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SOMMAIRE

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CHANT 7

ARGUMENT : § La géante Ériphile § Combat de Roger et Ériphile § Arrivée de Roger au palais ; portrait d'Alcine § Roger est séduit par Alcine § Vie fastueuse au palais d'Alcine § Roger attend qu'Alcine vienne le retrouver... § Roger succombe aux charmes d'Alcine § Vie de plaisirs de Roger § Bradamante s'inquiète de Roger et se rend au tombeau de Merlin. § Intervention de Mélisse § Désespoir de Bradamante, et plan de Melisse pour sauver Roger. § Mélisse va à l'île d'Alcine, ayant pris l'apparence d'Atlante § Melisse-Atlante exhorte Roger à se reprendre § Roger revient à lui § La vraie Alcine... § Départ de Roger

§ intervention de l'auteur

1. Celui qui s'en va loin de sa patrie peut voir
Des choses différentes de ce qu'il croyait.
Et quand il les raconte, on ne veut pas le croire,
Il passe très souvent pour n'être qu'un menteur,
Car le peuple des sots ne croit que ce qu'il voit
Ou ce qu'il peut toucher directement, vraiment.
Je suis donc bien conscient que le peu d'expérience
Fera qu'on n'aura guère foi en mon récit.

2. Qu'on en ait peu prou, je ne vais certes pas
Me creuser la tête pour les sots, les ignares.
Vous au moins je sais bien que vous n'y verrez pas
Mensonges : vous avez des esprits éclairés ;
C'est à vous seulement que je désire offrir
Le fruit de mon labeur : vous l'aimerez, j'espère.
Je vous avais laissés étant en vue du pont,
Et de cette rivière où veillait Ériphile.

§ La géante Ériphile

3. Elle était toute armée du métal le plus fin
Incrusté par des pierres de toutes couleurs :
Rubis vermeil et chrysolite jaune, avec
De vertes émeraudes, des jacinthes fauves.
Sa monture n'était pas un simple cheval :
Elle était au contraire sur un loup rayé,
Qu'elle piquait des deux pour traverser le fleuve,
Juchée sur une selle comme on en voit peu.

4. L'Apulie, je crois bien, jamais n'eut loup si grand :
Car il était plus gros et plus grand qu'aucun boeuf.
Aucun mors à sa gueule ne mettait d'écume,
Et je ne sais comment elle le dirigeait.
Cette maudite peste, par dessus l'armure,
Portait comme un surcot de la couleur du sable,
Et hormis la couleur, cela ressemblait fort
À celui des évêques et prélats de cour.

5. Sur son cimier et son écu on pouvait voir
Un crapaud qui semblait tout gonflé de venin.
Les dames l'ont montrée du doigt au chevalier
Car elle était venu de ce côté du pont
Pour se moquer de lui et lui barrer la route,
Comme elle avait coutume de le faire à tous.
Elle crie à Roger : « Rebrousse ton chemin ! »
Mais lui a pris sa lance, pour la menacer.

§ Combat de Roger et Ériphile

6. Hardie et preste comme lui, cette géante,
Éperonne son loup, se tasse sur sa selle,
Et tout en galopant, met sa lance en arrêt,
Faisant trembler la terre là où elle passe.
Mais elle stoppée net au beau milieu du pré
Par le coup que lui porte Roger sous le casque,
Et qui la désarçonne avec brutalité,
Si bien qu'elle est jetée de six pas en arrière.

7. Roger saisit l'épée qu'il porte à son côté,
Et s'apprête à trancher cette tête superbe ;
Il l'aurait fait sans peine : Ériphile gisait
Parmi les herbes et les fleurs, tout comme morte.
Mais les dames s'écrient : « Que cela te suffise
De l'avoir vaincue - pourquoi en tirer vengeance ?
Rengaîne ton épée, ô courtois chevalier,
Et franchissons le pont, pour suivre notre route. »

§ Arrivée de Roger au palais ; portrait d'Alcine

8. Ils sont allés à traver bois par un chemin
Qui se trouva fort malaisé et même rude,
En plus d'être étroit et rempli de gros cailloux,
Il montait carrément tout droit sur la colline.
Mais quand enfin ils furent parvenu au faîte,
Ils se sont retrouvés au beau milieu d'un pré
Immense où se dressait le palais le plus beau
Et le plus ravissant qu'on eût jamais pu voir.

9. Alors la belle Alcine au devant de Roger
De quelques pas s'est avancée hors de la porte,
Et lui a témoigné un accueil seigneurial,
Entourée aussitôt de sa brillante cour.
Et tous les courtisans ont redoublé d'honneurs
Et d'hommages dédiés au valeureux guerrier.
Ils en font tellement qu'ils ne feraient pas plus
Si Dieu depuis les cieux ici était venu.

10. Le palais n'était pas seulement remarquable
Du fait qu'il surpassait en richesses les autres :
On y trouvait aussi les gens les plus aimables,
Et les plus avenants qui fussent dans le monde.
Ils n'étaient pas très différents les uns des autres :
Tous étaient dans la fleur de l'âge et vraiment beaux ;
Mais Alcine était bien la plus belle de tous,
Véritable soleil au milieu des étoiles.

11. Elle était si bien faite que les meilleurs peintres
N'auraient su imiter la beauté de ses formes ;
Sa longue chevelure avait des boucles blondes,
Et il n'est aucun or qui soit plus chatoyant.
Sa délicate joue était comme semée
De touches de couleur de roses et de lys ;
Son front aimable fait d'un ivoire très pur
Terminait ce visage aux justes proportions.

12. Sous deux arcs finement tracés avec du noir,
Sont deux yeux dont le noir brille plus qu'un soleil,
Et leur regard est tendre et lent à se mouvoir ;
Il semble bien qu'Amour qui par ici voltige
Y vienne pour remplir de flèches son carquois
Et dérober les coeurs en toute impunité.
Au milieu du visage on discerne le nez
Tel que même l'Envie n'y trouve rien à dire.

13. Et en dessous nichée comme en un frais vallon
Une bouche bien faite au rouge de cinabre,
Enferme deux rangées de perles les plus fines
Que découvre parfois la lèvre douce et belle :
C'est de là que s'échappent des mots si courtois
Capables d'attendrir le coeur le plus sévère ;
C'est là que prend naissance un suave souris
Qui ouvre quand il veut un paradis sur terre.

14. Blanc de neige est le cou et gorge comme lait ;
Le cou est bien tourné et la gorge profonde :
Deux petits seins bien ronds et comme faits d'ivoire,
Vont et viennent comme les vagues sur la rive,
Quand une fraîche brise fait monter la mer.
Argus lui-même ne saurait voir tout le reste,
Mais on peut bien juger que ce qui est caché
Correspond tout à fait à ce qui est montré.

15. Les deux bras montrent bien leurs justes proportions,
Et laissent souvent voir une bien blanche main,
Longue et fine, tout juste étroite comme il faut,
Sans jointures noueuses, sans veines saillantes.
Et pour parachever ce portrait admirable,
Voici le pied mignon, rond et bien potelé :
Sa beauté angélique, venue droit du ciel
Ne peut sous aucun voile se dissimuler.

§ Roger est séduit par Alcine

16. Tout en elle exerçait un si puissant attrait
En parlant, en riant, en chantant, en marchant,
Qu'il n'est pas étonnant que Roger fût séduit,
Tellement il l'avait trouvée pleine de charme.
Et tout ce que le myrte lui avait dit d'elle,
Sa perfidie, sa cruauté, il oublie tout ;
Il ne peut croire que le piège et la traîtrise
Puissent avoisiner un sourire si doux.

17. Il est tout près de croire que si elle a pu
Ainsi changer Astolphe en myrte sur la plage,
C'est qu'il s'était montré si ingrat, si coupable,
Qu'il avait mérité pour le moins cette peine.
Et tout ce qu'il avait pu entendre de lui
Lui apparait bien faux ; la vengeance, croit-il,
Et l'envie l'ont poussé à la calomnier :
Ce malheureux n'a fait que lui mentir sur tout.

18. La belle qu'il aimait jusqu'ici tendrement,
Est maintenant sortie tout à fait de son coeur ;
Alcine par son charme l'a vite guéri
De toutes ses blessures d'amour anciennes ;
Il ne se soucie plus que d'elle et qu'elle l'aime,
Et seule son image est désormais gravée
Dans le coeur de Roger, lui si bon, qu'il mérite
Qu'on lui pardonne un peu s'il se montre inconstant.

§ Vie fastueuse au palais d'Alcine

19. À table maintenant les cithares, les harpes,
Les lyres et bien d'autres instruments suaves,
Ont fait résonner l'air alentour de leurs sons,
D'une douce harmonie, de concerts mélodieux.
Les gens ne manquaient pas, ici, qui savaient dire
En chantant, les transports et les joies de l'amour,
Ou grâce à l'invention et à la poésie,
Savaient représenter d'aimables fantaisies.

20. Aucune table aussi somptueuse que celle
De quelque successeur de Ninus, ou bien celle
Non moins célèbre encore, où Cléopâtre fit
Au romain victorieux les honneurs d'un festin,
Aucune n'aurait certes pu se comparer
Avec celle où la fée convia le paladin.
Je ne crois même pas que celle où Ganymède
Régala Jupiter aurait pu l'emporter  !

21. Quand on eut enlevé les tables et les plats,
On se livra, en cercle, à ce jeu si plaisant,
Où chacun vient glisser à l'oreille de l'autre,
Quelque petit secret, selon son bon vouloir.
À ce jeu les amants jouèrent volontiers
Pour pouvoir sans souci se dire leur amour.
Et quand le jeu finit ils étaient convenus
De se trouver ensemble dès la nuit prochaine

§ Roger attend qu'Alcine vienne le retrouver...

22. On a mis fin au jeu bien vite cette fois,
Et bien plus tôt qu'on en avait coutume ici.
Des pages sont entrés en brandissant des torches
Dont la grande clarté repoussa les ténèbres.
Précédé et suivi d'une fort belle escorte,
Roger partit alors pour rejoindre sa couche,
Dans la petite chambre joliment décorée
Bien fraîche, la meilleure qu'on ait pu trouver.

23. Quand on eut de nouveau offert à tout le monde
Des vins fort bons accompagnés de friandises,
Tous se sont retirés, le saluant bien bas,
Et ils ont regagné chacun leur logement.
Roger put se glisser dans les draps parfumés
Qui semblaient être faits de la main d'Arachnée.
Mais il gardait pourtant une oreille attentive
Pour entendre venir à lui la belle dame.

24. Au moindre petit bruit qu'il perçoit, il espère
Que ce soit elle enfin, et relève la tête.
Il a bien cru l'entendre et pourtant ce n'est rien.
En voyant qu'il se trompe, il pousse des soupirs.
Parfois il a quitté son lit, ouvert la porte,
Regardé au dehors, et n'y a vu personne,
Chaque fois maudissant, et plus de mille fois
Le temps, qui de passer semble si peu pressé.

25. Souvent il se disait : « la voilà qui s'en va. »
Et il comptait les pas qu'Alcine de sa chambre
Pouvait avoir à faire pour venir à lui,
Pour venir jusqu'ici où il attend, espère.
Mais un espoir si vain et bien d'autres encore
L'ont ainsi habité avant qu'elle ne vienne.
Souvent il a tremblé qu'un obstacle imprévu
Ne vienne entre le fruit et la main se glisser.

§ Roger succombe aux charmes d'Alcine

26. Alcine s'est d'abord parfuméee avec soin,
En prenant tout son temps, et puis a décidé
Que le moment était venu de se risquer
Puisque, dans le palais, maintenant tout dormait.
De sa chambre elle sort, sans nulle compagnie,
Et silencieusement, par un chemin secret,
Elle rejoint Roger dont le coeur se débat
Depuis longtemps déjà, dans la crainte et l'espoir.

27. Quand celui qui devait succéder à Arnolphe,
Vit devant lui paraître cette joyeuse étoile,
Ce fut comme du soufre brûlant dans ses veines
Il sentit son ardeur bien prête à déborder.
Immergé jusqu'aux yeux, il nage dans la mer
De toutes les beautés et de tous les délices.
Il a sauté du lit et la prend dans ses bras,
Sans même lui laisser quitter ses vêtements.

28. Mais elle ne portait robe ni crinoline
Elle n'avait sur elle qu'un léger manteau
Qu'elle avait seulement jeté sur sa chemise
Qui était de blancheur et de finesse extrêmes.
Quand Roger l'étreignit elle laissa glisser
Le manteau, et il ne resta plus que le voile si fin,
Qui ne pouvait cacher d'un côté ni de l'autre,
Plus qu'une vitre mise devant lys et roses.

29. Le lierre n'étreint pas aussi étroitement
Le tronc autour duquel il vient à s'enrouler,
Que ne le font, en s'enlaçant, les deux amants.
Ils cueillent sur leurs lèvres la fleur délicate
De l'âme, celle qui ne germe ni dans l'Inde,
Ni même dans le sable odorant de Saba.
Du grand plaisir qu'ils ont, eux seuls pouraient parler,
Ayant souvent deux langues dans la bouche ensemble.

30. Ces choses-là pourtant furent tenues secrètes
Ou du moins on n'y fit jamais une allusion ;
Celui qui sait rester la bouche bien cousue
Est rarement blâmé, et plus souvent loué.
Les hôtes du palais, en adroits courtisans
Ont eu envers Roger toutes les prévenances.
Chacun lui rend hommage et lui fait révérence
Puisque c'est le souhait de l'amoureuse Alcine.

§ Vie de plaisirs de Roger

31. Il n'est aucun plaisir que l'on néglige ici,
Et tous sont réunis dans ce palais d'amour.
Deux ou trois fois par jour on change de costume :
Celui qui conviendra à tel ou tel usage.
Ce sont banquets sans fin, fêtes perpétuelles,
Joutes et combats, théâtre, danses et bains.
Auprès d'une fontaine ou sous les frais ombrages
Ils lisent des anciens les doux récits d'amour.

32. Par les riants coteaux et les vallées ombreuses,
Ils vont chasser le lièvre peureux qui s'enfuit ;
Ou suivis de leurs chiens habilement dressés
Ils font surgir à grand bruit d'ailes des faisans
Des buissons, ou prennent des grives à la glu
Ou au lacet dans les genièvres odorants ;
À l'hameçon bien amorcé ou au filet
Ils troublent les poisssons dans leurs caches secrètes.

33. Roger se livre ainsi aux plaisirs et aux fêtes,
Pendant que Charles s'évertue contre Agramant.
Je ne voudrais pas abandonner cette histoire
Ni laisser de côté celle de Bradamante,
Qui a beaucoup de peine et souffre tellement
Que tout le jour elle est en larmes pour l'amant
Qu'elle a vu s'en aller par des chemins étranges
Et de tous inconnus, elle ne sait jusqu'où.

§ Bradamante s'inquiète de Roger et se rend au tombeau de Merlin.

34. C'est d'elle la première que je vais parler :
En vain, des jours durant, elle l'a recherché,
Fouillant les bois ombreux, les champs ensoleillés,
Les villes et les bourgs, les plaines et les monts ;
Elle n'a rien appris de son plus cher ami,
Qui demeurait toujours aussi éloigné d'elle.
Elle venait souvent au camp des Sarrasins,
Sans y trouver de son Roger la moindre trace.

35. Chaque jour elle en interrogeait au moins cent,
Mais personne jamais ne savait lui répondre.
De campement en campement elle est allée
Fouillant les baraques, fouillant aussi les tentes ;
C'est facile, car elle passe sans encombre
À travers les cavaliers et les fantassins,
Grâce à l'anneau magique, inconnu des humains,
Qui sitôt en sa bouche, la rend invisible.

36. Elle ne veut et ne peut croire qu'il soit mort,
Car la chute d'un homme tombé de si haut
Eût été entendue des rives de l'Hydaspe,
Jusqu'à l'extrémité où le soleil se couche.
Elle ne sait que dire ni imaginer
Quant à sa route dans le ciel ou bien sur terre,
Et la pauvre s'en va en le cherchant toujours,
N'ayant pour compagnie que soupirs et que larmes.

37. À la fin elle songe à regagner la grotte,
Où sont les ossements de Merlin le devin,
Et répandre ses larmes autour de son tombeau,
Pour que le marbre froid peut-être s'en émeuve.
C'est là qu'elle saura si Roger vit encore
Ou si le sort a coupé net sa vie heureuse ;
Là bas elle pourra enfin se décider
À suivre les conseils qu'on lui prodiguera.

38. C'est dans cette intention qu'elle s'est mise en route,
Du côté des forêts voisines de Poitiers,
Où se trouve caché, en un endroit sauvage
Le tombeau où Merlin fait entendre sa voix.
Mais la magicienne n'avait pas oublié
Bradamante, et toujours s'était souvenue d'elle,
Je veux parler de celle de la belle grotte,
Qui lui avait tout dit concernant sa lignée.

§ Intervention de Mélisse

39. Si bonne et bienveillante, cette enchanteresse
Toujours avait suivi le sort de Bradamante,
Sachant qu'elle devait donner naissance un jour
À des hommes fameux et presque demi-dieux :
Elle veut chaque jour savoir ses faits et gestes,
Et chaque jour tire les sorts à son sujet.
Sur Roger enfin libre, et de nouveau perdu,
L'Inde où il est allé, elle a sur lui tout su.

40. Elle l'avait bien vu chevauchant la monture
Qu'on ne dirige pas, parce qu'elle est sans frein,
S'éloigner toujours plus, à distance infinie,
Par des voies périlleuses, fort peu empruntées.
Elle savait aussi qu'il était pris au jeu,
Par les fêtes, les bals, la table et la paresse,
Qu'il avait oublié le nom de son seigneur
Et celui de sa dame, et son honneur aussi.

41. Le risque était bien grand de consumer ainsi
Ses plus belles années à demeurer oisif
Pour un chevalier aussi aimable que lui,
Et d'y perdre à la fois et son corps et son âme.
Elle craignait de voir compromis son honneur
La seule chose qui après la mort demeure
Et fait revivre un homme au-delà de sa tombe,
Quand tout le reste si fragile a disparu.

42. Mais cette aimable magicienne, plus soucieuse
De Roger que Roger ne l'était de lui-même,
Résolut de le ramener à la vertu
Par un âpre chemin et même malgré lui,
Ainsi que fait le bon médecin par le fer
Le feu et le poison même quand il le faut
Au patient qui d'abord vivement s'y refuse
Et à la fin content lui voue remerciements.

43. Elle était très sévère et ne lui vouait pas
Une aveugle affection comme le fit Atlant,
Au point de ne n'avoir autre souci envers lui
Que de tout faire pour pouvoir sauver sa vie.
Car Atlant préférait lui faire prolonger
Une vie sans honneur et nulle renommée
Plutôt que d'obtenir toute la gloire du monde
En perdant une seule année de son bonheur.

44. Il l'avait envoyé jusqu'à l'île d'Alcine
Pour que dans cette cour il en oublie les armes  ;
Et comme un magicien expert, ce qu'il était,
Qui savait employer tous les enchantements,
Il avait enserré le coeur de cette reine
Dans les lacs de l'amour envers lui, tellement,
Que jamais elle n'aurait pu s'en échapper
Quand bien même Roger fût plus vieux que Nestor.

45. Mais je reviens à celle qui avait prédit
Ce qui allait venir, et je dis qu'elle a pris
La route sur laquelle déjà court et va
Allant à sa rencontre, la fille d'Aymon.
Bradamante voyant sa chère magicienne,
Sent que soudain la peine qu'elle éprouvait tant
Se change en espérance, mais aussitôt apprend
Que son Roger se trouve à la merci d'Alcine.

§ Désespoir de Bradamante, et plan de Melisse pour sauver Roger.

46. La demoiselle alors est restée comme morte
En apprenant que son amant est aussi loin,
Et que son amour même est en grave péril
Si grand et prompt secours ne lui est procuré.
La bonne magicienne alors la réconforte
Et lui met aussitôt du baume sur sa plaie.
Elle le lui a promis et juré, que bientôt,
Elle verrait Roger qui reviendra vers elle.

47. « Puisque tu as l'anneau avec toi, lui dit-elle,
Celui qui abolit tout effet de magie,
Je n'ai le moindre doute que si je l'amène
À l'endroit où Alcine te vole ton bien,
Je pourrai renverser ses projets, et vers toi,
Ramener celui qui te cause un doux souci.
Comme je partirai de bonne heure ce soir,
Dans les Indes serai quand l'aube paraîtra. »

48. Et puis elle poursuit, dévoilant tout le plan
Qu'elle avait mis au point pour tirer son amant
De cette molle cour aux moeurs efféminées
Et puis le ramener jusqu'en France avec elle.
Bradamante enleva cet anneau de son doigt ;
Elle ne voulait pas simplement le donner
Mais son cœur avec lui, et sa vie elle aussi,
Pour apporter secours à son Roger chéri.

49. Elle a donné l'anneau, et le lui recommande,
Mais plus encore elle a recommandé Roger :
Par elle lui envoie mille saluts de loin,
Puis reprend son chemin, allant vers la Provence.
L'enchanteresse va du côté opposé,
Et pour pouvoir accomplir ses desseins
Fait dans le soir paraître un palefroi superbe
Dont un pied était rouge et tout le reste noir.

§ Mélisse va à l'île d'Alcine, ayant pris l'apparence d'Atlante

50. C'ètait, je le crois bien, Alquin ou Farfarel,
Qu'elle avait de l'Enfer tiré sous cette forme ;
Sans ceinture et pieds nus elle sauta dessus,
Les cheveux dénoués, affreusement épars ;
Elle avait de son doigt ôté l'anneau magique
Pour qu'il ne nuise pas à ses enchantements,
Et à bride abattue elle fila si bien
Qu'au matin elle était dans cette île d'Alcine.

51. Elle s'y transforma alors complètement,
Augmentant sa stature d'un empan au moins,
Et ses membres grossis dans cette proportion,
Atteignirent la taille qui certainement
Était celle des membre dudit nécromant
Qui avait élevé Roger avec tel soin.
À son menton elle a mis une longue barbe
Et se rida le front comme tout le visage.

52. Par ses traits, par sa voix, elle sut imiter
À ce point Atalante, qu'on eût pu la prendre
Vraiment pour l'enchanteur en personne lui-même.
Puis elle s'est cachée, et attendit longtemps
Qu'Alcine enfin permît un jour à son amant
Roger, de s'éloigner d'elle pour un moment.
Et ce fut une chance ! Car être sans lui
Elle n'admettait pas, ne serait-ce qu'une heure.

53. Elle l'a trouvé seul, comme elle l'espérait :
Il goûtait la fraîcheur du matin et son calme,
Au bord d'un beau ruisseau dévalant la colline
Jusqu'à un petit lac agréable et limpide.
Ses vêtement étaient soignés et délicats
Témoignant de paresse et de lascivité.
C'est de sa propre main, et d'un art admirable
Qu'Alcine les avait tissés de soie et d'or.

54. Un splendide collier fait des plus belles pierres
Lui descendait du cou jusques à la poitrine ;
Et autour de ses bras qui furent si virils,
S'enroulaient maintenant de brillants bracelets,
Et de ses deux oreilles, maintenant percées,
Un fil d'or descendait et formait un anneau
Où étaient suspendues deux perles bien plus grosses
Que jamais n'en ont vues Arabes ni Indiens.

55. Ses cheveux bien bouclés étaient encore humides
Des suaves parfums qui sont les plus précieux.
Le moindre de ses gestes était empreint d'amour
Comme si à Valence il servait à ces Dames ;
Il n'y avait de sain chez lui plus que son nom :
Tout le reste n'était que corruption, et pire.
Voici comment Roger à la fée apparut,
Tant par enchantement son être avait changé.

§ Melisse-Atlante exhorte Roger à se reprendre

56. Melisse est apparue à Roger sous les traits
D'Atalante avec une ressemblance telle
Un visage si grave et aux traits vénérables,
Celui que de toujours Roger a révéré,
Avec des yeux si pleins de colère et menaces,
Que depuis son enfance il avait redouté,
Et disant : « C'est donc là que se trouve le fruit
Que je devais cueillir, pour le prix de mes peines ? »

57. « T'aurais-je donc nourri dès tes tout premiers jours
De la moelle des ours et de celle des lions,
T'aurais-je donc, enfant, appris à étrangler
Les serpents des cavernes, des affreux ravins,
Aux tigres et panthères arracher les griffes,
Et à briser les dents des sangliers vivants,
Pour qu'après cette éducation, enfin, tu sois
Une sorte d'Atys, ou l'Adonis d'Alcine ? »

58. « Est-ce donc bien cela que l'étude des astres,
Les entrailles sacrées, les points ou bien les lignes,
Les augures, les songes, et les enchantements
Qui pendant trop longtemps ont occupé mes jours,
M'avaient promis pour toi, encore à la mammelle,
Que parvenu à l'âge où tu es maintenant,
Tu aurais accompli tant d'exploits sous les armes ,
Qu'aucun autre jamais ne les égalerais ? »

59. « C'est là, en vérité, un beau commencement,
Qui permet d'espérer que tu vas égaler
Un Alexandre, un Jules, ou encore un Scipion !
Qui aurait pu, hélas ! croire cela de toi,
Qu'un jour tu te ferais simple esclave d'Alcine ?
Et pour que cela soit à chacun manifeste,
Aux bras et à ton cou tu supportes la chaîne,
Par laquelle à sa guise partout te promène ? »

60. « Si tu es insensible à ta propre louange,
Aux œuvres pour lesquelles le ciel t'avait élu,
Pourquoi priverais-tu tes descendants eux-mêmes
Du bien que mille fois j'avais prédit pour toi ?
Pourquoi laisser ainsi ce ventre toujours clos,
Où le ciel a voulu que toi-même conçoive
La surhumaine souche et vraiment glorieuse
Qui brillera au monde plus que le soleil ? »

61. « Ah ! N'empêche donc pas les âmes les plus nobles,
Et conçues dans le sein de l'Idée Éternelle,
De venir en leur temps s'investir en ces corps
Qui de toi-même doivent tirer leurs racines !
Ne viens pas t'opposer aux lauriers, aux triomphes,
Par lesquels après tant de maux et tant de plaies,
Tes fils et tes neveux à l'Italie rendront
Ses honneurs mérités, et parmi les premiers ! »

62. « Et pour bien t'en convaincre, il n'est pas nécessaire
Que tant de belles âmes reposent sur toi ;
Si claires, remarquables, illustres et saintes,
Elles doivent fleurir sur ta féconde tige.
Songe donc seulement au couple que voici :
Hippolyte et son frère, tels qu'on en vit peu
De semblables à eux depuis la nuit des temps,
Quel que soit le degré donné à la vertu. »

63. Je voulais te parler plutôt de ces deux-là,
Plus que de tous les autres, même mis ensemble.
Car ils occuperont des rangs plus élevés
Que tes autres enfants dans les vertus suprêmes ;
Et en te parlant d'eux, je te vois attentif
Plus attentif qu'aux autres, et pourtant tes fils.
Je te voyais heureux que ce soient des héros
Qui doivent se compter parmi tes descendants.

64. « Qu'a-t-elle donc celle dont tu t'es fait une reine
De plus que mille et une de ces courtisanes,
Celle dont tu sais bien qu'elle a eu tant d'amants,
Qui ne connurent de délices qu'à leur fin.
Mais si tu veux savoir qui est vraiment Alcine
Débarrassée enfin de fraude et artifice,
Enfile cet anneau et retourne la voir :
Tu pourras mesurer quelle est sa vraie beauté. »

§ Roger revient à lui

65. Roger se tenait coi, il se sentait honteux,
Regardant à ses pieds, et ne sachant que dire.
Alors la magicienne au petit doigt lui met
L'anneau magique — et il revient soudain à lui.
Aussitôt que Roger a repris ses esprits
Il se sent assailli d'une humiliation telle
Qu'il eût voulu s'enfouir à mille pied sous terre
Pour que nul ne le puisse regarder en face.

66. Au même instant, tout en parlant, la magicienne
Avait repris sa forme ancienne, originelle.
Celle d'Atlante ne lui est plus nécessaire,
L'effet qu'elle cherchait ayant été atteint.
Pour maintenant vous dire ce que je taisais,
Elle révèle alors qu'elle a pour nom Mélisse,
Et à Roger se fait connaître tout à fait,
Lui donnant la raison de sa venue ici :

67. C'est pour celle qui l'aime et qui d'amour est pleine,
Celle qui le désire et sans lui ne peut vivre,
Pour qu'il soit libéré de cette lourde chaîne
Par laquelle le tient la dure magicienne ;
Elle a pris pour cela l'apparence d'Atlante,
Pour être convaincante : Atlante de Carène.
Mais puisque maintenant la santé lui revient,
Elle peut tout lui dire et tout lui révéler.

68. « Cette noble Dame, celle qui t'aime tant,
Celle qui serait digne, aussi, de ton amour,
Celle à qui tu dois bien, tu ne peux l'oublier,
Ta propre liberté, par elle conservée,
Te transmet cet anneau, qui annule tout charme ;
Et c'est son propre cœur, qu'elle t'eût envoyé,
Si elle avait pensé qu'il eût la même force,
Pour pouvoir obtenir que tu fusses sauvé. »

69. Et elle continue en lui disant l'amour
Que pour lui Bradamante a porté jusqu'ici
Et lui faisant l'éloge aussi de sa valeur,
Comme la vérité et l'amitié le veulent,
En usant des meilleures paroles qui soient,
Pour une messagère qui était adroite ;
En Roger elle instille la haine d'Alcine,
Autant qu'on peut avoir pour les choses horribles.

70. Pour lui elle devient odieuse, alors qu'avant
S'il l'aimait follement, ce n'était pas étrange,
Puisque cela venait d'un pur enchantement,
Qui devenait sans force à cause de l'anneau.
Et cet anneau encore lui fait apercevoir,
Que la beauté d'Alcine n'était que factice.
Tout en elle était faux, et des pieds à la tête :
La beauté disparue, ne resta que bassesse.

71. Comme fait un enfant qui cache un fruit bien mûr
Et ne se souvient plus de l'endroit où il est,
Au bout de quelques jours, par hasard, en passant,
Le voilà qui retrouve où était sa cachette
Et s'étonne beaucoup de le trouver ainsi,
Tout pourri, et non pas comme il l'y avait mis ;
Et alors qu'il l'aimait, d'habitude, si bon,
Maintenant, dégoûté, le méprise, le jette...

§ La vraie Alcine...

72. Ainsi Roger, quand Mélisse l'eut renvoyé,
Et qu'il fut retourné vers Alcine la fée,
Avec au doigt l'anneau devant lequel aucun
Sortilège ne peut continuer d'agir,
Il retrouva alors, à sa grande surprise,
Au lieu de cette belle qu'il avait laissée,
Une si laide femme, que sur toute la terre
Aussi vieille et si laide, on ne pouvait trouver.

73. Alcine avait le visage pâle et ridé,
Émacié, et ses cheveux étaient blancs et rares ;
Sa taille n'atteignait même pas six empans,
Dans sa bouche les dents étaient toutes tombées :
Et plus vieille qu'Hécube et plus que la Sibylle,
Elle avait bien vécu plus que toute autre femme.
Mais usant d'artifices de nous inconnus
Elle avait pu paraître encore belle et jeunette.

74. Cet artifice-là qui la fait jeune et belle,
En a trompé beaucoup, pas seulement Roger.
Mais l'anneau révéla soudain ce palimpseste,
Qui depuis si longtemps cachait la vérité.
Ce n'est donc pas miracle, si notre Roger
Eut son esprit vidé de toutes les pensées
Amoureuses nourries si longtemps pour Alcine,
Maintenant qu'il la voit telle qu'elle est sans masque.

75. Mais suivant le conseil donnait Melisse,
Il prit soin de garder son attitude ancienne
Jusqu'au moment d'avoir revêtu son armure
De pied en cap — elle si longtemps négligée.
Et pour ne pas éveiller d'Alcine les soupçons,
Il prétendit tester s'il y étaità l'aise
Savoir s'il n'avait pas grossi un peu de trop,
Depuis le jour lointain où il l'avait laissée.

§ Départ de Roger

76. Et puis il a sanglé “Balisarde” à ses flancs
(C'est ainsi qu'il avait dénommé son épée),
Ainsi que son écu, au pouvoir merveilleux,
Car il faisait bien plus que d'éblouir les yeux :
Il frappait l'âme aussi d'anéantissement,
Comme si elle s'était évadée de son corps.
Il prit l'écu, et le suspendit à son cou,
Encore avec de la soie qui le recouvrait.

77. Venu à l'écurie, il a mis bride et selle,
À un destrier plus noir que la poix même ;
Suivant ainsi les conseils de Melisse, qui
Savait combien il était rapide à la course ;
Elle le connaissait, l'appelait Rabican ;
C'était justement lui, portant le cavalier
Dont les vents aujourd'hui se jouent, au bord de mer,
Que la baleine avait autrefois amené.

78. Il aurait aussi bien pu prendre l'hippogriffe
Qui près de Rabican se trouvait attaché.
Mais la magicienne avait dit : « Ne l'oublie pas,
Tu sais combien il est vraiment fort peu docile ! »
Et elle lui promit que dès le lendemain,
Elle l'emmènerait bien loin de ce pays,
Et là, tout à loisir pourrait l'initier
À savoir le freiner, le faire aller partout.

79. En ne le prenant pas, nul ne soupçonnera
La fuite que d'ici il prépare en secret.
Roger s'est comporté comme voulait Melisse,
Lui parlant à l'oreille, toujours invisible.
En se cachant ainsi, il quitte le palais
Lascif et corrompu de la vieille catin  ;
Il est venu jusqu'à la porte de la ville,
D'où l'on prend le chemin qui va vers Logistille.

80. À l'improviste il a assailli les gardiens,
L'épée au poing, et se jetant soudain sur eux,
Laissant les uns blessés, les autres comme morts ;
Il a couru bien vite, et au-delà du pont.
Avant même qu'Alcine ait été prévenue,
Roger se retrouva vraiment éloigné d'elle.
Dans l'autre chant je dis quelle voie il a pris,
Et comment il a pu rejoindre Logistille.

NOTES

espère : Tout ce passage, fort beau, n'est pas sans rappeler, par sa délicatesse érotique, l'épisdode de la « nuit d'amour » de Tristan  et Yseut. On voit ici que la « palette » de l'Arioste n'est pas limitée aux extravagances débridées ou aux évocations guerrières.

Saba : le « pays de la reine de Saba », ou « Arabie heureuse » était traditionnellement réputé pour ses plantes aromatiques.

Hydaspe : Un fleuve de l'Inde. Pour signifier l'Orient, donc.

Poitiers : l'Arioste a écrit « Pontiero ». Les exégètes se sont donnés un mal fou pour essayer de rattacher ce lieu imaginaire à un endroit réel : Ponthieu en Picardie, Penthièvre, un château italien ayant appartenu au comte de Maganzesi... Alors pourquoi pas  aussi « Ponthierry » près de Melun ? En fait, toutes ces discussions n'ont aucun sens : le poète met ici le MOT dont il a besoin pour sa versification, et c'est tout ! Et c'est ce que je fais moi aussi en choisissant « Poitiers »... Dans des aventures aussi extravagantes, vouloir situer réellement tel ou tel endroit relève de la plaisanterie.

la magicienne : Mélissa, ou Mélisse.

Alquin : Allusion à “l'Enfer” de Dante, dans leqquel Alquin ou Hallequin, et Farfarel sont les noms de deux des dix diables qui accompagnent Dante et Virgile dans les “Malebolge” (Enfer, XXI et XXII.)

Valence : Valence avait la réputation d'une ville de courtisanes et de corruption.

révèle alors : Il est vrai que l'Arioste n'a parlé d'elle dans ce Chant que par allusions ou pérpihrase : en 38 et 45, par exemple.

palimpseste : L'Arioste emploie ici « le carte », littéralement “les textes”, ce qui est écrit. Une allusion, disent les critiques, à ce que dit Pétrarque, Rime IV, 5-6. Une allusion aussi à la relecture nécessaire des textes anciens, ce que les savants de la “Renaissance”, on le sait s'appliquèrent à faire précisément. « Palimpseste » m'a semblé le meilleur mot pour traduire cette idée de texte caché sous un autre.

cavalier : Il s'agit d'Astolphe, celui qui a été changé en myrte sur une plage par Alcine et qui est sans cesse aux prises avec les vents marins.Roger l'avait rencontré (au chant VI) et n'avait pas voulu écouter ses conseils.

la baleine : Allusion au chant VI, dans lequel Astolphe raconte qu'Alcine l'a fait monter sur un îlot qui était en fait une baleine, qui m'a conduit dans cette île.

Logistille : Fée bienfaisante, soeur d'Alcine.