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SOMMAIRE

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CHANT 1

ARGUMENT : § Mésaventures de Roland. § Fuite d'Angélique qui rencontre Renaud. § Angélique trouve Ferragus au bord de la rivière. § Combat de Renaud et de Ferragus. § Le combat est remis à plus tard. § Ferragus est menacé par Argail sorti de l'eau. § Angélique est découverte par Sacripant. § Arrivée d'un chevalier inconnu, qui met à mal Sacripant. § Où l'on apprend que le chevalier inconnu est Bradamante. § Sacripant s'empare de Bayard, le cheval de Renaud. § Renaud survient - les deux fontaines.

1.

Je vais chanter les Dames et les chevaliers,
L'Amour, la courtoisie, les armes, les audaces,
Que l'on vit à l'époque où les Maures passèrent
La mer, venant d'Afrique, en ravageant la France,
Poussés par la colère et la jeune fureur
De leur roi Agramant, qui si bien se vantait
D'aller venger la mort de son père Trojan
Sur Charles, qui fut Roi et Empereur Romain.

1.

Le donne, i cavallier, l'arme, gli amori,
le cortesie, l'audaci imprese io canto,
che furo al tempo che passaro i Mori
d'Africa il mare, e in Francia nocquer tanto,
seguendo l'ire e i giovenil furori
d'Agramante lor re, che si diè vanto
di vendicar la morte di Troiano
sopra re Carlo imperator romano.

2.

Je dirai de Roland, en cette occasion,
Des choses jamais dites en prose ni vers :
Comment l'amour de lui fit un fou furieux,
Lui qui était tenu pour sage auparavant
- Si du moins celle qui m'a rendu fou aussi,
En m'enlevant un peu de la raison que j'ai,
M'en laisse encore assez pour que je puisse enfin
Venir à bout pourtant de ce que j'ai promis.

2.

Dirò d'Orlando in un medesmo tratto
cosa non detta in prosa mai, né in rima :
che per amor venne in furore e matto,
d'uom che sì saggio era stimato prima ;
se da colei che tal quasi m'ha fatto,
che 'l poco ingegno ad or ad or mi lima,
me ne sarà però tanto concesso,
che mi basti a finir quanto ho promesso.

3.

Puisse vous agréer noble lignée d'Hercule,
Ornement et splendeur de notre siècle entier,
Hippolyte, d'avoir seulement ce que peut
Et que veut vous donner votre humble serviteur.
Car ce que je vous dois je peux vous le payer
En partie en paroles et partie en écrits.
Et si ce n'est que peu, qu'on ne me le reproche :
Car tout ce que je puis, certes je vous le donne.

3.

Piacciavi, generosa Erculea prole,
ornamento e splendor del secol nostro,
Ippolito, aggradir questo che vuole
e darvi sol può l'umil servo vostro.
Quel ch'io vi debbo, posso di parole
pagare in parte e d'opera d'inchiostro ;
né che poco io vi dia da imputar sono,
che quanto io posso dar, tutto vi dono.

4.

Vous verrez que parmi les plus nobles héros
Que je m'en vais nommer et que je vais louer,
Je dirai ce que fut Roger, qui fut des vôtres,
Et de tous vos aïeux illustre fut le cep.
Vous m'entendrez louer sa valeur, ses hauts faits :
Prêtez-moi seulement une oreille attentive,
Et que votre pensée veuille bien s'abaisser
Un peu pour que mes vers parviennent jusqu'à elle.

4.

Voi sentirete fra i più degni eroi,
che nominar con laude m'apparecchio,
ricordar quel Ruggier, che fu di voi
e de' vostri avi illustri il ceppo vecchio.
L'alto valore e' chiari gesti suoi
vi farò udir, se voi mi date orecchio,
e vostri alti pensieri cedino un poco,
sì che tra lor miei versi abbiano loco.

§ Mésaventures de Roland.

§ Mésaventures de Roland.

5.

Roland, depuis longtemps tellement amoureux
D'Angelica la belle, avait laissé pour elle,
Aux Indes, chez les Mèdes, et même les Tartares
Des trophées innombrables et impérissables ;
Avec elle il alla jusque dans le Ponant,
Aux pieds de ces grands monts Pyrénéens, où Charles,
Avec tous ceux de France et ceux de l'Allemagne,
Se tenait prêt pour aller bientôt en campagne

5.

Orlando, che gran tempo innamorato
fu de la bella Angelica, e per lei
in India, in Media, in Tartaria lasciato
avea infiniti ed immortal trofei,
in Ponente con essa era tornato,
dove sotto i gran monti Pirenei
con la gente di Francia e de Lamagna
re Carlo era attendato alla campagna,

6.

Contre le roi Marsile et le roi Agramant
Et les faire repentir de leur audace folle :
Lui pour avoir amené depuis l'Afrique tant
De gens capables de porter épée et lance,
L'autre pour avoir fait se soulever l'Espagne
Dans l'espoir de détruire le royaume de France.
Et voici que Roland venait tout juste à point !
Mais très vite pourtant il s'en est repenti :

6.

per far al re Marsilio e al re Agramante
battersi ancor del folle ardir la guancia,
d'aver condotto, l'un, d'Africa quante
genti erano atte a portar spada e lancia ;
l'altro, d'aver spinta la Spagna inante
a destruzion del bel regno di Francia.
E così Orlando arrivò quivi a punto :
ma tosto si pentì d'esservi giunto :

7.

Car sa belle lui fut presqu'aussitôt ravie :
On voit bien là vraiment que l'erreur est humaine !
Celle que d'orient juqu'au couchant il a
Par une longue guerre défendue, protégée,
Voilà qu'on la lui prend parmi tous ses amis
Sans pouvoir coup férir, dans son propre pays !
C'est le sage empereur qui a voulu ainsi,
En la lui dérobant, éteindre un incendie.

7.

Che vi fu tolta la sua donna poi :
ecco il giudicio uman come spesso erra !
Quella che dagli esperi ai liti eoi
avea difesa con sì lunga guerra,
or tolta gli è fra tanti amici suoi,
senza spada adoprar, ne la sua terra.
Il savio imperator, ch'estinguer volse
un grave incendio, fu che gli la tolse.

8.

Un différent s'était, il y a peu, produit
Entre Sire Roland et son cousin Renaud,
Car ils avaient tous deux eu l'âme mise en feu
Par le même désir envers la même belle.
Et Charles prisant peu ce genre de conflit
Qui le privait de leur concours plein et entier,
Avait fait enlever celle qui le causait,
La confiant aux soins du Duc de Bavière,

8.

Nata pochi dì inanzi era una gara
tra il conte Orlando e il suo cugin Rinaldo,
che entrambi avean per la bellezza rara
d'amoroso disio l'animo caldo.
Carlo, che non avea tal lite cara,
che gli rendea l'aiuto lor men saldo,
questa donzella, che la causa n'era,
tolse, e diè in mano al duca di Bavera ;

9.

Et promettant de la remettre à celui qui
En ce grand jour, et dans cette bataille,
Aurait occis le plus grand nombre d'infidèles,
Et dont le bras lui serait le meilleur appui.
Mais le succès qu'il espérait n'est pas venu,
Et les chrétiens durent s'enfuir en toute hâte ;
Le duc lui-même ayant été fait prisonnier,
Laissa derrière lui abandonnée la tente

9.

in premio promettendola a quel d'essi,
ch'in quel conflitto, in quella gran giornata,
degl'infideli più copia uccidessi,
e di sua man prestasse opra più grata.
Contrari ai voti poi furo i successi ;
ch'in fuga andò la gente battezzata,
e con molti altri fu 'l duca prigione,
e restò abbandonato il padiglione,

§ Fuite d'Angélique qui rencontre Renaud.

§ Fuite d'Angélique qui rencontre Renaud.

10.

Où demeurait la demoiselle qui devait
Être la récompense au vainqueur dévolue.
Mais devant le danger elle sauta en selle,
Et la nécessité lui fit tourner le dos,
Pressentant que ce jour serait certainement
Celui de la déroute pour la foi chrétienne.
Entrant dans la forêt, par un étroit chemin,
Elle rencontra un chevalier venant à pied.

10.

Dove, poi che rimase la donzella
ch'esser dovea del vincitor mercede,
inanzi al caso era salita in sella,
e quando bisognò le spalle diede,
presaga che quel giorno esser rubella
dovea Fortuna alla cristiana fede :
entrò in un bosco, e ne la stretta via
rincontrò un cavallier ch'a piè venìa.

11.

Cuirasse sur le dos, le heaume sur la tête,
Avec l'épée au flanc, et tenant son écu,
Il courait, plus léger, à travers la forêt,
Qu'un vilain demi-nu vers le rouge fanion.
Jamais cruel serpent ne fit se détourner
Si prestement une timide pastourelle,
Que ne fit Angélique pour tourner la bride
En voyant s'approcher le guerrier à pied.

11.

Indosso la corazza, l'elmo in testa,
la spada al fianco, e in braccio avea lo scudo ;
e più leggier correa per la foresta,
ch'al pallio rosso il villan mezzo ignudo.
Timida pastorella mai sì presta
non volse piede inanzi a serpe crudo,
come Angelica tosto il freno torse,
che del guerrier, ch'a piè venìa, s'accorse.

12.

Ce guerrier-là était un vaillant paladin,
C'était le fils d'Aymon, Seigneur de Montauban,
Dont le cheval Bayard, soudain, étrangement,
S'était tout bonnement échappé de ses mains.
Et comme son regard s'était dirigé sur la belle,
Il l'avait reconnue, et même de très loin,
À son air angélique et à ce beau visage
Qui le tenaient captif en leurs rets amoureux.

12.

Era costui quel paladin gagliardo,
figliuol d'Amon, signor di Montalbano,
a cui pur dianzi il suo destrier Baiardo
per strano caso uscito era di mano.
Come alla donna egli drizzò lo sguardo,
riconobbe, quantunque di lontano,
l'angelico sembiante e quel bel volto
ch'all'amorose reti il tenea involto.

13.

La belle fait tourner bride à son palefroi,
Vers la forêt elle le pousse à toute allure ;
Par les fourrés touffus, ou bien par les clairières,
Elle ne cherche pas la voie sûre ou meilleure,
Mais pâle et tremblante, et comme hors d'elle-même,
Elle laisse le choix au destrier lui-même.
Et par monts et par vaux, dans la forêt profonde,
Elle va de-ci, de-là, juqu'à une rivière.

13.

La donna il palafreno a dietro volta,
e per la selva a tutta briglia il caccia ;
né per la rara più che per la folta,
la più sicura e miglior via procaccia :
ma pallida, tremando, e di sé tolta,
lascia cura al destrier che la via faccia.
Di sù di giù, ne l'alta selva fiera
tanto girò, che venne a una riviera.

§ Angélique trouve Ferragus au bord de la rivière.

§ Angélique trouve Ferragus au bord de la rivière.

14.

Au bord de la rivière elle voit Ferragus
Tout en sueur encore, et tout plein de poussière :
Un grand besoin de boire et de se reposer
L'avait poussé à s'échapper de la bataille ;
Et là, contre son gré, il avait dû rester,
Car dans sa hâte de boire et se rafraîchir
Il avait laissé choir au fond de l'eau son casque
Et ne parvenait pas à le récupérer !

14.

Su la riviera Ferraù trovosse
di sudor pieno e tutto polveroso.
Da la battaglia dianzi lo rimosse
un gran disio di bere e di riposo ;
e poi, mal grado suo, quivi fermosse,
perché, de l'acqua ingordo e frettoloso,
l'elmo nel fiume si lasciò cadere,
né l'avea potuto anco riavere.

15.

Et la demoiselle arrivait, épouvantée,
Elle arrivait criant le plus fort qu'elle pouvait...
En entendant cela, le Sarrasin sursaute.
Sur la rive il se redresse et la dévisage :
Il la reconnaît aussitôt quand elle arrive,
Bien qu'elle soit si pâle et troublée par la peur,
Et que depuis longtemps il n'ait de ses nouvelles,
Il est certain que c'est Angélique la belle.

15.

Quanto potea più forte, ne veniva
gridando la donzella ispaventata.
A quella voce salta in su la riva
il Saracino, e nel viso la guata ;
e la conosce subito ch'arriva,
ben che di timor pallida e turbata,
e sien più dì che non n'udì novella,
che senza dubbio ell'è Angelica bella.

16.

Comme il était courtois, et qu'il n'avait pas moins
Le coeur rempli de flamme que ses deux cousins,
Il lui offrit son aide au mieux qu'il le pourrait ;
Et comme s'il avait son heaume, courageux
Et hardi, il tira son épée, et courut,
Menaçant, vers Renaud qu'il n'impressionnait pas.
Plus d'une fois déjà ils s'étaient rencontrés
Mais pas seulement vus : ils s'étaient affrontés.

16.

E perché era cortese, e n'avea forse
non men de' dui cugini il petto caldo,
l'aiuto che potea tutto le porse,
pur come avesse l'elmo, ardito e baldo :
trasse la spada, e minacciando corse
dove poco di lui temea Rinaldo.
Più volte s'eran già non pur veduti,
m'al paragon de l'arme conosciuti.

§ Combat de Renaud et de Ferragus.

§ Combat de Renaud et de Ferragus.

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§

17.

Alors ils commencèrent un terrible combat :
Tels qu'ils étaient, à pied, avec leurs glaives nus,
Ni les plaques de fer, ni leurs cottes de mailles,
N'eussent paré les coups, ni même des enclumes.
Mais tandis qu'ils s'en prennent ainsi l'un à l'autre,
Voilà le destrier qui poursuit son chemin :
Angélique le plus qu'elle peut l'éperonne,
Le poussant vers les bois à travers la campagne.

17.

Cominciar quivi una crudel battaglia,
come a piè si trovar, coi brandi ignudi :
non che le piastre e la minuta maglia,
ma ai colpi lor non reggerian gl'incudi.
Or, mentre l'un con l'altro si travaglia,
bisogna al palafren che 'l passo studi ;
che quanto può menar de le calcagna,
colei lo caccia al bosco e alla campagna.

18.

Quand ils se sont ainsi bien longtemps affrontés,
Sans que l'un ne parvienne à prendre le dessus,
Car ils étaient tous deux aussi forts l'un que l'autre
Et tout aussi adroits avec une arme au poing,
De Montauban le Sire a été le premier
Qui a voulu parler au chevalier d'Espagne,
Comme celui qui a au coeur un tel brasier
Qu'il brûle tout entier sans pouvoir respirer.

18.

Poi che s'affaticar gran pezzo invano
i dui guerrier per por l'un l'altro sotto,
quando non meno era con l'arme in mano
questo di quel, né quel di questo dotto ;
fu primiero il signor di Montalbano,
ch'al cavallier di Spagna fece motto,
sì come quel ch'ha nel cuor tanto fuoco,
che tutto n'arde e non ritrova loco.

19.

Il a dit au païen : « Tu as voulu me nuire !
Mais à toi-même aussi tu t'es causé grand tort.
Tout cela nous arrive à cause des rayons
De ce nouveau soleil qui brûle en ta poitrine ;
Quel avantage auras-tu de me retarder ?
Si même tu me tiens ou prisonnier, ou mort,
La belle ne sera pas pour autant à toi,
Car pendant tout ce temps elle a filé, et loin.

19.

Disse al pagan : - Me sol creduto avrai,
e pur avrai te meco ancora offeso :
se questo avvien perché i fulgenti rai
del nuovo sol t'abbino il petto acceso,
di farmi qui tardar che guadagno hai ?
che quando ancor tu m'abbi morto o preso,
non però tua la bella donna fia ;
che, mentre noi tardiam, se ne va via.

20.

Comme ce serait mieux, si toi tu l'aimes aussi,
Que tu ailles te mettre en travers de sa route,
Pour mieux la retenir et pour mieux l'arrêter
Avant qu'elle n'ait fui encore bien plus loin !
Saisissons-la d'abord, alors il sera temps
De laisser nos épées décider qui l'aura ;
Autrement je ne vois, après de longs efforts,
Qu'il en sorte autre chose que désagrément.

20.

Quanto fia meglio, amandola tu ancora,
che tu le venga a traversar la strada,
a ritenerla e farle far dimora,
prima che più lontana se ne vada !
Come l'avremo in potestate, allora
di chi esser de' si provi con la spada :
non so altrimenti, dopo un lungo affanno,
che possa riuscirci altro che danno. -

§ Le combat est remis à plus tard.

§ Le combat est remis à plus tard.

21.

La proposition ne déplaît pas au païen,
Ils ont donc décidé d'arrêter le combat.
Un bel accord se fit soudain entre les deux,
La colère et la haine si bien effacées,
Que le païen, en quittant la fraîche rivière
N'a pas laissé à pied le brave fils d'Aymon,
Mais il l'en a prié et puis l'a pris en croupe :
Ils galopent, suivant les traces d'Angélique.

21.

Al pagan la proposta non dispiacque :
così fu differita la tenzone ;
e tal tregua tra lor subito nacque,
sì l'odio e l'ira va in oblivione,
che 'l pagano al partir da le fresche acque
non lasciò a piedi il buon figliuol d'Amone :
con preghi invita, ed al fin toglie in groppa,
e per l'orme d'Angelica galoppa.

22.

Voilà bien la grandeur des chevaliers antiques !
Bien que rivaux, et différents dans leurs croyances,
Et tout leur être encore endolori des coups
Qu'ils se sont âprement et partout assénés,
Les voilà maintenant sans crainte qui s'élancent
En la forêt obscure et ses sentiers retors.
Et de quatre éperons stimulée, leur monture
Arrive à un endroit où le chemin bifurque.

22.

Oh gran bontà de' cavallieri antiqui !
Eran rivali, eran di fé diversi,
e si sentian degli aspri colpi iniqui
per tutta la persona anco dolersi ;
e pur per selve oscure e calli obliqui
insieme van senza sospetto aversi.
Da quattro sproni il destrier punto arriva
ove una strada in due si dipartiva.

23.

Et comme ils ne savaient nullement si la belle
Avait pris cette voie, ou bien plutôt cette autre
— Car sur les deux on pouvait voir absolument
Les même traces fraîches — ils se sont résignés
À s'en remettre au sort qui en déciderait :
Le Sarrasin sur l'une et sur l'autre Renaud.
Ferragus s'est longtemps avancé dans le bois,
Pour arriver enfin d'où il était venu !

23.

E come quei che non sapean se l'una
o l'altra via facesse la donzella
(però che senza differenza alcuna
apparia in amendue l'orma novella),
si messero ad arbitrio di fortuna,
Rinaldo a questa, il Saracino a quella.
Pel bosco Ferraù molto s'avvolse,
e ritrovossi al fine onde si tolse.

§ Ferragus est menacé par Argail sorti de l'eau.

§ Ferragus est menacé par Argail sorti de l'eau.

24.

À nouveau le voilà au bord de la rivière
À l'endroit où son heaume était tombé dans l'eau.
Maintenant qu'il n'espère plus trouver la belle,
C'est le casque qu'il veut retrouver dans ce fleuve,
Là où il est resté depuis qu'il est tombé.
Le voilà qui descend tout au bord, sur la rive,
Mais son heaume s'est tant enfoncé dans le sable
Que le saisir demandera bien des efforts.

24.

Pur si ritrova ancor su la rivera,
là dove l'elmo gli cascò ne l'onde.
Poi che la donna ritrovar non spera,
per aver l'elmo che 'l fiume gli asconde,
in quella parte onde caduto gli era
discende ne l'estreme umide sponde :
ma quello era sì fitto ne la sabbia,
che molto avrà da far prima che l'abbia.

25.

Avec la grande branche qu'il a effeuillée
Il s'est fait une longue perche pour pouvoir
Fouiller le fleuve jusqu'au fond, et rechercher
Partout, sans négliger le moindre endroit.
Et tandis que plein de rage il s'acharne ainsi,
Et que trop longuement son retard se prolonge,
Il voit, du beau milieu du fleuve, un chevalier
Sortir jusqu'à mi-corps, avec un air hautain.

25.

Con un gran ramo d'albero rimondo,
di ch'avea fatto una pertica lunga,
tenta il fiume e ricerca sino al fondo,
né loco lascia ove non batta e punga.
Mentre con la maggior stizza del mondo
tanto l'indugio suo quivi prolunga,
vede di mezzo il fiume un cavalliero
insino al petto uscir, d'aspetto fiero.

26.

À part la tête, il était tout entier en armes,
Mais avec sa main droite il brandissait un heaume :
Et c'était justement celui-là que cherchait
Ferragus, mais en vain, et depuis si longtemps !
Très en colère, il apostrophe Ferragus,
Lui disant : « Ah ! Parjure à ta parole ! Traître !
Pourquoi ne plus vouloir m'abandonner ce heaume
Que depuis si longtemps déjà tu me devais ?

26.

Era, fuor che la testa, tutto armato,
ed avea un elmo ne la destra mano :
avea il medesimo elmo che cercato
da Ferraù fu lungamente invano.
A Ferraù parlò come adirato,
e disse : - Ah mancator di fé, marano !
perché di lasciar l'elmo anche t'aggrevi,
che render già gran tempo mi dovevi ?

27.

Souviens-toi donc, païen, du jour où tu occis
Le frère d'Angélique ? Eh bien, c'est moi, ce frère !
Tu me l'avais promis, après mes autres armes,
Tu jetterais aussi, même mon casque, à l'eau.
Or le hasard a fait ce que tu ne fis pas :
Et il me l'a rendu, exauçant mon désir.
Ne te fâche donc pas : si tu dois te fâcher
Que ce soit contre toi, de manquer de parole !

27.

Ricordati, pagan, quando uccidesti
d'Angelica il fratel (che son quell'io),
dietro all'altr'arme tu mi promettesti
gittar fra pochi dì l'elmo nel rio.
Or se Fortuna (quel che non volesti
far tu) pone ad effetto il voler mio,
non ti turbare ; e se turbar ti déi,
turbati che di fé mancato sei.

28.

Mais si tu veux vraiment avoir un casque fin
Procure t'en un autre, et plus glorieusement.
Roland le paladin en porte un comme ça,
Et Renaud lui aussi, même meilleur encore.
L'un fut celui d'Almont, Mambrin posséda l'autre.
Prends donc celui que tu mériteras,
Et laisse-moi celui que tu m'avais promis :
Vraiment tu feras bien de ne pas m'en priver.

28.

Ma se desir pur hai d'un elmo fino,
trovane un altro, ed abbil con più onore ;
un tal ne porta Orlando paladino,
un tal Rinaldo, e forse anco migliore :
l'un fu d'Almonte, e l'altro di Mambrino :
acquista un di quei dui col tuo valore ;
e questo, ch'hai già di lasciarmi detto,
farai bene a lasciarmi con effetto. -

29.

À cette apparition surprenante et soudaine
De cette ombre sortant ainsi tout droit de l'eau,
Le Sarrasin pâlit, son poil se hérissa,
Et les mots de sa gorge ne pouvaient sortir.
En entendant Argail — ainsi se nommait-il
Lui que jadis ici même il avait occis -
De s'être parjuré la honte et la colère
Le brûlaient à la fois au dedans et dehors.

29.

All'apparir che fece all'improvviso
de l'acqua l'ombra, ogni pelo arricciossi,
e scolorossi al Saracino il viso ;
la voce, ch'era per uscir, fermossi.
Udendo poi da l'Argalia, ch'ucciso
quivi avea già (che l'Argalia nomossi)
la rotta fede così improverarse,
di scorno e d'ira dentro e di fuor arse.

30.

N'ayant pas le loisir de trouver une excuse,
Et sachant bien que c'était là la vérité,
Il resta sans réponse et la bouche cousue.
Mais son coeur en fut tellement rempli de honte
Qu'il jura, par la vie de Lanfuse sa mère
Que jamais sur la tête il n'aurait d'autre heaume
Que celui que Roland autrefois arracha
De la tête du fier Almont à Aspremont.

30.

Né tempo avendo a pensar altra scusa,
e conoscendo ben che 'l ver gli disse,
restò senza risposta a bocca chiusa ;
ma la vergogna il cor sì gli trafisse,
che giurò per la vita di Lanfusa
non voler mai ch'altro elmo lo coprisse,
se non quel buono che già in Aspramonte
trasse dal capo Orlando al fiero Almonte.

31.

Et il respecta certes mieux ce serment-là
Que cet autre qu'il avait fait auparavant.
Il est parti de là tellement mécontent
Que pendant plusieurs jours il rumine cela.
Il ne fait que chercher après le paladin,
De çà, de là, partout où il croit qu'il sera.
Mais au brave Renaud c'est une autre aventure
Qui survient - ayant pris un chemin opposé.

31.

E servò meglio questo giuramento,
che non avea quell'altro fatto prima.
Quindi si parte tanto malcontento,
che molti giorni poi si rode e lima.
Sol di cercare è il paladino intento
di qua di là, dove trovarlo stima.
Altra ventura al buon Rinaldo accade,
che da costui tenea diverse strade.

32.

Renaud n'était pas allé très loin, quand il voit
Sauter devant lui son farouche destrier :
« Du calme, mon Bayard, hé ! Reste donc tranquille !
Car demeurer sans toi m'est certes trop pénible. »
Mais il reste sourd à l'appel, et ne vient pas,
Au contraire il s'en va, et même encore plus vite.
Renaud court après lui, il est très en colère !
Mais regardons plutôt Angélique en sa fuite.

32.

Non molto va Rinaldo, che si vede
saltare inanzi il suo destrier feroce :
- Ferma, Baiardo mio, deh, ferma il piede !
che l'esser senza te troppo mi nuoce. -
Per questo il destrier sordo, a lui non riede
anzi più se ne va sempre veloce.
Segue Rinaldo, e d'ira si distrugge :
ma seguitiamo Angelica che fugge.

§ Angélique est découverte par Sacripant.

§ Angélique est découverte par Sacripant.

33.

Elle fuit à travers la forêt ténébreuse,
Effrayante, par des lieux déserts et sauvages.
Le bruissement des feuilles et leur mouvement
Aux branches des chênes, des ormes et des hêtres,
Subitement lui ont fait peur, et emprunter,
Ici et là, d'étranges chemins détournés,
Car une ombre suffit sur le mont ou le val :
Elle croit aussitôt Roland sur ses talons.

33.

Fugge tra selve spaventose e scure,
per lochi inabitati, ermi e selvaggi.
Il mover de le frondi e di verzure,
che di cerri sentia, d'olmi e di faggi,
fatto le avea con subite paure
trovar di qua di là strani viaggi ;
ch'ad ogni ombra veduta o in monte o in valle,
temea Rinaldo aver sempre alle spalle.

34.

Comme une jeune biche ou bien une chevrette,
Qui à travers les feuilles de son bois natal
A pu voir le guépard qui égorgeait sa mère
Et lacérait ses flancs, lui ouvrait la poitrine,
Maintenant elle fuit de forêt en forêt
Loin du fauve cruel, tremblante et effrayée,
Au moindre buisson qu'elle frôle elle croit
Qu'elle va être happée par la gueule du fauve.

34.

Qual pargoletta o damma o capriuola,
che tra le fronde del natio boschetto
alla madre veduta abbia la gola
stringer dal pardo, o aprirle 'l fianco o 'l petto,
di selva in selva dal crudel s'invola,
e di paura trema e di sospetto :
ad ogni sterpo che passando tocca,
esser si crede all'empia fera in bocca.

35.

Tout le jour et jusqu'au lendemain vers midi
Elle a erré, tournant en rond, ne sachant où.
Elle se trouve enfin dans un charmant bosquet
Qu'agite faiblement une brise tranquille.
Deux clairs ruisseaux murmurant tout autour,
Y font toujours pousser l'herbe tendre et nouvelle,
Et font un doux murmure agréable à l'oreille,
Cascadant doucement sur de petits rochers.

35.

Quel dì e la notte a mezzo l'altro giorno
s'andò aggirando, e non sapeva dove.
Trovossi al fin in un boschetto adorno,
che lievemente la fresca aura muove.
Duo chiari rivi, mormorando intorno,
sempre l'erbe vi fan tenere e nuove ;
e rendea ad ascoltar dolce concento,
rotto tra picciol sassi, il correr lento.

36.

Là, Angélique croit qu'elle est en sûreté
Et bien loin de Renaud, à mille lieues de lui.
Fatiguée du chemin, brûlée par la chaleur,
Elle espère pouvoir se reposer un peu.
Elle est descendue de son cheval dans les fleurs,
Le laissant paître avec la bride sur le cou,
Et il s'en va tranquillement le long des rives
Où l'herbe fraîche abonde, et coule l'onde claire.

36.

Quivi parendo a lei d'esser sicura
e lontana a Rinaldo mille miglia,
da la via stanca e da l'estiva arsura,
di riposare alquanto si consiglia :
tra' fiori smonta, e lascia alla pastura
andare il palafren senza la briglia ;
e quel va errando intorno alle chiare onde,
che di fresca erba avean piene le sponde.

37.

Non loin de là elle aperçoit un beau buisson
D'aubépine fleurie, avec des roses rouges
Se reflétant dans l'eau comme dans un miroir ;
Protégé du soleil par des chênes ombreux,
Et dégagé, comme une chambre, en son milieu
Est un espace frais, dans les ombres épaisses ;
Les feuilles et les branches sont si emmêlées
Que le soleil ne peut percer, nul regard pénétrer.

37.

Ecco non lungi un bel cespuglio vede
di prun fioriti e di vermiglie rose,
che de le liquide onde al specchio siede,
chiuso dal sol fra l'alte querce ombrose ;
così voto nel mezzo, che concede
fresca stanza fra l'ombre più nascose :
e la foglia coi rami in modo è mista,
che 'l sol non v'entra, non che minor vista.

38.

L'herbe tendre s'étale là, et fait un lit,
Invitant au repos celui qui s'en approche.
La belle en son milieu aussitôt s'est placée,
Elle s'y est couchée, et s'y est endormie.
Mais elle n'est pas restée ainsi très longtemps :
Voilà que lui parvient, croit-elle, un bruit de pas.
Elle se lève, inquiète, et va vers la rivière
Où elle voit qu'un chevalier armé est là.

38.

Dentro letto vi fan tenere erbette,
ch'invitano a posar chi s'appresenta.
La bella donna in mezzo a quel si mette,
ivi si corca ed ivi s'addormenta.
Ma non per lungo spazio così stette,
che un calpestio le par che venir senta :
cheta si leva e appresso alla riviera
vede ch'armato un cavallier giunt'era.

39.

Elle ne sait s'il est ami ou ennemi :
Son coeur est pris entre la crainte et l'espérance.
Elle voudrait savoir la fin de cette histoire
Et pour cela prend garde à retenir son souffle.
Le chevalier descend de cheval sur la berge,
Il a posé sa joue sur son bras, sur sa main,
Et il est tellement plongé dans ses pensées
Qu'on le dirait bientôt changé en une pierre.

39.

Se gli è amico o nemico non comprende :
tema e speranza il dubbio cor le scuote ;
e di quella aventura il fine attende,
né pur d'un sol sospir l'aria percuote.
Il cavalliero in riva al fiume scende
sopra l'un braccio a riposar le gote ;
e in un suo gran pensier tanto penètra,
che par cangiato in insensibil pietra.

40.

Seigneur ! Le chevalier se tint là plus d'une heure :
Il demeurait dolent, pensif, la tête basse ;
Puis il a commencé, d'un ton plaintif et las,
À se lamenter de façon si suave,
Que des rochers en auraient eu le coeur fendu,
Et qu'un tigre cruel se fût amadoué.
Il pleurait, soupirait : ses joues en ressemblaient
À un ruisseau et sa poitrine au Mont-Gibel.

40.

Pensoso più d'un'ora a capo basso
stette, Signore, il cavallier dolente ;
poi cominciò con suono afflitto e lasso
a lamentarsi sì soavemente,
ch'avrebbe di pietà spezzato un sasso,
una tigre crudel fatta clemente.
Sospirante piangea, tal ch'un ruscello
parean le guance, e 'l petto un Mongibello.

41.

« Ô pensée - disait-il - qui me glaces et me brûles,
Et me faisant souffrir, me ronges et me consumes,
Que dois-je faire, moi qui suis venu trop tard,
Et qu'à cueillir le fruit un autre est prêt déjà ?
Je n'eus que des regards et fort peu de paroles,
Et un autre aurait tout à sa disposition ?
Si d'elle je n'obtiens enfin ni fruit ni fleur,
Pourquoi devrais-je m'affliger encore pour elle ?

41.

- Pensier (dicea) che 'l cor m'agghiacci ed ardi,
e causi il duol che sempre il rode e lima,
che debbo far, poi ch'io son giunto tardi,
e ch'altri a corre il frutto è andato prima ?
a pena avuto io n'ho parole e sguardi,
ed altri n'ha tutta la spoglia opima.
Se non ne tocca a me frutto né fiore,
perché affligger per lei mi vuo' più il core ?

42.

La jeune fille est fort semblable à une rose
Qui dans un beau jardin, née parmi les épines,
Seule, est en sureté et peut se reposer :
Ni troupeau ni berger ne viennent l'approcher.
La brise suave et la rosée matinale,
Ensemble terre et eau en sa faveur s'inclinent.
Et les jeunes amants, les dames amoureuses,
Aiment à s'en parer et la tempe et le sein.

42.

La verginella è simile alla rosa,
ch'in bel giardin su la nativa spina
mentre sola e sicura si riposa,
né gregge né pastor se le avvicina ;
l'aura soave e l'alba rugiadosa,
l'acqua, la terra al suo favor s'inchina :
gioveni vaghi e donne inamorate
amano averne e seni e tempie ornate.

43.

Mais aussîtôt qu'elle se trouve séparée
Du rameau maternel et de sa verte tige,
Tout ce qu'elle tenait des hommes et du ciel
Faveurs, grâce, beauté, elle perd tout cela.
La pucelle qui laisse cueillir cette fleur
Qui pour elle devrait être plus précieuse
Que ses beaux yeux et sa vie même, ainsi perdra,
Toute valeur au coeur de ses autres amants.

43.

Ma non sì tosto dal materno stelo
rimossa viene e dal suo ceppo verde,
che quanto avea dagli uomini e dal cielo
favor, grazia e bellezza, tutto perde.
La vergine che 'l fior, di che più zelo
che de' begli occhi e de la vita aver de',
lascia altrui corre, il pregio ch'avea inanti
perde nel cor di tutti gli altri amanti.

44.

Que les autres la tiennent pour vile, et ne soit
Chère que pour celui qui la possède entière !
Ah ! Cruelle infortune ! Ingrate destinée !
Les autres triomphants, et moi mort d'abandon !
Mais comment se peut-il qu'elle me soit moins chère ?
Devrais-je abandonner jusqu'à ma propre vie ?
Ah ! Que ce soient mes jours qui me manquent, plutôt
Que de vivre encore plus en cessant de l'aimer ! »

44.

Sia Vile agli altri, e da quel solo amata
a cui di sé fece sì larga copia.
Ah, Fortuna crudel, Fortuna ingrata !
trionfan gli altri, e ne moro io d'inopia.
Dunque esser può che non mi sia più grata ?
dunque io posso lasciar mia vita propia ?
Ah più tosto oggi manchino i dì miei,
ch'io viva più, s'amar non debbo lei ! -

45.

Si quelqu'un me demande quel est celui-là
Qui verse tant de pleurs qu'il en fait un ruisseau,
Je lui dirai : c'est lui, le roi de Circassie,
Oui c'est lui, Sacripant, dévoré par l'amour.
Et je dirai encore que de cette peine
La seule cause et la première c'est d'aimer ;
Car il faisait partie des amants de la belle,
Et la belle elle-même pour tel le reconnut.

45.

Se mi domanda alcun chi costui sia,
che versa sopra il rio lacrime tante,
io dirò ch'egli è il re di Circassia,
quel d'amor travagliato Sacripante ;
io dirò ancor, che di sua pena ria
sia prima e sola causa essere amante,
è pur un degli amanti di costei :
e ben riconosciuto fu da lei.

46.

Poussé par son amour, du fond de l'Orient,
Il était venu là où le soleil se couche ;
Dans l'Inde, on lui a dit que c'est avec Roland
- Ô douleur ! - qu'elle était partie pour le Ponant.
Et parvenu en France on lui avait appris
Que l'Empereur l'avait mise à l'écart des autres,
Pour la donner à celui qui, contre les Maures,
Ce jour-là en ferait le plus pour le Lys d'Or.

46.

Appresso ove il sol cade, per suo amore
venuto era dal capo d'Oriente ;
che seppe in India con suo gran dolore,
come ella Orlando sequitò in Ponente :
poi seppe in Francia che l'imperatore
sequestrata l'avea da l'altra gente,
per darla all'un de' duo che contra il Moro
più quel giorno aiutasse i Gigli d'oro.

47.

Il était donc allé au camp, et avait vu
La cruelle défaite qu'y a subie Charles.
Il avait recherché Angélique la belle,
Mais n'avait encore rien trouvé jusque-là.
Cette triste et fâcheuse nouvelle faisait
Qu'il souffrait et gémissait d'amour, s'affligeait,
Et prononçait des mots tellement pitoyables
Qu'ils eussent même pu arrêter le soleil.

47.

Stato era in campo, e inteso avea di quella
rotta crudel che dianzi ebbe re Carlo :
cercò vestigio d'Angelica bella,
né potuto avea ancora ritrovarlo.
Questa è dunque la trista e ria novella
che d'amorosa doglia fa penarlo,
affligger, lamentare, e dir parole
che di pietà potrian fermare il sole.

48.

Pendant qu'il geint et se répand ainsi en pleurs
Au point que ses yeux font une tiède fontaine,
Et qu'il débite tellement de paroles
Que je ne crois qu'il soit besoin de rapporter,
L'heureux hasard de son aventure a voulu
Qu'elles parviennent aux oreilles d'Angélique !
Voici comment survient en un point, un instant,
Ce que depuis mille ans on attendait en vain.

48.

Mentre costui così s'affligge e duole,
e fa degli occhi suoi tepida fonte,
e dice queste e molte altre parole,
che non mi par bisogno esser racconte ;
l'aventurosa sua fortuna vuole
ch'alle orecchie d'Angelica sian conte :
e così quel ne viene a un'ora, a un punto,
ch'in mille anni o mai più non è raggiunto.

49.

La belle dame prête grande attention
Aux lamentations, aux gestes et aux plaintes
De celui qui ne veut pas cesser de l'aimer.
Ce n'est pas la première fois qu'elle l'entend ;
Mais plus dure et plus froide que serait le marbre
Elle ne peut aller jusqu'à avoir pitié,
Comme celle qui n'a pour tout que du dédain
Et ne trouve personne qui soit digne d'elle.

49.

Con molta attenzion la bella donna
al pianto, alle parole, al modo attende
di colui ch'in amarla non assonna ;
né questo è il primo dì ch'ella l'intende :
ma dura e fredda più d'una colonna,
ad averne pietà non però scende,
come colei c'ha tutto il mondo a sdegno,
e non le par ch'alcun sia di lei degno.

50.

Se retrouver ainsi seule dans un bosquet
Lui fait envisager de le prendre pour guide ;
Qui se trouve dans l'eau plongé jusqu'à la bouche
Serait trop obstiné s'il n'appelait à l'aide.
Et si elle ne sait saisir cette occasion,
Jamais elle n'aura une escorte meilleure :
Jadis elle a pu voir, par une longue épreuve
Que ce roi est plus sûr que bien d'autres galants.

50.

Pur tra quei boschi il ritrovarsi sola
le fa pensar di tor costui per guida ;
che chi ne l'acqua sta fin alla gola
ben è ostinato se mercé non grida.
Se questa occasione or se l'invola,
non troverà mai più scorta sì fida ;
ch'a lunga prova conosciuto inante
s'avea quel re fedel sopra ogni amante.

51.

Mais elle ne veut pas cependant alléger
La douleur qui détruit celui qui n'aime qu'elle,
Et de récompenser quelque chagrin passé
Par ce plaisir dont rêve le plus tout amant ;
Au contraire elle trame et ourdit quelque plan
Pour le tromper et le tenir dans l'espérance
Jusqu'à ce qu'elle ait eu ce qu'elle veut de lui
Et redevienne hautaine et dure comme avant.

51.

Ma non però disegna de l'affanno
che lo distrugge alleggierir chi l'ama,
e ristorar d'ogni passato danno
con quel piacer ch'ogni amator più brama :
ma alcuna finzione, alcuno inganno
di tenerlo in speranza ordisce e trama ;
tanto ch'a quel bisogno se ne serva,
poi torni all'uso suo dura e proterva.

52.

Alors de ce fourré obscur, impénétrable
La belle sort soudain, comme Diane ou Cythère
Sortent de la forêt, ou bien d'une caverne
Et viennent sur la scène et se font admirer.
Apparaissant elle dit : « La paix soit avec toi.
Que Dieu par toi défende notre renommée :
Je ne veux que tu aies, contre toute raison,
De moi une opinion qui soit tout à fait fausse. »

52.

E fuor di quel cespuglio oscuro e cieco
fa di sé bella ed improvvisa mostra,
come di selva o fuor d'ombroso speco
Diana in scena o Citerea si mostra ;
e dice all'apparir : - Pace sia teco ;
teco difenda Dio la fama nostra,
e non comporti, contra ogni ragione,
ch'abbi di me sì falsa opinione. -

53.

Jamais avec autant de surprise et de joie
Une mère n'a levé les yeux vers son enfant
Qu'elle tenait pour mort et plaignait et pleurait
Depuis qu'elle avait vu, sans lui, rentrer l'armée,
Que le Sarrasin n'eut de joie et de surprise
À la présence altière, au gracieux maintien
Au visage semblant être celui d'un ange
Qui soudain devant lui se montrait - et si près.

53.

Non mai con tanto gaudio o stupor tanto
levò gli occhi al figliuolo alcuna madre,
ch'avea per morto sospirato e pianto,
poi che senza esso udì tornar le squadre ;
con quanto gaudio il Saracin, con quanto
stupor l'alta presenza e le leggiadre
maniere, e il vero angelico sembiante,
improviso apparir si vide inante.

54.

Débordant de tendresse et d'amoureux transports
Il va vers son aimée, vers sa divine idole,
Qui le prend par le cou, l'enlace étroitement...
Ce qu'à Cathay, pour sûr, elle n'eût jamais fait !
Là où règne son père et où fut son berceau,
Avec ce compagnon, son âme s'y envole;
Et soudain l'espérance en elle ressuscite
De bientôt retrouver sa place en son palais.

54.

Pieno di dolce e d'amoroso affetto,
alla sua donna, alla sua diva corse,
che con le braccia al collo il tenne stretto,
quel ch'al Catai non avria fatto forse.
Al patrio regno, al suo natio ricetto,
seco avendo costui, l'animo torse :
subito in lei s'avviva la speranza
di tosto riveder sua ricca stanza.

55.

Alors elle lui narre tout, entièrement,
Depuis le jour où elle lui a demandé
D'aller réclamer du secours en Orient
Auprès du roi de Sérican et Nabathée;
Comment Roland souvent de la mort l'a sauvée
Et protégée du déshonneur et des périls
Et que sa virginale fleur est demeurée
Tout comme à la sortie du ventre de sa mère.

55.

Ella gli rende conto pienamente
dal giorno che mandato fu da lei
a domandar soccorso in Oriente
al re de' Sericani e Nabatei ;
e come Orlando la guardò sovente
da morte, da disnor, da casi rei :
e che 'l fior virginal così avea salvo,
come se lo portò del materno alvo.

56.

C'était peut-être vrai, mais pas vraiment crédible
Pour qui fût demeuré maître de son esprit.
Mais cela lui sembla parfaitement possible
Car il était la proie d'une erreur bien plus grave.
Ce que l'on voit, l'amour sait le rendre invisible
Et ce qu'on ne voit pas il sait nous le montrer.
Il le crut donc ; car celui qui est malheureux
Accorde foi facilement à ce qu'il veut.

56.

Forse era ver, ma non però credibile
a chi del senso suo fosse signore ;
ma parve facilmente a lui possibile,
ch'era perduto in via più grave errore.
Quel che l'uom vede, Amor gli fa invisibiIe,
e l'invisibil fa vedere Amore.
Questo creduto fu ; che 'l miser suole
dar facile credenza a quel che vuole.

57.

« Si le cavalier d'Anglante fut assez bête
Pour ne pas profiter du bon temps qu'il a eu,
Ma foi, c'est tant pis pour lui - car dorénavant
La Fortune ne lui offrira rien de mieux,
(se disait Sacripant, se parlant à lui-même)
Mais moi je ne ferai certes pas comme lui,
Et je profiterai de ce qui m'est offert
Car sinon c'est à moi que je devrai me plaindre.

57.

- Se mal si seppe il cavallier d'Anglante
pigliar per sua sciocchezza il tempo buono,
il danno se ne avrà ; che da qui inante
nol chiamerà Fortuna a sì gran dono
(tra sé tacito parla Sacripante) :
ma io per imitarlo già non sono,
che lasci tanto ben che m'è concesso,
e ch'a doler poi m'abbia di me stesso.

58.

je cueillerai la rose fraîche du matin,
Car si je tarde je vais rater l'occasion.
Car je sais bien qu'à une femme on ne peut faire
Rien qui lui soit plus doux, rien de plus agréable,
Même si, sur l'instant, elle a l'air dédaigneuse,
Ou semble triste au point d'être inondée de pleurs:
Dédain ou refus feints ne m'arrêteront pas,
Avant que mon dessein soit su et accompli. »

58.

Corrò la fresca e matutina rosa,
che, tardando, stagion perder potria.
So ben ch'a donna non si può far cosa
che più soave e più piacevol sia,
ancor che se ne mostri disdegnosa,
e talor mesta e flebil se ne stia :
non starò per repulsa o finto sdegno,
ch'io non adombri e incarni il mio disegno.

59.

Tout en disant cela, il s'était préparé
Au doux assaut, mais voilà qu'un grand bruit, soudain,
Venant du bois voisin, résonne à ses oreilles,
Et le fait malgré lui quitter son entreprise...
Il met son casque (car c'était une habitude,
Et depuis longtemps, de toujours porter ses armes),
Il vient à son cheval pour lui mettre la bride,
Il est monté en selle et a saisi sa lance.

59.

Così dice egli ; e mentre s'apparecchia
al dolce assalto, un gran rumor che suona
dal vicin bosco gl'intruona l'orecchia,
sì che mal grado l'impresa abbandona :
e si pon l'elmo (ch'avea usanza vecchia
di portar sempre armata la persona),
viene al destriero e gli ripon la briglia,
rimonta in sella e la sua lancia piglia.

§ Arrivée d'un chevalier inconnu, qui met à mal Sacripant.

§ Arrivée d'un chevalier inconnu, qui met à mal Sacripant.

60.

Or voici par le bois, venir un chevalier
Dont l'allure semblait plutôt vaillante et fière :
L'armure qu'il revêt est blanche comme neige
Et blanche aussi la plume qu'il porte au cimier.
Le roi Sacripant, qui ne peut lui pardonner
De lui avoir, par venue inopportune,
Fait interrompre le plaisir qu'il allait prendre,
Lui jette un regard dédaigneux et courroucé.

60.

Ecco pel bosco un cavallier venire,
il cui sembiante è d'uom gagliardo e fiero :
candido come nieve è il suo vestire,
un bianco pennoncello ha per cimiero.
Re Sacripante, che non può patire
che quel con l'importuno suo sentiero
gli abbia interrotto il gran piacer ch'avea,
con vista il guarda disdegnosa e rea.

61.

Dès qu'il est plus près, il le défie au combat
Car il croit bien lui faire vider les arçons.
Mais l'autre qui ne vaut pas moins que lui, je pense,
Et si peu que ce soit, et qui le montre bien,
Coupe court aussitôt à ses fières menaces :
Il éperonne, et place sa lance en arrêt.
Sacripant fond sur lui impétueusement
Et les voilà tête à tête prêts à frapper.

61.

Come è più appresso, lo sfida a battaglia ;
che crede ben fargli votar l'arcione.
Quel che di lui non stimo già che vaglia
un grano meno, e ne fa paragone,
l'orgogliose minacce a mezzo taglia,
sprona a un tempo, e la lancia in resta pone.
Sacripante ritorna con tempesta,
e corronsi a ferir testa per testa.

62.

Ni les taureaux ni les lions pendant leurs amours
Ne se heurtent pas, ne se jettent pas si fort
L'un sur l'autre que ces deux guerriers à l'assaut,
Au point d'en transpercer à la fois leurs écus.
Le choc brutal a fait trembler du haut en bas
Le vallon verdoyant et les collines nues;
Et ce fut une chance que soient bons et parfaits
Les hauberts qu'ils portaient protégeant leurs poitrines.

62.

Non si vanno i leoni o i tori in salto
a dar di petto, ad accozzar sì crudi,
sì come i duo guerrieri al fiero assalto,
che parimente si passar li scudi.
Fe' lo scontro tremar dal basso all'alto
l'erbose valli insino ai poggi ignudi ;
e ben giovò che fur buoni e perfetti
gli osberghi sì, che lor salvaro i petti.

63.

Les chevaux quant à eux n'ont pas même esquivé,
Mais comme des béliers ils se sont affrontés;
Celui de Sacripant fut tué sur le coup,
Lui qui de son vivant comptait parmi les bons.
L'autre s'est effondré, mais il se redressa
Sitôt qu'il eut senti au flanc les éperons.
Celui du Sarrasin demeura étendu,
Pesant de tout son poids sur son maître sous lui.

63.

Già non fero i cavalli un correr torto,
anzi cozzaro a guisa di montoni :
quel del guerrier pagan morì di corto,
ch'era vivendo in numero de' buoni :
quell'altro cadde ancor, ma fu risorto
tosto ch'al fianco si sentì gli sproni.
Quel del re saracin restò disteso
adosso al suo signor con tutto il peso.

64.

Le champion inconnu qui demeurait debout
Voyant l'autre cheval qui avait chu à terre,
Jugea qu'il en avait assez de ce combat,
Et ne souhaitait pas recommencer la guerre.
Il prit dans la forêt le chemin qui s'ouvrait,
Et s'y lança, galopant à bride abattue.
Et sans attendre que le païen se dégage,
Le voilà déjà loin, à près d'un mille, au moins.

64.

L'incognito campion che restò ritto,
e vide l'altro col cavallo in terra,
stimando avere assai di quel conflitto,
non si curò di rinovar la guerra ;
ma dove per la selva è il camin dritto,
correndo a tutta briglia si disserra ;
e prima che di briga esca il pagano,
un miglio o poco meno è già lontano.

65.

Comme le laboureur quand la foudre est tombée
Encore tout étourdi, vient à se relever,
De l'endroit où le feu du ciel l'a projeté
Au milieu de ses boeufs que la mort a saisis,
Et voit sans une feuille, comme déshonoré
Le pin qu'il aimait tant à contempler de loin,
Ainsi se releva le païen sur ses pieds,
Angélique ayant pu assister au désastre.

65.

Qual istordito e stupido aratore,
poi ch'è passato il fulmine, si leva
di là dove l'altissimo fragore
appresso ai morti buoi steso l'aveva ;
che mira senza fronde e senza onore
il pin che di lontan veder soleva :
tal si levò il pagano a piè rimaso,
Angelica presente al duro caso.

66.

Soupirant et geignant, non pas tant que d'avoir
Pieds et bras tout rompus ou simplement démis,
Mais de honte surtout, au point que de sa vie
Ni avant ni après il n'eut les joues si rouges,
Car en plus de tomber, c'est sa dame qui a
Du poids de son cheval dû le débarrasser!
Il en serait resté muet, je crois, si elle
Ne lui avait rendu et la langue et la voix.

66.

Sospira e geme, non perché l'annoi
che piede o braccio s'abbi rotto o mosso,
ma per vergogna sola, onde a' dì suoi
né pria né dopo il viso ebbe sì rosso :
e più, ch'oltre il cader, sua donna poi
fu che gli tolse il gran peso d'adosso.
Muto restava, mi cred'io, se quella
non gli rendea la voce e la favella.

§ Où l'on apprend que le chevalier inconnu est Bradamante.

§ Où l'on apprend que le chevalier inconnu est Bradamante.

67.

« Eh ! » dit-elle, Seigneur ne vous tourmentez pas !
Si vous êtes tombé, ce n'est pas votre faute,
Mais celle du cheval : repos et nourriture
Lui iraient beaucoup mieux qu'une nouvelle joute.
Mais quant au chevalier, sa gloire n'en sera
Je le crois, pas grandie : il a montré lui-même
Qu'il était le perdant en ne demeurant pas:
J'étais là, je l'ai vu, et je puis vous le dire. »

67.

- Deh ! (diss'ella) signor, non vi rincresca !
che del cader non è la colpa vostra,
ma del cavallo, a cui riposo ed esca
meglio si convenia che nuova giostra.
Né perciò quel guerrier sua gloria accresca
che d'esser stato il perditor dimostra :
così, per quel ch'io me ne sappia, stimo,
quando a lasciare il campo è stato primo. -

68.

Pendant qu'elle conforte ainsi le Sarrasin,
Voici venir, le cor et le sac à l'épaule,
Chevauchant au galop vers eux sur un roussin
Un messager qui semble affligé et bien las.
Et quand il fut venu auprès de Sacripant
Il lui a demandé s'il avait aperçu
Passant par la forêt, un chevalier errant
Portant un écu blanc et un panache blanc.

68.

Mentre costei conforta il Saracino,
ecco col corno e con la tasca al fianco,
galoppando venir sopra un ronzino
un messagger che parea afflitto e stanco ;
che come a Sacripante fu vicino,
gli domandò se con un scudo bianco
e con un bianco pennoncello in testa
vide un guerrier passar per la foresta.

69.

Sacripant répondit : « Comme tu peux le voir,
C'est lui qui m'a fait tomber, mais il a filé;
Et pour que je sache qui m'a désarçonné
Dis-moi quel est son nom, que je le reconnaisse.
Alors l'autre lui dit : « À ce que tu demandes
Je répondrai sur l'heure pour te satisfaire :
Il faut que tu le saches, d'une demoiselle
C'est la haute valeur qui t'as ôté de selle !

69.

Rispose Sacripante : - Come vedi,
m'ha qui abbattuto, e se ne parte or ora ;
e perch'io sappia chi m'ha messo a piedi,
fa che per nome io lo conosca ancora. -
Ed egli a lui : - Di quel che tu mi chiedi
io ti satisfarò senza dimora :
tu dei saper che ti levò di sella
l'alto valor d'una gentil donzella.

70.

C'est bien la plus vaillante et de loin la plus belle;
Je ne vais pas te cacher son nom si fameux:
C'est Bradamante, c'est elle qui t'a ravi
Autant d'honneur que tu en as eu dans le monde. »
Après avoir dit, il part à bride abattue,
Laissant là le Sarrasin fort peu satisfait,
Et ne sachant vraiment que dire ni que faire,
La face toute rouge tant il avait honte.

70.

Ella è gagliarda ed è più bella molto ;
né il suo famoso nome anco t'ascondo :
fu Bradamante quella che t'ha tolto
quanto onor mai tu guadagnasti al mondo. -
Poi ch'ebbe così detto, a freno sciolto
il Saracin lasciò poco giocondo,
che non sa che si dica o che si faccia,
tutto avvampato di vergogna in faccia.

71.

Il a un long moment réfléchi, mais en vain
À ce qui lui était arrivé, et enfin,
Se trouvant bel et bien battu par une femme
Plus il pensait à ça et plus il en souffrait.
Il remonte à cheval, sur l'autre destrier,
Sans dire un mot, silencieux, comme muet,
Il prend en croupe Angélique, se réservant
D'en user en un lieu plus tranquille plus tard.

71.

Poi che gran pezzo al caso intervenuto
ebbe pensato invano, e finalmente
si trovò da una femina abbattuto,
che pensandovi più, più dolor sente ;
montò l'altro destrier, tacito e muto :
e senza far parola, chetamente
tolse Angelica in groppa, e differilla
a più lieto uso, a stanza più tranquilla.

72.

Ils n'avaient pas encore fait plus de deux milles
Qu'ils entendirent dans le bois que résonnaient
Une grande rumeur et un vacarme tels,
Que toute la forêt en paraissait trembler.
Et peu après, un grand destrier apparut,
Richement harnaché de garnitures d'or,
Sautant les fossés et les buissons, fracassant
Les arbres et toutes choses sur son passage.

72.

Non furo iti due miglia, che sonare
odon la selva che li cinge intorno,
con tal rumore e strepito, che pare
che triemi la foresta d'ogn'intorno ;
e poco dopo un gran destrier n'appare,
d'oro guernito e riccamente adorno,
che salta macchie e rivi, ed a fracasso
arbori mena e ciò che vieta il passo.

§ Sacripant s'empare de Bayard, le cheval de Renaud.

§ Sacripant s'empare de Bayard, le cheval de Renaud.

73.

« Si les branches emmêlées et l'obscurité
(Dit-elle) à ce que je vois ne l'arrêtent pas,
Ce cheval au milieu des fourrés, c'est Bayard,
Qui se fraie un chemin avec un tel vacarme.
Oui, c'est bien là Bayard, et je le reconnais :
Ah! Comme il comprend bien quel est notre besoin !
N'avoir qu'un seul roussin pour deux est peu commode,
Et celui-ci vient à point pour nous satisfaire. »

73.

- Se l'intricati rami e l'aer fosco,
(disse la donna) agli occhi non contende,
Baiardo è quel destrier ch'in mezzo il bosco
con tal rumor la chiusa via si fende.
Questo è certo Baiardo, io 'l riconosco :
deh, come ben nostro bisogno intende !
ch'un sol ronzin per dui saria mal atto,
e ne viene egli a satisfarci ratto. -

74.

Le Circassien descend et du cheval s'approche :
Il pense qu'il pourra le prendre par le frein.
Mais la bête au contraire de la croupe riposte,
En faisant volte-face, et prompt comme l'éclair;
Mais la ruade heureusement manque son but:
Malheur au chevalier s'il avait touché juste !
Car il avait tant de force dans les sabots
Qu'il eût brisé une montagne de métal !

74.

Smonta il Circasso ed al destrier s'accosta,
e si pensava dar di mano al freno.
Colle groppe il destrier gli fa risposta,
che fu presto al girar come un baleno ;
ma non arriva dove i calci apposta :
misero il cavallier se giungea a pieno !
che nei calci tal possa avea il cavallo,
ch'avria spezzato un monte di metallo.

75.

Mais pourtant il va aimablement vers la belle,
Avec une sorte d'humilité humaine,
Comme fait le chien qui saute après son maître,
Quand il a été absent pendant quelques jours.
Bayard semblait se souvenir encore d'elle,
Qui dans Albracca, l'avait servi de ses mains,
Au temps où elle était tellement amoureuse
De Roland, et lui si cruel et si ingrat.

75.

Indi va mansueto alla donzella,
con umile sembiante e gesto umano,
come intorno al padrone il can saltella,
che sia duo giorni o tre stato lontano.
Baiardo ancora avea memoria d'ella,
ch'in Albracca il servia già di sua mano
nel tempo che da lei tanto era amato
Rinaldo, allor crudele, allor ingrato.

76.

Alors de la main gauche elle a saisi la bride
Et de l'autre a touché le col et le poitrail :
Le destrier qui était si intelligent,
À elle se soumet comme ferait l'agneau.
C'est le moment qu'attendait Sacripant:
Il enfourche Bayard et le tient fermement.
Tranquille maintenant de ce côté, la Belle
Alors les a laissés et se remet en selle.

76.

Con la sinistra man prende la briglia,
con l'altra tocca e palpa il collo e 'l petto :
quel destrier, ch'avea ingegno a maraviglia,
a lei, come un agnel, si fa suggetto.
Intanto Sacripante il tempo piglia :
monta Baiardo e l'urta e lo tien stretto.
Del ronzin disgravato la donzella
lascia la groppa, e si ripone in sella.

§ Renaud survient - les deux fontaines.

§ Renaud survient - les deux fontaines.

77.

Mais elle a regardé autour d'elle, et a vu
Un grand piéton venir faisant sonner ses armes :
Elle devient rouge de colère et de dépit,
Car elle a reconnu le fils du duc Aymon.
Il l'aime et la désire bien plus que sa vie,
Elle le hait et fuit, grue devant le faucon.
Autrefois c'était lui qui eût voulu sa mort,
Et elle qui l'aimait : ils ont changé de place.

77.

Poi rivolgendo a caso gli occhi, mira
venir sonando d'arme un gran pedone.
Tutta s'avvampa di dispetto e d'ira,
che conosce il figliuol del duca Amone.
Più che sua vita l'ama egli e desira ;
l'odia e fugge ella più che gru falcone.
Già fu ch'esso odiò lei più che la morte ;
ella amò lui : or han cangiato sorte.

78.

Et ce changement fut causé par deux fontaines,
Dont les liqueurs ont des effets tout contraires ;
Toutes deux en Ardenne, et près l'une de l'autre,
L'une remplit le coeur d'un amoureux désir,
Et qui de l'autre boit demeure sans amour,
Et son ardeur se charge en véritable glace.
Renaud a goûté l'une et l'amour l'a saisi ;
Angélique a bu l'autre et le fuit et le hait.

78.

E questo hanno causato due fontane
che di diverso effetto hanno liquore,
ambe in Ardenna, e non sono lontane :
d'amoroso disio l'una empie il core ;
chi bee de l'altra, senza amor rimane,
e volge tutto in ghiaccio il primo ardore.
Rinaldo gustò d'una, e amor lo strugge ;
Angelica de l'altra, e l'odia e fugge.

79.

Cette liqueur mêlée à un secret venin
Qui peut changer en haine le souci d'amour,
A fait que la belle, quand elle a vu Renaud,
A perdu son regard serein et s'assombrit ;
Avec la voix tremblante et un triste visage,
La voilà conjurant, suppliant Sacripant
De ne pas laisser plus approcher ce guerrier
Mais de prendre au contraire avec elle la fuite.

79.

Quel liquor di secreto venen misto,
che muta in odio l'amorosa cura,
fa che la donna che Rinaldo ha visto,
nei sereni occhi subito s'oscura ;
e con voce tremante e viso tristo
supplica Sacripante e lo scongiura
che quel guerrier più appresso non attenda,
ma ch'insieme con lei la fuga prenda.

80.

Je suis donc (disait le Sarrasin), je suis donc
Aussi faiblement en crédit auprès de vous
Que vous m'estimez inutile et bon à rien
Quand il s'agit de vous défendre contre lui?
Avez-vous donc oublié déjà les batailles
D'Albracca, et cette nuit où rien que pour vous,
Je suis sorti seul et tout nu pour vous sauver
En bouclier contre Agrican et son armée ?

80.

- Son dunque (disse il Saracino), sono
dunque in sì poco credito con vui,
che mi stimiate inutile e non buono
da potervi difender da costui ?
Le battaglie d'Albracca già vi sono
di mente uscite, e la notte ch'io fui
per la salute vostra, solo e nudo,
contra Agricane e tutto il campo, scudo ? -

81.

Elle ne répond rien, elle ne sait que faire
Car Renaud maintenant est d'elle bien trop près ;
Au Sarrasin il a lancé des invectives,
Car son cheval il a bien vu et reconnu,
Et reconnu aussi le visage angélique
Qui lui a dans le coeur allumé l'incendie.
Ce qui va se passer entre ces deux héros
Je vous le conterai dans le chant qui suivra.

81.

Non risponde ella, e non sa che si faccia,
perché Rinaldo ormai l'è troppo appresso,
che da lontan al Saracin minaccia,
come vide il cavallo e conobbe esso,
e riconohbe l'angelica faccia
che l'amoroso incendio in cor gli ha messo.
Quel che seguì tra questi duo superbi
vo' che per l'altro canto si riserbi.

NOTES

venger En réalité, l'attaque des Maures contre le royaume franc eut lieu plus tôt, à l'époque de Charles Martel (vers 730).

HerculeIl ne s'agit pas du personnage mythologique, mais de la lignée d'Ercole I, le père d'Hyppolite d'Este (1479-1520), lui-même frère d'Alphonse, duc de Ferrare. Quand l'Arioste publia la première édition de son oeuvre, en 1516, il était encore au service d'Hyppolite.

fanion Le fanion rouge que l'on élevait pour proclamer le vainqueur d'une course à pied, à Ferrare. Dante (Enfer, XV, 122) évoque lui aussi cet usage.

histoire Ici on remarquera que ce n'est pas l'auteur qui prend des distances avec son texte, mais que c'est le personnage lui-même qui se distancie du texte dans lequel il figure...

Mont-Gibel Autre nom pour l'Etna.

Lys c'est-à-dire le royaume de France, dont la fleur de lys est l'emblème.

Cathay Cathay ou Catai était l'ancien nom donné à la Chine en Asie occidentale et en Europe. Il fut popularisé en Occident par Marco Polo qui désigna sous ce nom la Chine du Nord dans son Livre des Merveilles. Dans le poème de l'Arioste, il s'agit plutôt des « Indes », évoquées au §5. Mais en fait, ces noms géographiques peu connus ne sont là que pour signifier « pays lointain » en quelque sorte.