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SOMMAIRE

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CHANT 2

ARGUMENT : § Suite du combat de Renaud et de Sacripant. § Angélique s'enfuit et rencontre un ermite nécromancien. § Intervention du valet suscité par magie ; le combat est arrêté. § Renaud vient à Paris ; Charlemagne l'envoie en Grande-Bretagne. § Une traversée mouvementée. § Histoire de Bradamante. § Récit de Pinabel, l'hippogriffe et le château. § Arrivée de Roger et Gradasse. Combat avec le magicien sur son hippogriffe. § Départ de Bradamante et Pinabel. § Par la ruse, Pinabel fait tomber Bradamante dans une caverne.

1.

Ô très injuste Amour ! Pourquoi si rarement
Fais-tu que nos désirs s'accordent entre nous ?
D'où te vient-il, perfide, qu'il te soit si cher
De vouloir immiscer la discorde en nos coeurs ?
Tu m'interdis l'accès au gué facile et clair,
Et tu m'entraînes vers les fonds les plus obscurs ;
De ce que mon amour désire tu m'éloignes
Et tu voudrais me faire aimer qui me déteste.

1.

Amor, perché sì raro
corrispondenti fai nostri desiri ?
onde, perfido, avvien che t'è sì caro
il discorde voler ch'in duo cor miri ?
Gir non mi lasci al facil guado e chiaro,
e nel più cieco e maggior fondo tiri :
da chi disia il mio amor tu mi richiami,
e chi m'ha in odio vuoi ch'adori ed ami.

2.

Tu fais que pour Renaud Angélique est si belle,
Quand pour elle il paraît brutal et déplaisant :
Quand il lui semblait beau, alors elle l'aimait
Et lui la haïssait, autant qu'on peut haïr.
Maintenant il s'afflige et se tourmente en vain :
La voilà bien rendue la monnaie de sa pièce !
Elle l'a pris en haine, une haine si forte,
Que plutôt que de lui elle voudrait la mort.

2.

ch'a Rinaldo Angelica par bella,
quando esso a lei brutto e spiacevol pare :
quando le parea bello e l'amava ella,
egli odiò lei quanto si può più odiare.
Ora s'affligge indarno e si flagella ;
così renduto ben gli è pare a pare :
ella l'ha in odio, e l'odio è di tal sorte,
che piu tosto che lui vorria la morte.

§ Suite du combat de Renaud et de Sacripant.

§ Suite du combat de Renaud et de Sacripant.

3.

Renaud s'adresse au Sarrasin avec orgueil,
En lui criant : « Descend, larron de mon cheval !
Car ce qui m'appartient, je ne puis supporter
Qu'on me le prenne, ou bien je le fais payer cher.
Et je vais encore t'enlever cette dame,
Car ce serait dommage de te la laisser.
Un si bon destrier, une si noble dame,
Cela ne convient pas au voleur que tu es. »

3.

al Saracin con molto orgoglio
gridò : - Scendi, ladron, del mio cavallo !
Che mi sia tolto il mio, patir non soglio,
ma ben fo, a chi lo vuol, caro costallo :
e levar questa donna anco ti voglio ;
che sarebbe a lasciartela gran fallo.
Sì perfetto destrier, donna sì degna
a un ladron non mi par che si convegna. -

4.

« Tu mens quand tu prétends que je sois un voleur,
répond le Sarrasin, avec non moins d'orgueil,
Si on t'appelait toi-même voleur, je crois
(d'après ce que l'on dit) que ce serait bien vrai.
C'est à l'épreuve qu'on verra qui de nous deux
Est le plus digne de la belle et du cheval ;
Mais il est vrai, et j'en suis d'accord avec toi,
Qu'il n'est au monde rien qui soit plus digne qu'elle. »

4.

Tu te ne menti che ladrone io sia
(rispose il Saracin non meno altiero) :
chi dicesse a te ladro, lo diria
(quanto io n'odo per fama) più con vero.
La pruova or si vedrà, chi di noi sia
più degno de la donna e del destriero ;
ben che, quanto a lei, teco io mi convegna
che non è cosa al mondo altra sì degna. -

5.

Comme font bien souvent les chiens qui sont hargneux
Excités par l'envie, ou par toute autre haine,
S'approchant l'un de l'autre, et en grinçant des dents,
Les yeux torves et plus rougeoyants que la braise,
Pour en venir à se mordre, enflammés de rage,
Avec des hurlements, et le poil hérissé,
Ainsi, à l'épée, par des cris et des injures,
S'affrontent Circassien et Sire de Clermont.

5.

soglion talor duo can mordenti,
o per invidia o per altro odio mossi,
avicinarsi digrignando i denti,
con occhi bieci e più che bracia rossi ;
indi a' morsi venir, di rabbia ardenti,
con aspri ringhi e ribuffati dossi :
così alle spade e dai gridi e da l'onte
venne il Circasso e quel di Chiaramonte.

6.

L'un est à pied, l'autre à cheval. Mais croyez-vous
Que pour autant le Sarrasin ait l'avantage ?
Il n'en est rien en vérité. Et moins peut-être,
Qu'un page débutant, en cette affaire.
Car suivant son instinct naturel, le cheval,
Ne veut certes pas faire un affront à son maître,
Et ni avec la main, ni par les éperons,
Le Circassien ne peut le mener comme il veut.

6.

piedi è l'un, l'altro a cavallo : or quale
credete ch'abbia il Saracin vantaggio ?
Né ve n'ha però alcun ; che così vale
forse ancor men ch'uno inesperto paggio ;
che 'l destrier per istinto naturale
non volea fare al suo signore oltraggio :
né con man né con spron potea il Circasso
farlo a voluntà sua muover mai passo.

7.

Quand il croit le pousser, le voilà qui s'arrête ;
Et s'il veut le freiner, il trotte ou il galope,
Puis il se cache la tête sous le poitrail,
Secoue l'échine, et puis lance force ruades.
Le Circassien voit bien que le moment n'est pas
D'essayer de dompter cette bête rebelle,
Et en prenant appui de la main sur l'arçon
Il saute prestement du cheval par la gauche ;

7.

crede cacciarlo, egli s'arresta ;
E se tener lo vuole, o corre o trotta :
poi sotto il petto si caccia la testa,
giuoca di schiene, e mena calci in frotta.
Vedendo il Saracin ch'a domar questa
bestia superba era mal tempo allotta,
ferma le man sul primo arcione e s'alza,
e dal sinistro fianco in piede sbalza.

8.

Quand le païen se fut, par ce saut, libéré
De la furieuse obstination de Bayard,
On put voir commencer un combat vraiment digne
De deux chevaliers d'une telle vaillance.
Les deux épées résonnent, elles se lèvent et tombent :
Le marteau de Vulcain n'allait pas aussi vite,
Dans la grotte enfumée où il battait l'enclume
Forgeant pour Jupiter les éclairs de sa foudre.

8.

che fu il pagan con leggier salto
da l'ostinata furia di Baiardo,
si vide cominciar ben degno assalto
d'un par di cavallier tanto gagliardo.
Suona l'un brando e l'altro, or basso or alto :
il martel di Vulcano era più tardo
ne la spelunca affumicata, dove
battea all'incude i folgori di Giove.

9.

Par des coups tantôt forts tantôt feints et épars
Ils font voir qu'ils sont bien les maîtres dans ce jeu.
On les voit s'accroupir et puis se relever,
Se couvrir un instant, puis se montrer un peu,
S'avancer menaçants ou bien se reculer,
Pour affronter les coups ou parfois esquiver,
En tournant sur eux-mêmes, et là où cède l'un,
L'autre aussitôt se précipite et y prend pied.

9.

or con lunghi, ora con finti e scarsi
colpi veder che mastri son del giuoco :
or li vedi ire altieri, or rannicchiarsi,
ora coprirsi, ora mostrarsi un poco,
ora crescer inanzi, ora ritrarsi,
ribatter colpi e spesso lor dar loco,
girarsi intorno ; e donde l'uno cede,
l'altro aver posto immantinente il piede.

10.

Maintenant c'est Renaud qui a l'épée levée
Et qui sur Sacripant se jette tout entier.
Mais avec son écu qui est d'os et d'acier
Fort bon et bien trempé il a paré le coup.
Flamberge l'a fendu, encore qu'il soit épais
La forêt en gémit, la forêt en résonne.
L'os et l'acier ont éclaté comme la glace
Laissant le bras du Sarrasin comme sans vie.

10.

Rinaldo con la spada adosso
a Sacripante tutto s'abbandona ;
e quel porge lo scudo, ch'era d'osso,
con la piastra d'acciar temprata e buona.
Taglial Fusberta, ancor che molto grosso :
ne geme la foresta e ne risuona.
L'osso e l'acciar ne va che par di ghiaccio,
e lascia al Saracin stordito il braccio.

§ Angélique s'enfuit et rencontre un ermite nécromancien.

§ Angélique s'enfuit et rencontre un ermite nécromancien.

11.

Quand la belle timide a vu le coup porté
Et les effets si désastreux qu'il a produits,
Une grande frayeur a changé son visage
Comme un coupable qui va vers son supplice.
Elle a pensé qu'il ne lui fallait pas tarder
À fuir, si elle ne veut être la proie de Renaud
Renaud pour lequel elle ressent tant de haine
Autant que lui il l'aime, et misérablement !

11.

vide la timida donzella
dal fiero colpo uscir tanta ruina,
per gran timor cangiò la faccia bella,
qual il reo ch'al supplicio s'avvicina ;
né le par che vi sia da tardar, s'ella
non vuol di quel Rinaldo esser rapina,
di quel Rinaldo ch'ella tanto odiava,
quanto esso lei miseramente amava.

12.

Elle fait une volte, et dans le bois profond
Entre sur un chemin étroit et escarpé ;
Son visage défait se retourne parfois,
De crainte que Renaud ne soit sur ses talons.
Elle n'avait pas encore pu fuir bien loin
Qu'elle rencontre, dans un vallon, un ermite,
Dont la barbe descend jusqu'à la mi-poitrine,
Et dont l'aspect était vénérable et dévôt.

12.

il cavallo, e ne la selva folta
lo caccia per un aspro e stretto calle :
e spesso il viso smorto a dietro volta ;
che le par che Rinaldo abbia alle spalle.
Fuggendo non avea fatto via molta,
che scontrò un eremita in una valle,
ch'avea lunga la barba a mezzo il petto,
devoto e venerabile d'aspetto.

13.

Épuisé par les ans ainsi que par les jeûnes
Il arrivait perché sur un âne peu vif,
Et il semblait vraiment avoir plus que tout autre
La conscience sévère et plutôt scrupuleuse.
Mais quand il aperçut le délicat visage
De la demoiselle qui s'en venait vers lui,
Aussi faible fut-il, et vraiment peu gaillard,
Il se sentit ému et plein de charité.

13.

anni e dal digiuno attenuato,
sopra un lento asinel se ne veniva ;
e parea, più ch'alcun fosse mai stato,
di coscienza scrupolosa e schiva.
Come egli vide il viso delicato
de la donzella che sopra gli arriva,
debil quantunque e mal gagliarda fosse,
tutta per carità se gli commosse.

14.

La belle a demandé au frère le chemin
Qui puisse la mener jusqu'à un port de mer
Car elle voudrait bien pouvoir quitter la France
Et n'entendre jamais plus parler de Renaud !
Le frère qui sait tout de la nécromancie,
Ne manque pas de rassurer la demoiselle :
Il saura la sortir bientôt de l'embarras,
Et pour cela plonge la main dans une poche.

14.

donna al fraticel chiede la via
che la conduca ad un porto di mare,
perché levar di Francia si vorria,
per non udir Rinaldo nominare.
Il frate, che sapea negromanzia,
non cessa la donzella confortare
che presto la trarrà d'ogni periglio ;
ed ad una sua tasca diè di piglio.

15.

Il en extrait un livre, qui fait grand effet :
Avant même d'avoir lu la première page,
Un génie est venu, sous les traits d'un valet,
Et lui a demandé ce qu'il voulait qu'il fasse.
Puis il est reparti, accomplir les formules,
Là où les chevaliers sont toujours face à face :
Demeurés dans le bois, ils n'avaient pas chômé !
Mais lui vient les trouver, faisant preuve d'audace.

15.

un libro, e mostrò grande effetto ;
che legger non finì la prima faccia,
ch'uscir fa un spirto in forma di valletto,
e gli commanda quanto vuol ch'el faccia.
Quel se ne va, da la scrittura astretto,
dove i dui cavallieri a faccia a faccia
eran nel bosco, e non stavano al rezzo ;
fra' quali entrò con grande audacia in mezzo.

§ Intervention du valet suscité par magie ; le combat est arrêté.

§ Intervention du valet suscité par magie ; le combat est arrêté.

16.

« Par courtoisie - fait-il - que l'un de vous me dise
Si l'un de vous tue l'autre, où sera l'avantage ?
Que pourrez-vous tirer de toutes vos fatigues,
Quand la bataille enfin entre vous sera close,
Si le comte Roland, sans moindre coup férir,
Et sans rompre la moindre maille de sa cotte,
Emporte vers Paris la jolie demoiselle
Pour laquelle fut fait ce combat insensé ?

16.

Per cortesia (disse), un di voi mi mostre,
quando anco uccida l'altro, che gli vaglia :
che merto avrete alle fatiche vostre,
finita che tra voi sia la battaglia,
se 'l conte Orlando, senza liti o giostre,
e senza pur aver rotta una maglia,
verso Parigi mena la donzella
che v'ha condotti a questa pugna fella ?

17.

À un mille d'ici j'ai retrouvé Roland
Qui avec Angélique s'en va à Paris ;
Ils rient beaucoup tous deux et se moquent de vous,
Car vous vous combattez sans aucun résultat.
Le mieux serait peut-être, pour vous, au contraire,
Que vous suiviez leurs traces avant qu'ils ne soient loin.
Car si Roland peut l'emmener jusqu'à Paris,
Il ne vous laissera plus jamais la revoir !

17.

un miglio ho ritrovato Orlando
che ne va con Angelica a Parigi,
di voi ridendo insieme, e motteggiando
che senza frutto alcun siate in litigi.
Il meglio forse vi sarebbe, or quando
non son più lungi, a seguir lor vestigi ;
che s'in Parigi Orlando la può avere,
non ve la lascia mai più rivedere. -

18.

Ah ! Si vous aviez vu la tête de ces chevaliers
En entendant cela ! Troublés, découragés,
Ils se traitent d'aveugles, et de sans cervelle,
D'avoir été ainsi joués par leur rival !
Alors le bon Renaud s'en va vers son cheval,
Et il s'en va soufflant comme un brasier ses flammes ;
Dans sa fureur et son indignation, il jure
D'arracher le coeur de Roland - s'il le rejoint !

18.

avreste i cavallier turbarsi
a quel annunzio, e mesti e sbigottiti,
senza occhi e senza mente nominarsi,
che gli avesse il rival così scherniti ;
ma il buon Rinaldo al suo cavallo trarsi
con sospir che parean del fuoco usciti,
e giurar per isdegno e per furore,
se giungea Orlando, di cavargli il core.

19.

Et venu à l'endroit où Bayard l'attendait,
Il lui saute aussitôt sur le dos, et galope,
Laissant là Sacripant, à pied et dans les bois,
Sans un adieu, et sans même le prendre en croupe.
Excité par son maître, le fougueux cheval
Heurte et fracasse tout ce qu'il voit devant lui ;
Ni fleuves ni fossés, ni rochers ni broussailles
Ne peuvent ralentir l'allure de sa course.

19.

dove aspetta il suo Baiardo, passa,
e sopra vi si lancia, e via galoppa,
né al cavallier, ch'a piè nel bosco lassa,
pur dice a Dio, non che lo 'nviti in groppa.
L'animoso cavallo urta e fracassa,
punto dal suo signor, ciò ch'egli 'ntoppa :
non ponno fosse o fiumi o sassi o spine
far che dal corso il corridor decline.

20.

Seigneur, je ne veux pas que vous trouviez étrange
Que Renaud ait si vite attrapé son cheval,
Bien que des jours durant il l'ait suivi en vain,
Et qu'il n'ait jamais pu lui passer une bride.
C'est que ce destrier, dont l'esprit est humain,
Ne s'est pas fait poursuivre aussi loin par malice,
Mais bien pour amener son maître vers la Dame
Après laquelle il ne cessait de soupirer.

20.

non voglio che vi paia strano
se Rinaldo or sì tosto il destrier piglia,
che già più giorni ha seguitato invano,
né gli ha possuto mai toccar la briglia.
Fece il destrier, ch'avea intelletto umano,
non per vizio seguirsi tante miglia,
ma per guidar dove la donna giva,
il suo signor, da chi bramar l'udiva.

21.

Quand elle s'est enfuie en sortant de la tente,
Le brave destrier l'avait suivie des yeux ;
Il ne portait alors personne sur sa selle,
Car son maître venait justement d'en descendre
Pour combattre plus loyalement un baron
Qui n'était pas moins fier que lui sous son armure.
Puis il avait suivi ses traces, mais de loin,
Espérant la remettre aux mains de son seigneur.

21.

ella si fuggì dal padiglione,
la vide ed appostolla il buon destriero,
che si trovava aver voto l'arcione,
però che n'era sceso il cavalliero
per combatter di par con un barone,
che men di lui non era in arme fiero ;
poi ne seguitò l'orme di lontano,
bramoso porla al suo signore in mano.

22.

Désireux de la retrouver où qu'elle soit,
Dans la grande forêt il se montrait à lui,
Mais ne voulait jamais qu'il pût monter en selle,
Pour ne pas le laisser prendre un autre chemin ;
Et grâce à lui Renaud a retrouvé sa belle,
Une fois, puis une autre, toujours sans succès :
Il en fut d'abord empêché par Ferragus
Puis par le Circassien, comme vous le savez.

22.

di ritrarlo ove fosse ella,
per la gran selva inanzi se gli messe ;
né lo volea lasciar montare in sella,
perché ad altro camin non lo volgesse.
Per lui trovò Rinaldo la donzella
una e due volte, e mai non gli successe ;
che fu da Ferraù prima impedito,
poi dal Circasso, come avete udito.

§ Renaud vient à Paris ; Charlemagne l'envoie en Grande-Bretagne.

§ Renaud vient à Paris ; Charlemagne l'envoie en Grande-Bretagne.

23.

Maintenant, le démon a fait croire à Renaud
Qu'il avait vu les traces de la demoiselle ;
Bayard le croit aussi, et il se tient tranquille
Tout dévoué à son service comme avant.
Brûlant de colère et d'amour, Renaud le lance
À toute bride, en se dirigeant vers Paris.
Et son désir est tel qu'il trouverait bien lent
Non point son destrier, mais encore le vent.

23.

al demonio che mostrò a Rinaldo
de la donzella li falsi vestigi,
credette Baiardo anco, e stette saldo
e mansueto ai soliti servigi.
Rinaldo il caccia, d'ira e d'amor caldo,
a tutta briglia, e sempre invir Parigi ;
e vola tanto col disio, che lento,
non ch'un destrier, ma gli parrebbe il vento.

24.

À peine consent-il à s'arrêter la nuit,
Tant il est pressé de s'en prendre au sire d'Anglante,
Car il a vraiment cru les trompeuses paroles
Du messager venu sur l'ordre du sorcier.
Du matin jusqu'au soir, il chevauche, sans cesse,
Si bien qu'il voit enfin paraître la cité
Où le roi Charles, après avoir été vaincu,
S'est réfugié avec les restes de l'armée.

24.

notte a pena di seguir rimane,
per affrontarsi col signor d'Anglante :
tanto ha creduto alle parole vane
del messagger del cauto negromante.
Non cessa cavalcar sera e dimane,
che si vede apparir la terra avante,
dove re Carlo, rotto e mal condutto,
con le reliquie sue s'era ridutto :

25.

Et comme il craint que le roi d'Afrique ne vienne
Lui livrer bataille et assaut, il est soucieux
De rassembler ses gens, faire des provisions,
De creuser des fossés, réparer les murailles.
Tout ce qui peut servir, pense-t-il, à défendre,
Sans le moindre délai, il faut en disposer.
Il envoie un message jusqu'en Angleterre,
Pour ramener la troupe et faire un nouveau camp.

25.

perché dal re d'Africa battaglia
ed assedio s'aspetta, usa gran cura
a raccor buona gente e vettovaglia,
far cavamenti e riparar le mura.
Ciò ch'a difesa spera che gli vaglia,
senza gran diferir, tutto procura :
pensa mandare in Inghilterra, e trarne
gente onde possa un novo campo farne :

26.

Il veut sortir de là et tenir la campagne,
En espérant faire changer le cours des armes.
Il envoie donc en hâte Renaud en Bretagne,
Qui depuis a été renommée Angleterre.
Le paladin se plaint d'avoir cette mission :
Ce n'est pas de la haine à l'égard du pays,
Mais c'est parce que Charles l'envoie sans délai,
Sans même lui donner un seul jour de répit.

26.

vuole uscir di nuovo alla campagna,
e ritentar la sorte de la guerra.
Spaccia Rinaldo subito in Bretagna,
Bretagna che fu poi detta Inghilterra.
Ben de l'andata il paladin si lagna :
non ch'abbia così in odio quella terra ;
ma perché Carlo il manda allora allora,
né pur lo lascia un giorno far dimora.

§ Une traversée mouvementée.

§ Une traversée mouvementée.

27.

Renaud ne fit jamais de chose à contre-coeur
Autant que celle-là, qui le détournerait
D'aller à la recherche de ce beau visage
Qui lui avait ôté le coeur de la poitrine ;
Mais cependant, pour obéir à Charlemagne,
Il lui a fallu sur-le-champ se mettre en route
Et en bien peu de temps le voilà à Calais,
Où il s'est embarqué, aussitôt arrivé.

27.

mai di ciò non fece meno
volentier cosa ; poi che fu distolto
di gir cercando il bel viso sereno
che gli avea il cor di mezzo il petto tolto :
ma, per ubidir Carlo, nondimeno
a quella via si fu subito volto,
ed a Calesse in poche ore trovossi ;
e giunto, il dì medesimo imbarcossi.

28.

Contre la volonté de tous les marins,
Et parce qu'il était pressé de revenir,
Il prit la mer alors qu'elle était déchaînée,
Et qu'une grande tempête se présentait.
Le Vent est indigné de se voir méprisé
Avec tant de dédain, et déchaînant les flots
Il soulève la mer alentour avec rage,
Tellement qu'il a fait plonger jusqu'aux huniers.

28.

la voluntà d'ogni nocchiero,
pel gran desir che di tornare avea,
entrò nel mar ch'era turbato e fiero,
e gran procella minacciar parea.
Il Vento si sdegnò, che da l'altiero
sprezzar si vide ; e con tempesta rea
sollevò il mar intorno, e con tal rabbia,
che gli mandò a bagnar sino alla gabbia.

29.

Les marins avisés ont aussitôt cargué
Les voiles et tenté de virer bord sur bord
Pour revenir très vite vers le même port,
Que celui dont ils ont eu grand tort de partir.
« Il n'est pas question - dit le vent - d'accepter ça,
Puisque c'est bien vous-mêmes qui l'avez voulu. »
Et il souffle et crie et les menace de naufrage,
S'ils s'en vont ailleurs que là où il les envoie.

29.

tosto i marinari accorti
le maggior vele, e pensano dar volta,
e ritornar ne li medesmi porti
donde in mal punto avean la nave sciolta.
- Non convien (dice il Vento) ch'io comporti
tanta licenza che v'avete tolta ; -
e soffia e grida e naufragio minaccia,
s'altrove van, che dove egli li caccia.

30.

À la poupe, à la proue, le cruel n'a de cesse,
Et souffle toujours plus, toujours plus violemment.
De-ci, de-là, avec les voiles abattues,
Ils ne font que tourner en rond, en haute mer.
Mais comme j'ai besoin pour tisser mon ouvrage
À ma façon, de fils nombreux et variés,
Je laisserai Renaud sur sa nef agitée,
Pour aller retrouver Bradamante, sa soeur.

30.

a poppa, or all'orza hann'il crudele,
che mai non cessa, e vien più ognor crescendo :
essi di qua di là con umil vele
vansi aggirando, e l'alto mar scorrendo.
Ma perché varie fila a varie tele
uopo mi son, che tutte ordire intendo,
lascio Rinaldo e l'agitata prua,
e torno a dir di Bradamante sua.

§ Histoire de Bradamante.

§ Histoire de Bradamante.

31.

Je veux parler de l'admirable demoiselle
Qui au roi Sacripant fit mordre la poussière,
La digne soeur de ce noble seigneur, Renaud :
Elle naquit du duc Aymon et Béatrice.
Sa très grande valeur, son ardeur sans pareille,
Dont elle avait fourni les preuves bien souvent
Ni Charles ni les autres seigneurs de la France
Ne l'appréciaient pas moins que ce brave Renaud.

31.

parlo di quella inclita donzella,
per cui re Sacripante in terra giacque,
che di questo signor degna sorella,
del duca Amone e di Beatrice nacque.
La gran possanza e il molto ardir di quella
non meno a Carlo e a tutta Francia piacque
(che più d'un paragon ne vide saldo),
che 'l lodato valor del buon Rinaldo.

32.

La Dame était aimée d'un chevalier venu
D'Afrique en même temps que le roi Agramant,
Et que la malheureuse fille d'Agolant
Avait mis au monde, enceinte de Roger.
Elle qui ne tenait ni de l'ours ni du lion,
N'avait pas dédaigné de prendre un tel amant.
Et pourtant, le destin ne leur avait permis
De se rencontrer et se parler qu'une fois.

32.

donna amata fu da un cavalliero
che d'Africa passò col re Agramante,
che partorì del seme di Ruggiero
la disperata figlia di Agolante :
e costei, che né d'orso né di fiero
leone uscì, non sdegnò tal amante ;
ben che concesso, fuor che vedersi una
volta e parlarsi, non ha lor Fortuna.

33.

Bradamante s'en allait donc à la recherche
De son amant, nommé Roger comme son père,
Aussi tranquille, même sans aucune escorte
Que si mille escadrons l'avaient accompagnée.
Après avoir contraint le roi de Circassie
À descendre embrasser la terre notre Mère,
Elle traverse un bois, franchit une colline,
Et découvre soudain une belle fontaine.

33.

cercando Bradamante gìa
l'amante suo, ch'avea nome dal padre,
così sicura senza compagnia,
come avesse in sua guardia mille squadre :
e fatto ch'ebbe al re di Circassia
battere il volto dell'antiqua madre,
traversò un bosco, e dopo il bosco un monte,
tanto che giunse ad una bella fonte.

34.

La fontaine courait au beau milieu d'un pré
Orné d'antiques arbres à l'ombrage agréable,
Et son menu babil invitait les passants
À s'y désaltérer et à se reposer.
Un coteau sur la gauche avec un champ petit
Venait la protéger de l'ardeur du midi.
Et sitôt qu'elle y eut tourné ses jolis yeux
Elle voit que déjà s'y trouve un chevalier...

34.

fonte discorrea per mezzo un prato,
d'arbori antiqui e di bell'ombre adorno,
Ch'i viandanti col mormorio grato
a ber invita e a far seco soggiorno :
un culto monticel dal manco lato
le difende il calor del mezzo giorno.
Quivi, come i begli occhi prima torse,
d'un cavallier la giovane s'accorse ;

35.

Un chevalier, qui à l'ombre d'un bosquet,
Sur le bord vert, fleuri de jaune et rouge et blanc,
Se tenait là pensif, taciturne, esseulé,
Et se penchait sur l'eau cristalline et si claire.
Non loin de lui étaient suspendus à un hêtre
Son casque et son écu, son cheval attaché.
Il avait le visage baissé, les yeux vagues,
Et paraissant vraiment plein de chagrin et las.

35.

cavallier, ch'all'ombra d'un boschetto,
nel margin verde e bianco e rosso e giallo
sedea pensoso, tacito e soletto
sopra quel chiaro e liquido cristallo.
Lo scudo non lontan pende e l'elmetto
dal faggio, ove legato era il cavallo ;
ed avea gli occhi molli e 'l viso basso,
e si mostrava addolorato e lasso.

§ Récit de Pinabel, l'hippogriffe et le château.

§ Récit de Pinabel, l'hippogriffe et le château.

36.

Le désir qu'on éprouve tous au plus profond
De connaître toujours ce que pensent les gens,
Fit que la demoiselle au chevalier s'enquit
De ce qui lui causait une telle tristesse.
Il la lui révéla, et sans rien lui cacher,
Dès le premier moment, car son parler courtois
Et sa fière prestance lui avaient semblé
Être vraiment bien dignes d'un vaillant guerrier.

36.

disir, ch'a tutti sta nel core,
de' fatti altrui sempre cercar novella,
fece a quel cavallier del suo dolore
la cagion domandar da la donzella.
Egli l'aperse e tutta mostrò fuore,
dal cortese parlar mosso di quella,
e dal sembiante altier, ch'al primo sguardo
gli sembrò di guerrier molto gagliardo.

37.

Il commença ainsi : « Seigneur, je m'en allais
Conduisant cavaliers et piétons, vers le camp
Où Charles l'Empereur attend le roi Marsile,
Pour le surprendre à sa descente des montagnes.
Et j'avais avec moi une belle jeunette,
Pour laquelle j'avais le coeur brûlant d'amour,
Quand, à Rodonne, j'ai trouvé un chevalier
Qui chevauchait sur un grand destrier ailé.

37.

cominciò : - Signor, io conducea
pedoni e cavallieri, e venìa in campo
là dove Carlo Marsilio attendea,
perch'al scender del monte avesse inciampo ;
e una giovane bella meco avea,
del cui fervido amor nel petto avampo :
e ritrovai presso a Rodonna armato
un che frenava un gran destriero alato.

38.

Aussitôt ce larron, que ce soit un mortel
Ou bien une âme affreuse sortie de l'Enfer,
Voyant la_belle_dame, elle qui m'est si chère,
Aussitôt fond sur elle comme le faucon,
Descend et remonte aussitôt - et en passant,
Étend les mains, l'agrippe, et l'emporte, effrayée.
Je ne m'étais pas encore aperçu de l'assaut,
Quand en l'air j'entendis de ma dame les cris.

38.

che 'l ladro, o sia mortale, o sia
una de l'infernali anime orrende,
vede la bella e cara donna mia ;
come falcon che per ferir discende,
cala e poggia in un atimo, e tra via
getta le mani, e lei smarrita prende.
Ancor non m'era accorto de l'assalto,
che de la donna io senti' il grido in alto.

39.

Ainsi que le milan rapace qui enlève
Le malheureux poussin même auprès de sa mère,
Qui n'a plus qu'à pleurer sa brève inattention,
Et crie alors en vain, et en vain se courrouce,
Je ne puis pas poursuivre un homme qui s'envole,
Coincé dans la montagne, au pied d'un roc à pic :
Mon cheval ne pouvait avancer qu'avec peine
Lassé, sur ce sentier hérissé de cailloux.

39.

il rapace nibio furar suole
il misero pulcin presso alla chioccia,
che di sua inavvertenza poi si duole,
e invan gli grida, e invan dietro gli croccia.
Io non posso seguir un uom che vole,
chiuso tra' monti, a piè d'un'erta roccia :
stanco ho il destrier, che muta a pena i passi
ne l'aspre vie de' faticosi sassi.

40.

Alors comme j'aurais certes bien moins souffert
Si on m'eût arraché le coeur de la poitrine,
J'ai laissé s'en aller mes autres compagnons
Sans leur servir de guide, et sans avoir de chef.
Par des coteaux escarpés, mais les moins abrupts,
J'ai pu suivre la voie que montrait l'Amour,
Vers l'endroit où il me semblait que ce rapace
Allait mener mon trésor et mon réconfort.

40.

come quel che men curato avrei
vedermi trar di mezzo il petto il core,
lasciai lor via seguir quegli altri miei,
senza mia guida e senza alcun rettore :
per li scoscesi poggi e manco rei
presi la via che mi mostrava Amore,
e dove mi parea che quel rapace
portassi il mio conforto e la mia pace.

41.

Six jours durant j'allai, du matin jusqu'au soir,
Par d'horribles ravins et d'affreux précipices,
Où l'on ne voyait plus ni piste ni sentier,
Ni même quelque trace de vestige humain.
Puis je suis arrivé dans un vallon sauvage,
Cerné par des falaises, d'effrayantes grottes :
Au milieu se dressait, planté sur un rocher,
Un puissant château-fort, merveilleusement beau.

41.

giorni me n'andai matina e sera
per balze e per pendici orride e strane,
dove non via, dove sentier non era,
dove né segno di vestigie umane ;
poi giunse in una valle inculta e fiera,
di ripe cinta e spaventose tane,
che nel mezzo s'un sasso avea un castello
forte e ben posto, a maraviglia bello.

42.

De loin il semblait comme projeter des flammes :
Il ne paraissait fait de briques ni de marbre,
Et plus je m'approchais des splendides murailles,
Plus je pouvais en voir la facture admirable.
J'ai su depuis que c'étaient d'industrieux démons
Convoqués par des charmes, des incantations,
Qui avaient entouré entièrement l'endroit
D'acier trempé au Styx et aux feux de l'enfer.

42.

lungi par che come fiamma lustri,
né sia di terra cotta, né di marmi.
Come più m'avicino ai muri illustri,
l'opra più bella e più mirabil parmi.
E seppi poi, come i demoni industri,
da suffumigi tratti e sacri carmi,
tutto d'acciaio avean cinto il bel loco,
temprato all'onda ed allo stigio foco.

43.

L'acier luisant des tours était si bien poli
Que ni rouille ni tache ne s'y peuvent voir.
C'est là que mon voleur vient se dissimuler
Après avoir passé nuit et jour à errer.
Ce qu'il veut enlever, on ne peut le cacher :
On ne peut seulement que blasphémer en vain.
C'est donc là qu'il détient et ma dame et mon coeur,
Et j'ai perdu l'espoir de jamais les revoir.

43.

sì forbito acciar luce ogni torre,
che non vi può né ruggine né macchia.
Tutto il paese giorno e notte scorre,
E poi là dentro il rio ladron s'immacchia.
Cosa non ha ripar che voglia torre :
sol dietro invan se li bestemia e gracchia.
Quivi la donna, anzi il mio cor mi tiene,
che di mai ricovrar lascio ogni spene.

44.

Hélas ! Pauvre de moi ! Puis-je autre chose faire
Que voir de loin le roc enfermant mon trésor ?
Ainsi que le renard, entendant son petit
Crier depuis le nid où l'aigle le retient,
S'agite tout autour sans savoir comment faire
Car lui manquent les ailes pour aller là-haut.
Le roc est si abrupt, si abrupt le château,
Qu'on ne peut y aller si l'on n'est un oiseau.

44.

lasso ! che poss'io più che mirare
la rocca lungi, ove il mio ben m'è chiuso ?
come la volpe, che 'l figlio gridare
nel nido oda de l'aquila di giuso,
s'aggira intorno, e non sa che si fare,
poi che l'ali non ha da gir là suso.
Erto è quel sasso sì, tale è il castello,
che non vi può salir chi non è augello.

§ Arrivée de Roger et Gradasse. Combat avec le magicien sur son hippogriffe.

§ Arrivée de Roger et Gradasse. Combat avec le magicien sur son hippogriffe.

45.

Tandis que je tergiversais, je vois venir
Deux chevaliers que conduisait un nain,
Alors l'espoir vint en renfort de mon désir,
Mais vain fut le désir, et l'espoir lui aussi.
Tous deux étaient des guerriers audacieux :
L'un se nommait Gradasse roi de Sérican,
Le deuxième Roger, un jeune homme vaillant,
Et qu'on estimait fort dans les cours, en Afrique.

45.

io tardava quivi, ecco venire
duo cavallier ch'avean per guida un nano,
che la speranza aggiunsero al desire ;
ma ben fu la speranza e il desir vano.
Ambi erano guerrier di sommo ardire :
era Gradasso l'un, re sericano ;
era l'altro Ruggier, giovene forte,
pregiato assai ne l'africana corte.

46.

« Ils sont venus -me dit le nain- faire la preuve
De leur courage envers le Sire du château,
Qui de façon étrange, inusitée, nouvelle,
Chevauche tout armé un destrier ailé. »
Je leur ai dit alors : « Seigneurs, ayez pitié
De ma cruelle et misérable destinée !
Quand vous serez, comme j'espère, victorieux,
Je vous prie, rendez-moi la dame qui est mienne. »

46.

Vengon (mi disse il nano) per far pruova
di lor virtù col sir di quel castello,
che per via strana, inusitata e nuova
cavalca armato il quadrupede augello. -
- Deh, signor (diss'io lor), pietà vi muova
del duro caso mio spietato e fello !
Quando, come ho speranza, voi vinciate,
vi prego la mia donna mi rendiate. -

47.

Je leur ai dit comment elle fut enlevée
Et je leur confirmai ma douleur par mes larmes.
Ils m'ont alors promis fermement de m'aider
Et ils ont dévalé la pente rude et raide.
J'ai vu se dérouler la bataille de loin,
En priant Dieu pour qu'ils remportent la victoire.
En dessous du château s'étendait un espace
Aussi grand que pourraient marquer deux jets de pierre.

47.

come mi fu tolta lor narrai,
con lacrime affermando il dolor mio.
Quei, lor mercé, mi proferiro assai,
e giù calaro il poggio alpestre e rio.
Di lontan la battaglia io riguardai,
pregando per la lor vittoria Dio.
Era sotto il castel tanto di piano,
quanto in due volte si può trar con mano.

48.

Quand ils furent venus au pied du grand rocher,
Ils voulaient tous les deux combattre le premier.
Mais soit que le sort l'eût voulu, ou que Roger
L'eût préféré, c'est Gradasse qui commença.
Le Sérican alors a embouché son cor,
Il a fait résonner toute la forteresse.
Et voici qu'apparaît au-delà de la porte
Un chevalier armé, sur un cheval ailé.

48.

che fur giunti a piè de l'alta rocca,
l'uno e l' altro volea combatter prima ;
pur a Gradasso, o fosse sorte, tocca,
o pur che non ne fe' Ruggier più stima.
Quel Serican si pone il corno a bocca :
rimbomba il sasso e la fortezza in cima.
Ecco apparire il cavalliero armato
fuor de la porta, e sul cavallo alato.

49.

Le voilà qui s'élève, petit à petit,
Comme le fait la grue qui s'apprête à migrer,
Courant d'abord, et s'élevant ensuite, un peu,
D'une brassée ou deux au-dessus de la terre,
Puis nous montre ô combien sont rapides ses ailes
Quand elles sont vraiment déployées dans les airs.
Ainsi le magicien dans l'air battait des ailes
Pour aller bien plus haut qu'un aigle ne l'eût fait.

49.

a poco a poco indi a levarse,
come suol far la peregrina grue,
che corre prima, e poi vediamo alzarse
alla terra vicina un braccio o due ;
e quando tutte sono all'aria sparse,
velocissime mostra l'ale sue.
Sì ad alto il negromante batte l'ale,
ch'a tanta altezza a pena aquila sale.

50.

Quand il fut assez haut, il tourna son cheval
Qui referma ses ailes et chut comme une pierre
Comme depuis le ciel le faucon bien dressé
Quand il voit un canard ou une tourterelle.
Et la lance en arrêt, le chevalier arrive
Fendant l'air en faisant un bruit terrifiant.
Gradasse n'avait pas pris garde à sa descente,
Quand dans son dos il a ressenti son atteinte.

50.

gli parve poi, volse il destriero,
che chiuse i vanni e venne a terra a piombo,
come casca dal ciel falcon maniero
che levar veggia l'anitra o il colombo.
Con la lancia arrestata il cavalliero
l'aria fendendo vien d'orribil rombo.
Gradasso a pena del calar s'avede,
che se lo sente addosso e che lo fiede.

51.

Le magicien a rompu sur Gradasse sa lance,
Et Gradasse ne peut que frapper dans le vide.
Le chevalier volant n'a cessé d'agiter
Ses ailes -et le voilà qui s'éloigne déjà.
Le choc a fait chuter la jument de Gradasse
Sur le pré où repose sa vaillante croupe.
Gradasse avait pourtant la plus belle jument,
La meilleure qui eut jamais porté la selle.

51.

Gradasso il mago l'asta roppe ;
ferì Gradasso il vento e l'aria vana :
per questo il volator non interroppe
il batter l'ale, e quindi s'allontana.
Il grave scontro fa chinar le groppe
sul verde prato alla gagliarda alfana.
Gradasso avea una alfana, la più bella
e la miglior che mai portasse sella.

52.

Le cavalier volant monte jusqu'aux étoiles,
Il se retourne encore et plonge vers la terre.
Il vient frapper Roger qui ne s'y attend pas,
Occupé qu'il était à regarder Gradasse.
Le coup est si brutal que Roger a plié
Et que son destrier d'un pas a reculé.
Mais quand il a voulu frapper son adversaire
Il était déjà loin, s'élevant vers le ciel.

52.

alle stelle il volator trascorse ;
indi girossi e tornò in fretta al basso,
e percosse Ruggier che non s'accorse,
Ruggier che tutto intento era a Gradasso.
Ruggier del grave colpo si distorse,
e 'l suo destrier più rinculò d'un passo ;
e quando si voltò per lui ferire,
da sé lontano il vide al ciel salire.

53.

Tantôt frappant Roger, tantôt frappant Gradasse,
Au front, à la poitrine, et dans le dos, les coups
Qu'ils essaient de lui rendre ne servent à rien
Car il est si rapide qu'on le voit à peine.
Il attaque partout en décrivant des cercles,
Menaçant l'un quand l'autre est en fait attaqué,
Il éblouit si fort les yeux de l'un et l'autre
Que ni l'un ni l'autre ne voit d'où vient le coup.

53.

su Gradasso, or su Ruggier percote
ne la fronte, nel petto e ne la schiena,
e le botte di quei lascia ognor vote,
perché è sì presto, che si vede a pena.
Girando va con spaziose rote,
e quando all'uno accenna, all'altro mena :
all'uno e all'altro sì gli occhi abbarbaglia,
che non ponno veder donde gli assaglia.

54.

Entre les deux guerriers à terre et l'autre au ciel
La bataille s'est prolongée jusqu'à l'heure où
Déployant sur le monde une voile de ténèbres
Elle ôte à toutes choses leurs belles couleurs.
Ce fut comme je dis : je n'y ajoute rien ;
Je l'ai vu, je le sais ; et si je n'ose encore
Le raconter à d'autres, c'est que cela semble
Plutôt être un mensonge que la vérité.

54.

duo guerrieri in terra ed uno in cielo
la battaglia durò sino a quella ora,
che spiegando pel mondo oscuro velo,
tutte le belle cose discolora.
Fu quel ch'io dico, e non v'aggiungo un pelo :
io 'l vidi, i' 'l so : né m'assicuro ancora
di dirlo altrui ; che questa maraviglia
al falso più ch'al ver si rassimiglia.

55.

Le cavalier céleste tenait à son bras
Bien caché, son écu, d'une étoffe de soie.
Je ne savais pourquoi il s'était employé
À le tenir ainsi caché sous cette étoffe.
Mais quand il l'a montré soudain à découvert
Celui qui le voyait en était ébloui,
Et tombait raide mort, et alors j'ai compris
Qu'il devenait ainsi la proie du magicien.

55.

bel drappo di seta avea coperto
lo scudo in braccio il cavallier celeste.
Come avesse, non so, tanto sofferto
di tenerlo nascosto in quella veste ;
ch'immantinente che lo mostra aperto,
forza è, ch'il mira, abbarbagliato reste,
e cada come corpo morto cade,
e venga al negromante in potestade.

56.

L'écu brille comme le ferait un rubis,
Aucune autre lumière autant ne resplendit.
Cédant à son éclat, les deux nobles guerriers
Ont dû tomber, comme éblouis, évanouis.
Je suis resté aussi longtemps sans connaissance
Mais au bout d'un moment, quand je revins à moi,
Je ne vis plus le nain non plus que les guerriers,
Et le champ de bataille vide, et tout obscur.

56.

lo scudo a guisa di piropo,
e luce altra non è tanto lucente.
Cadere in terra allo splendor fu d'uopo
con gli occhi abbacinati, e senza mente.
Perdei da lungi anch'io li sensi, e dopo
gran spazio mi riebbi finalmente ;
né più i guerrier né più vidi quel nano,
ma vòto il campo, e scuro il monte e il piano.

57.

Alors je me suis dit que l'enchanteur avait
Saisi les deux guerriers ensemble d'un seul coup
Par la force de son écu, leur enlevant
Leur liberté, et m'ôtant à moi l'espérance.
Et à ce lieu qui tenait mon coeur enfermé,
J'adressai un adieu suprême en m'en allant.
Et maintenant jugez si d'autres peines peuvent
De par l'amour causées à la mienne égaler.

57.

per questo che l'incantatore
avesse amendui colti a un tratto insieme,
e tolto per virtù de lo splendore
la libertade a loro, e a me la speme.
Così a quel loco, che chiudea il mio core,
dissi, partendo, le parole estreme.
Or giudicate s'altra pena ria,
che causi Amor, può pareggiar la mia. -

58.

Le cavalier alors retomba dans sa peine
Quand il en eut conté en détails la raison.
C'était le comte Pinabel, lui-même fils
D'Anselme d'Hauterive, il était de Mayence.
Parmi les scélérats de toute sa famille,
Être le seul courtois, il ne le voulut pas ;
Mais en guise de vices odieux et vils
Il a fait aussi bien, et il fit même mieux.

58.

il cavallier nel primo duolo,
fatta che n'ebbe la cagion palese.
Questo era il conte Pinabel, figliuolo
d'Anselmo d'Altaripa, maganzese ;
che tra sua gente scelerata, solo
leale esser non volse né cortese,
ma ne li vizi abominandi e brutti
non pur gli altri adeguò, ma passò tutti.

59.

La belle dame palissait sous l'émotion,
Mais demeurait à écouter le Mayençais.
L'entendant prononcer le doux nom de Roger
Son visage montra une grande gaieté ;
Mais quand elle a appris qu'il était prisonnier,
D'amour et de pitié elle fut bien troublée.
Et même elle a voulu, plus d'une fois ou deux,
Se faire répéter les détails de l'affaire.

59.

bella donna con diverso aspetto
stette ascoltando il Maganzese cheta ;
che come prima di Ruggier fu detto,
nel viso si mostrò più che mai lieta :
ma quando sentì poi ch'era in distretto,
turbossi tutta d'amorosa pieta ;
né per una o due volte contentosse
che ritornato a replicar le fosse.

60.

Et quand finalement elle y vit assez clair,
Elle dit : « Chevalier tu peux être tranquille,
Et même tu seras content que je sois là,
Ce jour sera pour toi certainement heureux.
Allons rapidement vers cette place-forte
Qui tel un coffre tient enfermé son trésor.
Nos efforts ne devraient pas nous paraître vains
Si le sort ne nous est pas trop défavorable. »

60.

poi ch'al fin le parve esserne chiara,
gli disse : - Cavallier, datti riposo,
che ben può la mia giunta esserti cara,
parerti questo giorno aventuroso.
Andiam pur tosto a quella stanza avara,
che sì ricco tesor ci tiene ascoso ;
né spesa sarà invan questa fatica,
se fortuna non m'è troppo nemica. -

§ Départ de Bradamante et Pinabel.

§ Départ de Bradamante et Pinabel.

61.

Le chevalier répond : « Tu veux que je repasse
De nouveau par les monts, pour te montrer la route ?
Il m'importe bien peu que je le fasse en vain
Depuis que j'ai perdu ce qui compte pour moi.
Mais toi, par les rochers et par les précipices,
Tu voudrais donc aller te mettre en prison ? Soit.
Tu ne pourras donc pas t'en prendre ensuite à moi :
Je t'aurai prévenue, et tu l'auras voulu.

61.

il cavallier : - Tu vòi ch'io passi
di nuovo i monti, e mostriti la via ?
A me molto non è perdere i passi,
perduta avendo ogni altra cosa mia ;
ma tu per balze e ruinosi sassi
cerchi entrar in pregione ; e così sia.
Non hai di che dolerti di me, poi
ch'io tel predico, e tu pur gir vi vòi. -

62.

Ayant ainsi parlé, il remonte à cheval
Et se fera le guide de cette guerrière
Qui se met en péril pour sauver son Roger,
Que le mage la prenne ou bien qu'elle l'occie.
Mais alors, dans son dos, un messager lui crie :
« Attendez ! Attendez ! » et de toutes ses forces,
C'est celui qui a dit au Circassien le nom
De celle qui l'avait jeté sur le gazon.

62.

dice egli, e torna al suo destriero,
e di quella animosa si fa guida,
che si mette a periglio per Ruggiero,
che la pigli quel mago o che la ancida.
In questo, ecco alle spalle il messaggero,
ch' : - Aspetta, aspetta ! - a tutta voce grida,
il messagger da chi il Circasso intese
che costei fu ch'all'erba lo distese.

63.

Il vient à Bradamante apporter la nouvelle :
Il dit que maintenant Montpellier et Narbonne
Ont toutes deux levé l'étendard de Castille,
Comme on le fait aussi du côté d'Aigues-Mortes,
Et que, privée de celle qui la protégeait,
Marseille maintenant est prise d'inquiétude
Et demande conseil et vient lui réclamer
Par ce message de venir à son secours.

63.

Bradamante il messagger novella
di Mompolier e di Narbona porta,
ch'alzato gli stendardi di Castella
avean, con tutto il lito d'Acquamorta ;
e che Marsilia, non v'essendo quella
che la dovea guardar, mal si conforta,
e consiglio e soccorso le domanda
per questo messo, e se le raccomanda.

64.

Cette cité, et mille lieues aux alentours,
Comprises entre le Var, et le Rhône, et la mer,
Avait été donnée à la fille d'Aymon
Par l'Empereur lui-même, ayant confiance en elle,
Car il avait toujours admiré sa bravoure
En la voyant se battre dans les joutes.
Or donc, il avait envoyé ce messager
Depuis Marseille pour lui demander de l'aide.

64.

cittade, e intorno a molte miglia
ciò che fra Varo e Rodano al mar siede,
avea l'imperator dato alla figlia
del duca Amon, in ch'avea speme e fede ;
però che 'l suo valor con maraviglia
riguardar suol, quando armeggiar la vede.
Or, com'io dico, a domandar aiuto
quel messo da Marsilia era venuto.

65.

La jeune fille hésite à dire oui ou non.
De vouloir revenir, elle n'est pas certaine.
D'un côté le devoir comme l'honneur l'y poussent,
Et de l'autre l'excitent les feux de l'amour.
Elle décide enfin de suivre son penchant
Et de tirer Roger de ce lieu enchanté ;
Et si tout son courage n'y suffisait pas,
Au moins de demeurer prisonnière avec lui.

65.

sì e no la giovane suspesa,
di voler ritornar dubita un poco :
quinci l'onore e il debito le pesa,
quindi l'incalza l'amoroso foco.
Fermasi al fin di seguitar l'impresa,
e trar Ruggier de l'incantato loco ;
e quando sua virtù non possa tanto,
almen restargli prigioniera a canto.

66.

Elle a donné au messager assez d'excuses
Pour qu'il puisse partir tranquille et bien content.
Alors elle tourne bride et reprend son chemin
Auprès de Pinabel, qui n'est pas très content,
Car il sait maintenant la lignée de la Dame,
Pour laquelle il éprouve une haine complète
Aussi bien que secrète, et déjà il s'angoisse
Car elle peut reconnaître en lui un Mayençais.

66.

fece iscusa tal, che quel messaggio
parve contento rimanere e cheto.
Indi girò la briglia al suo viaggio,
con Pinabel che non ne parve lieto ;
che seppe esser costei di quel lignaggio
che tanto ha in odio in publico e in secreto :
e già s'avisa le future angosce,
se lui per maganzese ella conosce.

67.

Entre les deux maisons de Mayence et Clermont,
Existait une haine ancienne et tenace.
Souvent elles s'étaient déjà heurtées de front,
Et pour cela avaient versé des flots de sang.
C'est pourquoi au fond de son coeur le fourbe comte
Songe à comment trahir la belle aventurière,
Ou, à la laiser seule et prendre une autre route
Dès qu'une occasion pourrait s'offrir à lui.

67.

casa di Maganza e di Chiarmonte
era odio antico e inimicizia intensa ;
e più volte s'avean rotta la fronte,
e sparso di lor sangue copia immensa :
e però nel suo cor l'iniquo conte
tradir l'incauta giovane si pensa ;
o, come prima commodo gli accada,
lasciarla sola, e trovar altra strada.

68.

Et son esprit était tellement occupé
Par cette haine innée, et la peur, et le doute,
Que sans l'avoir voulu il a quitté la route.
Le voilà maintenant dans une forêt sombre
Au milieu de laquelle on voit une montagne
Dont la cime pelée se finit en rocher.
Et la fille du duc de Dordogne est toujours
Derrière, sur ses pas, et ne le lâche pas.

68.

tanto gli occupò la fantasia
il nativo odio, il dubbio e la paura,
ch'inavedutamente uscì di via :
e ritrovossi in una selva oscura,
che nel mezzo avea un monte che finia
la nuda cima in una pietra dura ;
e la figlia del duca di Dordona
gli è sempre dietro, e mai non l'abandona.

69.

Dès que le Mayençais voit qu'il est dans un bois,
Il espère pouvoir lui fausser compagnie.
Il a dit : « Avant que le ciel ne s'assombrisse,
Il vaudrait mieux se diriger vers une auberge.
Au-delà de ce mont, que je crois reconnaître,
Se trouve un beau château, au fond de la vallée.
Attends-moi donc ici : depuis ce rocher nu,
Je vais m'en assurer avec mes propres yeux. »

69.

si vide il Maganzese al bosco,
pensò tùrsi la donna da le spalle.
Disse : - Prima che 'l ciel torni più fosco,
verso un albergo è meglio farsi il calle.
Oltra quel monte, s'io lo riconosco,
siede un ricco castel giù ne la valle.
Tu qui m'aspetta ; che dal nudo scoglio
certificar con gli occhi me ne voglio. -

§ Par la ruse, Pinabel fait tomber Bradamante dans une caverne.

§ Par la ruse, Pinabel fait tomber Bradamante dans une caverne.

70.

Et en disant cela, il pousse son cheval
Vers la plus haute cîme du mont solitaire,
En regardant s'il peut se trouver un chemin
Qui puisse le cacher aux yeux de Bradamante.
Il voit alors dans le rocher une caverne,
Qui semble bien profonde d'au moins trente brasses.
La roche a été taillée à coups de ciseau,
Plongeant à droite tout au fond vers une porte.

70.

dicendo, alla cima superna
del solitario monte il destrier caccia,
mirando pur s'alcuna via discerna,
come lei possa tor da la sua traccia.
Ecco nel sasso truova una caverna,
che si profonda più di trenta braccia.
Tagliato a picchi ed a scarpelli il sasso
scende giù al dritto, ed ha una porta al basso.

71.

Cette porte du fond qui était large et vaste
Débouchait elle-même sur une grande salle.
Et il s'en échappait une telle splendeur,
Qu'on eût dit un flambeau dans la montagne creuse.
Pendant que le félon, de surprise, s'arrête,
La dame qui de loin l'a suivi jusque-là
(car elle redoutait de ne plus voir ses traces)
Le rejoint maintenant auprès de la caverne.

71.

fondo avea una porta ampla e capace,
ch'in maggior stanza largo adito dava ;
e fuor n'uscìa splendor, come di face
ch'ardesse in mezzo alla montana cava.
Mentre quivi il fellon suspeso tace,
la donna, che da lungi il seguitava
(perché perderne l'orme si temea),
alla spelonca gli sopragiungea.

72.

Quand le traître voit bien que vient de s'effondrer
Ce qu'il avait d'abord imaginé, en vain,
Soit de l'abandonner, soit de la faire périr,
Il échafaude de nouveau un stratagème.
Il est venu vers elle, et il la fait monter
À l'endroit même où la montagne percée s'ouvre,
En lui disant qu'il a aperçu tout au fond
Une demoiselle dont le visage est beau.

72.

che si vide il traditore uscire,
quel ch'avea prima disegnato, invano,
o da sé torla, o di farla morire,
nuovo argumento imaginossi e strano.
Le si fe' incontra, e su la fe' salire
là dove il monte era forato e vano ;
e le disse ch'avea visto nel fondo
una donzella di viso giocondo.

73.

Par sa belle prestance et sa riche parure
Elle ne semblait pas de basse condition ;
Mais son chagrin et son trouble montraient assez
Qu'elle était là-dessous enfermée sans son gré.
Et pour savoir quelle était sa situation,
Il avait pénétré quelque peu dans la grotte,
Et qu'alors est sorti du fond de la caverne
Quelqu'un qui fit rentrer la belle à l'intérieur.

73.

bei sembianti ed alla ricca vesta
esser parea di non ignobil grado ;
ma quanto più potea turbata e mesta,
mostrava esservi chiusa suo mal grado :
e per saper la condizion di questa,
ch'avea già cominciato a entrar nel guado ;
e ch'era uscito de l'interna grotta
un che dentro a furor l'avea ridotta.

74.

Bradamante, qui est encore plus imprudente
Que généreuse a cru Pinabel sur parole.
Et pour pouvoir aller au secours de la dame
A cherché comment faire pour descendre là.
Regardant autour d'elle, elle aperçoit soudain
À la cîme d'un arbre un grand rameau feuillu ;
Et avec son épée elle l'a bientôt coupé,
Et l'a fait basculer sur le bord de la grotte.

74.

che come era animosa,
così mal cauta, a Pinabel diè fede ;
e d'aiutar la donna, disiosa,
si pensa come por colà giù il piede.
Ecco d'un olmo alla cima frondosa
volgendo gli occhi, un lungo ramo vede ;
e con la spada quel subito tronca,
e lo declina giù ne la spelonca.

75.

Elle a confié à Pinabel l'extrémité
Coupée et de ses mains bientôt elle s'accroche ;
Après avoir d'abord mis les pieds dans le trou,
Elle s'y laisse pendre au bout de ses deux bras.
Pinabel lui demande en souriant comment
Elle pourrait sauter -et il ouvre les mains
Disant : « Puissent les tiens être ici réunis
J'en détruirais alors la race toute entière ! »

75.

è tagliato, in man lo raccomanda
a Pinabello, e poscia a quel s'apprende :
prima giù i piedi ne la tana manda,
e su le braccia tutta si suspende.
Sorride Pinabello, e le domanda
come ella salti ; e le man apre e stende,
dicendole : - Qui fosser teco insieme
tutti li tuoi, ch'io ne spegnessi il seme ! -

76.

Mais le sort de la belle innocente ne fut
Certes pas de celui dont rêvait Pinabel ;
Car dans sa chute précipitée, la branche
Est venue percuter la première le fond.
Et même en se brisant elle a pu soutenir
Un instant Bradamante en lui sauvant la vie.
Et comment elle fut un instant étourdie
Vous le saurez bientôt en lisant l'autre chant.

76.

come volse Pinabello avvenne
de l'innocente giovane la sorte ;
perché, giù diroccando a ferir venne
prima nel fondo il ramo saldo e forte.
Ben si spezzò, ma tanto la sostenne,
che 'l suo favor la liberò da morte.
Giacque stordita la donzella alquanto,
come io vi seguirò ne l'altro canto.

NOTES

Sire de ClermontC'est la traduction littérale, on le voit, de « quel di Chiaramonte », qui est l'une des dénominations de Renaud dans la tradition chevaleresque italienne ; mais en France, la geste de Charlemagne le présente comme « de Montauban ». Toutefois, il existe un lien linguistique entre Montaiban=Mont'alban (alba, blanc, la blancheur, et chiara, clair, la clarté) qui a pu faciliter l'emprunt ou l'adaptation. Mais en donnant la traduction littérale simplement, notre traduction risque de laisser le lecteur perplexe... ! D'où cette note.

génie voilà la première apparition de la magie dans le texte. Elle prendra souvent un côté burlesque, qui conduit à s'interroger sur la possibilité d'une lecture au second degré... L'Arioste est-il « sérieux » ? On peut en douter. La dimension cocasse, voire ironique n'est pas absente des romans de chevalerie qui passent pour des ouvreges sérieux (voire ennuyeux ! ). J'ai déjà eu l'occasion de noter cela dans mon édition numérique du « Chevalier de la Charrette », par exemple.

SeigneurBien entendu, il est assez normal que l'Arioste s'adresse (ou fasse semblant de s'adresser) au dédicataire de son oeuvre. Mais néanmoins, c'est aussi le lecteur qui se trouve ainsi pris à témoin, ou qui est amené à se faire le complice de l'auteur... Il y a donc bien là une distanciation, une sorte de dérision : les aventures racontées ne sont que des aventures de papier et désormais... numériques !

baron C'est le mot employé déjà dans les « Chansons de Geste », et la « Chanson de Roland » notamment, pour désigner les nobles de l'entourage de Charlemagne ; le mot est devenu par la suite un simple titre nobiliaire. Il est probable que l'Arioste l'a employé à dessein pour faire « moyenâgeux » : je le conserve donc.

Anglanteautre nom donné à Roland.

la cité Paris. L'Arioste écrit « la terra », mais le contexte montre bien qu'il s'agit de Paris, où Renaud, précisémennt, voulait aller. Quant au fait que « Charlemagne » s'y soit réfugié après une défaite « contre les Maures », il ne faut y voir, bien entendu que pure fiction : comme on a déjà pu le noter, les lieux « géographiques » sont des lieux « poétiques ».

chevalier Il s'agit de Roger, ou Ruggiero, fils de Ruggiero II de Rise (voyez plus loin : « qui portait le même nom que son père » ) — et de Galaziella ( ? ), la fille d'Agolant.

Agolant Galaziella, Galacielle.

Roger Le père de l'autre... donc Roger II de Rise, comme déjà dit plus haut.

roi de Circassie C'est le titre et l'un des noms de Sacripant dans le texte.

notre Mère Cette « fleur de rhétorique » signifie que Bradamante a jeté à terre son adversaire, ou qu'elle lui a fait « mordre la poussière ».

au chevalier on apprendra seulement beaucoup plus loin son identité (§59) ; il s'agit de Pinable de Mayence, un scélérat...

SeigneurBien entendu, il est assez normal que l'Arioste s'adresse (ou fasse semblant de s'adresser) au dédicataire de son oeuvre. Mais néanmoins, c'est aussi le lecteur qui se trouve ainsi pris à témoin, ou qui est amené à se faire le complice de l'auteur... Il y a donc bien là une distanciation, une sorte de dérision : les aventures racontées ne sont que des aventures de papier et désormais... numériques !

Rodonne Rodumna, une des deux cités indiquées par Ptolémée au sud de la Loire. D'après sa carte, elle serait située entre Rodez et Toulouse... ?

destrier ailé C'est le fameux « hippogriffe ». Voyez ce mot dans les notices annexes.

belle dameC'est Bradamante, rappelons-le.