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SOMMAIRE

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CHANT 8

ARGUMENT : § Roger pourchassé par un chasseur et son oiseau de proie. § Roger se sert du bouclier magique contre son agresseur. § Désespoir d'Alcine § Mélisse lève tous les sortilèges § La lance merveilleuse § Roger arrive à une plage déserte § Où l'on retrouve Renaud, en Angleterre § Renaud lève des troupes et revient en France § Angélique et l'ermite libidineux qui est aussi sorcier. § Angélique emportée au large § Lamentations d'Angélique échouée sur un rocher § L'ermite satanique réapparaît § « Que n'ai-je tant vécu que pour cette... avanie ! » § L'origine de l'esclavage... § Angélique est capturée § Lamentations de Roland § Rêve de Roland § Départ précipité de Roland

1. Ô combien parmi nous sont des enchanteresses,
Et combien d'enchanteurs, sans que nous le sachions !
Ils se sont fait aimer des hommes et des femmes,
En changeant de visage à grands coups d'artifices.
Point besoin pour cela d'invoquer les démons
Non plus que d'observer le cours lointain des astres ;
Mais les simulations, tromperies et mensonges
Enserrent tous les cœurs d'indénouables noeuds.

2. Qui donc disposerait de l'anneau d'Angélique,
Ou mieux encore celui de la raison, pourrait
Voir de tous le visage, sans qu'il soit caché
Par la fiction ou même par un artifice.
Tel semble beau et bon, et pourtant, sans le fard,
Il nous apparaîtrait bien vilain et cruel.
Ce fut un grand bonheur pour Roger, cet anneau,
Grâce auquel il a pu s'apercevoir du vrai.

§ Roger pourchassé par un chasseur et son oiseau de proie.

3. Ainsi que je l'ai dit, Roger, en se cachant,
Chevauchant Rubican est allé à la porte,
Et tout armé, il est tombé sur les gardiens :
Au milieu d'eux il a tiré l'épée, frappé !
Les laissant morts ou mal en point, il a passé
Le pont-levis, brisé la herse, et s'est enfui
Par le chemin des bois ; mais il n'alla pas loin :
Déjà un serviteur de la fée accourait.

4. Ce serviteur avait sur le poing un gerfaut,
Qu'il s'amusait à faire voler chaque jour,
Soit au-dessus des champs, soit sur l'étang voisin,
Là où était pour lui quelque facile proie.
À ses côtés restait toujours son chien fidèle,
Et son roussin vraiment n'était pas des plus beaux.
En voyant survenir Roger, et si pressé,
Il pensa aussitôt qu'il devait être en fuite.

5. Il est allé vers lui, et d'un ton méprisant
Il lui a demandé pourquoi il se hâtait.
Le bon Roger n'a pas jugé bon de répondre :
Alors de plus en plus certain qu'il s'enfuyait,
L'autre aussitôt décide de barrer sa route,
Et tendant le bras gauche, il lui a demandé :
— Que diras-tu, si je t'arrête tout de suite,
Et contre cet oiseau tu ne peux te défendre ?

6. Il lance son oiseau, qui bat si fort des ailes
Que même Rabican ne peut le devancer.
Le chasseur alors saute de son palefroi,
Et dans le même temps lui enlève le mors, :
Celui-ci part alors comme flèche d'un arc,
En essayant de mordre et lançant des ruades.
L'homme court après lui, et vite, comme si
Le vent le portait ou si la foudre le frappait.

7. Et le chien ne veut pas qu'on le laisse en arrière,
Il poursuit Rabican si frénétiquement,
Qu'on dirait un guépard sur la trave d'un lièvre.
Roger se sent honteux de ne pas les attendre ;
Il se retourne vers celui qui court à pied,
Il ne lui voit pas d'arme, seule une baguette
Par laquelle il apprend son chien à obéir :
Roger ne pense pas devoir tirer l'épée.

8. Mais le chasseur s'approche et violemment le frappe ;
Le chien de son côté le mord à son pied gauche.
Le cheval débridé s'agite de la croupe,
Et ses ruades l'on atteint sur le flanc droit.
L'oiseau autor de lui fait plus de mille tours,
Et souvent le déchire en passant, de ses griffes.
Rabican effrayé par ces cris, ce tumulte,
N'obéit plus à la main, ni à l'éperon.

9. Et roger pour finir d'être ainsi maltraité
Doit bien se résigner à tirer son épée,
Et menacer tantôt le vilain ou les bêtes
Avec la pointe et le tranchant de son épée .
Cette importune escorte cependant l'arrête,
Car elle occupe ici ou là tout le chemin.
Roger ressent le désonheur qui l'atteindra
S'il doit être arrêté ainsi bien trop longtemps.

§ Roger se sert du bouclier magique contre son agresseur.

10. Il sait que s'il demeure encore trop ici,
Il aura sur le dos Alcine et tous ses gens :
Déjà un très grand bruit de trompettes résonne,
Dans toute la vallée, avec tambours et cloches.
Contre un vilain sans armes seul avec son chien,
Il ne peut se résoudre à employer l'épée...
Le mieux et le plus court moyen est donc de dévoiler
Le bouclier qui fut un jour celui d'Atlante.

11. Il lève le drap rouge sous lequel l'écu
Depuis des jours il tenait recouvert.
Et dès que le lumière en a frappé ses yeux
L'effet qui se produit est celui habituel :
Le chasseur aussitôt est privé de ses sens
Le roussin et le chien tombent, et les ailes
Ne peuvent plus dans l'air faire voler l'oiseau.
Roger est satisfait, les laisse en leur sommeil.

§ Désespoir d'Alcine

12. Pendant ce temps Alcine, qui avait appris
Que Roger avait forcé la porte, et occis
Un grand nombre de ceux qui devaient la garder,
Vaincue par la douleur, a failli en mourir.
Ses vêtements lacère, et frappe son visage.
En se traitant de sotte et de mal avisée,
Elle donne l'alarme partout sur-le-champ,
Et rassemble aussitôt autour d'elle ses gens.

13. Elle en a fait deux troupes, dont elle envoie l'une
Sur la route que suit en ce moment Roger,
Et l'autre elle conduit, vers le port, au plus vite,
Pour la faire embarquer, s'éloigner du rivage,
Et les voiles gonflées assombrissent la mer.
Avec eux est partie, désespérée, Alcine ;
Son désir de reprendre Roger est si fort
Que sa ville a laissée sans nulle surveillance.

§ Mélisse lève tous les sortilèges

14. Son palais sans gardiens elle abandonne aussi,
Et à Mélisse qui n'attendait que cela
Offre l'occasion de libérer tous ceux
Qui étaient prisonniers du royaume du mal.
Elle fouille partout à son gré, détruisant
Tout ce qui est resté, et est à sa portée,
Rompant les charmes, brûlant toutes les images,
Signes et figurines, noeuds et artifices.

15. Puis en pressant le pas à travers la campagne,
Elle a fait revenir à leur forme première
Tous les anciens amants d'Alcine transformés
En fontaines, en bêtes, en arbres et rochers.
Sitôt que délivrés, ceux-ci ont tous repris
Les traces de Roger, et ils les ont suivies :
Ils se sont réfugiés par devers Logistille,
Puis chez les Scythes, les Grecs, les Indiens, les Perses.

16. Mélisse les renvoie ainsi dans leur pays,
Leur demandant d'être désormais plus prudents.
Ce fut le duc anglais qu'elle sauva d'abord
En lui faisant reprendre une figure humaine.
Sa parenté lui fut en cela très utile,
Ainsi que les prières faites par Roger ;
Mais en plus de cela, en lui donnant l'anneau,
Il lui avait donné le pouvoir de l'aider.

§ La lance merveilleuse

17. C'est donc sur la prière faite par Roger
Que ce paladin put reprendre son visage.
Mélisse ne fut bien certaine de cela
Que quand il eut repris l'usage de ses armes,
Et cette lance d'or qui d'un seul coup, d'un seul
Jette à bas de leur selle tous ceux qu'elle atteint.
Ce fut celle d'Argail d'abord, et puis d'Astolphe
Leur valant les honneurs à tous les deux en France.

18. Mélisse retrouva cette lance qu'Alcine
Avait dans son palais remisée quelque part,
Avec toutes les autres armes de ce duc,
Dans cet endroit maudit, celui qu'elle habitait.
Et sur le destrier de ce magicien maure,
Elle avait fait monter Astolphe en croupe aussi,
Si bien qu'elle arriva jusque chez Logistille
Une heure avant au moins que n'arrive Roger.

§ Roger arrive à une plage déserte

19. Et pendant ce temps-là, à travers les fourrés
Les rochers et les ronces, s'avançait Roger,
De ravin en ravin, et par d'âpres chemins,
Hostiles et sauvages, écartés de tout,
Jusqu'au moment enfin où il put déboucher
Sur un rivage, à l'heure ardente de midi,
Plage exposée au sud, entre montagne et mer,
Ardente, aride et nue, et tout à fait déserte.

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(Photo GdP)

20. Le soleil si ardent frappe le mont d'en face,
Et la chaleur qui s'en dégage devient telle
Que sable et eau tous deux semblent bouillir si fort
Qu'il n'en faudrait pas tant pour que fonde le verre.
Les oiseaux sans bouger restent dans l'ombre moite ;
Le cigale elle seule avec son cri lassant,
Cachée dans les rameaux d'un arbre au tronc touffu,
Fait retentir les monts, les vallées, mer et ciel.

21. Et ici, la chaleur, la fatigue, et la soif,
Que ressentait Renaud sur ce chemin pénible
Le long de cette plage brûlée de soleil,
Étaient pour lui une accablante compagnie.
Mais comme il ne faut pas que je parle sans cesse
De la même chose, et que je vous y retienne,
Je vais abandonner Roger dans la chaleur,
Et aller en Écosse rejoindre Renaud.

§ Où l'on retrouve Renaud, en Angleterre

22. Renaud, souvenez-vous, était toujours bien vu
Du roi et de sa fille, et de tout le pays.
Il exposa ainsi et tout à son loisir,
La raison pour laquelle il se trouvait ici :
Il était mandaté par son roi pour quérir
L'aide de l'Angleterre et aussi de l'Écosse.
Et il sut appuyer la demande de Charles
Des meilleures raisons pour qu'il en soit ainsi.

23. Et le roi, sans attendre lui a fait répondre
Que pour autant que son pouvoir le permettait
Il était disposé à soutenir toujours
Et l'honneur de l'empire et l'intérêt de Charles.
Ainsi dans peu de jours il aura recruté
Le plus de cavaliers qu'il lui sera possible,
Et s'il n'eût pas été aussi vieux maintenant,
Il se serait bien volontiers mis à leur tête .

24. Mais cette raison-là ne lui suffirait pas
Pour demeurer ici, s'il n'avait près de lui
Son fils, qui par sa force et qui par son génie,
Était tout à fait digne du commandement,
Et même s'il n'est pas présent en ce moment,
Car il espérait bien qu'il serait là bientôt,
Avant même qu'il ait fait réunir ses troupes ;
En arrivant il les trouvera rassemblées.

25. Il a donc envoyé partout ses trésoriers
Pour lever des soldats avec des cavaliers,
Équipa des vaisseaux, avec des munitions
De guerre, de l'argent, avec des victuailles.
Et quand Renaud s'est embarqué pour l'Angleterre,
Alors le roi d'Écosse, très courtoisement
Jusqu'au port de Berwick voulut l'accompagner,
Et on le vit pleurer quand il dut le quitter.

26. Quand un vent favorable a soufflé à la poupe,
Renaud monté à bord, à tous fit ses adieux.
Pour partir, le pilote a largué les amarres,
Et l'on parvint bientôt là où le flot salé
Rend amer lui aussi celui de la Tamise.
Poussés par un grand flux qui venait de la mer,
Les bons navigateurs, à la voile et la rame,
Par un chemin très sûr, sont arrivés à Londres.

§ Renaud lève des troupes et revient en France

27. Renaud avait reçu des mains d'Othon et Charles
Qui étaient assiégés tous les deux dans Paris,
Des lettres qui étaient pour le Prince de Galles,
Des lettres authentiques, du sceau de l'État,
Selon lesquelles tout ce qu'il était possible
De lever au pays en tant que cavaliers
Et fantassins devaient s'en aller vers Calais
Pour alller secourir Charlemagne et la France.

28. Celui qui se tenait sur le siège royal
En l'absence d'Othon, ce prince dont je parle,
À Renaud, fils d'Aymon, a rendu des honneurs
Tels qu'il n'en aurait pas rendu même à son roi.
Il a donc satisfait à toutes ses demandes,
Et il a ordonné à tous les gens de guerre
De la Bretagne et des îles avoisinantes
De venir au rivage un jour par lui fixé.

29. Seigneur, il me faut faire comme le joueur
Habile fait avec son instrument, et tire
Des sons harmonieux quand il change de corde
Et prend tantôt le grave aussi bien que l'aigu .
Pendant que je vous parle si bien de Renaud
Il me souvient soudain de la belle Angélique,
Que j'ai abandonnée quand elle le fuyait,
Et qui soudain venait de croiser un ermite.

§ Angélique et l'ermite libidineux qui est aussi sorcier.

30. Je vais donc maintenant reprendre son histoire.
J'ai dit comment elle a demandé, dans l'angoisse,
Comment elle pourrait rejoindre le rivage.
De Renaud elle avait telle crainte si grande
Qu'elle croyait mourir si elle ne mettait
La mer entre elle et lui, et restait en Europe.
Mais l'ermite amusé lui tenait des discours
Pour avoir le plaisir de rester avec elle.

31. Cette rare beauté lui enflammait le cœur
Et lui réchauffait fort les moelles engourdies.
Mais quand il voit le peu d'attention qu'il obtient,
Et qu'elle ne veut rester auprès de lui,
Il assène cent coups de bâton à son âne,
Sans pourtant l'arracher à sa molle lenteur ;
Car que ce soit au pas, ou rarement au trot,
La bête se refuse à s'agiter sous lui.

32. Comme Angélique se trouvait déjà si loin
Qu'il s'en fallait de peu qu'il ne perde sa trace,
Le Frère alla chercher dans la noire caverne
Et il en fit sortir une troupe de diables ;
Il en a choisi un parmi toute la bande,
En l'informant du plan qu'il a conçu pour lui.
Puis il l'a fait entrer dans le corps du coursier
Qui loin de lui emporte, avec son cœur, la dame.

33. Et comme un chien dressé, préparé pour la chasse,
Et trouver dans les monts le renard et le lièvre,
Quand il voit que la bête s'en va d'un côté,
S'en va de l'autre et semble avoir perdu la trace,
Mais qui, quand il revient de nouveau dans la passe
Dans sa gueule la tient, et lui ouvre le flanc...
Ainsi l'ermite, par des voies bien détournées
Retrouvera la dame en quelqu'endroit qu'elle aille.

§ Angélique emportée au large

34. Ce qu'il désirait tant je le connais fort bien :
Mais je vous le dirai à un autre moment ;
Angélique pourtant ne se doutait de rien,
Chaque jour chevauchait, et plus ou moind longtemps,
Avec ce démon-là caché dans son cheval :
Ainsi le peut bien couver assez longtemps,
Puis devenir d'un coup un incendie si grave
Qu'on ne peut pas l'éteindre, et ne fuit qu'à grand-peine.

35. Après avoir suivi un temps le grand chemin
Longeant la grande mer des rivages gascons,
Elle a fait galoper son coursier près des vagues,
Là où l'humidité rend le sable plus ferme ; [com1]
Mais le cruel démon l'a entraîné si loin
Dans les flots qu'il a dû pour finir, y nager,
Et la fille, effrayée, ne savait plus que faire
Sinon se cramponner fermement à sa selle...

36. Même en tirant la bride, il ne veut retourner :
S'enfonçant toujours plus dans les flots de la mer.
Elle avait largement dû retrousser sa robe
Pour ne pas la mouiller, et levait haut ses pieds.
Sa belle chevelure flottait sur ses épaules,
Caressée qu'elle était d'une brise lascive.
Les vents puissants se taisaient, et la mer aussi,
Ils restaient attentifs, devant tant de beauté.

37. Ses beaux yeux se tournaient en vain vers le rivage,
Et de larmes baignant son visage et son sein ;
Elle voyait toujours la terre s'éloigner,
Décroître peu à peu et bientôt disparaître.
Pourtant le destrier, en nageantvers sa droite,
Après un grand détour, la ramena à terre,
Sur de sombres rochers et près d'affreuses grottes,
Cependant que la nuit commençait à tomber.

§ Lamentations d'Angélique échouée sur un rocher

38. Quand elle se vit seule en cet endroit désert,
Dont la vue suffisait à inspirer la peur,
À l'heure où le soleil se couchant dans la mer
Laissait l'air et la terre dans l'obscurité,
Elle se tient dressée d'une telle façon
Que quiconque aurait vu son altière attitude
Se serait demandé si c'était une femme
Vivante — ou un rocher bizarre et coloré.

39. Hagarde, l'oeil fixé sur ce sable mouvant,
Les cheveux dénoués, ébouriffés au vent,
Les mains jointes au ciel et les lèvres serrées,
Elle lève vers le ciel des regards languissants
Comme pour reprocher au Grand Moteur des Choses,
D'avoir tout disposé pour son plus grand malheur.
Elle reste immobile et frappée de stupeur,
Puis voue aux pleurs ses yeux, et aux plaintes sa langue :

40. « Fortune que peux-tu faire de plus pour moi,
Pour te rassasier de ta faim de vengeance ?
Que puis-je te donner d'autre, donc, maintenant,
Sinon ma pauvre vie ? Mais tu ne la veux pas,
Puisque tu as voulu me tirer de ces flots
Alors que je pouvais y achever mes jours :
C'est donc qu'il te fallait me voir encore livrée
À de nouveaux tourments, avant que je ne meure !

41. Mais comment pourrais-tu me nuire plus encore,
Plus que tu m'as déjà fait subir jusqu'ici ?
Par toi je suis chassée de mon siège royal,
Et je n'espère plus y retourner jamais.
J'ai perdu mon honneur, et c'est bien là le pire ;
Car si je n'ai pourtant commis aucune faute,
J'ai pourtant donné lieu, par mon vagabondage,
Aux ragots qui de moi ont fait une impudique.

42. Que peut-il bien rester au monde à une femme,
À qui on a ôté jusqu'à la chasteté ?
Hélas ! Mon malheur vient de ce ce que je suis jeune,
Et belle — c'est du moins ce que l'on dit de moi.
Je ne rends pas au ciel grâces de cet état,
Car c'est de lui que viennent les maux qui m'accablent,
Et c'est pour lui qu'Argail, mon frère, fut tué !
Il n'a pu se servir de ses armes magiques.

43. C'est pour lui que le roi du Tartare, Agricant,
A défait au combat mon père Galafron,
Qui était dans les Indes Grand Khan du Cathay.
Depuis cela je suis en tel état réduite
Que je dois chaque jour trouver nouvel asile.
Si tu as pris mes biens, mon honneur, ma famille,
Si tu m'as infligé le plus de mal possible,
Quelles douleurs peux-tu encore m'imposer ?

44. Si ce n'est pas assez de me faire périr
En mer, alors pour que tu sois rassasié
Je consens à ce que tu m'envoies quelque fauve
Qui me dévorera, sans prolonger mes maux.
Quel que soit le martyre auquel tu m'enverras,
Je t'en remercierai, pourvu que j'en finisse. »
Ainsi parlait la dame au milieu de ses larmes,
Quand elle vit l'ermite arrivé auprès d'elle.

§ L'ermite satanique réapparaît

45. Perché sur le sommet d'une roche élevée
L'ermite était venu regarder Angélique ;
Qui était parvenue tout au bout de l'écueil,
Et qui manifestait le plus grand désarroi.
Il était venu là six jours auparavant,
Porté par un démon sur un secret sentier,
Et s'avança vers elle plein de dévotion,
Plus que jamais n'en eurent Paul et Hilarion.

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« La tentation d'Hilarion » par D. Papety, 1843 (domaine public).

46. À peine la dame l'avait-elle aperçu,
Sans l'avoir reconnu, qu'elle a repris courage,
Et petit à petit, ses craintes disparaissent,
Même si son visage demeure livide.
Et quand il fut près d'elle : « Ayez pitié ! » dit-elle,
« Si je me suis échouée dans le mauvais port ! »
Et avec une voix coupée par les sanglots
Elle lui raconta ce qu'il savait déjà.

47. L'ermite commence alors à la réconforter,
Avec de belles et fort dévotes paroles ;
Et pendant qu'il lui parle, sa main s'enhardit,
Sur son visage humide, et bientôt sur son sein ;
Devenu audacieux, il va pour l'embrasser,
Mais elle qui s'indigne, étend vers lui la main,
Le frappe à la poitrine, et le repousse un peu :
D'une honnête rougeur son visage se couvre.

§ « Que n'ai-je tant vécu que pour cette... avanie ! »

48. L'ermite, à son côté, prend une bourse et l'ouvre :
Il en tire une fiole pleine de liqueur ;
Et sur ces yeux charmants, où Amour alluma
La plus violente flamme qu'il puisse répandre,
Il verse quelques gouttes très légèrement,
Ce qui suffit pourtant à endormir la Belle.
La voilà sur le sable, gisant sur le dos,
Et livrée aux désirs du lubrique vieillard !

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D'après Moreau le Jeune (1776)

49. Et voilà qu'il l'embrasse et la palpe à plaisir :
Elle dort et ne peut offrir de résistance.
Il lui baise la bouche, il lui baise le sein :
Personne ne le voit en cet endroit désert.
Mais pendant cet assaut trébuche sa monture :
Son corps débile à ses désirs ne répond pas.
La force ne suit pas le nombre des années...
Et plus il s'y efforce, et moins il y parvient !

50. Et par toutes les voies, de toutes les façons,
Son paresseux roussin refuse de sauter.
En vain il lui secoue le frein, il le tourmente :
Il ne parvient à lui tenir la tête haute.
À la fin il s'endort aux côtés de la dame,
Qu'un nouveau danger vient menacer déjà :
Fortune ne s'arrête jamais pour si peu,
En prenant un mortel pour objet de ses jeux.

51. Il faut d'abord que je vous dise quelque chose
Qui va me détourner un peu de mon chemin.
Dans la mer du Nord, du côté du couchant,
Au-delà de l'Irlande se situe une île,
Que l'on appelle Ebude, et où demeure encore
Un peuple peu nombreux, depuis qu'une orque affreuse
Et des monstres marins amenés par Protée
Ici pour se venger, les avait décimés.

52. Les vieilles histoires, vraies ou fausses, racontent
Que jadis un roi puissant régnait sur cette île.
Il avait eu une fille dont la beauté,
La grâce, lui avaient servi facilement
Dès lors qu'elle apparut sur la grève marine
À enflammer Protée au beau milieu des eaux.
Et celui-ci, un jour qu'il l'avait trouvée seule,
Lui fit violence et la laissa grosse de lui.

53. La chose fut très douloureuse, insupportable,
Pour un père sévère bien plus que les autres.
Nulle excuse, nulle pitié jamais ne purent
Le faire pardonner, tel était son courroux.
Même en la voyant grosse, il ne put s'empêcher
De donner libre cours à son cruel dessein,
Et avant qu'il soit né, il fit périr aussi
Même son petit-fils, lui qui n'avait rien fait !

54. Protée le dieu marin, pasteur du grand troupeau
De Neptune qui règne sur toutes les eaux,
Ressentit une peine immense pour sa Dame,
Et sa grande colère lui fit rompre le cours
Des lois de la nature, et envoya sur terre
Les orques et les phoques, tous ceux de la mer
Qui ont détruit les boeufs et même les brebis,
Avec les habitants des villes et des bourgs.

55. Ils vinrent jusqu'aux murs des cités forteresses,
Et de tous les côtés, il en firent le siège.
Jour et nuit tous les gens demeurent sous les armes,
Avec de grandes peurs et terribles alarmes ;
Tous ont été contraints d'abandonner leurs champs,
Et pour trouver enfin quelque remède, ils ont
Consulté un oracle sur tous leurs malheurs,
Et voici ce que leur répondit celui-ci :

56. Qu'il leur fallait trouver une vraie jeune fille,
Dont la beauté serait à nulle autre pareille,
Et l'offrir en offrande, à Protée, sur la rive,
En échange de celle qu'on a fait mourir.
Si sa beauté devait lui sembler suffisante,
Il la conserverait, ne les troublerait plus ;
Mais sinon il faudrait lui présenter une autre,
Et puis encore une autre, à sa satisfaction.

§ L'origine de l'esclavage...

57. C'est ainsi que commença le destin cruel
De celles qui étaient de toutes les plus belles :
Chaque jour à Protée on en amenait une,
Jusqu'à qu'il ait trouvé celle qui lui plaît.
La première et toutes les autres ont péri,
Dévorées qu'elles furent toutes par une orque
Qui s'était établie près de l'entrée du port,
Quand le reste du farouche troupeau partit.

58. Qu'elle soit vraie ou soit fausse cette histoire-là
De Protée (je ne sais moi-même que penser),
Dans cette île on garda, sans autre explication
Cette barbare loi antique, pour les femmes ;
Et chaque jour ainsi une orque gigantesque
Venait sur le rivage se nourrir de chair fraîche.
Si naître comme femme est partout un malheur,
Ici assurément c'est encore bien pire !

59. Ô pauvre demoiselles, que votre destin
Injuste conduisit sur la rive funeste !
Les gens venaient ici, au bord, pour procéder
Sans cesse à l'holocauste affreux des étrangères...
Car plus on en mettait à mort venant d'ailleurs,
Et moins diminuait le nombre de leurs filles !
Et si le vent n'en apportait pas chaque jour,
Ils allaient en quérir ailleurs sur les rivages.

60. Ils parcouraient les mers sur leurs fustes et grips
Leurs brigantines et autres vaisseaux rapides,
Dans les pays lointains et même les plus proches,
Pour le soulagement de leur propre martyre.
Nombre de femmes furent captivées de force,
Ou par la flatterie, ou bien contre de l'or :
Et de toutes régions, de toutes les contrées,
Ils en avaient rempli leurs tours, et leurs prisons.

§ Angélique est capturée

61. Sur une barque ils sont venus longer la terre
Et sont passés devant la grève solitaire,
Où au milieu des ronces et des grandes herbes,
Angélique la Belle, infortunée, dormait.
Quelques-uns des rameurs sont descendus à terre,
Pour y chercher du bois et ramener de l'eau ;
Et ils y ont trouvé cette fleur des plus belles,
Endormie dans les bras de quelque saint ermite.

62. Ô trop précieuse proie, tentation trop forte,
Pour des gens si barbares, des gens si grossiers !
Ô destin trop cruel, à qui feras-tu croire,
Que tu sois si forte dans les choses humaines
Pour que tu puisses aller jusqu'à offrir au monstre
En pâture la grande beauté qui dans l'Inde
Fit accourir le roi Agrican du Caucase
Jusqu'au milieu de la Scythie, pour y mourir !

63. Cette grande beauté qui fut, par Sacripant
Préférée à son beau royaume, à son honneur,
Cette grande beauté, qui fit ombre à la gloire
De ce Seigneur d'Anglant et de son grand génie ;
Cette grande beauté par qui tout le Levant
Fut sens dessus dessous, pui apaisé d'un signe,
Elle n'a plus maintenantt qu'elle est toute seule,
Personne pour l'aider, et même d'un seul mot.

64. La belle dame, alors, dans son profond sommeil,
Fut enchaînée avant qu'elle fût réveillée.
On la porta, ainsi que l'enchanteur-ermite,
Dans la barque remplie d'autres femmes en pleurs.
La voile haut hissée à la cîme du mât,
Ramena le navire dans l'île funeste ;
On l'y emprisonna, dans un solide fort,
Jusqu'au jour où viendrait son tour d'être livrée.

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“L'Île des Morts” d'Arnold Böcklin. Une île “funeste”...

65. Mais elle était si belle qu'elle est parvenue
À inspirer pitié à ce peuple cruel,
Si bien que de sa mort le jour fut reculé,
Jusqu'au moment où ils ne pourraient l'éviter.
Ils ont ainsi trouvé ailleurs des étrangères
Pour éviter la mort de la belle Angélique.
Mais à la fin au monstre elle a été conduite,
Et en pleurant le peuple tout entier la suit.

66. Qui dira ses angoisses, ses pleurs, et ses cris,
Les plaintes qu'elle envoie jusqu'au plus haut du ciel ?
Étonnamment la plage ne s'est pas fendue
Quand sur la froide pierre elle fut étendue,
Emprisonnée de chaînes, privée de secours,
Ne pouvant que s'attendre à une horrible mort !
Je ne le dirai pas, tant sa douleur m'éprouve,
Et me contraint de transporter ailleurs mon chant...

67. Et à trouver ailleurs de moins lugubres vers,
Jusqu'à ce que mon esprit las se soit repris ;
Au livide serpent, il serait impossible,
Non plus que pour le tigre dévoré de rage,
Ce qui court de l'Atlas aux rives enflammées
Plein de venin, sur les sables brûlants,
D'imaginer, de voir, sans éprouver d'angoisse
Angélique enchaînée à cette roche nue.

68. S'il avait su cela, son Roland bien-aimé,
Qui était à Paris croyant la retrouver !
Ou les deux chevaliers que trompa le vieillard
Avec un messager qu'il fit venir du Styx !
En bravant mille morts, pour lui venir en aide,
Ils auraient retrouvé les traces d'Angélique.
Mais qu'auraient-ils donc fait même s'ils l'avaient su,
Se trouvant séparés d'une distance telle !

69. Pendant ce temps Paris, ayant subi l'assaut
Du fameux fils du roi qu'on appelle Trojan,
En était arrivé à telle extrémité
Qu'il a failli tomber aux mains de l'ennemi.
Et si le ciel n'avait, touché par les prières
Répandu sur la plaine une pluie noire épaisse,
Fût tombé ce jour-là, sous la lance africaine,
Le Saint-Empire et le nom de la France, même.

70. Le Créateur suprême a baissé ses regards
Sur le vieux Charlemagne et sur sa juste plainte,
Et par sa pluie soudaine il a éteint les flammes
Que nul savoir humain n'eusse pu réfréner.
Sage est toujours celui qui vers Dieu se retourne :
Jamais nul autre n'a mieux pu le secourir.
Le dévôt souverain a très vite compris
Qu'il devait son salut à la divine main.

§ Lamentations de Roland

71. La nuit durant, Roland à sa couche confie
Sans cesse le flot de ses pensées vagabondes.
Il les emmène ici, puis les emmène là,
Enfin il les rassemble, mais sans les fixer.
Comme la lumière tremblante de l'eau claire,
Frappée par les rayons de soleil ou de lune,
Court tout le long des toits en faisant de grands sauts
Et à droite, et à gauche, et en bas, et en haut.

72. Sa dame maintenant lui revient à l'esprit
(Mais plutôt : qui n'en est jamais vraiment sortie)
Fait renaître en son coeur, et rend bien plus ardente
La flamme qui, le jour, semble plus assoupie.
Elle était avec lui venue jusqu'au Ponant,
De son lointain Cathay, et il l'avait perdue,
Sans jamais retrouver d'elle la moindre trace,
Quand Charles fut battu, pas très loin de Bordeaux.

73. De tout cela Roland avait grande douleur,
Et il se reprochait d'avoir été si faible.
« Ô mon cœur, disait-il, combien je me suis mal
Comporté envers toi ! Et comme je regrette,
Alors que je t'avais avec moi nuit et jour
Et que dans ta bonté, tu ne te refusais,
Je t'ai pourtant laissé remettre aux mains de Naymes,
Sans avoir combattu une telle injustice !

74. N'avais-je pourtant pas pour cela des excuses ?
Charles ne m'en eût pas désavoué peut-être ?
Ou s'il l'eût fait, qui aurait pu m'en empêcher ?
Qui donc eût pu t'enlever à moi contre moi ?
Ne pouvais-je donc pas utiliser mes armes ?
Ou plutôt me laisser arracher vif le cœur  ?
Ni Charles ni les gens de sa nombreuse cour
N'auraient pu t'enlever à moi même de force.

75. Si au moins je l'avais placée sous bonne garde
À Paris ou dans quelque bonne place forte !
Qu'on l'ait donnée à Naymes, cela me désole,
Car de cette façon, elle est perdue pour moi.
Qui donc bien mieux que moi aurait pu la garder ?
Je devais la défendre, donc, jusqu'à la mort,
Plus que mon propre corps, et que mes propres yeux.
Je le devais, le pouvais, mais ne l'ai pas fait !

76. Eh ! Ma douce vie, où es tu allée sans moi,
Toi qui étais restée si jeune et si jolie ?
De même qu'à l'instant où la lumière a fui,
Une agnelle demeure, égarée, dans les bois,
Et qu'espérant bien être entendue du berger,
Tout en bêlant s'en va d'un côté et de l'autre,
Si bien que de très loin le loup l'a entendue,
Et le pauvre berger en vain pleure sa perte

77. Et toi, chère espérance, où es-tu donc passée ?
Peut-être es-tu encore en train d'errer, seulette ?
Ou peut-être les loups mauvais t'ont-ils trouvée
Puisque tu n'avais pas Roland pour te garder !
La fleur qui dans le ciel des dieux m'eût fait l'égal,
La fleur que je gardais, intacte pour moi-même,
Et pour ne pas troubler — hélas ! — ton âme chaste,
Elle sera cueillie et profanée — hélas !

78. Ô misérable ! Ô malheureux ! Que faire d'autre
Que mourir — si on a cueilli ma belle fleur ?
Ô Seigneur Dieu, fais-moi ressentir la souffrance
De tout autre malheur, plutôt que celui-ci !
S'il est bien vrai, alors je m'enlève la vie,
Et je donne mon âme au plus noir désespoir. »
Ainsi se lamentait et soupirait Roland,
Se parlant à lui-même, en sa grande infortune.

§ Rêve de Roland

79. Déjà un peu partout les êtres fatigués
Donnaient quelque repos à leurs esprits lassés :
Qui à même le roc, qui sur des lits de plumes,
Qui sur l'herbe, qui sur le myrte et sous le hêtre ;
À peine as-tu, Roland, refermé les paupières,
Percé par tes pensées, aigües et acérées,
Si brèves, si fugitives, que tu ne peux
Te reposer en paix jouissant du sommeil.

80. Il semblait à Roland voir une verte rive
Recouverte de fleurs aux suaves odeurs,
Se mirant dans l'ivoire et la pourpre native
Qu'Amour lui-même avait répandue de sa main,
Et les deux astres clairs où l'âme se ressource
Enprisonnée qu'elle est par Amour, dans ses rets :
Je veux dire bien sûr les beaux yeux, du visage
Qui lui avait ôté le cœur de la poitrine.

81. Il ressentait joie et plaisir les plus extrêmes
Que puisse ressentir un amant fort comblé :
Mais voici que soudain surgit une tempête,
Qui saccage les fleurs et qui abat les arbres ;
On n'en voit d'ordinaire rarement de telles,
Quand s'opposent Aquilon, Auster et Levant.
Il lui sembla que pour trouver quelque refuge
Il lui fallait aller errer dans un désert.

82. Le malheureux alors sans savoir trop comment
Perd sa dame au milieu de cet air sombre et noir,
Et le voilà criant de ci, de là, son nom,
Le faisant résonner à travers champs et bois.
Et en vain il se dit : « Malheureux que je suis !
Qui a bien pu changer ma douceur en poison ? »
Et il entend soudain sa dame qui, en pleurs,
Se recommande à lui et implore son aide.

83. Là d'où provient le cri il s'est précipité,
Courant dans tous les sens, et bientôt épuisé ;
Ô combien sa douleur est atroce et cruelle
De ne retrouver pas ces yeux, si doux, si beaux !
Mais il entend une autre voix, venue d'ailleurs :
« N'espère plus jamais d'elle jouir sur terre ! »
Le voici réveillé par cet horrible cri,
Et il est tout à fait inondé de ses larmes.

84. Sans penser un instant que les images vues
En rêve par désir ou par crainte sont fausses,
Il était tellement occupé d'Angélique,
Qu'il pensait menacée de malheur ou de honte,
Qu'il saute furieux de son lit aussitôt.
Il se couvre en entier de sa cotte de mailles,
De son armure aussi, et saisit Bride-d'Or.
Il ne voulut aucun écuyer pour l'aider.

85. Et pour pouvoir aller explorer les sentiers
Sans que sa dignité puisse être compromise,
Il n'a pas arboré l'écusson aux quartiers
De gueules et d'argent, de blanc et de vermeil,
Mais seulement choisit un écu tout de noir,
Plus en rapport, c'est sûr, avec toute sa peine :
Il l'avait pris un jour à ce chef sarrasin
Qu'il occit de sa main quelques années plus tôt.

§ Départ précipité de Roland

86. Au milieu de la nuit il s'en va en silence,
Sans aller prévenir ni saluer son oncle ;
Et même à Brandimart, fidèle compagnon
Qu'il aimait tellement il ne fit pas d'adieux.
Mais dès que le soleil aux cheveux d'or épars
Eut quitté de Triton le fastueux palais,
Et fait se disperser la nuit humide et noire,
Le roi s'est aperçu que le preux avait fui.

87. Avec grand déplaisir, Charlemagne a compris
Que son neveu, la nuit, l'avait abandonné,
Quand il eût dû rester avec lui et l'aider ;
Alors il n'a pas pu retenir sa colère :
Il a donc commencé à se plaindre de lui
Et à lui adresser des paroles blessantes,
Le menacer, s'il ne revenait pas bientôt,
Et qu'il regretterait d'avoir fait cette erreur.

88. Brandimart, qui chérissait Roland tout autant
Que lui-même, ne s'est vraiment pas attardé :
Soit qu'il ait espéré le faire revenir,
Ou bien qu'il soit fâché de l'entendre blâmer ;
C'est à peine s'il a attendu le moment
Pour partir, où le jour commence à s'assombrir.
Il n'a rien dit à Fleur-de-Lys de son projet,
Pour qu'elle ne puisse venir s'y opposer.

89. Car c'était une dame très aimée de lui,
Et qu'il ne délaissait que des plus rarement.
Elle avait de la grâce, et de bonnes manières,
Un beau visage, ainsi qu'une grande sagesse.
Et s'il était parti sans en prendre congé
C'est qu'il avait pensé revenir aussitôt,
Le jour même ; mais ce qui dès lors arriva,
C'est qu'il fut retardé bien plus qu'il ne pensait.

90. Et quand elle eut attendu presqu'un mois,
En vain, sans que jamais elle ne le voie venir,
Elle eut une si grande envie de le revoir,
Qu'elle partit sans guide ni de compagnie,
Allant par quantité de pays, le cherchant,
Comme l'histoire vous le dira quand il le faut.
De ces deux-là je ne vous en dirai pas plus :
Je veux plutôt parler du Chevalier d'Anglant.

91. Et lui, après avoir quitté les armoiries
Glorieuses d'Almont, est allé vers la porte,
Et tout bas à l'oreille a dit « Je suis le comte »
Au Capitaine qui montait la garde ici.
Et quand le pont-levis a été abaissé,
Il a pris le chemin le plus court conduisant
Au camp des ennemis, et y fonça tout droit.
Ce qui suivit je le dirai dans l'autre chant.

NOTES

duc anglais : Il s'agit d'Astolphe.

parenté : Astolphe était le cousin de Bradamante.

fils : Le dénommé Zerbin.

sous lui : Certains commentateurs ont pu voir ici un double sens érotique... C'est bien possible. D'autant plus que d'autres allusions de ce genre le confirmeront dans les strophes 49-50, et de façon bien plus évidente !

noire caverne : Un métaphore pour l'Enfer.

com1 : Un détail très “réaliste”, un peu surptrenant, d'ailleurs, dans un récit tout à fait fantasmatique... Il semblerait que l'Arioste connaisse bien les bord de mer.

Paul et Hilarion : Deux ermites célèbres : saint Paul, et l'autre, un « ascète chrétien réputé comme thaumaturge qui est considéré comme le fondateur de la vie monastique en Palestine » (Wikipédia).

fustes et grips : Vaisseaux légers, souvent utilisés par les corsaires “barbaresques”, à la recherche d'esclaves.

Anglant : Autre nom pour Roland.

chef sarrasin : “amostante” dans le texte de l'Arioste, se réfère au mot arabe dsignant le chef, comme “émir”.

oncle : Charlemagne.