissée à l'ombre des feuillages frais,
Se cabre tout à coup comme essayant de fuir,
Effrayée de je ne sais quoi dans les ombrages,
Et agite le myrte où elle est attachée
Tellement fort qu'elle en piétine les rameaux
Et qu'elle en fait bientôt tomber toutes les feuilles,
Mais sans réussir pourtant à s'en libérer.

§ Roger découvre qu'Astolphe, cousin de Bradamante, a été changé en myrte par Alcine.

27. Comme fait une bûche que l'on met au feu,
Et dont la moelle est rare, ou même qui est creuse,
Quand l'air humide emprisonné à l'intérieur
Sous l'intense chaleur se met à résonner,
À bouillonner et à siffler, cherchant l'issue
Pour sa fureur, sans parvenir à la trouver,
Ainsi murmure et crie et montre son courroux
Ce myrte que l'on blesse — et ouvre son écorce.

28. De là s'échappent, d'une voix triste et plaintive,
Mais très distinctes et fort claires, ces paroles :
« Si tu es courtois et sensible à la pitié,
Comme on peut bien le voir à ta belle prestance,
Fais que cet animal se lève de mon tronc :
J'ai déjà bien assez de mes propres souffrances
Sans qu'une autre douleur, et sans qu'une autre peine
Vienne me tourmenter encore, du dehors. »

29. Dès qu'il entend le son de cette voix, Roger
Vers elle s'est tourné, et se lève aussitôt.
Et quand il s'aperçoit qu'elle émane de l'arbre,
Il demeure interdit plus qu'il ne fut jamais.
Il s'empresse alors de libérer son coursier,
Le rouge de la honte a envahi ses joues,
Et il a dit : « Qui que tu sois, pardonne-moi,
ô toi esprit humain, ou déesse des bois.

30. « Je ne me doutais pas que sous ta rude écorce
Un esprit si humain était dissimulé ;
C'est pourquoi j'ai laissé abîmer ton feuillage,
Et laissé faire injure à ton myrte vivace.
Mais ne tarde donc pas maintenant à m'apprendre
Qui tu es, toi qui vis dans un corps si grossier,
Et dont la voix et l'âme sont si raisonnables ;
Que le ciel te préserve toujours de la grêle !

31. « Et si maintenant ou jamais je peux réparer
Le mal que je t'ai fait, par un service,
Je te promets bien, au nom de la belle dame
Qui détient la majeure partie de mon coeur,
Que mes propos et tous mes actes seront tels
Que désormais tu n'aies qu'à te louer de moi. »
Aussitôt que Roger eut fini de parler,
On vit trembler le myrte de la tête au pied.

32. Puis on vit son écorce pleine de sueur,
Comme le bois qu'on vient de couper en forêt,
Qui sent venir de loin la violence du feu
Après avoir en vain tenté de résister ;
Et le voilà qui dit : « Ta courtoisie me force
À te révéler du même élan, maintenant,
Qui je suis, qui je fus, et ce qui m'a changé
En myrte dressé sur cette charmante plage.

33. « J'ai Astolphe pour nom, j'ai été paladin
En France, et on me redoutait dans les combats ;
J'étais le cousin de Renaud et de Roland,
Ceux dont la renommée ne connaît pas de bornes.
Je devais, à la suite de mon père Othon,
Avoir autorité sur toute l'Angleterre.
J'étais si beau que plus d'une dame brûla
Pour moi - mais mon malheur je ne le dois qu'à moi.

§ Récit d'Astolphe et de ses amours malheureux avec Alcine.

34. « Je revenais de l'une des îles lointaines
Qu'en Orient la mer des Indes vient baigner,
Où Renaud avec moi et quelques autres aussi
Avions été jetés dans un obscur cachot,
Dont ne put nous tirer que la seule vaillance
De celui que l'on dit chevalier de Brava ;
J'allais vers le ponant tout en suivant la côte
Où la rage du vent du Nord se fait sentir.

35. « Comme si le destin, ce cruel et ce fourbe,
Par ici nous menait, nous voilà un matin
Sur une belle plage où s'élève un château
Sur le bord de la mer ; c'était celui d'Alcine,
La puissante, qui était sortie du château
Et se tenait sur le rivage, toute seule,
Et sans filet, sans amorce, faisait venir
Au bord tous les poissons qu'elle voulait avoir.

36. « Tous les dauphins rapides s'y précipitaient,
Et les thons les plus gros, avec la bouche ouverte ;
Les cachalots venaient, avec les veaux marins,
Dérangés qu'ils étaient dans leur pesant sommeil ;
Les saupes, les mulets, les saumons, les barbues,
Nageant en bancs entiers, au plus vite qu'ils peuvent ;
Les baleines, les scies, les orques, les souffleurs
Font sortir de la mer leur gigantesque échine.

37. « Devant nos yeux se montre alors une baleine,
La plus grande qui fut jamais vue sur les mers.
Sorti de l'onde amère, son corps immense étonne,
Avec ses onze pieds de long et plus encore.
Nous avons tous alors commis la même erreur :
Se tenant immobile ainsi, sans mouvement,
Nous l'avons prise pour une sorte d'îlot,
Tellement ses deux bouts étaient loin l'un de l'autre !

38. « Alcine avec des mots et des enchantements
Savait faire sortir les poissons hors de l'eau.
Elle était née, c'est vrai, avec la fée Morgane,
Ou avant ou après, je ne saurais le dire.
C'est alors qu'elle m'a regardé, et soudain
Mon allure lui plut, je le vis à son air,
Et la pensée lui vint, par ruse et artifice,
De m'enlever aux miens ; et elle y réussit.

39. Elle est venue vers nous avec l'air souriant,
Et des gestes gracieux et pleins de prévenances,
Et elle nous a dit : « Chevaliers, s'il vous plait
De prendre maintenant votre logis chez moi,
Je pourrai vous montrer, provenant de ma chasse,
Quantité de poissons, et de toutes les sortes :
Les uns ont des écailles, les autres ont des poils,
Leur nombre est bien plus grand que celui des étoiles.

40. « Et si vous voulez voir aussi une sirène,
Qui apaise la mer avec son chant si doux,
Allons un peu plus loin, passons sur l'autre plage
Où à cette heure-ci elle vient d'habitude. »
Et elle nous montra cette grande baleine
Qui semblait être une île, comme je l'ai dit.
Et moi qui toujours suis un peu trop audacieux
(Ce dont je me repens) - je suis monté dessus.

41. « Renaud, avec Dudon, me faisaient pourtant signe
De ne pas y aller, mais ce fut inutile.
La fée Alcine au visage si souriant,
Sauta derrière moi, délaissant les deux autres.
Et la baleine, pour obéir à ses ordres,
S'en allait en nageant à travers l'onde amère.
Je dus bientôt me repentir de ma sottise,
Mais déjà j'étais loin, bien trop loin du rivage.

42. « Renaud pour me sauver se jeta à la nage,
Mais il a bien failli se trouver englouti,
Car un vent furieux du Sud s'était levé,
Couvrant de nuées sombres la plage et le ciel.
Ce qu'il est devenu, ensuite, je l'ignore.
Alcine s'efforçait de me réconforter,
Et tout ce jour durant et la nuit qui suivit
Elle m'a retenu sur ce monstre marin.

43. « Enfin nous arrivâmes à cette île si belle
Dont Alcine possède une grande partie.
Elle l'a dérobée à l'une de ses soeurs,
Qui l'avait héritée en entier de son père
Car elle seule était son enfant légitime,
Et comme une personne qui connaissait bien
Cette histoire me l'a apprise bien plus tard,
Les deux autres ne sont que le fruit d'un inceste.

44. « Et autant ces deux-là sont des êtres pervers,
Des scélérates pleines de vices infâmes, 
Autant l'autre, qui vit en grande chasteté,
Recèle dans son coeur les plus grandes vertus.
Les deux se sont liguées contre elle constamment
Et ont déjà levé plusieurs fois des armées
Pour la chasser de l'île, et plus de cent châteaux
À diverses reprises, lui ont enlevé.

45. « Il ne resterait plus le moindre arpent de terre,
À Logistille, c'est le nom de celle-là,
Si d'un côté un golfe ne barrait l'accès,
Et de l'autre une montagne sans habitants,
Comme sont séparées l'Écosse et l'Angleterre
À la fois par un mont et par une rivière.
Alcine ni Morgane se semblent pourtant
Prêtes à renoncer à lui ôter le reste.

46. « Ce couple-là est vraiment tout pétri de vices
Et parce qu'elle est chaste et sage, la déteste ;
Mais pour en revenir à ce que je disais
Et t'apprendre pourquoi je suis devenu arbre,
Sache qu'Alcine me tenait par ses délices
Et que d'amour pour moi elle était dévorée ;
Je brûlais moi aussi d'une flamme non moindre
En la voyant si belle et combien avenante.

47. « Je tirais du plaisir de son corps délicat,
Où je croyais trouver à la fois tous les biens
Qui d'ordinaire sont aux mortels dispersés,
À ceux-ci plus, à d'autres moins, à ceux-là rien.
De France ni de rien je ne me souvenais :
Je ne faisais que voir ce visage si beau,
Tout ce que je pensais et que je désirais
En elle avait sa fin sans aller au-delà.

48. « Mais d'Alcine j'étais aimé au moins autant ;
Elle ne prêtait plus attention à nul autre,
Elle avait oublié tous ses anciens amants
Car bien sûr avant moi il y en eut bien d'autres.
J'étais son conseiller, nuit et jour auprès d'elle,
Elle m'avait chargé de commander les autres ;
Elle croyait en moi, s'en remettait à moi,
Et ne parlait qu'à moi, le jour comme la nuit.

49. « Hélas ! Pourquoi encore aller fouiller mes plaies,
Quand je n'ai même pas un espoir de guérir ?
Pourquoi vous raconter ce que fut mon bonheur,
Maintenant que j'endure une souffrance extrême ?
Quand je croyais nager dans le bonheur, et quand
Je pensais qu'Alcine m'aimerait toujours plus,
Elle reprit ce coeur qu'elle m'avait offert,
Et se dévoua toute à un nouvel amour.

50. « Je découvris trop tard son esprit si changeant
Qui dans le même instant aimait et n'aimait plus.
Je n'avais pas régné plus de deux mois encore
Quand un nouvel amant vint me prendre ma place.
La fée avec dédain alors me repoussa,
Et me déposséda de toutes ses faveurs.
J'ai su depuis qu'elle faisait toujours ainsi
Et qu'aucun de ses mille amants n'avaient de torts.

51. « Et pour qu'ils n'aillent pas de par le monde entier
Raconter quelle vie dépravée elle mène,
Elle les a changés, sur la terre féconde,
Ici et là, les uns en pin, d'autres en cèdre
Ceux-ci en olivier, ceux-là enfin en myrtes,
Ainsi que tu me vois, sur cette verte rive.
D'autres encore sont des fontaines limpides,
Ou des bêtes sauvages selon son plaisir.

§ Astolphe conseille à Roger de ne pas aller plus avant.

52. «  Et toi qui es venu sur cette île fatale
Par un chemin peu frayé, Seigneur, tu seras
La cause du malheur de l'un de ses amants,
Changé en pierre, en arbre, ou encore en fontaine.
Alcine t'offrira le sceptre et le pouvoir,
Et tu seras plus heureux qu'aucun des mortels.
Mais sache bien qu'un jour ou l'autre tu seras
Changé en roche, en arbre, en fontaine, ou en bête.

53. «  C'est de bon coeur que je te donne mon avis ;
Pourtant je ne crois pas que cela te protège,
Mais il vaut mieux pour toi savoir où tu t'en vas,
Et quelles sont un peu les coutumes d'Alcine.
Comme sont différents les visages des hommes
De même leurs esprits ou bien leurs caractères,
Et peut-être que toi tu sauras échapper
Au destin que mille autres n'ont pu éviter. »

54. Roger, à qui la renommée avait appris
Qu'Astolfe était le propre cousin de sa Dame,
Fut très triste d'apprendre que sa forme vraie
Avait été changée en une plante triste.
Et pour l'amour de celle qui lui est si chère,
(s'il avait pu savoir comment il devait faire)
Il lui aurait prodigué ses services, mais
Il ne pouvait le faire qu'en le consolant.

55. Il fit cela du mieux qu'il put. Puis demanda
S'il était un chemin pour aller au royaume
De Logistille, par la plaine ou les collines,
Pour éviter de traverser celui d'Alcine.
Et l'arbre répondit qu'il y en avait un
Mais qu'il était tout encombré d'âpres rochers ;
Il lui faudrait, en se dirigeant vers la droite,
Gravir un peu la pente vers la cime alpestre.

56. Il dit aussi qu'il ne devait pas espérer
Poursuivre bien longtemps sur ce même chemin,
Car il y trouverait à coup sûr une troupe
Fort nombreuse de gens hardis et très cruels.
Alcine les a mis, près des murs et fossés,
Pour empêcher de fuir ceux qui le tenteraient.
Roger a remercié de tout cela le myrte,
Et fort de ses conseils, il s'est mis en chemin.

§ Roger veut éviter d'aller au royaume d'Alcine, mais une troupe effrayante lui barre la route.

57. Il vient à son cheval, le détache et le tire
Derrière lui, avec précaution, par les rênes,
Se gardant cette fois de monter sur la selle,
Craignant qu'il ne l'emporte encore malgré lui.
Il se demande bien comment il pourra faire
Pour venir sain et sauf en terre Logistille ?
Il était résolu fermement à tout faire
Pour empêcher Alcine de régner sur lui.

58. Il songea un moment à remonter en selle,
Et à coups d'éperons s'envoler de nouveau.
Mais il en vint pourtant à redouter le pire,
Car son cheval n'obéissait pas bien au mors.
« Mais sauf à me tromper, je passerai de force »
Se dit-il. Mais il dut aussitôt déchanter :
Le rivage n'était encore qu'à deux milles
Quand il vit se dresser d'Alcine la cité.

59. De loin on aperçoit une grande muraille
Qui l'entoure et enferme le pays entier,
Si haute qu'elle semble atteindre jusqu'au ciel,
Et que du pied au faîte elle soit tout en or.
On ne me suivra pas sur ce point-là peut-être,
Disant que c'était là l'oeuvre de l'alchimie...
Il se peut que l'on ait alors raison - ou tort ;
Mais pour moi c'est de l'or, pour autant resplendir.

60. Quand il parvient au pied de la riche muraille
Qui dans le monde entier demeure sans pareille,
Il délaisse la route passant par la plaine,
Et qui s'en va tout droit, menant aux grandes portes.
L'audacieux guerrier a pris celle de droite,
Plus sûre, qui de là s'élève vers les monts.
Mais le voilà soudain devant la troupe hideuse
Dont la fureur le trouble et lui barre la route.

61. Jamais on n'avait vu une horde pareille
De visages affreux et tellement difformes :
Les uns ont forme humaine des pieds jusqu'au cou,
Mais avec des visages de singe ou de chat.
D'autres laissent au sol des empreintes de bouc,
D'autres encore sont des centaures agiles,
Et nus ou recouverts de peau bizarre, on voit
De jeunes impudents et de vieux imbéciles.

62. L'un galope sans même avoir besoin de bride
L'autre se traîne sur un âne ou sur un boeuf ;
Celui-là est juché sur le dos d'un centaure,
Et beaucoup sur des grues, des autruches, des aigles.
L'un embouche une corne et l'autre boit sa coupe,
Qui mâle, qui femelle, qui les deux ensemble,
Qui porte un croc, qui tient une échelle de corde,
Qui a un pieu de fer, qui une lime sourde.

63. Le capitaine de cette horde montrait
Un ventre rebondi, et un visage gras ;
Il avait pour siéger tout bonnement choisi
Le dos d'une tortue avançant à pas lents.
Et comme il était ivre et avait le front bas,
Des gens à lui le soutenaient des deux côtés.
D'autres lui essuyaient le menton et le front,
Et d'autres l'éventaient en agitant sa robe.

64. Un qui avait d'humain et les pieds et le ventre
Mais la tête, le cou, les oreilles d'un chien,
Se mit à aboyer pour obliger Roger
À pénétrer dans la belle cité là-bas.
Mais le chevalier lui répond : « non, tant que j'ai
La force de brandir cette épée que voici ! »
Et il lui a montré aussitôt son épée
Dont il lui mit la pointe acérée sous le nez.

65. Le monstre aurait voulu le frapper de sa lance,
Mais Roger prestement lui a sauté dessus ;
Et d'un seul coup, d'un seul, lui a troué la panse :
Sa lame est ressortie d'un empan dans le dos.
Mettant l'écu au bras, il se jette en avant,
Mais il a contre lui une troupe nombreuse :
Un par ici le pique, et l'autre là le prend :
Il se débat contre eux, et leur fait la vie dure.

66. Il frappe de bon coeur sur cette vile engeance,
Fendant l'un jusqu'aux dents, l'autre jusqu'au nombril,
À son épée rien ne résiste, ni écu,
Ni heaume, ventrière ou cuirasse non plus.
Mais de tous les côtés le voilà assailli
Et il aurait besoin pour se faire une place
Et tenir éloignée l'infâme populace
De plus de bras, de mains, que Briarée lui-même.

67. Se fût-il avisé de découvrir l'écu,
Celui qui autrefois était au nécromant,
(Je parle de celui qui aveuglait la vue
Et qu'Atlant a laissé pendu à son arçon)
Peut-être eût-il vaincu subitement la horde
En la faisant tomber aveugle devant lui.
Mais l'ignorant ainsi, peut-être a-t-il voulu
Prouver son grand courage plutôt que sa ruse.

§ Deux aimables demoiselles surviennent et le font changer de résolution.

68. Advienne que pourra, il préfère mourir
Plutôt que de se rendre à une telle engeance.
Mais voici que soudain dans le mur, une porte
S'est ouverte, au milieu de cet or si brillant,
Et que deux jouvencelles, dont les beaux atours
Et le maintien charmant indiquent la naissance :
Elles n'ont certes pas été nourries aux champs
Mais parmi les délices des palais royaux.

69. Elles étaient assises sur une licorne
Plus blanche que ne peut jamais être l'hermine.
Belles toutes les deux, leurs riches vêtements
Étaient en même temps tellement raffinés
Que celui qui de près les voit et les contemple
Devrait avoir les yeux tout comme ceux d'un dieu
Pour les apprécier. La Beauté et la Grâce
Auraient été ainsi, eussent-elles un corps.

70. Toutes deux sont venues ainsi jusqu'à ce pré
Où Roger se battait contre l'ignoble foule,
Et cette populace alors s'est écartée ;
Les jouvencelles ont tendu la main vers lui
Dont le visage alors a pris un teint de rose.
Puis il les remercia de leur humanité.
Et c'est bien volontiers qu'ensuite il accepta
De faire demi-tour vers les portes dorées.

71. La belle porte était surmontée d'ornements
Qui venaient en saillie décorer son fronton,
Et sur chacun d'entre eux on voyait incrustées
Les pierres les plus riches de tout l'orient.
Sur ses quatre côtés ce fronton reposait
Sur de fortes colonnes de diamant massif.
Que ce soit vrai ou faux, ce que l'oeil aperçoit
Est la plus belle chose et la plus séduisante.

72. Et sur le seuil au-delà des colonnes,
En se jouant couraient de lascives donzelles.
Mais en se conduisant comme il sied aux dames
Peut-être leur beauté eût-elle été plus grande.
Elles étaient vêtues, toutes, de robes vertes,
Et le front couronné de feuillages nouveaux.
Leur aimable visage et leur pressante invite
Ont convaincu Roger d'entrer en paradis.

73. Car on peut bien donner ce nom à un tel lieu :
Je crois bien que c'est là que l'Amour a dû naître.
Car ici on ne voit que danses et que jeux,
Et le temps s'y écoule au rythme de ses fêtes.
De sérieuses pensées ne sauraient y trouver
Aucun asile en aucun coeur, ni peu ni prou.
Vous qui entrez ici, vous n'y trouverez pas
Malheur et pauvreté, mais corne d'Abondance.

74. Ici, Avril gracieux, et souriant sans cesse,
Montre son front serein et pourtant plein de joie,
À tous, filles et gars ; l'un d'eux près d'une source
Chante avec une voix suave et délectable ;
Un autre sur un mont, ou à l'ombre d'un arbre,
Joue, danse, ou se distrait, mais avec élégance.
Et un peu à l'écart, cet autre, à son ami
Confesse les tourments que lui cause l'amour.

75. Dans les cîmes des pins et celles des lauriers
Des hêtres élancés et des sapins agrestes,
En folâtrant volettent de petits Amours.
Les uns sont tout joyeux d'être victorieux,
Les autres qui s'efforcent de percer les coeurs
Dardent leurs flèches ou disposent leurs filets.
Celui-ci fait tremper son dard au ruisseau proche,
Et celui-là l'aiguise à la pierre de meule.

76. On a fait cadeau à Roger d'un grand cheval
Robuste, vigoureux, dont la robe était saure
Et dont tous les harnais avaient des broderies
De pierres précieuses et tissées dans l'or fin ;
Et le cheval ailé, l'hippogriffe, dressé
Par le vieux maure Atlan, n'obéissant qu'à lui,
On le laissa en garde à un jeune garçon,
Qui le mena derrière d'un pas plus tranquille.

77. Les amoureuses jouvencelles qui étaient
Au secours de Roger venues contre la foule,
Cette foule odieuse qui voulait l'empêcher
De suivre le chemin qu'il avait pris à droite,
Lui dirent : « Beau seigneur, nous connaissons fort bien
Votre grande valeur, et quels sont vos exploits ;
Cela nous enhardit pour vous le demander :
Nous aimerions que vous nous accordiez votre aide.

78. « Nous allons rencontrer sur la route un marais
Qui vient couper en deux la plaine que voici.
Ériphile, cette féroce créature,
En interdit le pont, par la force ou la ruse,
À quiconque voudrait atteindre l'autre rive.
Sa stature est semblable à celle des géants,
Ses longues dents font des blessures venimeuses,
Et ses ongles crochus déchirent comme un ours.

79. « Outre qu'elle est toujours en travers du chemin
Où nous pourrions, sans elle, avancer librement,
Souvent elle surgit jusque dans ce jardin,
Et détruit ci ou ça, à sa guise, au passage.
Sachez donc que parmi cette gent assassine
Qui se jetait sur vous devant la belle porte,
Nombreux sont ceux qui sont ses fils et sont soumis
Comme elle, à des instincts hostiles et rapaces. »

80. Roger a répondu : « Pour vous je livrerai
Non pas une bataille, mais une centaine.
Et de ma personne, pour autant qu'elle vaille,
Vous pouvez disposer selon votre désir.
Car si j'ai revêtu la cotte et le haubert
Ce n'est pas pour gagner de l'argent ou des terres,
Mais seulement porter secours à mon prochain,
Et plus encore aux belles dames comme vous. »

81. Elles lui ont rendu aussitôt mille grâces
Dignes du chevalier qu'il était à leurs yeux.
Et tout en devisant, ils vinrent à l'endroit
Où se trouvait le pont franchissant la rivière.
Ils ont vu la géante et son allure altière
Sous son armure d'or, d'émeraude et saphir.
Mais je préfère attendre le chant qui va suivre
Pour vous dire comment Roger va s'y risquer.

NOTES

bornes : les « Colonnes d'Hercule », en fait le détroit de Gibraltar, considéré dans l'antiquité comme la limite du monde.

Celui : l'aigle, l'oiseau généralement associé à Jupiter, celui qui porte la foudre.

une île : Il pourrait s'agir de la Sicile (mais quelle importance ?). Dans la mythologie, la nymphe Aréthuse, qui se refusait au fleuve Alphée, obtint de Diane de se transporter en Sicile et d'y être transformée en fontaine près de Syracuse. Mais Alphée la poursuivit en empruntant un chemin sous la mer et réussit à mêler ses eaux aux siennes...

met au feu : La parenté avec le texte de Dante, Enfer, XIII, 40-42 est évidente : « Et comme un tison vert qui se met à brûler / Par l'un des bouts, tandis que l'autre geint / Et siffle sous le souffle s'échappant de lui, » (Traduction GdP)

saupes : La saupe est un poisson herbivore de Méditerranée, toxique et hallucinogène.

souffleurs : le texte porte « fisiteri », donc « Physitère » ; ce poisson semble au XVIe siècle avoir été plus ou moins confondu avec l'orque épaulard ou le cachalot. Caretti[1] indique en note p. 132 « l'Ariosto non s'è accorto che aveva già citato i capidoli » (L'Arioste ne s'est pas rendu compte qu'il avait déjà cité le cachalotau vers 3 ». Pour éviter la répétition, j'utilise « souffleur », qui n'est certes pas une dénomination scientifique... Mais nous ne sommes pas ici dans un traité d'ichtyologie  !

onze pieds :  Caretti [1] : « seize mètres environ », si l'on prend le « pied romain » pour 1 mètre cinquante.

deux autres : Alcine et Morgane.

horde : la description qui suit fait penser à Jérome Bosch, et bien sûr, à certaines scènes de   « l'Enfer ».

sourde : une « lime sourde » est une lime « qui ne crie pas » (Dict. Petit Robert).

capitaine : on a généralement voulu reconnaître les « péchés capitaux » dans les personnages de cette horde, dont le « capitaine » serait l'oisiveté.

chien : les amateurs de « SF » pourront constater qu'il est bien difficile d'inventer vraiment, et que ce personnage pourrait fort bien figurer dans le « bar de l'espace » d'une série télévisée célèbre... ! Sans parler des autres.

Briarée : mythique géant qui avait cent bras.

ici : l'allusion à l'inscription sur la porte de l'Enfer de Dante m'a semblé tellement évidente que j'ai essayé d'en tirer parti.

saure : « D'une teinte jaune tirant sur le brun. » (Trésor de la langue française). Le mot ne figure pas dans les dictionnaires courants, et demeure d'un usage restreint au domaine hippique. Je le conserve néanmoins.