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SOMMAIRE

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CHANT 10

ARGUMENT : § Infidélité de Birène § Birène s'échappe § Désespoir d'Olympe § Où l'on reparle de Roger § Invectives des Dames à l'égard de Roger § Roger traverse en barque le détroit § Alcine arrive avec une flottille § Effets de l'écu magique § Alcine vaincue § Au château de Logistille § Dressage de l'hippogriffe § Périple de Roger autour du monde § Roger arrive à Londres et assiste à un défilé militaire § Roger découvre Angélique § Roger attaque l'orque § Il emmène Angélique avec lui... § FIN DU LIVRE I

1.

Dans tous les amours, et dans tous les serments
Qui furent par le monde, entre les coeurs fidèles,
Parmi tous les exploits des plus fameux amants,
Que ce soit dans la joie, que ce soit dans la peine,
Je place au premier rang, et non pas au second,
Olympe, et même sans être en tête, je dis
Que jamais on ne vit, autrefois, aujourd'hui
Un amour qui pût être plus grand que le sien.

1.

Fra quanti amor, fra quante fede al mondo
mai si trovar, fra quanti cor constanti,
fra quante, o per dolente o per iocondo
stato, fer prove mai famosi amanti;
più tosto il primo loco ch'il secondo
darò ad Olimpia: e se pur non va inanti,
ben voglio dir che fra gli antiqui e nuovi
maggior de l'amor suo non si ritruovi;

2.

Elle a donné des preuves nombreuses et si sûres
Pour convaincre Birène de son grand amour
Que jamais une femme ne pourrait mieux faire
Même en montrant son sein et son cœur grand ouverts.
Et si fidélité et dévotion méritent
D'être récompensées d'un amour réciproque,
Je dis qu'Olympe ne le méritait pas moins
Et même plus encore que son amant Birène,

2.

e che con tante e con sì chiare note
di questo ha fatto il suo Bireno certo,
che donna più far certo uomo non puote,
quando anco il petto e 'l cor mostrasse aperto.
E s'anime sì fide e sì devote
d'un reciproco amor denno aver merto,
dico ch'Olimpia è degna che non meno,
anzi più che sé ancor, l'ami Bireno:

3.

Et que jamais il n'aurait dû l'abandonner
Pour quelque autre femme, même pour celle-là,
Qui causa tant de maux à l'Europe et l'Asie,
Ou telle autre qui eût été plus belle encore ;
Il aurait dû quitter, et vraiment plutôt qu'elle,
Avec les rais du jour, l'ouïe et la parole,
Le goût, la gloire et jusqu'à la vie même, et tout
Ce que l'on peut juger qui soit le plus précieux.

3.

e che non pur l'abandoni mai
per altra donna, se ben fosse quella
ch'Europa ed Asia messe in tanti guai,
o s'altra ha maggior titolo di bella;
ma più tosto che lei, lasci coi rai
del sol l'udita e il gusto e la favella
e la vita e la fama, e s'altra cosa
dire o pensar si può più preciosa.

4.

Si Birène l'aima comme elle aima Birène,
Et si vraiment il fut aussi fidèle à elle
Qu'elle le fut à lui ; et s'il n'a pas fait voile
Vers un autre pays au lieu que de la suivre,
Ou bien s'il fut ingrat envers cet esclavage,
Si envers tant de foi et d'amour, il fut
Cruel — je le dirai mais je vous surprendrai
Vous aurez les yeux ronds et serez bouche bée.

4.

Se Bireno amò lei come ella amato
Bireno avea, se fu sì a lei fedele
come ella a lui, se mai non ha voltato
ad altra via, che a seguir lei, le vele;
o pur s'a tanta servitù fu ingrato,
a tanta fede e a tanto amor crudele,
io vi vo' dire, e far di maraviglia
stringer le labra ed inarcar le ciglia.

5.

Et quand vous apprendrez comme telle lmpiété
Lui fut sa récompense pour tant de bonté,
Qu'il ne soit plus jamais question pour vous, Mesdames,
De prêter votre foi aux propos d'un amant !
Un amant, pour avoir ce qu'il désire tant,
Sans penser que d'en haut Dieu entend et voit tout,
Ne cesse d'entasser les serments, les promesses,
Que le vent fait voler un peu partout en l'air.

5.

E poi che nota l'impietà vi fia,
che di tanta bontà fu a lei mercede,
donne, alcuna di voi mai più non sia,
ch'a parole d'amante abbia a dar fede.
L'amante, per aver quel che desia,
senza guardar che Dio tutto ode e vede,
aviluppa promesse e giuramenti,
che tutti spargon poi per l'aria i venti.

6.

Les serments, les promesses, s'envolent en l'air
Dispersés par les vents, ils se dissipent vite,
Dès lors que les amants ont étanché la soif
Qui les a embrasés et les brûlait à vif.
Et d'après cet exemple, soyez moins pressés
De croire à leurs prières tout comme à leurs pleurs.
Ô mes très chères Dames, il est vraiment heureux
Qui la sagesse apprend au détriment d'autrui.

6.

I giuramenti e le promesse vanno
dai venti in aria disipate e sparse,
tosto che tratta questi amanti s'hanno
l'avida sete che gli accese ed arse.
Siate a' prieghi ed a' pianti che vi fanno,
per questo esempio, a credere più scarse.
Bene è felice quel, donne mie care,
ch'essere accorto all'altrui spese impare.

7.

Gardez-vous de ceux qui, en leurs belles années,
Vous montrent un visage si frais et si lisse :
En eux tout désir naît et meurt rapidement :
Tel est leur appétit, tout comme un feu de paille.
Et comme le chasseur qui court après un lièvre,
Dans le froid, la chaleur, la montagne ou la plaine,
Et ne s'en soucie plus aussitôt qu'il l'a pris,
Ne se précipitant que pour ce qui le fuit.

7.

Guardatevi da questi che sul fiore
de' lor begli anni il viso han sì polito;
che presto nasce in loro e presto muore,
quasi un foco di paglia, ogni appetito.
Come segue la lepre il cacciatore
al freddo, al caldo, alla montagna, al lito,
né più l'estima poi che presa vede;
e sol dietro a chi fugge affretta il piede:

8.

Ainsi les jeunes gens font-ils, aussi longtemps
Que vous vous montrez dures envers eux, revêches;
Ils vous aiment et révèrent avec le zèle
Que doit montrer toujours un serviteur fidèle.
Mais sitôt qu'ils sauront qu'ils peuvent se vanter
De vous avoir vaincues, ce sera votre tour
De devenir esclaves : vous verrez s'enfuir
Ce faux amour au loin, et s'attacher à d'autres.

8.

così fan questi gioveni, che tanto
che vi mostrate lor dure e proterve,
v'amano e riveriscono con quanto
studio de' far chi fedelmente serve;
ma non sì tosto si potran dar vanto
de la vittoria, che, di donne, serve
vi dorrete esser fatte; e da voi tolto
vedrete il falso amore, e altrove volto.

9.

Je ne vous défends pas pour autant (j'aurais tort !)
De vous laisser aimer : car sans un amoureux
Vous seriez comme vigne inculte en un jardin ;
Sans piquet, sans tuteur, où pouvoir s'appuyer .
Ce n'est que le duvet volage et inconstant
De la jeunesse, que je vous exhorte à fuir.
Cueillez les fruits qui soient ni âcres ni trop verts,
Mais ne les prenez pas beaucoup trop mûrs non plus !

9.

Non vi vieto per questo (ch'avrei torto)
che vi lasciate amar; che senza amante
sareste come inculta vite in orto,
che non ha palo ove s'appoggi o piante.
Sol la prima lanugine vi esorto
tutta a fuggir, volubile e incostante,
e corre i frutti non acerbi e duri,
ma che non sien però troppo maturi.

§ Infidélité de Birène

§

10.

Je vous ai dit plus haut qu'on avait découvert
Une fille du Roi de Frise en cet endroit.
Et selon ce qu'il en disait à chaque fois,
Birène désirait qu'elle épouse son frère.
Mais en réalité, il en était friand,
Car elle était vraiment un morceau délicat...
Et il aurait trouvé bien sotte courtoisie
Se l'ôter de la bouche pour l'offrir à d'autres !

10.

Di sopra io vi dicea ch'una figliuola
del re di Frisa quivi hanno trovata,
che fia, per quanto n'han mosso parola,
da Bireno al fratel per moglie data.
Ma, a dire il vero, esso v'avea la gola;
che vivanda era troppo delicata:
e riputato avria cortesia sciocca,
per darla altrui, levarsela di bocca.

11.

Cette demoiselle n'avait pas dépassé
Ses quatorze ans : elle était belle et toute fraîche
Comme la rose que l'on voit tout juste éclose,
Et qui s'épanouit dans le soleil levant.
Non seulement Birène en tomba amoureux,
Mais jamais on ne vit si vite s'enflammer,
Une mèche, sauf dans les mains des ennemis,
Mettant par jalousie le feu aux mûrs épis,

11.

La damigella non passava ancora
quattordici anni, ed era bella e fresca,
come rosa che spunti alora alora
fuor de la buccia e col sol nuovo cresca.
Non pur di lei Bireno s'innamora,
ma fuoco mai così non accese esca,
né se lo pongan l'invide e nimiche
mani talor ne le mature spiche;

12.

Jamais comme il le fut, embrasé jusqu'aux moelles,
Et instantanément, dès l'instant qu'il la vit,
Pleurant son père mort, et dans son désespoir
Inondant de ses larmes son si beau visage.
Et comme l'eau en train de bouillir sur le feu
S'arrête de bouillir en sentant de l'eau froide,
De même son ardeur inspirée par Olympe
S'éteignit aussitôt, remplacée par cette autre.

12.

come egli se n'accese immantinente,
come egli n'arse fin ne le medolle,
che sopra il padre morto lei dolente
vide di pianto il bel viso far molle.
E come suol, se l'acqua fredda sente,
quella restar che prima al fuoco bolle;
così l'ardor ch'accese Olimpia, vinto
dal nuovo successore, in lui fu estinto.

13.

Le voilà rassasié et même importuné
Au point qu'il ne voulait déjà plus la revoir.
Et pour l'autre au contraire il a tel appétit
Qu'il en mourra si elle le fait trop languir.
Mais en attendant le jour prévu par lui-même
Pour mettre fin à son désir, il le maîtrise,
Et semble adorer Olympie plus que l'aimer,
Et ne vouloir rien d'autre que ce qui lui plaît.

13.

Non pur sazio di lei, ma fastidito
n'è già così, che può vederla a pena;
e sì de l'altra acceso ha l'appetito,
che ne morrà se troppo in lungo il mena:
pur fin che giunga il dì c'ha statuito
a dar fine al disio, tanto l'affrena,
che par ch'adori Olimpia, non che l'ami,
e quel che piace a lei, sol voglia e brami.

14.

Et s'il cajole l'autre (il ne peut s'empêcher
De le faire bien plus qu'il n'en aurait le droit),
Personne n'oserait y voir mauvaise part,
Mais bien plutôt de la pitié de la bonté ;
Car relever celui que le Destin entraîne
Parfois jusqu'au tréfonds, consoler l'affligé,
Ne fut jamais blâmé, mais plutôt louangé,
Surtout quand il s'agit d'une enfant innocente.

14.

E se accarezza l'altra (che non puote
far che non l'accarezzi più del dritto),
non è chi questo in mala parte note;
anzi a pietade, anzi a bontà gli è ascritto:
che rilevare un che Fortuna ruote
talora al fondo, e consolar l'afflitto,
mai non fu biasmo, ma gloria sovente;
tanto più una fanciulla, una innocente.

15.

Oh, Dieu ! Comme souvent les jugements humains
Se trouvent bien cachés par d'obscures nuées !
Profanes et impies, les façons de Birène,
Furent pourtant jugées charitables et saintes.
Les marins qui déjà avaient saisi leurs rames,
S'éloignant d'un rivage ignorant le danger,
Emmenaient tout joyeux par les étangs salés
En Zélande le Duc avec ses compagnons.

15.

Oh sommo Dio, come i giudìci umani
spesso offuscati son da un nembo oscuro!
i modi di Bireno empi e profani,
pietosi e santi riputati furo.
I marinari, già messo le mani
ai remi, e sciolti dal lito sicuro,
portavan lieti pei salati stagni
verso Selandia il duca e i suoi compagni.

16.

Déjà les bords de la Hollande derrière eux
S'effaçaient peu à peu, ils les perdaient de vue
(Car pour éviter la Frise, ils s'étaient tenus
Plutôt vers la gauche, du côté de l'Écosse),
Quand un fort coup de vent les a fait dériver
Trois jours durant au moins, et sur la haute mer.
Le soir tombant, en ce troisième jour, ils virent
Le rivage désert et désolé d'une île.

16.

Già dietro rimasi erano e perduti
tutti di vista i termini d'Olanda
(che per non toccar Frisa, più tenuti
s'eran vêr Scozia alla sinistra banda),
quando da un vento fur sopravenuti,
ch'errando in alto mar tre dì li manda.
Sursero il terzo, già presso alla sera,
dove inculta e deserta un'isola era.

17.

Aussitôt qu'ils furent dans une petite anse,
Olympe mit pied à terre avec grand plaisir,
Accompagnée de son très inconstant Birène,
Et avec lui soupa, sans le moindre soupçon.
Puis sous la tente qu'on leur avait fait dresser,
Dans un très bel endroit, ils se sont mis au lit.
Tous les autres, pendant ce temps, sont retournés
Sur les vaisseaux, contents d'y prendre du repos.

17.

Tratti che si fur dentro un picciol seno,
Olimpia venne in terra; e con diletto
in compagnia de l'infedel Bireno
cenò contenta e fuor d'ogni sospetto:
indi con lui, là dove in loco ameno
teso era un padiglione, entrò nel letto.
Tutti gli altri compagni ritornaro,
e sopra i legni lor si riposaro.

18.

Les tourments endurés sur la mer, et la peur
Qui si longtemps l'avaient maintenue éveillée,
Le bonheur d'être en sûreté sur le rivage,
Au sein de la forêt, et loin de tous les bruits,
Sans que nulle pensée, sans le moindre souci
Ne vienne la troubler auprès de son amant,
Tout cela a plongé Olympe en un sommeil
Plus profond que celui des ours ou bien des loirs.

18.

Il travaglio del mare e la paura
che tenuta alcun dì l'aveano desta,
il ritrovarsi al lito ora sicura,
lontana da rumor ne la foresta,
e che nessun pensier, nessuna cura,
poi che 'l suo amante ha seco, la molesta;
fur cagion ch'ebbe Olimpia sì gran sonno,
che gli orsi e i ghiri aver maggior nol ponno.

§ Birène s'échappe

§

19.

Son infidèle amant, que ses traîtres projets
Ont tenu éveillé, quand il la sent dormir
Sort du lit doucement, et faisant un paquet
De tous ses vêtements, est sorti en chemise ;
De la tente, a filé pour rejoindre ses gens,
On eût dit que des ailes lui avaient poussé !
Il les réveille et sans qu'on n'entende un seul cri,
Il les entraîne en mer et quitte le rivage.

19.

Il falso amante che i pensati inganni
veggiar facean, come dormir lei sente,
pian piano esce del letto, e de' suoi panni
fatto un fastel, non si veste altrimente;
e lascia il padiglione; e come i vanni
nati gli sian, rivola alla sua gente,
e li risveglia; e senza udirsi un grido,
fa entrar ne l'alto e abandonare il lido.

20.

Ils laissent derrière eux le rivage et Olympe,
La malheureuse qui ne s'est pas éveillée
Avant l'heure où l'Aurore fait tomber la rosée
Sur terre de son char aux belles roues dorées,
Et où l'on entendait sur le bord de la mer
Les Alcyons pleurant leur antique infortune.
Entre veille et sommeil, elle a tendu la main,
Pour enlacer Birène — mais ce fut en vain.

20.

Rimase a dietro il lido e la meschina
Olimpia, che dormì senza destarse,
fin che l'Aurora la gelata brina
da le dorate ruote in terra sparse,
e s'udir le Alcione alla marina
de l'antico infortunio lamentarse.
Né desta né dormendo, ella la mano
per Bireno abbracciar stese, ma invano.

21.

En ne sentant personne, elle a ôté sa main ;
Elle recommença, ne trouva toujours rien !
Elle a tendu un bras, puis elle a tendu l'autre,
Une jambe après l'autre, et rien ici ni là !
La peur l'éveille ; elle ouvre les yeux, et regarde :
Elle ne voit personne ! Alors abandonnant
Sa couche encore tiède, elle se précipite
En hâte hors de son lit et sort du pavillon ;

21.

Nessuno truova: a sé la man ritira:
di nuovo tenta, e pur nessuno truova.
Di qua l'un braccio, e di là l'altro gira,
or l'una or l'altra gamba; e nulla giova.
Caccia il sonno il timor: gli occhi apre, e mira:
non vede alcuno. Or già non scalda e cova
più le vedove piume, ma si getta
del letto e fuor del padiglione in fretta:

§ Désespoir d'Olympe

§

22.

Elle court vers la mer en se griffant les joues,
Pressentant son malheur, et bientôt convaincue,
S'arrache les cheveux, se frappe la poitrine ;
Sous la lune qui luit, en vain elle recherche
Si l'on voit autre chose que le seul rivage.
Mais non : hors ce rivage, on ne voit rien du tout.
Elle appelle Birène : en entendant ce nom
Les Antres seuls répondent, car ils ont pitié.

22.

e corre al mar, graffiandosi le gote,
presaga e certa ormai di sua fortuna.
Si straccia i crini, e il petto si percuote,
e va guardando (che splendea la luna)
se veder cosa, fuor che 'l lito, puote;
né fuor che 'l lito, vede cosa alcuna.
Bireno chiama: e al nome di Bireno
rispondean gli Antri che pietà n'avieno.

23.

Un rocher se dressait au bord de ce rivage,
Et l'onde en le frappant sans cesse de ses coups
En avait affouillé la base comme une arche
Dont la courbe restait suspendue sur la mer.
Olympe en hâte la gravit jusqu'au sommet
(Son amour lui donnait suffisamment de force !)
Et au loin elle vit, toutes gonflées de vent,
Les voiles qui portaient son perfide seigneur.

23.

Quivi surgea nel lito estremo un sasso,
ch'aveano l'onde, col picchiar frequente,
cavo e ridutto a guisa d'arco al basso;
e stava sopra il mar curvo e pendente.
Olimpia in cima vi salì a gran passo
(così la facea l'animo possente),
e di lontano le gonfiate vele
vide fuggir del suo signor crudele:

24.

Elle les vit de loin, ou du moins crut les voir,
Dans l'air qui n'était pas encore très limpide,
En tremblant elle s'est laissée choir sur la roche,
Son visage glacé était plus blanc que neige ;
Mais sitôt qu'elle put enfin se relever,
Suivant des yeux la voie prise par les navires,
Elle a crié autant qu'elle pouvait le faire,
Et répétant le nom de son cruel époux.

24.

vide lontano, o le parve vedere;
che l'aria chiara ancor non era molto.
Tutta tremante si lasciò cadere,
più bianca e più che nieve fredda in volto;
ma poi che di levarsi ebbe potere,
al camin de le navi il grido volto,
chiamò, quanto potea chiamar più forte,
più volte il nome del crudel consorte:

25.

Comme sa faible voix n'y pouvait pas suffire,
Ses pleurs s'y ajoutaient, ses battements de mains.
« Où t'en vas-tu, cruel, en cette hâte extrême ?
Ton vaisseau n'est pourtant pas chargé comme il faut :
Fais qu'il me prenne aussi ! Il ne court pas grand risque
En emportant mon corps, puisqu'il a pris mon âme ! »
Et agitant les bras, ses vêtements aussi,
Au vaisseau elle fait signe de revenir.

25.

e dove non potea la debil voce,
supliva il pianto e 'l batter' palma a palma.
- Dove fuggi, crudel, così veloce?
Non ha il tuo legno la debita salma.
Fa che lievi me ancor: poco gli nuoce
che porti il corpo, poi che porta l'alma. -
E con le braccia e con le vesti segno
fa tuttavia, perché ritorni il legno.

26.

Mais les vents qui gonflaient les voiles infidèles
Et les portaient au loin vers la plus haute mer,
Emportèrent aussi prières et reproches
D'Olympe infortunée et ses cris et ses pleurs.
Par trois fois, celle-ci, pour elle si cruelle,
Se jetant du rivage, tente de se noyer ;
Mais dès qu'elle eut cessé de contempler les eaux,
Elle revint où elle avait passé la nuit.

26.

Ma i venti che portavano le vele
per l'alto mar di quel giovene infido,
portavano anco i prieghi e le querele
de l'infelice Olimpia, e 'l pianto e 'l grido;
la qual tre volte, a se stessa crudele,
per affogarsi si spiccò dal lido:
pur al fin si levò da mirar l'acque,
e ritornò dove la notte giacque.

27.

Le visage enfoui dans les draps de sa couche
Qu'elle baignait de pleurs, elle lui dit alors :
« Tu nous reçus hier, et tous les deux ensemble,
Pourquoi ne sommes nous plus deux en nous levant ?
Ô perfide Birène, que sois donc maudit,
Le jour même où je fus engendrée en ce monde !
Que dois-je faire ici ? Qu'y puis-je faire seule ?
Qui donc pourra m'aider ? Qui me consolera ?

27.

E con la faccia in giù stesa sul letto,
bagnandolo di pianto, dicea lui:
- Iersera desti insieme a dui ricetto;
perché insieme al levar non siamo dui?
O perfido Bireno, o maladetto
giorno ch'al mondo generata fui!
Che debbo far? che poss'io far qui sola?
chi mi dà aiuto? ohimè, chi mi consola?

28.

En cet endroit je ne vois aucun homme,
Rien qui fasse penser qu'on en puisse trouver ;
Je ne vois nul navire où je puisse embarquer,
En espérant trouver une voie de salut.
Je mourrai de misère et nul ne sera là
Pour me fermer les yeux et me mettre au sépulchre,
À moins que dans leur ventre ce ne soient les loups
Qui hantent la contrée, qui viennent me l'offrir.

28.

Uomo non veggio qui, non ci veggio opra
donde io possa stimar ch'uomo qui sia;
nave non veggio, a cui salendo sopra,
speri allo scampo mio ritrovar via.
Di disagio morrò; né chi mi cuopra
gli occhi sarà, né chi sepolcro dia,
se forse in ventre lor non me lo dànno
i lupi, ohimè, ch'in queste selve stanno.

29.

Je suis terrorisée et je crois voir déjà
Sortir de ces bosquets des ours, des lions, des tigres,
Ou bien quelque autre fauve armé par la Nature
De dents bien acérées, de griffes aiguisées.
Mais quels sont donc les fauves qui voudraient ma mort,
Plus que tu ne le fais, toi mon fauve cruel ?
Me donner une mort leur semble me suffire,
Et toi, de mille morts, hélas ! me fais mourir.

29.

Io sto in sospetto, e già di veder parmi
di questi boschi orsi o leoni uscire,
o tigri o fiere tal, che natura armi
d'aguzzi denti e d'ugne da ferire.
Ma quai fere crudel potriano farmi,
fera crudel, peggio di te morire?
darmi una morte, so, lor parrà assai;
e tu di mille, ohimè, morir mi fai.

30.

Mais supposons encore un marin, maintenant,
Qui s'en vienne et m'emmène par pitié de moi,
Et m'épargannt ainsi les ours, les lions, les tigres,
Les privations, les supplices et une mort horrible...
Pourra-t-il m'emmener en Hollande, où tu as
Fais garder tous les ports et les forts contre moi ?
Pourra-t-il m'emmener dans mon pays natal,
Puisque déjà, par fraude, tu me l'as ôté ?

30.

Ma presupongo ancor ch'or ora arrivi
nochier che per pietà di qui mi porti;
e così lupi, orsi, leoni schivi,
strazi, disagi ed altre orribil morti:
mi porterà forse in Olanda, s'ivi
per te si guardan le fortezze e i porti?
mi porterà alla terra ove son nata,
se tu con fraude già me l'hai levata?

31.

De mes États tu as su t'emparer, prenant
L'amitié et la parenté comme prétexte ;
Tu y as installé bien vite tous tes gens
Pour mieux t'en assurer la pleine possession.
En Flandre revenir ? J'y ai vendu le reste
De ce dont je tirais tout juste de quoi vivre,
Et cela pour te faire sortir de prison...
Malheureuse ! Où aller ? je n'en ai pas l'idée !

31.

Tu m'hai lo stato mio, sotto pretesto
di parentado e d'amicizia, tolto.
Ben fosti a porvi le tue genti presto,
per avere il dominio a te rivolto.
Tornerò in Fiandra? ove ho venduto il resto
di che io vivea, ben che non fossi molto,
per sovenirti e di prigione trarte.
Mischina! dove andrò? non so in qual parte.

32.

Irai-je donc en Frise, où sans toi j'aurais pu
Devenir une reine, mais ne l'ai pas voulu.
Et c'est de ce refus que sont morts mes deux frères,
Et lui aussi, mon père , et que j'ai tout perdu.
Ce que pour toi j'ai fait, je ne souhaite pas
T'en faire le reproche, ingrat, ni l'évoquer,
Car tu le sais fort bien, tout autant que moi-même.
Et voilà en retour comment tu t'en acquittes !

32.

Debbo forse ire in Frisa, ove io potei,
e per te non vi volsi esser regina?
il che del padre e dei fratelli miei
e d'ogn'altro mio ben fu la ruina.
Quel c'ho fatto per te, non ti vorrei,
ingrato, improverar, né disciplina
dartene; che non men di me lo sai:
or ecco il guiderdon che me ne dai.

33.

Ah ! pourvu que par ceux qui écument les mers
Je ne sois enlevée et vendue comme esclave !
Et que ce soit plutôt le loup, le lion, un ours
Ou encore le tigre, ou quelque bête fauve
Qui de leurs griffes et de leurs dents me déchirent,
Et morte, tout au fond de leurs antres m'entraînent ! »
Se lamentant ainsi, à pleines mains arrache
De très grosses poignées de ses beaux cheveux d'or.

33.

Deh, pur che da color che vanno in corso
io non sia presa, e poi venduta schiava!
Prima che questo, il lupo, il leon, l'orso
venga, e la tigre e ogn'altra fera brava,
di cui l'ugna mi stracci, e franga il morso;
e morta mi strascini alla sua cava. -
Così dicendo, le mani si caccia
ne' capei d'oro, e a chiocca a chiocca straccia.

34.

Elle court à nouveau jusqu'au bout du rivage,
Cheveux épars, hochant la tête avec fureur.
Semblant avoir perdu le sens, et dans le corps,
Non pas un seul démon, mais bien quelques dizaines !
On dirait une Hécube que saisit la rage
Quand enfin elle vit son Polydore mort.
Maintenant la voilà dressée, scrutant la mer
Perchée sur un rocher, elle-même rocher.

34.

Corre di nuovo in su l'estrema sabbia,
e ruota il capo e sparge all'aria il crine;
e sembra forsennata, e ch'adosso abbia
non un demonio sol, ma le decine;
o, qual Ecuba, sia conversa in rabbia,
vistosi morto Polidoro al fine.
Or si ferma s'un sasso, e guarda il mare;
né men d'un vero sasso, un sasso pare.

§ Où l'on reparle de Roger

§

35.

Mais laissons-la pleurer, jusqu'à y revenir...
Car je veux maintenant vous parler de Roger
Qui dans la chaleur extrême du plein midi
Chevauche le rivage, épuisé, harrassé.
Le sable des collines frappées du soleil
Si fin et blanc semble bouillir sous les rayons.
Il s'en fallait de peu que sur son dos les armes
Ne soient comme autrefois complètement en feu.

35.

Ma lasciànla doler fin ch'io ritorno,
per voler di Ruggier dirvi pur anco,
che nel più intenso ardor del mezzo giorno
cavalca il lito, affaticato e stanco.
Percuote il sol nel colle e fa ritorno:
di sotto bolle il sabbion trito e bianco.
Mancava all'arme ch'avea indosso, poco
ad esser, come già, tutte di fuoco.

36.

Comme la soif et la fatigue du chemin
Sur le sable profond et la route déserte
Étaient pour lui, malgré la plage ensoleillée,
Une compagnie fort ennuyeuse, pénible,
Il trouva, dans l'ombre d'une vieille tour,
Qui au bord de la mer semblait sortir de l'eau,
Trois Dames qui étaient des suivantes d'Alcine
Car il reconnaissait leurs robes, leur allure.

36.

Mentre la sete, e de l'andar fatica
per l'alta sabbia e la solinga via
gli facean, lungo quella spiaggia aprica,
noiosa e dispiacevol compagnia;
trovò ch'all'ombra d'una torre antica
che fuor de l'onde appresso il lito uscia,
de la corte d'Alcina eran tre donne,
che le conobbe ai gesti ed alle gonne.

37.

Allongées sur de beaux tapis d'Alexandrie,
Elles goûtaient tranquilles la fraîcheur de l'ombre,
Auprès de nombreux vases de vins très variés
Et d'autres débordants de sucreries diverses.
Et au bord de la plage, ondoyant sur les flots,
Un tout petit navire paraissait attendre
Que le souffle du vent fasse gonfler ses voiles,
Mais jusqu'à cet instant, ce vent faisait défaut.

37.

Corcate su tapeti allessandrini
godeansi il fresco rezzo in gran diletto,
fra molti vasi di diversi vini
e d'ogni buona sorte di confetto.
Presso alla spiaggia, coi flutti marini
scherzando, le aspettava un lor legnetto
fin che la vela empiesse agevol òra;
ch'un fiato pur non ne spirava allora.

38.

Quand ces dames ont vu Roger fouler le sable,
Et s'en aller tout droit, poursuivant son voyage,
Mais ses lèvres montrant combien il avait soif,
Et voyant son visage si plein de sueur,
Elles ont commencé par lui dire que non,
Il ne pouvait avoir un cœur si obstiné
Qu'il ne puisse arrêter à l'ombre douce et fraîche,
Et laisser reposer son corps si fatigué.

38.

Queste, ch'andar per la non ferma sabbia
vider Ruggier al suo viaggio dritto,
che sculta avea la sete in su le labbia,
tutto pien di sudore il viso afflitto,
gli cominciaro a dir che sì non abbia
il cor voluntaroso al camin fitto,
ch'alla fresca e dolce ombra non si pieghi,
e ristorar lo stanco corpo nieghi.

§ Invectives des Dames à l'égard de Roger

§

39.

L'une d'elles s'étant approchée du cheval,
A tenu l'étrier pour le faire descendre.
Une autre alors, avec une coupe en cristal,
Pleine de vin mousseux, vint redoubler sa soif.
Mais Roger refusa d'entrer dans cette danse,
Puisque chaque retard qu'il aurait pris pouvait
Donner un peu de temps pour venir à Alcine,
Qui le suivait de près jusqu'à le talonner.

39.

E di lor una s'accostò al cavallo
per la staffa tener, che ne scendesse;
l'altra con una coppa di cristallo
di vin spumante, più sete gli messe:
ma Ruggiero a quel suon non entrò in ballo;
perché d'ogni tardar che fatto avesse,
tempo di giunger dato avria ad Alcina,
che venìa dietro ed era omai vicina.

40.

Le salpêtre ténu et le soufre très pur,
Quand le feu les atteint ne brûlent pas si vite,
Et la mer quand la trombe obscure s'y abat
En son milieu ne se soulève pas si fort
Que, voyant que Roger suit son propre chemin,
En avançant toujours tout droit, foulant le sable,
Et semble mépriser leur si grande beauté,
La troisième soudain éclate de fureur !

40.

Non così fin salnitro e zolfo puro,
tocco dal fuoco, subito s'avampa;
né così freme il mar quando l'oscuro
turbo discende e in mezzo se gli accampa:
come, vedendo che Ruggier sicuro
al suo dritto camin l'arena stampa,
e che le sprezza (e pur si tenean belle),
d'ira arse e di furor la terza d'elle.

41.

« Tu n'es donc ni courtois ni même chevalier !
(S 'écria-t-elle alors aussi fort qu'elle put)
Tu as volé tes armes, avec ton destrier,
Tu n'as pu les avoir autrement, c'est certain !
Et comme tout ce que je viens de dire est vrai,
Je voudrais que tu aies une mort méritée :
Écartelé, brîulé, ou encore pendu,
Vilain larron, brute orgueilleuse, ingrat manant ! »

41.

- Tu non sei né gentil né cavalliero
(dice gridando quanto può più forte),
ed hai rubate l'arme; e quel destriero
non saria tuo per veruna altra sorte:
e così, come ben m'appongo al vero,
ti vedessi punir di degna morte;
che fossi fatto in quarti, arso o impiccato,
brutto ladron, villan, superbo, ingrato. -

42.

Après toutes ces injures et invectives,
Que lui avait lancées la dame courroucée,
Roger n'avait pas même songé à répondre :
Quelle gloire tirer d'une telle querelle ?
Alors elle est montée avec toutes ses soeurs
À bord de ce bateau, et elle a pris la mer,
En faisant force rames, pour pouvoir le suivre
Sans le perdre de vue, tout le long du rivage.

42.

Oltr'a queste e molt'altre ingiuriose
parole che gli usò la donna altiera,
ancor che mai Ruggier non le rispose,
che di sì vil tenzon poco onor spera;
con le sorelle tosto ella si pose
sul legno in mar, che al lor servigio v'era:
ed affrettando i remi, lo seguiva,
vedendol tuttavia dietro alla riva.

43.

La Dame continue à maudire, injurier,
Sachant ce qui le plus peut lui causer de honte.
Mais Roger cependant est allé au détroit
Par lequel on pénètre chez la bonne fée.
Un vieux nocher est là, qui détache une barque,
Sur la rive opposée, comme s'il le guettait
Et qu'à son arrivée il s'était préparé :
C'est bien en cet endroit qu'il attendait Roger.

43.

Minaccia sempre, maledice e incarca;
che l'onte sa trovar per ogni punto.
Intanto a quello stretto, onde si varca
alla fata più bella, è Ruggier giunto;
dove un vecchio nochiero una sua barca
scioglier da l'altra ripa vede, a punto
come, avisato e già provisto, quivi
si stia aspettando che Ruggiero arrivi.

§ Roger traverse en barque le détroit

§

44.

Quand il le voit venir, il largue les amarres,
Heureux de l'emmener vers un meilleur rivage ;
Si le visage peut montrer le fond du cœur,
Le sien est bienfaisant et plein d'intelligence.
Roger a mis le pied dans son embarcation
Rendant grâces à Dieu ; et sur les flots tranquilles
Il s'en alla causant avec le nautonnier,
Homme sage et doué d'une longue expérience.

44.

Scioglie il nochier, come venir lo vede,
di trasportarlo a miglior ripa lieto;
che, se la faccia può del cor dar fede,
tutto benigno e tutto era discreto.
Pose Ruggier sopra il navilio il piede,
Dio ringraziando; e per lo mar quieto
ragionando venìa col galeotto,
saggio e di lunga esperienza dotto.

45.

Et il louait Roger d'avoir au bon moment
Su évincer Alcine, et la laisser, avant
Qu'elle ait pu lui donner le breuvage enchanté
Que toujours, à la fin, avalaient ses amants,
Et de se rendre ainsi auprès de Logistille
Chez qui il trouverait les plus saintes coutumes,
La beauté éternelle, et la grâce infinie,
Qui sans vous rassasier, nourrit si bien le cœur.

45.

Quel lodava Ruggier, che sì se avesse
saputo a tempo tor da Alcina, e inanti
che 'l calice incantato ella gli desse,
ch'avea al fin dato a tutti gli altri amanti;
e poi, che a Logistilla si traesse,
dove veder potria costumi santi,
bellezza eterna ed infinita grazia
che 'l cor notrisce e pasce, e mai non sazia.

46.

 « Celle-ci, disait-il, s'en vient remplir notre âme
De stupeur et d'admiration dès qu'on la voit.
Quand on regarde mieux sa présence sublime,
Tout autre chose semble de peu de valeur.
L'amour pour elle ne ressemble à aucun autre :
Ceux-là vous rongent le cœur de crainte et d'espoir ;
Avec lui le désir ne cherche pas plus loin
Il est déjà comblé de seulement la voir.

46.

- Costei (dicea) stupore e riverenza
induce all'alma, ove si scuopre prima.
Contempla meglio poi l'alta presenza:
ogn'altro ben ti par di poca stima.
Il suo amore ha dagli altri differenza:
speme o timor negli altri il cor ti lima;
in questo il desiderio più non chiede,
e contento riman come la vede.

47.

Elle t'enseignera des arts plus agréables,
Que musique et parfums, danse, banquets et bains ;
Tes pensées, qu'elle t'apprendra à diriger,
Pourront monter plus haut que les milans dans l'air,
Et tu découvriras qu'en notre corps mortel
On peut goûter un peu de la béatitude. »
Tout en parlant ainsi, le nocher s'approchait
Du rivage sauveur, qu'on voyait loin encore.

47.

Ella t'insegnerà studi più grati,
che suoni, danze, odori, bagni e cibi:
ma come i pensier tuoi meglio formati
poggin più ad alto, che per l'aria i nibi,
e come de la gloria de' beati
nel mortal corpo parte si delibi. -
Così parlando il marinar veniva,
lontano ancora alla sicura riva;

§ Alcine arrive avec une flottille

§

48.

Alors on vit la mer se couvrir de bateaux,
Qui tous en même temps faisaient route vers lui :
Alcine l'outragée faisait route avec eux ;
Elle avait rassemblé grand nombre de ses gens,
Risquant de perdre son pays et sa couronne,
Ou reprendre le bien dont elle était privée.
Et si de tout cela l'Amour est bien la cause,
L'outrage qui lui fut infligé l'est aussi.

48.

quando vide scoprire alla marina
molti navili, e tutti alla sua volta.
Con quei ne vien l'ingiuriata Alcina;
e molta di sua gente have raccolta
per por lo stato a se stessa in ruina,
o racquistar la cara cosa tolta.
E bene è amor di ciò cagion non lieve,
ma l'ingiuria non men che ne riceve.

49.

Depuis qu'elle naquit, elle n'a jamais eu,
Un courroux aussi grand que celui qui la ronge.
Les rames frappent l'eau à son commandement,
Si bien que les deux bords se recouvrent d'écume.
Ni la mer, ni la rive, à ce bruit ne se taisent :
Écho se fait entendre de tous les côtés.
« Ah ! Roger ! Il est temps de montrer ton écu
Sinon tu seras mort ou honteusement pris. »

49.

Ella non ebbe sdegno, da che nacque,
di questo il maggior mai, ch'ora la rode;
onde fa i remi sì affrettar per l'acque,
che la spuma ne sparge ambe le prode.
Al gran rumor né mar né ripa tacque,
ed Ecco risonar per tutto s'ode.
- Scuopre, Ruggier, lo scudo, che bisogna;
se non, sei morto, o preso con vergogna. -

§ Effets de l'écu magique

§

50.

Ainsi parla le nautonier de Logistille ;
Et ayant dit cela, il s'empara lui-même
Du voile recouvrant l'écu — et l'enleva :
Sa lumière éclatante alors se révéla.
La splendeur enchantée de son rayonnement
Blessa si durement les yeux des ennemis,
Que dans le même instant où ils sont aveuglés
Qui de la proue, qui de la poupe, ils sont tombés.

50.

Così disse il nocchier di Logistilla:
ed oltre il detto, egli medesmo prese
la tasca e da lo scudo dipartilla,
e fe' il lume di quel chiaro e palese.
L'incantato splendor che ne sfavilla,
gli occhi degli aversari così offese,
che li fe' restar ciechi allora allora,
e cader chi da poppa e chi da prora.

51.

Un guetteur au sommet de la tour du château
Aperçut l'arrivée de la flotte d'Alcine
Et se mit à sonner la cloche de l'alarme ;
Aussitôt des secours arrivent jusqu'au port.
Les balistes ont lancé une grêle de coups
Contre ceux qui voulaient s'attaquer à Roger :
Grâce à l'aide reçue ainsi de tous côtés,
Il a sauvé sa vie avec sa liberté.

51.

Un ch'era alla veletta in su la rocca,
de l'armata d'Alcina si fu accorto;
e la campana martellando tocca,
onde il soccorso vien subito al porto.
L'artegliaria, come tempesta, fiocca
contra chi vuole al buon Ruggier far torto:
sì che gli venne d'ogni parte aita,
tal che salvò la libertà e la vita.

52.

Sur le rivage quatre Dames sont venues,
En toute hâte mandatées par Logistille.
Andronique, la valeureuse, et Fronesia,
Elle, très sage, avec l'honnête Dicilla,
La chaste Sophrosine, la plus résolue,
La plus ardente des trois, celle qui s'enflamme.
Ensuite vient l'armée, la meilleure du monde,
Qui, sortant du château se déploie sur la rive.

52.

Giunte son quattro donne in su la spiaggia,
che subito ha mandate Logistilla:
la valorosa Andronica e la saggia
Fronesia e l'onestissima Dicilla
e Sofrosina casta, che, come aggia
quivi a far più che l'altre, arde e sfavilla.
L'esercito ch'al mondo è senza pare,
del castello esce, e si distende al mare.

53.

En dessous du château, dans une baie tranquille,
Étaient prêts des vaisseaux formant une armada,
Qui au son d'une cloche ou l'appel d'une voix
Pouvait appareiller de jour comme de nuit.
La bataille fut donc atroce et difficile,
Elle s'est engagée sur la terre et sur mer :
Ainsi fut renversé en entier le royaume
Qu'autrefois Alcina avait pris à sa soeur.

53.

Sotto il castel ne la tranquilla foce
di molti e grossi legni era una armata,
ad un botto di squilla, ad una voce
giorno e notte a battaglia apparecchiata.
E così fu la pugna aspra ed atroce,
e per acqua e per terra, incominciata;
per cui fu il regno sottosopra volto,
ch'avea già Alcina alla sorella tolto.

§ Alcine vaincue

§

54.

Combien de batailles ont eu une autre fin
Que celle qu'on avait d'abord envisagée !
Non seulement Alcine n'a pas pu reprendre
Son fugitif son amant comme elle l'aurait voulu,
Mais de tous ses navires, autrefois si nombreux
Que la mer elle-même contenait à peine,
Elle ne put sauver de cette escadre en flammes
Qu'un tout petit canot sur lequel elle a fui.

54.

Oh di quante battaglie il fin successe
diverso a quel che si credette inante!
Non sol ch'Alcina alor non riavesse,
come stimossi, il fugitivo amante;
ma dele navi che pur dianzi spesse
fur sì, ch'a pena il mar ne capia tante,
fuor de la fiamma che tutt'altre avampa,
con un legnetto sol misera scampa.

55.

Mais si elle s'enfuit, sa malheureuse armée
En feu, captive, est là, vaincue et naufragée.
D'avoir perdu Roger, c'est ce dont elle souffre
Le plus — et plus que de toute autre chose encore.
Nuit et jour gémissante amèrement pour lui,
Dans ses yeux se déversent des torrents de larmes,
Et voulant mettre fin à son cruel martyre,
Sans cesse elle se plaint de ne pouvoir mourir.

55.

Fuggesi Alcina, e sua misera gente
arsa e presa riman, rotta e sommersa.
D'aver Ruggier perduto, ella si sente
via più doler che d'altra cosa aversa:
notte e dì per lui geme amaramente,
e lacrime per lui dagli occhi versa;
e per dar fine a tanto aspro martire,
spesso si duol di non poter morire.

56.

Nulle fée en effet ne peut jamais mourir,
Tant que le soleil tourne dans le même ciel.
Sinon cette douleur aurait été capable
De convaincre Clotho de dévider ses jours.
Comme Didon le fit, un fer aurait suffit,
Ou bien elle aurait pu imiter la superbe,
Cette reine du Nil, par un mortel sommeil.
Mais nulle fée pourtant ne peut jamais mourir.

56.

Morir non puote alcuna fata mai,
fin che 'l sol gira, o il ciel non muta stilo.
Se ciò non fosse, era il dolore assai
per muover Cloto ad inasparle il filo;
o, qual Didon, finia col ferro i guai;
o la regina splendida del Nilo
avria imitata con mortifer sonno:
ma le fate morir sempre non ponno.

57.

Revenons à Roger, si digne d'une gloire
Éternelle, et laissons donc Alcine à sa peine.
De Roger je dirai : sitôt qu'il eut quitté
Le vaisseau et qu'il eut foulé la rive sûre,
Il a rendu à Dieu grâces de ce succès
Couronnant ses projets ; puis il tourna le dos
À la mer, se hâtant sur cette terre ferme,
Allant vers le château qui se dressait tout près.

57.

Torniamo a quel di eterna gloria degno
Ruggiero; e Alcina stia ne la sua pena.
Dico di lui, che poi che fuor del legno
si fu condutto in più sicura arena,
Dio ringraziando che tutto il disegno
gli era successo, al mar voltò la schiena;
ed affrettando per l'asciutto il piede,
alla rocca ne va che quivi siede.

§ Au château de Logistille

§

58.

Jamais un œil humain n'en a vu de plus beau,
De plus fort, ni avant ni après ce jour-là.
Les murs de ce château valent certainement
Bien plus que s'ils étaient de diamants et pyrope.
On ne connaît ici aucune de ces gemmes,
Et qui voudrait pouvoir en prendre connaissance
Devra venir ici — ou bien aller au ciel,
Car il n'est d'autre endroit où l'on puisse en trouver.

58.

Né la più forte ancor né la più bella
mai vide occhio mortal prima né dopo.
Son di più prezzo le mura di quella,
che se diamante fossino o piropo.
Di tai gemme qua giù non si favella:
ed a chi vuol notizia averne, è d'uopo
che vada quivi; che non credo altrove,
se non forse su in ciel, se ne ritruove.

59.

Ce qui fait qu'elles sont de toutes les plus belles,
C'est qu'en se regardant dans leur eau, ce miroir,
L'homme aussitôt peut voir le tréfonds de son âme ;
Il voit si clairement ses vices, ses vertus,
Qu'il ne peut prêter foi à quelque flatterie,
Ni aux blâmes injustes dont il est l'objet.
Se regardant ainsi dans ce brillant miroir,
Il se connaît soi-même et en tire sagesse.

59.

Quel che più fa che lor si inchina e cede
ogn'altra gemma, è che, mirando in esse,
l'uom sin in mezzo all'anima si vede;
vede suoi vizi e sue virtudi espresse,
sì che a lusinghe poi di sé non crede,
né a chi dar biasmo a torto gli volesse:
fassi, mirando allo specchio lucente
se stesso, conoscendosi, prudente.

60.

Leur brillante lumière, imitant le soleil,
Répand tout autour d'elle une telle splendeur,
Que celui qui les a, en tous lieux, s'il le veut,
N'en déplaise à Phébus, peut faire naître le jour.
Ce n'est pas seulement ces pierres qu'on admire,
Mais la matière alliée aux ornements de l'Art,
Se confondent si bien que l'on ne saurait dire
De ces deux excellences quelle est la meilleure.

60.

Il chiaro lume lor, ch'imita il sole,
manda splendore in tanta copia intorno,
che chi l'ha, ovunque sia, sempre che vuole,
Febo, mal grado tuo, si può far giorno.
Né mirabil vi son le pietre sole;
ma la materia e l'artificio adorno
contendon sì, che mal giudicar puossi
qual de le due eccellenze maggior fossi.

61.

Sur des arches si élevées qu'elle semblaient
Constituer les contreforts du ciel lui-même,
S'étendaient des jardins si spacieux, si beaux,
Qu'on ne pourrait les faire, même à ras de terre ;
À travers les créneaux lumineux on peut voir
D'odorants arbrisseaux s'élever, verdoyants :
Ils sont pendant l'hiver aussi bien que l'été
Parés de fleurs brillantes et de fruits bien mûrs.

61.

Sopra gli altissimi archi, che puntelli
parean che del ciel fossino a vederli,
eran giardin sì spaziosi e belli,
che saria al piano anco fatica averli.
Verdeggiar gli odoriferi arbuscelli
si puon veder fra i luminosi merli,
ch'adorni son l'estate e il verno tutti
di vaghi fiori e di maturi frutti.

62.

Des arbres aussi beaux et nobles ne sauraient
Pousser ailleurs que dans de tels jardins,
Non plus que de ces roses, de ces violettes,
De si beaux lys, jasmins, ou encore amarantes.
On voit qu'ailleurs, sous le même soleil, la fleur,
Naît et se développe, et puis morte, s'incline,
Laissant alors dressée une tige orpheline,
Parce qu'elle est soumise aux caprices du ciel.

62.

Di così nobili arbori non suole
prodursi fuor di questi bei giardini,
né di tai rose o di simil viole,
di gigli, di amaranti o di gesmini.
Altrove appar come a un medesmo sole
e nasca e viva, e morto il capo inchini,
e come lasci vedovo il suo stelo
il fior suggetto al variar del cielo:

63.

Mais ici la verdure était perpétuelle,
De même que l'éclat des éternelles fleurs.
Ce n'est pas que Nature en sa bonté pour elles
Se faisait plus clémente, se faisait plus douce,
Mais Logistille était, par ses soins, son savoir,
Sans devoir recourir à des moyens magiques,
(Et ceci paraissait à tout autre impossible)
Parvenue à garder ce printemps immobile.

63.

ma quivi era perpetua la verdura,
perpetua la beltà de' fiori eterni:
non che benignità de la Natura
sì temperatamente li governi;
ma LogistilIa con suo studio e cura,
senza bisogno de' moti superni
(quel che agli altri impossibile parea),
sua primavera ognor ferma tenea.

64.

Logistille fit voir que lui plaisait beaucoup
Que s'en vienne vers elle un si noble seigneur.
Elle a donc ordonné qu'il soit bien accueilli,
Et que tous aient à cœur qu'il soit fort honoré.
Astolphe était venu bien longtemps avant lui ;
Roger, de le revoir, en eut le cœur joyeux.
Et peu de temps après, ce fut le tour des autres,
À qui Mélisse avait rendu leur vraie nature.

64.

Logistilla mostrò molto aver grato
ch'a lei venisse un sì gentil signore;
e comandò che fosse accarezzato,
e che studiasse ognun di fargli onore.
Gran pezzo inanzi Astolfo era arrivato,
che visto da Ruggier fu di buon core.
Fra pochi giorni venner gli altri tutti,
ch'a l'esser lor Melissa avea ridutti.

65.

Quand il fut reposé, après un jour ou deux,
Roger alla trouver cette cette fée avisée
Avec le Duc Astolphe, qui tout comme lui,
Désirait ardemment retrouver le Ponant.
Mélisse lui parla au nom de tous les deux,
Et supplia la fée, humblement, pour avoir
Son conseil et son aide, et qu'avec son secours
Ils puissent retourner d'où ils étaient venus.

65.

Poi che si fur posati un giorno e dui,
venne Ruggiero alla fata prudente
col duca Astolfo, che non men di lui
avea desir di riveder Ponente.
Melissa le parlò per amendui;
e supplica la fata umilemente,
che li consigli, favorisca e aiuti,
sì che ritornin donde eran venuti.

66.

Alors la fée a dit : « Je vais m'en occuper,
Et dans moins de deux jours ils pourront s'en aller. »
Puis elle s'entretint d'abord avec Roger,
Avec le Duc aussi, pour savoir comment faire ;
Elle en conclut enfin que le cheval volant
Devait retourner tout d'abord aux rives d'Aquitaine1.
Mais il faut tout d'abord lui faire faire un mors,
Pour pouvoir le mener et réfréner sa course.

66.

Disse la fata: - Io ci porrò il pensiero,
e fra dui dì te li darò espediti. -
Discorre poi tra sé, come Ruggiero,
e dopo lui, come quel duca aiti:
conchiude infin che 'l volator destriero
ritorni il primo agli aquitani liti;
ma prima vuol che se gli faccia un morso,
con che lo volga, e gli raffreni il corso.

§ Dressage de l'hippogriffe

§

67.

Elle lui a montré comment faire, s'il veut
Le faire s'élever, ou bien qu'il redescende ;
Ou s'il veut obtenir qu'il tourne en volant,
Vole rapidement ou plane sur ses ailes :
Ce sont les mouvements qu'un cavalier fait faire
À un bon destrier, mais sur la terre ferme.
Roger, devenu maître en tous ces exercices,
Faisait ainsi voler son destrier ailé.

67.

Gli mostra come egli abbia a far, se vuole
che poggi in alto, e come a far che cali;
e come, se vorrà che in giro vole,
o vada ratto, o che si stia su l'ali:
e quali effetti il cavallier far suole
di buon destriero in piana terra, tali
facea Ruggier che mastro ne divenne,
per l'aria, del destrier ch'avea le penne.

68.

Quand Roger fut à l'aise en tous ces exercices,
Et qu'il eut de la fée, si bonne, pris congé,
(mais lui resta toujours profondément lié,
Par sa grande affection) — il quitta le pays.
Je parlerai de lui, parti au bon moment,
Et puis je vous dirai que le guerrier anglais
Après de bien plus longues et grandes fatigues
Charlemagne a rejoint à sa cour si aimable.

68.

Poi che Ruggier fu d'ogni cosa in punto,
da la fata gentil comiato prese,
alla qual restò poi sempre congiunto
di grande amore; e uscì di quel paese.
Prima di lui che se n'andò in buon punto,
e poi dirò come il guerriero inglese
tornasse con più tempo e più fatica
al magno Carlo ed alla corte amica.

§ Périple de Roger autour du monde

§

69.

Roger, en s'en allant, ne reprit pas la route
Qu'autrefois, malgré lui, il avait bien dû suivre,
Du fait que l'hippogriffe l'avait entraîné
Au-dessus de la mer, et qu'il vit peu la terre ;
Maintenant il pouvait le conduire à sa guise,
Faisant battre ses ailes à tel ou tel endroit,
Il a pris au retour une nouvelle route
Comme fuyant Hérode, avaient fait les Rois Mages.

69.

Quindi partì Ruggier, ma non rivenne
per quella via che fe' già suo mal grado,
allor che sempre l'ippogrifo il tenne
sopra il mare, e terren vide di rado:
ma potendogli or far batter le penne
di qua di là, dove più gli era a grado,
volse al ritorno far nuovo sentiero,
come, schivando Erode, i Magi fero.

70.

Quand il avait quitté l'Espagne, pour venir ici,
Il était venu droit jusqu'au-dessus des Indes
Jusque là où la mer orientale les baigne,
En ces lieux où la guerre entre deux fées fait rage.
Maintenant il choisit de voir une région
Où Éole ne vient pas déchaîner ses vents,
Et il n'arrêtera qu'après le tour du monde,
Qu'après avoir suivi la course du soleil.

70.

Al venir quivi, era, lasciando Spagna,
venuto India a trovar per dritta riga,
là dove il mare oriental la bagna;
dove una fata avea con l'altra briga.
Or veder si dispose altra campagna,
che quella dove i venti Eolo istiga,
e finir tutto il cominciato tondo,
per aver, come il sol, girato il mondo.

71.

Passant au-dessus d'eux, il voit ici Cathay,
Et là Mangiane, et la grande Quinsi aussi ;
Il est passé sur l'Imaus, et laisse à droite
La Séricanie, et maintenant il descend
De la Scythie nordique à la mer d'Hyrcanie,
Survole Sarmatie, et quand enfin arrive
Là où l'Asie et notre Europe se séparent,
Il voit Russie, Poméranie, et Ruthénie.

71.

Quinci il Cataio, e quindi Mangiana
sopra il gran Quinsaì vide passando:
volò sopra l'Imavo, e Sericana
lasciò a man destra; e sempre declinando
da l'iperborei Sciti a l'onda ircana,
giunse alle parti di Sarmazia: e quando
fu dove Asia da Europa si divide,
Russi e Pruteni e la Pomeria vide.

72.

Ce que Roger voulait par-dessus tout, c'était
Rejoindre Bradamante au plus vite, c'est sûr ;
Mais pourtant, il avait tant goûté le plaisir
De survoler le monde, qu'il n'hésita pas
À aller voir encore chez les Polonais,
Les Hongrois, les Germains, et tous les autres peuples
De ces régions glacées et hyperboréales,
Et s'en vint pour finir à l'Angleterre ultime.

72.

Ben che di Ruggier fosse ogni desire
di ritornare a Bradamante presto;
pur, gustato il piacer ch'avea di gire
cercando il mondo, non restò per questo,
ch'alli Pollacchi, agli Ungari venire
non volesse anco, alli Germani, e al resto
di quella boreale orrida terra:
e venne al fin ne l'ultima Inghilterra.

73.

Ne croyez pas, Seigneurs, que Roger soit resté
Pendant tout ce trajet sur son cheval ailé !
Chaque soir, au contraire, il allait à l'auberge,
Évitant de son mieux les trop mauvais logis.
C'est ainsi qu'il passa et des jours et des mois,
A contempler la mer et admirer la terre.
Mais un matin enfin, arrivé près de Londres,
Son destrier volant descend sur la Tamise.

73.

Non crediate, Signor, che però stia
per sì lungo camin sempre su l'ale:
ogni sera all'albergo se ne gìa,
schivando a suo poter d'alloggiar male.
E spese giorni e mesi in questa via,
sì di veder la terra e il mar gli cale.
Or presso a Londra giunto una matina,
sopra Tamigi il volator declina.

§ Roger arrive à Londres et assiste à un défilé militaire

§

74.

Et là, dans les prairies qui sont près de la ville,
Il voit des fantassins et des soldats en armes,
Toute une troupe allant au son des tambourins
En rangs serrés formant de très beaux escadrons,
Et défilant devant Renaud, le Paladin.
Je vous ai dit plus haut, souvenez-vous de ça,
Que Charlemagne l'avait fait venir ici
Pour y recruter des armées à son secours.

74.

Dove ne' prati alla città vicini
vide adunati uomini d'arme e fanti,
ch'a suon di trombe e a suon di tamburini
venian, partiti a belle schiere, avanti
il buon Rinaldo, onor de' paladini;
del qual, se vi ricorda, io dissi inanti,
che mandato da Carlo, era venuto
in queste parti a ricercar aiuto.

75.

Roger arrivait juste alors que commençait
Cette belle revue aux abords de la ville.
Et pour savoir pourquoi, quand il mit pied à terre,
Il alla s'informer auprès d'un chevalier,
Lequel était courtois, et qui lui répondit
Que de l'Écosse, de l'Irlande, et d'Angleterre
Et de toutes les îles alentour venaient
Ces gens qui brandissaient fièrement leurs bannières.

75.

Giunse a punto Ruggier, che si facea
la bella mostra fuor di quella terra;
e per sapere il tutto, ne chiedea
un cavallier, ma scese prima in terra:
e quel, ch'affabil era, gli dicea
che di Scozia e d'Irlanda e d'Inghilterra
e de l'isole intorno eran le schiere
che quivi alzate avean tante bandiere:

76.

Et quand le défilé se serait terminé,
Ils se dirigigeraient cette fois vers la mer,
Où des navires prêts à fendre l'océan
Les attendaient, restant mouillés au port.
Les Français assiégés sont bien réconfortés
Attendant que ces gens partent pour les sauver.
« Mais pour que tu sois bien mis au courant de tout,
Je vais te présenter tous ces gens un par un.

76.

e finita la mostra che faceano,
alla marina se distenderanno,
dove aspettati per solcar l'Oceano
son dai navili che nel porto stanno.
I Franceschi assediati si ricreano,
sperando in questi che a salvar li vanno.
- Ma acciò tu te n'informi pienamente,
io ti distinguerò tutta la gente.

77.

Tu vois certainement cette grande bannière
Peinte de léopards et fleurs de lys ensemble ;
C'est notre capitaine qui la brandit en l'air,
Et tous les étendards des nôtres devront suivre.
Son nom, le plus fameux dans tout notre pays,
C'est Lionel, c'est la fleur de nos vaillants héros,
Maître dans ses conseils, et maître dans l'action :
C'est le neveu du roi, il est duc de Lancastre.

77.

Tu vedi ben quella bandiera grande,
ch'insieme pon la fiordaligi e i pardi:
quella il gran capitano all'aria spande,
e quella han da seguir gli altri stendardi.
Il suo nome, famoso in queste bande,
è Leonetto, il fior de li gagliardi,
di consiglio e d'ardire in guerra mastro,
del re nipote, e duca di Lincastro.

78.

La bannière qui suit le gonfalon royal,
Que le vent fait flotter du côté des montagnes,
Et qui, sur un champ vert, montre trois ailes blanches,
Est portée par Richard, le comte de Warwick.
Le duc de Gloucester a pour lui cette enseigne
À deux cornes de cerfs et une demi-tête.
Ce flambeau qu'on brandit est au Duc de Clarence ,
De même que cet arbre est au Duc d'Elborace.

78.

La prima, appresso il gonfalon reale,
che 'l vento tremolar fa verso il monte,
e tien nel campo verde tre bianche ale,
porta Ricardo, di Varvecia conte.
Del duca di Glocestra è quel segnale,
c'ha duo corna di cervio e mezza fronte.
Del duca di Chiarenza è quella face;
quel arbore è del duca d'Eborace.

79.

Tu vois ici la lance en trois morceaux brisée :
Ce gonfalon désigne le Duc de Norfolk.
L'éclair est sur celui du beau comte de Kent,
Le griffon sur celui du comte de Pembroke,
Et le Duc de Suffolk arbore une balance.
Ce joug où tu peux voir deux serpents réunis,
Est au comte d'Essex ; quant à cette guirlande,
À champ d'azur, c'est celle de Northumberland.

79.

Vedi in tre pezzi una spezzata lancia:
gli è 'l gonfalon del duca di Nortfozia.
La fulgure è del buon conte di Cancia;
il grifone è del conte di Pembrozia.
Il duca di Sufolcia ha la bilancia.
Vedi quel giogo che due serpi assozia:
è del conte d'Esenia, e la ghirlanda
in campo azzurro ha quel di Norbelanda.

80.

Le Comte d'Arundel est celui qui a mis
Sur la mer cette barque en train de s'enfoncer.
Vois ici le marquis de Berkeley, avec
Le Comte de la Marche et celui de Richmond.
Le premier sur fond blanc porte un mont pourfendu,
L'autre un palmier, et le troisième un pin dans l'onde.
Ici le Comte de Dorset, et là d'Hampton,
Montrant un char pour l'un et l'autre une couronne.

80.

Il conte d'Arindelia è quel c'ha messo
in mar quella barchetta che s'affonda.
Vedi il marchese di Barclei; e appresso
di Marchia il conte e il conte di Ritmonda:
il primo porta in bianco un monte fesso,
l'altro la palma, il terzo un pin ne l'onda.
Quel di Dorsezia è conte, e quel d'Antona,
che l'uno ha il carro, e l'altro la corona.

81.

Le faucon qui replie ses ailes sur son nid,
Raimond le porte, il est Comte de Devonshire.
De Winchester le Comte arbore jaune et noir ;
Pour Derby, c'est un chien, et un ours pour Oxford.
Cette croix que tu vois, faite de pur cristal,
Est bien celle de l'opulent préfet de Bath.
Et ce siège cassé posé sur un fond gris  :
C'est celui d'Ariman, comte de Summerset.

81.

Il falcon che sul nido i vanni inchina,
porta Raimondo, il conte di Devonia.
Il giallo e negro ha quel di Vigorina;
il can quel d'Erbia un orso quel d'Osonia.
La croce che là vedi cristallina,
è del ricco prelato di Battonia.
Vedi nel bigio una spezzata sedia:
è del duca Ariman di Sormosedia.

82.

Les archers à cheval, avec les hommes d'armes
Sont au nombre total de quarante deux mille,
Et c'est deux fois autant, sauf une erreur de cent,
Ceux qui s'en vont à pied se joindre à la bataille.
Vois ces drapeaux : l'un gris, l'autre vert, et le jaune,
Avec celui bordé et de noir et d'azur ;
Godefroy et Henri, Edouard et Herman
Y ont leurs fantassins, avec leurs oriflammes.

82.

Gli uomini d'arme e gli arcieri a cavallo
di quarantaduomila numer fanno.
Sono duo tanti, o di cento non fallo,
quelli ch'a piè ne la battaglia vanno.
Mira quei segni, un bigio, un verde, un giallo,
e di nero e d'azzur listato un panno:
Gofredo, Enrigo, Ermante ed Odoardo
guidan pedoni, ognun col suo stendardo.

83.

Celui qui vient en tête, est duc de Buckingham ;
Henri, lui, tient le Comté de Salisbury,
Le seigneur d'Abergavenny , le vieux Herman,
Et Odoard est le Comte de Shrewbury ;
Ceux qui sont vers la droite, que tu vois là-bas,
Ce sont bien les Anglais ; mais tourne-toi par là,
Vers l'Occident, ce sont trente mille Écossais,
Que commande Zerbin, qui est fils de leur roi.

83.

Duca di Bocchingamia è quel dinante;
Enrigo ha la contea di Sarisberia;
signoreggia Burgenia il vecchio Ermante;
quello Odoardo è conte di Croisberia.
Questi alloggiati più verso levante
sono gl'Inglesi. Or volgeti all'Esperia,
dove si veggion trentamila Scotti,
da Zerbin, figlio del lor re, condotti.

84.

Vois-tu le grand lion, avec les deux licornes
Qui dans sa patte tient une épée en argent ?
C'est là le gonfalon du souverain d'Écosse,
Et son fils est dessous, qu'on appelle Zerbin.
Il n'en est de plus beau parmi tous les guerriers,
Car Nature l'a fait, puis a brisé son moule !
Nul n'a autant que lui de courage et de grâce,
Ni autant de puissance que ce Duc de Ross.

84.

Vedi tra duo unicorni il gran leone,
che la spada d'argento ha ne la zampa:
quell'è del re di Scozia il gonfalone;
il suo figliol Zerbino ivi s'accampa.
Non è un sì bello in tante altre persone:
natura il fece, e poi roppe la stampa.
Non è in cui tal virtù, tal grazia luca,
o tal possanza: ed è di Roscia duca.

85.

Sur champ d'azur portant une barre dorée
Par dessus l'étendard, c'est le Comte d'Athol.
L'autre bannière est celle de ce Duc de Marr,
Qui montre un léopard très joliment brodé ;
Fait d'étranges couleurs et d'oiseaux bigarrés
C'est l'emblème curieux du robuste Alcabrun,
Qui n'est ni Duc, ni Comte, ni même Marquis,
Mais bien le tout premier dans son pays sauvage !

85.

Porta in azzurro una dorata sbarra
il conte d'Ottonlei ne lo stendardo.
L'altra bandiera è del duca di Marra,
che nel travaglio porta il leopardo.
Di più colori e di più augei bizzarra
mira l'insegna d'Alcabrun gagliardo,
che non è duca, conte, né marchese,
ma primo nel salvatico paese.

86.

L'enseigne que voilà est au Duc de Stratford ;
On y voit un oiseau regardant le soleil,
Et le Comte Lurcain, qui règne sur l'Angus,
Celle avec un taureau flanqué de ses deux vautres.
Le Duc d'Albanie le voici, avec l'enseigne
Dont les champs sont d'azur sur fond blanc.
Et ce vautour, ici, qu'un dragon vert déchire,
C'est l'enseigne brandie du Comte de Buchan.

86.

Del duca di Trasfordia è quella insegna,
dove è l'augel ch'al sol tien gli occhi franchi.
Lurcanio conte, ch'in Angoscia regna,
porta quel tauro, c'ha duo veltri ai fianchi.
Vedi là il duca d'Albania, che segna
il campo di colori azzurri e bianchi.
Quel avoltor, ch'un drago verde lania,
è l'insegna del conte di Boccania.

87.

Le seigneur de Forbès est ce robuste Arman,
Dont l'étendard affiche du blanc et du noir,
Avec à sa main droite, le Comte d'Erol
Qui arbore un flambeau sur un fond de sinople.
Regarde sur la plaine où sont les Irlandais  :
Ils sont deux escadrons ; le Comte de Kildare
Commande le premier ; le Comte de Desmond
A fait venir le sien de ses rudes montagnes.

87.

Signoreggia Forbesse il forte Armano,
che di bianco e di nero ha la bandiera;
ed ha il conte d'Erelia a destra mano,
che porta in campo verde una lumiera.
Or guarda gl'Ibernesi appresso il piano:
sono duo squadre; e il conte di Childera
mena la prima, e il conte di Desmonda
da fieri monti ha tratta la seconda.

88.

Le premier a un pin ardent sur sa bannière,
L'autre une bande rouge sur un fond tout blanc.
Charlemagne ne va pas avoir du secours
Seulement d'Angleterre et d'Irlande ou d'Écosse ;
Il en vient de Norvège ou encore de Suisse,
De Thulé, et même de l'Islande lointaine,
De tous ces pays-là qui s'étendent là-bas,
Et naturellement ennemis de la paix.

88.

Ne lo stendardo il primo ha un pino ardente;
l'altro nel bianco una vermiglia banda.
Non dà soccorso a Carlo solamente
la terra inglese, e la Scozia e l'Irlanda;
ma vien di Svezia e di Norvegia gente,
da Tile, e fin da la remota Islanda:
da ogni terra, insomma, che là giace,
nimica naturalmente di pace.

89.

Ils sont bien seize mille, ou peut-être un peu moins,
De leurs forêts sortis, sortis de leurs cavernes ;
Leur visage est velu comme celui des bêtes,
Leur poitrine et le dos, les jambes, et leurs bras.
Autour de leur drapeau qui est tout à fait blanc,
Ils font avec leurs lances comme une forêt :
C'est leur chef, ce Morat, qui le porte et qui veut
Teindre ce blanc de rouge avec le sang des Maures. »

89.

Sedicimila sono, o poco manco,
de le spelonche usciti e de le selve;
hanno piloso il viso, il petto, il fianco,
e dossi e braccia e gambe, come belve.
Intorno allo stendardo tutto bianco
par che quel pian di lor lance s'inselve:
così Moratto il porta, il capo loro,
per dipingerlo poi di sangue Moro. -

90.

Et tandis que Roger admirait tout cela,
Qui était préparé pour secourir la France,
Qu'il en voit les blasons et puis qu'il les commente,
Qu'il apprend tous les noms de ces seigneurs anglais,
Un premier, puis un autre, accourent pour mieux voir
La bête unique et rare sur laquelle il est,
Et tous, émerveillés, regardent, stupéfaits,
Formant bien vite autour de lui un cercle étroit.

90.

Mentre Ruggier di quella gente bella,
che per soccorrer Francia si prepara,
mira le varie insegne e ne favella,
e dei signor britanni i nomi impara;
uno ed un altro a lui, per mirar quella
bestia sopra cui siede, unica o rara,
maraviglioso corre e stupefatto;
e tosto il cerchio intorno gli fu fatto.

§ Roger découvre Angélique

§

91.

Pour augmenter encore leur stupéfaction,
Et parce qu'il voudrait s'amuser lui aussi,
Roger lâche la bride du cheval volant,
Et lui pique les flancs, un peu, des éperons,
Et la bête s'envole en traversant les airs,
Les laissant tous sur place, étonnés, médusés.
Et maintenant Roger, qui a vu l'Angleterre
Vraiment d'un bout à l'autre, est allé en Irlande.

91.

Sì che per dare ancor più maraviglia,
e per pigliarne il buon Ruggier più gioco,
al volante corsier scuote la briglia,
e con gli sproni ai fianchi il tocca un poco:
quel verso il ciel per l'aria il camin piglia,
e lascia ognuno attonito in quel loco.
Quindi Ruggier, poi che di banda in banda
vide gl'Inglesi, andò verso l'Irlanda.

92.

Il y a vu la terre de toutes les fables,
Celle du saint vieillard qui un puits a creusé,
Où paraît-il on trouve une grâce si grande
Qu'elle purifie l'Homme de tous ses péchés.
Puis il s'en est allé au-dessus de la mer,
Là où les flots s'en viennent baigner la Bretagne  ;
En passant il a vu, en regardant en bas,
Angélique attachée à une roche nue.

92.

E vide Ibernia fabulosa, dove
il santo vecchiarel fece la cava,
in che tanta mercé par che si truove,
che l'uom vi purga ogni sua colpa prava.
Quindi poi sopra il mare il destrier muove
là dove la minor Bretagna lava:
e nel passar vide, mirando a basso,
Angelica legata al nudo sasso.

93.

Sur une roche nue, en cette “île des pleurs”,
Car c'est le nom donné en effet à cette île,
Une île qui était habitée seulement
Par des gens qui étaient si féroces, cruels,
Que — comme je l'ai dit, déjà un peu plus haut,
Il écumaient en armes les rives voisines,
Pour y saisir de force les plus belles femmes
Et les offrir au monstre en guise de pâture.

93.

Al nudo sasso, all'Isola del pianto;
che l'Isola del pianto era nomata
quella che da crudele e fiera tanto
ed inumana gente era abitata,
che (come io vi dicea sopra nel canto)
per vari liti sparsa iva in armata
tutte le belle donne depredando,
per farne a un mostro poi cibo nefando.

94.

On l'y avait liée justement ce jour même,
Là où le monstre prêt à l'engloutir venait,
Ce monstre de la mer, orque démesuré,
Chaque jour dévorant l'horrible nourriture.
Je vous ai dit plus haut que l'avaient enlevée
Ceux qui l'avaient trouvée seule sur le rivage,
Tandis qu'elle dormait près du vieil enchanteur,
Dont les enchantements l'avaient attirée là.

94.

Vi fu legata pur quella matina,
dove venìa per trangugiarla viva
quel smisurato mostro, orca marina,
che di aborrevole esca si nutriva.
Dissi di sopra, come fu rapina
di quei che la trovaro in su la riva
dormire al vecchio incantatore a canto,
ch'ivi l'avea tirata per incanto.

95.

Ce peuple dur, cruel, et inhospitalier,
L'avait, sur le rivage, exposée à la bête,
Avait laissé la dame, aussi nue que le jour
Où Nature naguère l'avait façonnée.
Et même pas un voile ne venait cacher
Les troënes si blancs et les roses vermeilles
Qui ne flétrissent ni en juillet ni décembre,
Répandus sur ses membres si doux et si polis.

95.

La fiera gente inospitale e cruda
alla bestia crudel nel lito espose
la bellissima donna, così ignuda
come Natura prima la compose.
Un velo non ha pure, in che richiuda
i bianchi gigli e le vermiglie rose,
da non cader per luglio o per dicembre,
di che son sparse le polite membre.

img
Gravure de N. Cochin.

§

96.

Roger aurait cru voir une blanche statue
Faite d'albâtre ou bien de marbre réputé,
Dans ce qui se trouvait attaché au rocher :
Une œuvre ciselée par d'habiles sculpteurs,
S'il n'avait aperçu distinctement des larmes
Sur les troènes blancs, et les boutons de roses,
Baignant de leur rosée de fermes petits seins,
Et que le vent faisait voler des cheveux d'or.

96.

Creduto avria che fosse statua finta
o d'alabastro o d'altri marmi illustri
Ruggiero, e su lo scoglio così avinta
per artificio di scultori industri;
se non vedea la lacrima distinta
tra fresche rose e candidi ligustri
far rugiadose le crudette pome,
e l'aura sventolar l'aurate chiome.

97.

Et tandis qu'il fixait ses yeux sur les beaux yeux,
Bradamante soudain lui revint à l'esprit.
L'amour et la pitié ensemble le saisirent,
Il s'en fallut de peu pour qu'il ne fonde en larmes,
Et il dit doucement à cette jeune fille
Tout en freinant le vol du destrier à plumes :
« Dame, la seule chaîne que vous méritez,
C'est celle des esclaves qu'enchaîne l'Amour !

97.

E come ne' begli occhi gli occhi affisse,
de la sua Bradamante gli sovvenne.
Pietade e amore a un tempo lo trafisse,
e di piangere a pena si ritenne;
e dolcemente alla donzella disse,
poi che del suo destrier frenò le penne:
- O donna, degna sol de la catena
con chi i suoi servi Amor legati mena,

98.

Vous ne méritez pas ni ce mal, ni un autre ;
Qui est donc ce cruel dont la perversité
En liant ces mains-là, une marque importune
A laissé sur l'ivoire poli de leur chair ? »
En entendant cela, Angélique a rougi :
On aurait que son ivoire passait au vermillon,
En voyant toutes nues les partie de son corps
Que malgré leur beauté, la pudeur veut cacher.

98.

e ben di questo e d'ogni male indegna,
chi è quel crudel che con voler perverso
d'importuno livor stringendo segna
di queste belle man l'avorio terso? -
Forza è ch'a quel parlare ella divegna
quale è di grana un bianco avorio asperso,
di sé vedendo quelle parti ignude,
ch'ancor che belle sian, vergogna chiude.

99.

Elle aurait de ses mains recouvert son visage,
Mais celles-ci étaient attachées au rocher ;
Il lui restait ses larmes, dont elle se servit
Pour le dissimuler, et le tenir baissé.
Après quelques sanglots, la voilà qui commence
À parler clairement, mais la voix faible et lasse.
Elle n'alla pas loin : les mots ne venaient plus
Une grande rumeur surgissait de la mer.

99.

E coperto con man s'avrebbe il volto,
se non eran legate al duro sasso;
ma del pianto, ch'almen non l'era tolto,
lo sparse, e si sforzò di tener basso.
E dopo alcun' signozzi il parlar sciolto,
incominciò con fioco suono e lasso:
ma non seguì; che dentro il fe' restare
il gran rumor che si sentì nel mare.

§ Roger attaque l'orque

§

100.

Et voici qu'apparaît la bête gigantesque
À moitié hors de l'eau, et à moitié dedans...
Comme un vaisseau porté par Auster et Borée
Et parti de très loin arrive jusqu'au port,
Ainsi venait le monstre chercher sa pâture :
Il l'aperçoit et voit que la distance est courte.
Angélique est déjà moitié morte de peur
Sans personne qui puisse la reconforter.

100.

Ecco apparir lo smisurato mostro
mezzo ascoso ne l'onda e mezzo sorto.
Come sospinto suol da borea o d'ostro
venir lungo navilio a pigliar porto,
così ne viene al cibo che l'è mostro
la bestia orrenda; e l'intervallo è corto.
La donna è mezza morta di paura;
né per conforto altrui si rassicura.

101.

Roger n'a pas laissé sa lance sur le feutre,
Mais il l'a prise en main pour attaquer le monstre.
Je ne peux le décrire autrement qu'en disant
Que c'était une masse informe et agitée,
Ne ressemblant à rien, si ce n'est pour la tête
D'où sortiraient des yeux et des dents, comme un porc.
Roger vient le frapper juste entre les deux yeux :
C'était comme taper sur du fer ou du roc !

101.

Tenea Ruggier la lancia non in resta,
ma sopra mano, e percoteva l'orca.
Altro non so che s'assimigli a questa,
ch'una gran massa che s'aggiri e torca;
né forma ha d'animal, se non la testa,
c'ha gli occhi e i denti fuor, come di porca.
Ruggier in fronte la ferìa tra gli occhi;
ma par che un ferro o un duro sasso tocchi.

102.

Cet assaut n'ayant pas eu un très grand effet,
Il revient à la chage une seconde fois.
L'orque trompé par l'ombre des ailes géantes,
Qui court sur l'océan tantôt ci, tantôt là,
Abandonne la proie facile du rivage,
Et courroucé poursuit celle qu'il n'aura pas,
En serpentant, se déroulant, et se tordant.
Roger descend encore et multiplie ses coups.

102.

Poi che la prima botta poco vale,
ritorna per far meglio la seconda.
L'orca, che vede sotto le grandi ale
l'ombra di qua e di là correr su l'onda,
lascia la preda certa litorale,
e quella vana segue furibonda:
dietro quella si volve e si raggira.
Ruggier giù cala, e spessi colpi tira.

103.

Et comme l'aigle qui, en descendant du ciel,
Aperçoit un serpent qui s'agite dans l'herbe,
Ou qui prend le soleil sur une roche nue,
En lissant, polissant, ses écailles dorées,
Évite d'attaquer sa proie sur le côté
Là où souffle et se tord l'animal venimeux,
Mais le prend par le dos, en battant de ses ailes,
Pour qu'il ne se retourne et ne le morde pas,

103.

Come d'alto venendo aquila suole,
ch'errar fra l'erbe visto abbia la biscia,
o che stia sopra un nudo sasso al sole,
dove le spoglie d'oro abbella e liscia;
non assalir da quel lato la vuole
onde la velenosa e soffia e striscia,
ma da tergo la adugna, e batte i vanni,
acciò non se le volga e non la azzanni:

104.

De même de la lance, et de l'épée, Roger
Évite de frapper sur la gueule et ses dents,
Mais dirige ses coups entre les deux oreilles,
Et frappe sur l'échine et sur la queue aussi.
Quand l'autre se retourne il change de côté,
Et descend et remonte quand c'est le moment ;
Mais on dirait toujours qu'il frappe sur du jaspe :
Il ne peut entamer une aussi dure écaille !

104.

così Ruggier con l'asta e con la spada,
non dove era de' denti armato il muso,
ma vuol che 'l colpo tra l'orecchie cada,
or su le schene, or ne la coda giuso.
Se la fera si volta, ei muta strada,
ed a tempo giù cala, e poggia in suso:
ma come sempre giunga in un diaspro,
non può tagliar lo scoglio duro ed aspro.

105.

C'est le même combat que la mouche intrépide
Livre contre un mâtin, dans la poussière d'août,
Ou dans le mois d'avant, comme celui d'après,
Le premier plein d'épis, et le second de moût :
Elle le pique aux yeux de sa gueule qui mord,
Autour de lui voltige, et ne le quitte pas ;
Le chien souvent claque des dents à vide,
Mais s'il l'attrape, alors, il lui règle son compte.

105.

Simil battaglia fa la mosca audace
contra il mastin nel polveroso agosto,
o nel mese dinanzi o nel seguace,
l'uno di spiche e l'altro pien di mosto:
negli occhi il punge e nel grifo mordace,
volagli intorno e gli sta sempre accosto;
e quel suonar fa spesso il dente asciutto:
ma un tratto che gli arrivi, appaga il tutto.

106.

L'orque battait la mer si fort avec sa queue
Que jusque vers le ciel l'eau en rejaillissait.
À ce point que Roger ne sait si son coursier
Bat des ailes dans l'air ou si c'est dans la mer !
Bien souvent il voudrait être sur le rivage,
Car il craint que restant si longuement dans l'eau,
Ne soient par trop mouillées les ailes du cheval,
Et qu'alors il lui faille un canot, un bateau !

106.

Sì forte ella nel mar batte la coda,
che fa vicino al ciel l'acqua inalzare;
tal che non sa se l'ale in aria snoda,
o pur se 'l suo destrier nuota nel mare.
Gli è spesso che disia trovarsi a proda;
che se lo sprazzo in tal modo ha a durare,
teme sì l'ale inaffi all'ippogrifo,
che brami invano avere o zucca o schifo.

107.

Il s'est donc résolu (et c'était bien le mieux)
D'utiliser enfin d'autres armes pour vaincre :
Il songe à éblouir le monstre par l'éclat
Dont par enchantement son bouclier dispose.
Il vole sur la rive, et par précaution,
Il donne à cette dame, liée au rocher nu,
Le lui passant au plus petit doigt de sa main,
L'anneau qui peut briser tous les enchantements

107.

Prese nuovo consiglio, e fu il migliore,
di vincer con altre arme il mostro crudo:
abbarbagliar lo vuol con lo splendore
ch'era incantato nel coperto scudo.
Vola nel lito; e per non fare errore,
alla donna legata al sasso nudo
lascia nel minor dito de la mano
l'annel, che potea far l'incanto vano:

108.

Je parle de l'anneau que Bradamante avait
Dérobé à Brunel, pour libérer Roger,
Et qu'il puisse échapper à la cruelle Alcine
Le lui a fait remettre, en Inde, par Mélisse.
Qui — je vous l'ai déjà raconté bien avant —
En a fait profiter un grand nombre de gens,
Puis l'avait, pour finir, apporté à Roger
Qui depuis ce jour-là, ne l'a jamais quitté.

108.

dico l'annel che Bradamante avea,
per liberar Ruggier, tolto a Brunello,
poi per trarlo di man d'Alcina rea,
mandato in India per Melissa a quello.
Melissa (come dianzi io vi dicea)
in ben di molti adoperò l'annello;
indi l'avea a Ruggier restituito,
dal qual poi sempre fu portato in dito.

109.

S'il le donne à la Dame, c'est parce qu'il craint
Qu'il ne vienne empêcher son écu de briller,
Et protéger aussi les beaux yeux de la Dame
Qui l'ont déjà saisi lui-même dans leurs rets.
Mais voici que survient l'énorme cétacé,
Écrasant de son ventre moitié de la mer.
Roger l'y attendait, il soulève le voile
Et semble mettre au ciel comme un second soleil.

109.

Lo dà ad Angelica ora, perché teme
che del suo scudo il fulgurar non viete,
e perché a lei ne sien difesi insieme
gli occhi che già l'avean preso alla rete.
Or viene al lito e sotto il ventre preme
ben mezzo il mar la smisurata cete.
Sta Ruggiero alla posta, e lieva il velo;
e par ch'aggiunga un altro sole al cielo.

110.

La lumière enchantée a ébloui les yeux
De la bête et produit l'effet qu'il attendait !
Comme une truite ou gardon qui flottent sur le fleuve
Troublé par cette chaux qu'y met le montagnard,
Ainsi pouvait-on voir dans l'écume marine
Le monstre ventre en l'air d'une horrible façon.
Roger le frappe encore à grand coups ça et là,
Sans parvenir pourtant à jamais le blesser !

110.

Ferì negli occhi l'incantato lume
di quella fera, e fece al modo usato.
Quale o trota o scaglion va giù pel fiume
c'ha con calcina il montanar turbato,
tal si vedea ne le marine schiume
il mostro orribilmente riversciato.
Di qua di là Ruggier percuote assai,
ma di ferirlo via non truova mai.

§ Il emmène Angélique avec lui...

§

111.

La Dame le supplie de vouloir s'arrêter,
De ne pas s'acharner sur l'écaille trop dure.
« Reviens seigneur, pitié ! Reviens me détacher !
Disait-elle en pleurant, avant qu'il ne revienne...
Emporte-moi, va me noyer au loin en mer,
Pour que je n'aille pas dans le ventre du monstre. »
Alors Roger, ému par de si justes plaintes,
A détaché la Dame et il l'emmène au loin.

111.

La bella donna tuttavolta priega
ch'invan la dura squama oltre non pesti.
- Torna, per Dio, signor: prima mi slega
(dicea piangendo), che l'orca si desti:
portami teco e in mezzo il mar mi anniega:
non far ch'in ventre al brutto pesce io resti. -
Ruggier, commosso dunque al giusto grido,
slegò la donna, e la levò dal lido.

img
Roger délivrant Angélique par Loui Édouard Rioult (Louvre. Domaine Public.)

§

112.

Piqué par l'éperon, le destrier bondit,
Et du sable arraché, galope dans le ciel ;
Il porte sur le dos, avec son cavalier,
Angélique elle aussi, en croupe, par derrière.
Ainsi il a privé le monstre d'un dîner
Qui était bien trop fin et délicat pour lui.
Roger se retournant mille baisers imprime
Sur le sein et les yeux de la belle Angélique.

112.

Il destrier punto, ponta i piè all'arena
e sbalza in aria, e per lo ciel galoppa;
e porta il cavalliero in su la schena,
e la donzella dietro in su la groppa.
Così privò la fera de la cena
per lei soave e delicata troppa.
Ruggier si va volgendo, e mille baci
figge nel petto e negli occhi vivaci.

113.

Il a quitté la route qu'il s'était fixée
De faire, dans les airs, tout le tour de l'Espagne :
Son coursier a posé sur un rivage proche,
La où s'avance la Bretagne dans la mer.
Sur le rivage était un bois de chêne ombreux
Où s'entendaient toujours les cris de Philomèle ;
Avec en son milieu un un pré et sa fontaine,
Et de chaque côté un mont qui est désert.

113.

Non più tenne la via, come propose
prima, di circundar tutta la Spagna;
ma nel propinquo lito il destrier pose,
dove entra in mar più la minor Bretagna.
Sul lito un bosco era di querce ombrose,
dove ognor par che Filomena piagna;
ch'in mezzo avea un pratel con una fonte,
e quinci e quindi un solitario monte.

114.

Tout enfiévré, le cavalier arrêta là
Son vol audacieux, se posant sur le pré,
En faisant replier les ailes du coursier,
Mais non à son désir fortement déployé !
Il saute du cheval, et se retient à peine
De remonter ailleurs, mais l'armure le gêne...
Cette armure l'empêche, il la faut retirer
Qui met à son désir un redoutable obstacle.

114.

Quivi il bramoso cavallier ritenne
l'audace corso, e nel pratel discese;
e fe' raccorre al suo destrier le penne,
ma non a tal che più le avea distese.
Del destrier sceso, a pena si ritenne
di salir altri; ma tennel l'arnese:
l'arnese il tenne, che bisognò trarre,
e contra il suo disir messe le sbarre.

115.

Plein d'impatience, il a jeté ici et là,
Les pièces de l'armure, et ses armes, en vrac.
Jamais il n'aurait cru que ce serait si long :
Un lacet dénoué, il en renouait deux...
Mais ce chant est peut-être devenu trop long,
Et vous êtes lassé, Seigneur, de l'écouter ?
Je vais donc reporter la suite de l'affaire,
À un autre moment : vous l'apprécierez mieux.

115.

Frettoloso, or da questo or da quel canto
confusamente l'arme si levava.
Non gli parve altra volta mai star tanto;
che s'un laccio sciogliea, dui n'annodava.
Ma troppo è lungo ormai, Signor, il canto,
e forse ch'anco l'ascoltar vi grava:
sì ch'io differirò l'istoria mia
in altro tempo che più grata sia.

§ FIN DU LIVRE I

§ FIN DU LIVRE I

NOTES

celle-là Hélène, cause de la guerre de Troie !

bouche bée Le texte dit : « vous serrerez les lèvres »... mais traduire ainsi n'est pas aussi évocateur en français autant que « bouche bée » (NdT).

Roger Que l'Arioste a en effet abandonné tandis qu'il cheminait péniblement vers le royaume de Logistille (Chant VIII, 21.

comme autrefois Quand elles ont été forgées ?

la bonne fée La fée Logistille, allégorie de la Vertu. C'est la soeur d'Alcine, et cette dernière lui a volé une partie de son royaume.

Clotho Le nom de l'une des “Parques”, les divinités romaines en charge de la destinée humaine, représentées comme des “fileuses” du “fil de la vie”. Et qui peuvent le rompre.

dévider C'est à dire de “vider” la bobine (ou le fuseau) sur laquelle le “fil de ses jours” est enroulé. Donc mettre fin à sa vie.

Didon La première reine de Carthage, qui se serait immolée pour ne pas épouser le seigneur des lieux.

reine du Nil Cléopâtre, bien entendu.

pyrope Pierre précieuse de couleur rouge.

Cathay Nom donné autrefois à la Mongolie.

Quinsi Une ville de la partie septentrionale de Cathay.

Imaus Nom donné à la chaîne de montagnes séparant la Mongolie de la Sibérie.

Séricanie Région du Nord-Ouest de la Chine.

Scythie nordique La Sibérie occidentale.

Hyrcanie La Mer Caspienne.

se séparent Traditionnellement, c'était le Don qui marquait cette séparation.

Ruthénie La Prusse ?

ultime “Ultime”, car considérée par les “Anciens” comme la dernière terre habitée vers le nord...

brodé Le mot “travail” pose ici un problème de traduction...J'opte ici pour celle de Francisque Reynard, qui me semble la plus vraisemblable. Les autres traducteurs (Orcel, Rochon), interprêtent le mot dans son sens de « dispositif permettant d'immobiliser des animaux pour pratiquer sur eux certaines opérations , comme leur marquage. » C'est possible, mais bien étrange pour une enseigne... Il est rare que ces symboles soient constitués d'éléments aussi compliqués à représenter que celui d'un “travail”, fait d'un assemblage de poutres, de cordes, de leviers...

vautres Chien courant apte à la chasse de l'ours et du sanglier.

un puits Allusion à la légende de Saint Patrice.

sur le feutre “lance sur fautre” est l'expression souvent employée dans les romans médiévaux au moment des tournois ou des combats (chez Chrétien de Troyes par exemple) pour indiquer que le chevalier tient sa lance verticalement, posée sur un bourrelet de feutre prévu pour cela sur sa selle, et ne l'abaisse vers son adversaire qu'au dernier moment.

PhilomèlePrinncesse transformée en rossignol par les dieux, à la suite d'une série d'horreurs commises en famille. L'allausion n'est pas gratuite, car les intentions de Roger ici sont de même nature que celles de Térée à l'agard de Philomèle, ainsi que le raconte dans ses “Métamorphoses”.