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SOMMAIRE

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CHANT 9

ARGUMENT : § Récit des malheurs d'Olympe § L'arquebuse § La mort du père § Olympe fait semblant d'accepter son mariage § Le stratagème d'Olympe § Exploit guerrier de Roland § Roland échappe au coup d'arquebuse § Roland abat Cimosque § Roland jette en mer l'arquebuse

Ah ! Que ne peut donc faire d'un cœur à lui soumis,
Amour, celui qui est si traître et si cruel,
Qu'il a pu effacer dans le cœur de Roland
Cette fidélité qu'il doit à son Seigneur ?
Il fut sage autrefois, respectant toute chose,
Et brave défenseur de notre Sainte Église.
Et maintenant, par amour vain, il se soucie
Bien peu de lui, peu de son oncle, et moins de Dieu.

2. Mais je l'excuse trop, et je me réjouis
D'avoir tel compagnon dans mon propre péché.
Car je suis languissant, égrotant, pour le bien,
Mais pour faire le mal je me sens très gaillard.
Roland s'en est allé tout de noir revêtu,
Et ne regrette pas les amis délaissés.
Le voilà où les gens d'Afrique et ceux d'Espagne
Avaient dressé leurs tentes au milieu de la plaine.

3. Mais ils ne campaient pas : la pluie les a chassés ;
Ils ont fui sous des toits, ils ont fui sous des arbres,
Par dix, par vingt, par quatre ou même sept ou huit :
L'un est allé très loin et l'autre bien plus près.
Ils dorment tous ainsi, rompus et harrassés :
La tête dans les mains, et d'autres allongés,
Ils dorment ; et le Comte en eût occis plus d'un,
Mais pourtant il n'a pas sorti sa Durandal.

4. Le généreux Roland a le cœur qui est grand,
Et il ne peut frapper des gens dans leur sommeil.
Il va et vient, ici et là, dans tous les sens,
Cherchant à retrouver les traces de sa Dame.
À ceux qu'il trouve réveillés, en soupirant, il dit
Comment elle est vêtue, et quelle est son allure ;
Et il les prie de lui montrer, par courtoisie,
Où il pourrait aller, pour pouvoir la trouver.

5. Et quand le jour se fut levé, clair et brillant,
Alors il a cherché par tout le camp des Maures.
Et il pouvait le faire sans le moindre risque,
Car il était vêtu à la façon arabe.
Et en cette occasion, il était fort aidé
De parler d'autres langues que le seul français,
Et surtout l'africain : il le parlait si bien
Qu'on aurait cru qu'il était né à Tripoli.

6. Il a cherché partout, exploré tout le camp,
Avec cela en tête, au moins trois jours durant.
Puis il a parcouru les cités et les bourgs,
Il n'a pas seulement fouillé l'Île de France,
Mais encore l'Auvergne, et même la Gascogne :
Il a cherché au fond des moindres des bourgades,
Tout exploré, de la Provence à la Bretagne,
Et de la Picardie aux frontières d'Espagne.

7. Ce fut à fin octobre, ou début de novembre,
Là où les frondaisons qui habillent les arbres
Se défont, et laissant apercevoir leurs membres,
Font qu'ils sont à la fin mis à nu et tremblants ,
Et que tous les oiseaux volent en rangs serrés,
C'est alors que Roland se lança dans sa quête
Amoureuse, et durant tout l'hiver ne cessa,
À la saison nouvelle n'abandonnant pas.

8. Passant un jour, comme il en avait la coutume,
D'un pays à un autre, il parvint au lieu où
Le fleuve séparant les Normands des Bretons
Coule tranquillement vers la mer qui est proche ;
Mais il était gonflé d'écume, débordant
Par la fonte des neiges et la pluie des montagnes :
Son flot impétueux venait de démolir
Et d'emporter le pont, et de couper la route.

9. Comme il jetait les yeux d'un côté et de l'autre,
Cherchant s'il pouvait voir, sur l'un ou l'autre bord,
(Car il n'y a aucun poisson, aucun oiseau)
Un moyen de poser le pied sur l'autre rive,
Il voit soudain venir vers lui comme une barque,
Et sur sa poupe une demoiselle est assise,
Qui lui fait signe qu'elle veut venir à lui
Mais ne laisse pourtant son bateau toucher terre.

10. Sa proue ne touche pas la rive, elle craint fort
De devoir embarquer Roland bien malgré elle.
Roland, lui, la prie de le prendre à son bord
Avec elle et l'emmener de l'autre côté.
Elle lui dit : « Nul chevalier ne passe là
S'il ne m'a d'abord sur sa foi, fait la promesse,
De livrer bataille sur ma simple demande,
La plus juste du monde, et bien la plus honnête.

11. Alors si vous avez, chevalier, le désir
De mettre sur l'autre rive le pied pour moi,
Promettez-moi qu'avant d'avoir laissé passer
La fin du mois qui est le plus proche de nous,
Vous irez en Irlande rejoindre son roi,
Pour lequel on arme une très puissante flotte
Qui pourra aller détruire l'île d'Ébude,
Qui est de toutes dans la mer la plus barbare.

12. Vous savez n'est-ce pas qu'au delà de l'Irlande,
On aperçoit une île au milieu de tant d'autres ;
Elle s'appelle Ébude : en vertu d'une loi
Ses habitants rapaces pillent les alentours.
Toutes les femmes qui sont par eux capturées
Le sont pour satisfaire une bête vorace
Qui s'en vient chaque jour sur le rivage, prendre
Dame ou bien demoiselle, et alors s'en nourrit.

13. Marchands et corsaires qui croisent par là
Leur en fournissent en quantité, des plus jolies.
Et vous pouvez compter, pour une chaque jour,
Combien de pauvres femmes déjà ont péri.
Mais s'il se trouve en vous quelque peu de pitié,
Si vous n'êtes vraiment pas rebelle à l'Amour,
Soyez content alors de faire partie de ceux
Qui vont faire partie d'un projet courageux. »

14. Roland n'a pas voulu écouter jusqu'au bout,
Et jura aussitôt qu'il serait le premier
Car il est bien de ceux qui ne peuvent souffrir
D'entendre raconter un acte aussi inique ;
Et il vient à penser, bientôt à redouter
Que ces gens d'Angélique auraient pu s'emparer,
L'ayant cherchée en vain en tellement d'endroits
Sans avoir pu encore retrouver sa trace.

15. Cette idée qui lui vient le trouble énormément,
Et lui fait oublier son tout premier projet :
Il décida de s'embarquer, et au plus vite,
Pour ce royaume-là aux si iniques lois.
Avant que le soleil n'ait plongé dans la mer,
Il est allé à Saint-Malo, a trouvé un bateau ;
À son bord est monté, a fait hisser les voiles,
Et a passé de nuit près du Mont Saint-Michel.

16. Saint-Brieuc et Tréguier sont laissés sur la gauche,
Et il vogue le long du littoral breton ;
Puis il a mis le cap sur les falaises blanches
Qui ont donné le nom d'Albion à l'Angleterre.
Mais le vent, qui venait du sud, faiblit,
Et se met à souffler entre nord et noroit
Avec une force telle qu'il faut carguer
Toutes les voiles et lui présenter la poupe.

17. Tout ce que le navire en quatre jours a fait,
Il le refait d'un coup en un jour, en arrière.
Le bon pilote a su rester en haute mer,
Et éviter la terre où risquer d'échouer.
Qautre jours durant le vent furieux a soufflé,
Et le cinquième jour il a changé d'humeur :
Il a laissé le vaisseau s'engager tranquille
Dans le fleuve qui va dans la mer, à Anvers.

18. Le pilote harrassé entra dans l'embouchure,
Son vaisseau malmené a pu toucher la terre.
Sortant d'une contrée qui se trouvait à droite,
Sur la rive du fleuve, un vieillard apparut,
Sa blanche chevelure indiquait son grand âge ;
Il les a salués des plus courtoisement,
Et puis il s'est tourné vers le Comte Roland
Celui qu'il a jugé être le chef de tous.

19. Il l'a prié, de la part d'une demoiselle,
De bien vouloir se rendre auprès d'elle au plus tôt ;
Il verrait de lui-même combien elle est belle,
Et avec ça, plus que toute autre, affable et douce.
Mais que s'il préférait pourtant l'attendre à bord,
Elle viendrait le rejoindre au fond de son navire,
Et qu'il ne serait pas plus vaillant que les autres,
Les chevaliers errants, quant à lui résister.

20. Aucun des chevaliers, parmi tous ceux qui viennent,
Que ce soit par la terre ou par mer, jusqu'ici,
N'a refusé de s'entretenir un moment
Avec elle, et la conseiller sur son malheur.
Ayant entendu ça, Roland sitôt s'élance
Sur la rive, et sans la moindre hésitation.
Et comme il était un guerrier noble et courtois,
Il a suivi le vieux où il l'a emmené.

21. Alors le paladin a été introduit
Dans un palais, et en montant les escaliers,
Il trouva une dame qui menait grand deuil,
Ainsi que le montraient son visage, et aussi,
Les grandes draperies noires qui couvraient tout :
Les chambres, les balcons, toutes les grandes salles.
Et l'ayant accueilli aimablement, la dame
Le fit asseoir, et lui dit tristement :

§ Récit des malheurs d'Olympe

22. « Je veux que vous sachiez ceci : je suis la fille
Du Comte de Hollande, et lui était si chère
(même si je n'ai pas été son seul enfant,
Car j'avais en ma compagnie aussi deux frères)
Que jamais, quoi que ce soit que je lui demande
Il ne m'a jamais répondu par un refus.
Je vivais donc fort heureuse dans cet état,
Quand un jeune Duc est arrivé sur nos terres.

23. C'était le Duc de la Zélande, et s'en allait,
Vers la Biscaye, guerroyer contre les Maures.
Son âge et la beauté qui émanait de lui,
Et les amours que n'avais jamais goûtées
Firent que je fus sans grand combat sa captive.
Et cela d'autant plus que ce qu'il laissait voir,
Je croyais et je crois, et je crois que c'est vrai,
Il m'aimait lui aussi et qu'il était sincère.

24. Les jours où parmi nous le tint un vent contraire,
(Pour les autres contraire, et pour moi favorable,
Pendant quarante jours, mais un moment pour moi,
Tant pour s'enfuir leurs ailes furent trop rapides),
Nous avons pu souvent avoir des entretiens,
Pendant lesquels il me promit, et moi aussi,
Qu'un mariage avec des rites solennels
Serait à son retour célébré entre nous.

25. Mais à peine Birène nous eut-il quittés,
(Birène, c'est le nom de mon fidèle amant)
Que le roi de Frise (qui de nous n'est pas loin,
Pas plus que ne le fait la largeur de ce fleuve),
De son fils a voulu faire de moi l'épouse,
Le seul fils qu'il avait, qu'on appelait Arbante,
Et envoie pour cela ses hommes les plus dignes,
En Hollande, à mon père, en faire la demande.

26. Mais je ne peux pourtant manquer à la parole
Que j'avais donnée à mon amant bien-aimé ;
Et si je le pouvais, Amour ne permet pas
Que je le veuille et que je sois aussi ingrate ;
Alors pour déjouer tous les projets ourdis,
Et qui s'avançaient certainement vers leur terme,
Je vais trouver mon père, et lui dis que plutôt
Que mariée en Frise, j'aime mieux mourir.

27. Mon père était si bon que ce qui me plaisait
À lui aussi plaisait, et pour ne m'attrister,
Me consoler et faire que mes plaintes cessent
Sur ce mariage-là, rompit les pourparlers .
Le roi de Frise, odieux, en conçut tellement,
De colère et fut pris d'une haine si grande
Qu'en Hollande il entra pour y faire la guerre,
Une guerre qui mit en terre tous les miens.

§ L'arquebuse

28. Car ce roi n'est pas seulement vigoureux
Tellement que bien peu l'égalent de nos jours,
Il est habile au Mal, si bien que contre lui
Hardiesse, courage, génie ne peuvent rien.
Il dispose d'une arme qu'aucun des anciens
N'a jamais vue, ni les modernes, sauf chez lui ;
Un tube de fer creux de presque deux coudées
Où l'on met de la poudre et ensuite une balle.

29. À l'arrière, là où se ferme le canon,
Une mèche allumée touche un trou peu visible,
Très délicatement tout comme un médecin
Palpe la veine qu'il lui faut ligaturer :
La balle alors chassée dans un fracas terrible,
Comme s'il y avait des éclairs, du tonnerre,
Comme un endroit par où serait passée la foudre,
Brisant, brûlant, et fracassant tout ce qu'elle touche.

30. Avec cette arme affreuse il a mis par deux fois
Nos troupes en déroute, il a tué mes frères ;
Dès le premier assaut, il brisa le haubert
De l'un d'eux et alla lui transpercer le cœur.
Au deuxième combat, à l'autre qui fuyait
Avec les siens, il lui ôta l'âme du corps :
En le frappant de loin, par derrière, en plein dos,
La balle ressortit devant, par la poitrine.

§ La mort du père

31. Un jour alors que mon père se défendait
Dans l'unique château qu'il avait conservé,
Après avoir perdu tous ceux des alentours,
Le roi le fit périr de la même façon.
Pendant qu'il avançait et faisait demi-tour,
Pour régler une affaire et puis encore une autre,
Il fut frappé soudain d'un coup entre les yeux
Que le traître de loin avait bien préparé.

32. Mon père mort et mes deux frères, je suis restée
Seule héritière de cette île de Hollande ;
Comme le roi de Frise avait toujours voulu
S'installer fermement dans ce nouvel État,
Il m'a donc fait savoir, ainsi qu'à tout mon peuple,
Qu'il m'accordait la paix et la tranquillité
Si je voulais ce que je n'ai jamais voulu :
Accepter que son fils devienne mon mari.

33. Et moi, si ce n'est pas la haine que j'éprouve
Pour lui et pour tous ceux de son inique race
Qui ont causé la mort de mon père et mes frères,
Ravagé, mis à feu, saccagé ma patrie,
C'est encore bien plus pour ne pas faire tort
À celui pour lequel j'avais fait la promesse
Que nul autre que lui ne pourrait m'épouser
Avant que de l'Espagne il ne soit revenu...

34. Je lui ai répondu : « Pour ce mal dont je souffre,
Plutôt en souffrir cent, et aller jusqu'au bout,
Mourir, être brûlée vive et que mes cendres soient
À tous vents dispersées, plutôt que d'accepter. »
Tous mes gens ont tenté de me persuader,
Tantôt par la prière et tantôt la menace,
De me livrer au roi, avec ma ville aussi,
Plutôt que de causer leur malheur à eux tous.

35. Voyant que les prières et les protestations
Restaient vaines sans que rien ne puisse m'atteindre,
On s'entendit avec le roi de Frise, on lui
Livra les murs, comme prévu, et moi avec.
Ce roi de Frise, sans me causer aucun mal,
Me promit de veiller sur ma vie, mon royaume,
Si je voulais bien adoucir mes sentiments,
Et prendre pour époux Arbante, son cher fils.

§ Olympe fait semblant d'accepter son mariage

36. Voyant que j'étais ainsi forcée, contrainte,
Pour m'échapper j'ai désiré perdre la vie.
Mais si je ne pouvais d'abord tirer vengeance,
Je souffrirais encore bien plus de l'injustice.
J'y ai pensé souvent ; et su qu'à mon chagrin
Simuler pouvait seul apporter un peu d'aide.
J'ai donc feint de vouloir, et non plus seulement
Accepter son pardon et devenir sa bru.

37. Et parmi tous les gens qui autrefois servirent
Mon père, j'en ai choisi deux, qui étaient frères,
De grande intelligence, ayant beaucoup de cœur,
Mais plus que tout d'une fidélité parfaite,
Car ils avaient grandi dans notre propre cour,
Élevés avec nous depuis leur plus jeune âge ;
Ils m'étaient dévoués à tel point que leur vie
Ne comptait pas auprès de mon propre salut.

38. Alors je leur ai dit quel était mon dessein :
Et ils ont aussitôt promis qu'il m'aideraient.
L'un est allé en Flandres, affréter un navire.
L'autre, sur ma demande, est resté avec moi.
Aux gens de ce royaume et même aux étrangers,
Invités à la noce, on apprit la nouvelle :
Birène avait levé en Biscaye une armée,
Bientôt prête à venir avec lui en Hollande.

39. En effet, aussitôt la première bataille,
Celle où l'un de mes frères, vaincu, fut tué,
J'avais fait parvenir un courrier en Biscaye
Pour porter à Birène la triste nouvelle.
Et tandis qu'il s'armait et qu'il se préparait,
Le roi de Frise a pris le reste du pays.
Birène ne sachant rien de ce qui se passe,
Fit partir ses vaisseaux pour nous venir en aide.

40. Le roi de Frise ayant appris cette nouvelle,
Abandonne à son fils les soins du mariage,
Et sitôt prend la mer avec ses équipages.
Il affronte le Duc, le bat, brûle et détruit
Sa flotte, et le fait prisonnier : c'est le Destin.
Mais la nouvelle encore à nous n'est pas venue.
Devenu entretemps mon époux, le jeune homme
Veut avec moi coucher quand le fait le soleil...

§ Le stratagème d'Olympe

41. J'avais caché derrière les rideaux du lit
Mon serviteur fidèle, qui ne bougea pas
Avant que mon époux ne s'avance vers moi.
Mais il n'attendit pas qu'il ait pu se coucher :
Il brandit une hache, et courageusement
Il le frappa si fort à l'arrière de la tête,
Qu'il lui ôta d'un coup la parole et la vie.
Et moi, sautant du lit, je lui coupai la gorge.

42. Comme on peut voir un boeuf tomber à l'abattoir,
Ce jeune homme est tombé pour me venger du roi :
Cimesco, ce félon pire que tous les autres
Ainsi l'appelait-on, au royaume de Frise.
Après avoir causé la mort de mes deux frères,
Et celle de mon père, afin de s'emparer
De mes États, voulait faire de moi sa bru,
Et peut-être qu'un jour il m'aurait fait mourir.

43. Avant que ne survienne rien, mon compagnon,
Tout ce qui vaut le plus et qui pèse le moins
A pris, et avec moi, vite par la fenêtre
Descend vers la mer, suspendu à une corde,
Là où son frère attend, se tenant aux aguets,
Sur un navire prêt, acheté dans les Flandres.
Hissant les voiles, et frappant l'eau de nos rames,
Nous tous fûmes sauvés, comme Dieu le voulut.

44. Je ne sais si le roi a ressenti plus fort
Ou la mort de son fils ou sa grande colère
Envers moi-même, en apprenant le jour suivant,
Jusqu'à quel poin til avait pu être outragé !
Il revenait avec ses gens, tout orgueilleux
De sa victoire sur Birène emprisonné,
Et croyait arriver pour la fête et les noces
Quand il vit que tout était funèbre, et en deuil.

45. La douleur pour son fils, et envers moi sa haine
Ont fait que jour et nuit il ne fut en repos.
Mais la peine, jamais, les morts ne ressuscite ;
Pour assouvir la haine, il n'est que la vengeance,
Et le temps qu'il aurait dû consacrer aux larmes,
Et aux gémissements, et aux soupirs, il veut
Le faire s'associer à sa haine, et chercher
Comment entre ses mains me prendre et me punir.

46. Tous ceux dont il savait qu'ils étaient mes amis,
Ou ceux dont simplement on le lui avait dit,
Ceux qui m'avaient permis d'arriver à mes fins,
Il les accuse et tue, ou fait brûler leurs biens.
Il veut tuer Birène et se venger de moi.
Il sait que rien ne peut me faire plus souffrir,
Mais il sait bien aussi qu'en le gardant en vie
Il a entre ses mains le filet pour me prendre.

47. Il lui propose alors un marché bien cruel :
Il lui fait grâce un an, et au bout de ce temps,
Il connaîtra alors la mort la plus affreuse,
Si avant ce temps-là il n'a pu réussir,
Avec tous ses amis et toute sa famille,
Avec tous ceux qui savent, tous ceux qui peuvent,
Me faire prisonnière et me livrer à lui,
Si bien que je n'aie plus que la mort pour salut.

48. Tout ce que je pouvais faire pour mon salut,
Je l'ai fait, c'est certain — sauf me perdre moi-même.
J'ai vendu six châteaux que j'avais dans les Flandres
Et le prix que j'en eus, qu'il soit grand ou petit,
J'en ai donné partie pour inciter des gens
Capables de corrompre ceux qui le gardaient,
Et une autre partie pour armer contre lui
Tantôt les Allemands et tantôt les Anglais.

49. Mais de tous ces gens-là, soit qu'ils n'aient rien pu faire,
Soit qu'ils n'aient pas bien fait ce que je demandais,
M'ont tenu des discours au lieu d'avoir agi,
Se moquèrent de moi quand ils ont eu l'argent ;
Ainsi le terme mis est venu à sa fin,
Après lequel ni force ni trésor ne peut
Venir à temps pour moi et m'éviter la mort
Ainsi que le supplice à mon cher compagnon.

50. C'est pour lui que mon père et mes frères sont morts.
Et c'est pour lui aussi qu'on a pris mon royaume.
C'est pour lui que le peu de bien qui m'est resté
Et qui seul me pouvait encore aider à vivre,
Je l'ai sacrifié pour le sortir de sa prison.
Je n'ai plus maintenant comme unique ressource
Que d'aller me livrer moi-même entre les mains
D'un ennemi cruel — pour qu'il soit libéré.

51. Et si je n'ai maintenant plus d'autre moyen,
Si pour son salut je ne trouve rien de mieux,
Que d'offrir ma propre vie pour lui, alors, oui,
Lui offrir ma vie, cela me sera très cher.
Mais une seule peur me tourmente pourtant :
C'est ne pas savoir faire avec ce tyran
Un pacte qui soit suffisant pour m'assurer
Qu'il ne me trompera, une fois dans ses mains.

52. Je crains beaucoup que lorsqu'il me tiendra en cage,
Qu'il m'aura fait subir les pires des supplices,
Il ne relâche pas pour autant mon Birène,
Pour m'oter le plaisir de l'avoir délivré.
Il est parjure et plein de rage, je le sais :
Me tuer pourrait bien ne pas le contenter.
Et ce qu'il aura fait de moi, ni plus ni moins,
Il ne le fasse subir à Birène aussi.

53. Et voilà la raison pour laquelle avec vous
Je raconte cela, et à tous ceux aussi,
Seigneurs et Chevaliers venus vers moi ici :
C'est qu'en disant cela à tellement de gens,
Je me dis que, peut-être, ils me diront comment,
Quand devant ce monstre je serai conduite,
Je pourrai faire, pour qu'il ne garde Birène,
Et que moi morte, il ne le fasse pas mourir.

54. J'ai prié chaque guerrier que j'ai rencontré,
De venir avec moi quand je me livrerai ;
Mais qu'en échange il me promette, sur sa foi,
Que l'échange soit fait d'une honnête façon,
Et qu'au même moment où je serai au roi
Birène sera libre - et alors si je meurs
Je mourrai bien contente, car ainsi ma mort
Aura donné la vie à mon cher compagnon.

55. Jusqu'à ce jour pourtant, je n'ai pas rencontré
Qui pourrait me jurer sur sa foi, garantir
Que si je suis conduite là-bas vers le roi,
Et celui-ci me veut sans me donner Birène,
Il ne permettra jamais que l'on me retienne
Malgré moi — car on craindrait tellement son arme,
Son arme qui est telle qu'aucune cuirasse
Ne peut y résister, si épaisse soit-elle.

56. Et si chez vous le courage n'est en rien différent
De la belle prestance et votre allure d'Hercule,
Si vous croyez pouvoir m'arracher à Cymosque
Pour le cas où il manquerait à sa promesse,
Acceptez de venir avec moi quand j'irai
Me mettre en ses mains, car je ne craindrai plus
Si vous êtes alors près de moi, (et même
Si, après, moi, je meurs) — que meure mon seigneur. »

57. Ici la demoiselle mit fin à son récit
Entrecoupé souvent de soupirs et de pleurs,
Et Roland aussitôt qu'elle eut fermé la bouche,
Lui qui jamais n'hésite à courir pour le bien,
Ne perdit pas son temps à parler avec elle :
Abuser des paroles n'était pas son genre ;
Il lui promit pourtant, lui accordant sa foi,
Qu'il ferait encore plus que ce qu'elle voulait.

58. Car il ne voulait pas que pour sauver Birène
Elle aille s'en remettre aux mains de l'ennemi.
Il veut sauver les deux, si sa bien chère épée
Et sa valeur guerrière ne lui font défaut.
Ils se sont mis en route en ce jour, aussitôt,
Car le vent leur était favorable et serein.
Le paladin se hâte de partir : il veut
Parvenir au plus vite à l'île de ce monstre.

59. Le bon pilote alors navigue en louvoyant
De droite et de gauche, sur les profonds étangs ;
Il a longé les îles qui font la Zélande :
Une paraît devant quand l'autre disparaît.
Trois jours plus tard Roland en Hollande débarque.
Mais elle reste à bord, celle qui est fâchée
Contre le roi de Frise : Roland veut d'abord
Lui apprendre la mort de ce cruel tyran.

60. Sur le rivage vient le paladin en armes
Monté sur un coursier à robe grise et noire
Qui né en Danemark a grandi dans les Flandres.
Il est grand et puissant, plutôt que très léger ;
Quand il a embarqué, il avait en effet
Laissé son destrier en terre de Bretagne :
Le fameux “Bride d'Or”, si beau et si vaillant,
Qui n'a aucun égal, si ce n'est que Bayard.

61. Roland arrive à Dordrecht et là, il découvre
Beaucoup de gens armés, massés devant la porte ;
C'en est ainsi toujours, quand la ville est suspecte,
Mais encore bien plus, si sa prise est récente.
On venait justement d'apprendre la nouvelle
Que depuis la Zélande, escorté de nombreux
Vaisseaux et de ses gens survenait un cousin
Du seigneur que l'on tient emprisonné ici.

62. Roland s'adresse alors à l'un d'eux pour lui dire
Qu'il prévienne le roi qu'un chevalier errant
Désire l'affronter à la lance et l'épée,
Mais que d'abord il veut qu'un pacte soit conclu :
Si le roi vient à bout de qui l'a défié,
Il obtiendra la Dame qui tua Arbante :
Le chevalier la tient non loin d'ici captive
Et la lui livrera s'il le faut en mains propres.

63. En revanche il désire que le roi promette,
Que s'il était vaincu dans ce loyal combat
Il mettra aussitôt Birène en liberté
En le laissant aller où il désirera.
Le soldat a rempli en hâte sa mission ;
Mais le roi qui ne sait pas ce qu'est la vertu,
La courtoisie non plus, a mis tous ses efforts
Sur la fraude, la ruse et sur la trahison.

64. Il pense que s'il tient en mains ce chevalier,
Il aura par la même celle qui l'offense,
Si la Dame est vraiment soumise à son pouvoir,
Et si le messager a tout bien entendu.
Il fait sortir alors de la ville trente hommes,
Par un sentier qui va ailleurs qu'à cette porte
Et qui en se cachant ont fait un long détour,
Ont surgi dans le dos du Paladin Roland.

65. Pendant ce temps le traître lui tient des discours,
Jusqu'à ce qu'il ait vu les soldats, les chevaux
Parvenus à l'endroit qu'il leur avait fixé.
Il est alors sorti avec trente autres hommes,
Comme un chasseur le fait pour bien cerner la bête,
Et de tous les côtés l'entoure dans les bois,
Ou comme le pêcheur à Volano enserre
Le flot et les poissons dans son large filet.

66. Ainsi le roi de Frise a sur chaque chemin
Tout fait pour empêcher que ce guerrier s'échappe.
Car il le veut vivant, et non pas autrement,
Et il croit que vraiment cela sera facile,
Sans avoir nul besoin de la foudre terrestre
Avec laquelle il fit tant et tant de victimes ;
Ici, lui semble-t-il, il n'en est pas besoin,
Puisqu'il veut capturer, et non faire périr.

§ Exploit guerrier de Roland

67. Comme un sage oiseleur qui conserve vivants
Les premiers oiseaux pris, pour des prises meilleures,
Pour en prendre un grand nombre, en les utilisant
Comme appeaux, ou bien comme des leurres,
Ainsi veut procéder de Cimosque le roi.
Mais Roland ne veut pas faire partie de ceux
Qui se laissent ainsi prendre du premier coup :
Il eut bientôt rompu le cercle autour de lui.

68. Le chevalier d'Anglant fond, la lance baissée
Là où il voit le plus et d'armes et de gens ;
Il perce un ennemi, un autre et puis un autre,
Et puis encore un autre comme une pâte molle,
Pour en avoir enfin jusqu'à six suspendus
Sur le bois de sa lance, qui n'en peut tenir
Pas un de plus, alors il laisse le septième
Mais l'a blessé si fort que bientôt il expire.

69. C'est ainsi que l'on voit, sur le bord éloigné
Des canaux, des étangs, des fossés, les grenouilles
Que l'archer habile perce aux flancs, à l'échine,
Les unes puis les autres, sans désemparer,
Jusqu'à ce que sa flèche tout du long soit pleine,
Avant qu'elles aient pu en être détachées.
Roland jette sa lance devenue trop lourde,
Il a tiré l'épée, au combat s'est lancé.

70. Rompue la lance, il s'est saisi de son épée,
Celle-là qui jamais ne fut levée en vain ;
À chacun de ses coups, ou de taille ou de pointe
Il a occis un homme à pied ou à cheval :
Où que ce soit qu'il touche, il teint de sang vermeil
L'azur, le vert, le blanc, le jaune ou bien le noir.
Cimosque se lamente de n'avoir pas pris
Sa canne à feu dont il aurait eu tant besoin !

71. Et avec de grands cris et de fortes menaces,
Il la réclame en vain, car on ne l'entend pas :
Qui a pu se sauver en rentrant dans la ville
N'a pas du tout envie d'en sortir maintenant.
Le roi de Frise voit que tous ses gens s'enfuient,
Décide qu'il vaut mieux pour lui d'en faire autant :
Il court vers la porte qu'il veut se faire ouvrir ,
Mais le comte surgit vraiment tout près de lui.

72. Le roi tourne le dos, laissant Roland le maître
Non seulement du pont, mais des portes aussi ;
Il s'enfuit en laissant sur place tous les autres,
Grâce à son destrier qui est le plus rapide.
Roland veut ignorer la plèbe méprisable,
Car il veut mettre à mort les félons et eux seuls ;
Mais son coursier pourtant n'est pas assez rapide
Pour celui qui s'enfuit et semble avoir des ailes.

§ Roland échappe au coup d'arquebuse

73. Par une voie ou l'autre, il échappe bientôt
À la vue de Roland, mais pourtant il s'attarde
Un peu, pour revenir avec sa nouvelle arme :
Il s'était fait porter le fer creux et le feu ;
Et s'étant embusqué derrière un coin de mur,
Il attend l'ennemi, comme fait un chasseur
Qui, à l'affût avec ses chiens et son épieu,
Attend le sanglier qui vient tout ravager,

74. Brisant les branches, faisant rouler les rochers ;
Et partout où se dresse son front orgueilleux,
Le bruit est si terrible que l'on pourrait croire
Que la forêt éclate et s'entr'ouvrent les monts.
Cimosque est aux aguets pour que ne passe pas
Le Comte audacieux sans lui payer son dû.
Aussitôt qu'il le voit, il introduit le feu
Dans le tube de fer et fait partir le coup.

75. À l'arrière, soudain, ce fut comme un éclair,
Et devant le tonnerre explose dans les airs.
Les murs en ont tremblé et sous les pieds, le sol ;
Et le terrible bruit fait résonner le ciel.
Le trait ardent, qui tout brise et détruit d'un coup
Ce qu'il rencontre, et n'épargne jamais personne,
Peut bien hurler, siffler, mais ne va pas frapper
Son but, comme l'aurait voulu cet assassin.

76. Soit précipitation, soit son trop vif désir
De tuer ce baron l'ont fait bien mal viser.
Soit que son cœur aussi, tremblant comme une feuille
Ait fait trembler aussi et sa main et son bras,
Ou que n'ait pas voulu la divine bonté
Que son loyal champion soit si tôt abattu,
Le coup ne vint frapper que le cheval au ventre,
À terre l'a jeté : ne s'en relèvera.

§ Roland abat Cimosque

77. Cheval et cavalier sont maintenant à terre ;
Le cheval lourdement, le cavalier à peine,
Qui bien vite se dresse, agile, sur ses pieds,
Comme s'il en trouvait son souffle renforcé.
Comme Antée le Libyen sa vigueur retrouvait
Plus forte après avoir un instant touché terre,
Il sembla que Roland quand il se releva,
Avait du sol touché ses forces redoublé.

78. Quiconques vit jamais tomber du ciel le feu
Que Jupiter fait choir avec un bruit affreux,
Jusqu'au tréfonds du lieu où se trouvent celés
Le charbon et le soufre, et le salpêtre aussi,
Et qui sitôt entré, dès qu'il les touche un peu,
Semble enflammer le ciel et la terre elle-même,
Faire sauter les murs et le marbre pesant,
Envoyer les rochers en l'air jusqu'aux étoiles...

79. On peut penser que tel était le paladin
Aussitôt qu'il se fut arraché à la terre :
Il arborait un air si dur et si terrible,
Qu'il en eût fait trembler dans le ciel Mars lui-même !
Le roi de Frise, épouvanté, tourna la bride
Pour faire volte-face, et ne put que s'enfuir.
Mais Roland aussitôt le poursuit et l'atteint
Plus vite que la flèche décochée d'un arc.

80. Et ce qu'il n'avait pu faire de son cheval,
Cette fois il pourra le faire sur ses pieds.
Il le suit de si près que si on ne le voit,
On ne peut vraiment pas croire que cela soit.
Il l'a bien vite atteint — et brandit son épée
Sur le cimier du casque, et aussitôt l'abat,
De ce coup lui fendant la tête jusqu'au cou,
À terre l'envoyant pour son dernier sursaut.

81. Et voici que se lève dans toute la ville
Une rumeur nouvelle, un nouveau bruit d'épées :
Le cousin de Birène, au milieu de ses gens
Qu'il avait amenés de son propre pays,
Comme il avait trouvé la porte grande ouverte,
Avait pu parvenir au cœur de la cité
Que Roland avait tellement terrorisée
Que sans encombre il avait pu la parcourir.

82. Tout le peuple s'enfuit en désordre, ignorant
Qui sont donc ces gens-là, non plus que ce qu'ils veulent ;
Mais quand enfin les uns et les autres découvrent
Que leurs habits, leur langue sont de la Zélande,
Ils réclament la paix, tendant un papier blanc,
Et disant à leur chef d'y écrire ses ordres,
Car contre les Frisons ils veulent les aider,
Qui ont mis en prison le duc qui leur est cher.

83. Ce peuple avait toujours été grand ennemi
Du roi de Frise ainsi que de ses partisans,
Car il avait tué leur ancien souverain,
Et de plus il était très injuste et avide.
Roland a proposé alors son entremise,
Entre les deux parties et parvint à la paix,
Grâce à quoi ils ont pu liquider les Frisons,
Ne les laissant que morts ou bien fait prisonniers.

84. Ils ont jeté les portes des cachots à terre,
Sans même avoir besoin d'en rechercher les clés.
Birène alors adresse à Roland un discours
Pour lui dire combien il est reconnaissant ;
Puis ils se sont rendus ensemble et avec d'autres
Jusqu'au navire où les avait tant attendus Olympe,
— C'est le nom de la Dame à qui revient le droit
De régner désormais sans conteste sur l'île.

85. C'est elle qui avait conduit Roland ici,
Sans avoir pu penser qu'il dût en faire autant :
Elle avait cru pouvoir simplement rester seule
Pendant qu'il sauverait son époux de la peine.
Le peuple tout entier la révère et l'honore ;
Il serait bien trop long de raconter ici
Les caresses de Birène, celle qu'elle lui fit ;
Et tous deux remercient le Comte de son aide.

86. Le peuple a replacé la dame sur le trône
De son père en lui jurant sa fidélité.
Après qu'elle se fut unie à son Birène
D'un noeud et d'une chaîne qu'Amour rend solide,
Elle lui a donné tout le pouvoir sur elle
Ainsi que sur l'État ; et lui, à son cousin,
A confié la garde des forteresses
Et des domaines de l'État sur toute l'île.

87. Il avait le dessein de revoir la Zélande,
Et d'y faire venir son épouse avec lui ;
Il prétendait vouloir reconquérir la Frise,
Et quel serait son sort en tentant l'entreprise.
Il disait qu'il avait bon espoir, grâce au gage
Tenu entre ses mains, et qu'il estimait fort :
La fille de ce roi, qu'il avait découverte
Parmi tous les captifs, qui étaient si nombreux.

88. Il prétendait aussi qu'il allait la donner
En mariage à son frère moins âgé que lui.
Ce jour même est parti le sénateur romain,
Au moment où Birène a fait appareiller.
Il n'a voulu pour lui emporter nulle chose,
Parmi un si grand nombre de dépouilles prises,
Sauf l'instrument dont nous avons déjà parlé,
Celui qui déchaîne la foudre à chaque fois.

89. Son intention en le prenant n'était certes pas
De s'en servir pour se défendre : il estimait
Que cela ne pouvait relever que d'un lâche
D'avoir un avantage sur son adversaire ;
Il voulait le jeter quelque part où jamais
Il ne risquerait plus de servir à personne,
Et il a pris aussi la poudre avec les balles,
Et tout ce qui pouvait être utile à cette arme.

§ Roland jette en mer l'arquebuse

90. Ainsi, quand il a vu, porté par la marée,
Qu'il était parvenu à la plus haute mer,
Et qu'on ne voyait plus aucune trace au loin
Ni du rivage droit ni de la côte à gauche,
Il l'a prise, disant : «  Que jamais chevalier
Sur toi ne se repose et oublie le courage,
Et qu'à cause de toi, nul couard ne se vante
De sa fausse bravoure — à jamais sois enfouie !

91. Ô maudite invention, machine abominable,
Qui fut conçue dans les profondeurs du Tartare,
Aux mains de Belzébuth, esprit voué au Mal
Qui espérait ruiner le monde par tes soins,
Je vais te renvoyer à l'Enfer d'où tu viens ! »
Tout en disant cela, il l'a lancée au fond.
Et pendant ce temps-là, le vent gonflait les voiles
Qui l'emmenaient tout droit vers cette île cruelle.

92. Le paladin était si désireux d'apprendre
Si la Dame de ses pensées se trouvait bien là-bas,
Celle que plus que tout il aimait dans le monde,
Au point qu'il ne peut vivre joyeux même une heure
Sans elle, et que s'il met le pied en Hibernie,
Il craint de s'engager dans quelque autre entreprise
Et de se dire ensuite : « Mon Dieu ! Mais pourquoi
Ne me suis-je donc pas hâté bien davantage ?

93. Il ne voulut pas faire une escale non plus
En Angleterre ou en Irlande, ou la côte d'en face.
Laissons-le donc aller où veut bien l'envoyer
Le petit archer nu qui au coeur le blessa...
Avant d'en dire plus, je retourne en Hollande
Et je vous prie de bien vouloir m'accompagner :
Je sais que comme moi vous ne voudriez pas
Que les noces puissent se dérouler sans nous !

94. Ces noces furent belles et très somptueuses ;
Mais pourtant pas si belles ni tant somptueuses
Que celles qu'en Zélande on projetait de faire.
Mais je ne vais pourtant vous y conduire ici,
Car il s'y produira bien des choses encore,
Qui viendront les troubler — et je vous en ferai
Le récit tout au long dans le chant qui va suivre,
Si du moins vous allez dans ce chant m'écouter !

NOTES

arme : Il s'agit de l'arquebuse, qui est apparue au XVe siècle, et perfectionnée vers 1517. L'Arioste est au courant des derniers “progrès” de “l'art militaire”...

peuple : Les Hollandais ; et “l'ancien souverain” dont il est question ensuite n'est autre que le père de la malheureuse Olympe.

sénateur : « Roland, selon la tradition », d'après A. Rochon ; « Le comte de Desmond » — écrit Orcel, sans autre explication... Pour ma part je considère que « Roland » est plus clair et conforme à la suite du texte.