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SOMMAIRE

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CHANT 3

ARGUMENT : § La magicienne Mélisse se présente à Bradamante. § Le tombeau de l'enchanteur Merlin. Ses prédictions. § Mélisse évoque toute la lignée d'Este. § Éloge d'Hercule Ier d'Este. § Éloge de la fratrie d'Hercule Ier d'Este et de sa descendance. § Mélisse propose à Bradamante de la conduire là où Roger est retenu. § Mélisse enseigne à Bradamante un moyen de vaincre. L'anneau magique. § Rencontre de Bradamante et de Brunel.

§ Annonce : l'auteur va faire l'éloge de la lignée d'Este.

§

1.

Qui saurait me donner la voix et les accents
Qui pourraient convenir à un projet si noble ?
Qui pourrait donc prêter ses ailes à mes vers
Pour qu'ils atteignent au sommet de mon projet ?
Il me faut maintenant pour m'enflammer le coeur
Faire bien plus d'efforts qu'il ne m'est ordinaire,
Car cette partie-là est due à mon Seigneur,
En chantant les aïeux qui ont fait sa lignée.

1.

Chi mi darà la voce e le parole
convenienti a sì nobil suggetto ?
chi l'ale al verso presterà, che vole
tanto ch'arrivi all'alto mio concetto ?
Molto maggior di quel furor che suole,
ben or convien che mi riscaldi il petto ;
che questa parte al mio signor si debbe,
che canta gli avi onde l'origin ebbe :

2.

Parmi tous ceux qui sont venus, seigneurs illustres,
Depuis le ciel pour aller gouverner la terre,
Tu ne vois, Ô Phébus, qui éclaires le monde,
De race plus glorieuse, en paix comme à la guerre,
Ou qui ait mieux servi l'éclat de sa noblesse,
Et qui la servira - si en moi ne s'égare
Le prophétique feu, celui dont je m'inspire -
Tant que le ciel autour des pôles tournera.

2.

Di cui fra tutti li signori illustri,
dal ciel sortiti a governar la terra,
non vedi, o Febo, che 'l gran mondo lustri,
più gloriosa stirpe o in pace o in guerra ;
né che sua nobiltade abbia più lustri
servata, e servarà (s'in me non erra
quel profetico lume che m'ispiri)
fin che d'intorno al polo il ciel s'aggiri.

3.

Et voulant pleinement en dire les honneurs,
Ce n'est pas de ma lyre que je veux user
Mais de celle dont tu usas pour la louange
Du roi du ciel quand les géants furent défaits.
Que ne m'as-tu donné de meilleurs instruments
Pour graver dans la pierre vraiment digne d'elles,
Toutes ces grandes figures en y mettant
Tous mes efforts, en y mettant tout mon esprit.

3.

E volendone a pien dicer gli onori,
bisogna non la mia, ma quella cetra
con che tu dopo i gigantei furori
rendesti grazia al regnator dell'etra.
S'istrumenti avrò mai da te migliori,
atti a sculpire in così degna pietra,
in queste belle imagini disegno
porre ogni mia fatica, ogni mio ingegno.

4.

En attendant, de mon ciseau si maladroit,
Je vais déjà tenter d'enlever des éclats ;
Peut-être que plus tard, avec un art plus sûr,
Je pourrai le mener jusqu'à la perfection.
Mais revenons d'abord à celui dont l'écu
Ni le haubert n'ont pu lui protéger le coeur :
Je veux parler de ce Pinabel de Mayence
Qui espérait tuer la dame Bradamante.

4.

Levando intanto queste prime rudi
scaglie n'andrò con lo scarpello inetto :
forse ch'ancor con più solerti studi
poi ridurrò questo lavor perfetto.
Ma ritorniano a quello, a cui né scudi
potran né usberghi assicurare il petto :
parlo di Pinabello di Maganza,
che d'uccider la donna ebbe speranza.

5.

Le traître imaginait la demoiselle morte
Au terme de sa chute au fond de la caverne.
Avec la face pâle, il a quitté l'endroit
Lugubre, cet endroit déshonoré par lui,
Et il s'est empressé de se remettre en selle.
Mais comme fait celui qui a l'esprit pervers,
Et met faute sur faute, et met crime sur crime,
Il a pris le cheval de Bradamante aussi.

5.

Il traditor pensò che la donzella
fosse ne l'alto precipizio morta ;
e con pallida faccia lasciò quella
trista e per lui contaminata porta,
e tornò presto a rimontar in sella :
e come quel ch'avea l'anima torta,
per giunger colpa a colpa e fallo a fallo,
di Bradamante ne menò il cavallo.

§ La magicienne Mélisse se présente à Bradamante.

§

6.

Laissons ce misérable, qui en s'en prenant
À la vie des gens, à sa propre mort travaille,
Et revenons à la dame par lui trahie,
Qui faillit trouver là sa mort et son tombeau.
Quand elle se fut relevée, toute étourdie,
Après avoir heurté en bas le rocher dur,
Elle se dirigea vers la porte donnant
Sur la seconde caverne beaucoup plus large.

6.

Lasciàn costui, che mentre all'altrui vita
ordisce inganno, il suo morir procura ;
e torniamo alla donna che, tradita,
quasi ebbe a un tempo e morte e sepoltura.
Poi ch'ella si levò tutta stordita,
ch'avea percosso in su la pietra dura,
dentro la porta andò, ch'adito dava
ne la seconda assai più larga cava.

7.

Spacieux et carré, cet endroit semblait être
Comme une église vénérable et consacrée,
Et dont la belle architecture reposait
Sur des colonnes d'un albâtre précieux.
Et juste en son milieu s'élevait un autel
Qui avait devant lui une lampe allumée
Dont la flamme brillante et claire répandait
Une vive clarté dans l'une et l'autre grotte.

7.

La stanza, quadra e spaziosa, pare
una devota e venerabil chiesa,
che su colonne alabastrine e rare
con bella architettura era suspesa.
Surgea nel mezzo un ben locato altare,
ch'avea dinanzi una lampada accesa ;
e quella di splendente e chiaro foco
rendea gran lume all'uno e all'altro loco.

8.

La Dame fut saisie de pieuse humilité,
En se voyant dans un lieu saint et consacré ;
Agenouillée elle a commencé à prier
En murmurant d'abord et du fond de son coeur.
Une petite porte soudain s'ouvre et grince,
Et juste en face d'elle, il en sort une femme
Sans ceinture, pieds nus et les cheveux défaits,
Qui vient la saluer, l'appelant par son nom.

8.

Di devota umiltà la donna tocca,
come si vide in loco sacro e pio,
incominciò col core e con la bocca,
inginocchiata, a mandar prieghi a Dio.
Un picciol uscio intanto stride e crocca,
ch'era all'incontro, onde una donna uscìo
discinta e scalza, e sciolte avea le chiome,
che la donzella salutò per nome.

9.

Elle a dit : « Ô toi, généreuse Bradamante,
Toi, qui n'est pas ici sans le vouloir divin,
Depuis des jours je m'attendais à ta venue :
L'esprit prophétique de Merlin annonçait
Que tu rendrais visite à ses saintes reliques
Empruntant un chemin tout à fait insolite,
Et que c'est moi qui ici te révèlerais
Ce que les cieux pour toi ont déjà décidé.

9.

E disse : - O generosa Bradamante,
non giunta qui senza voler divino,
di te più giorni m'ha predetto inante
il profetico spirto di Merlino,
che visitar le sue reliquie sante
dovevi per insolito camino :
e qui son stata acciò ch'io ti riveli
quel c'han di te già statuito i cieli.

10.

Cette grotte c'est celle, antique et mémorable
Que Merlin édifia, lui le sage et le mage,
Dont peut-être tu gardes encore la mémoire,
C'est là que la Dame du Lac l'a pris au piège.
Son tombeau est en bas, et c'est là que repose,
Sa chair qui s'est défaite ; et c'est là que pour celle
Qui l'exigea de lui, il s'y est étendu :
Il s'est couché vivant, il y est resté mort.

10.

Questa è l'antiqua e memorabil grotta
ch'edificò Merlino, il savio mago
che forse ricordare odi talotta,
dove ingannollo la Donna del Lago.
Il sepolcro è qui giù, dove corrotta
giace la carne sua ; dove egli, vago
di sodisfare a lei, che glil suase,
vivo corcossi, e morto ci rimase.

11.

Mais son esprit vivant reste avec sa dépouille,
Jusqu'à ce que le son de la trompe des anges
Le bannisse du ciel ou qu'elle l'y admette,
Selon ce qu'il sera, ou colombe ou corbeau.
Sa parole survit ; et tu pourras entendre
Comme elle sort clairement du marbre du tombeau :
À qui les lui demande il révèle toujours
Les choses du passé et celles du futur.

11.

Col corpo morto il vivo spirto alberga,
sin ch'oda il suon de l'angelica tromba
che dal ciel lo bandisca o che ve l'erga,
secondo che sarà corvo o colomba.
Vive la voce ; e come chiara emerga,
udir potrai dalla marmorea tomba,
che le passate e le future cose
a chi gli domandò, sempre rispose.

12.

Il y a quelque temps que dans ce cimetière
Je suis venue d'un pays très lointain,
Pour que Merlin m'éclaire sur les grands mystères
Où l'étude m'avait à la fin amenée.
Et comme je voulais vraiment te rencontrer
Je suis restée ici un mois plus que prévu,
Car Merlin, qui toujours m'a dit la vérité,
Avait fixé ce jour pour que tu viennes ici.  »

12.

Più giorni son ch'in questo cimiterio
venni di remotissimo paese,
perché circa il mio studio alto misterio
mi facesse Merlin meglio palese :
e perché ebbi vederti desiderio,
poi ci son stata oltre il disegno un mese ;
che Merlin, che 'l ver sempre mi predisse,
termine al venir tuo questo dì fisse. -

13.

En entendant ce discours, la fille d'Aymon
Est restée bouche bée, stupéfaite, et sans voix ;
Son coeur est tellement rempli d'admiration
Qu'elle ne sait si elle dort ou se réveille ;
Avec les yeux baissés, pleine de confusion,
(Car elle était vraiment pleine de modestie)
Elle a dit seulement : « Quel est donc mon mérite
Pour qu'un prophète ancien annonce ma venue ? »

13.

Stassi d'Amon la sbigottita figlia
tacita e fissa al ragionar di questa ;
ed ha sì pieno il cor di maraviglia,
che non sa s'ella dorme o s'ella è desta :
e con rimesse e vergognose ciglia
(come quella che tutta era modesta)
rispose : - Di che merito son io,
ch'antiveggian profeti il venir mio ? -

§ Le tombeau de l'enchanteur Merlin. Ses prédictions.

§

14.

Mais réjouie pourtant de l'étrange aventure,
Sans hésiter elle a suivi la magicienne
Qui l'a alors conduite devant le sépulcre
Qui contenait les os et l'esprit de Merlin.
Le monument était d'une pierre fort dure,
Brillante et lisse, et rougeoyait comme une flamme,
Si bien que devant lui, et sans le moindre jour,
La grotte était entièrement illuminée.

14.

E lieta de l'insolita avventura,
dietro alla Maga subito fu mossa,
che la condusse a quella sepoltura
che chiudea di Merlin l'anima e l'ossa.
Era quell'arca d'una pietra dura,
lucida e tersa, e come fiamma rossa ;
tal ch'alla stanza, ben che di sol priva,
dava splendore il lume che n'usciva.

15.

Que ce soit un effet des marbres qui faisaient
Des ombres se mouvoir à la façon de torches
Ou bien la force pure des enchantements
Et des symboles pris aux étoiles du ciel
(comme il me semble, à moi, être plus vraisemblable)
Cette splendeur venait souligner les beautés
Des sculptures et des peintures, qui autour
Étaient venues orner ce vénérable lieu.

15.

O che natura sia d'alcuni marmi
che muovin l'ombre a guisa di facelle,
o forza pur di suffumigi e carmi
e segni impressi all'osservate stelle
(come più questo verisimil parmi),
discopria lo splendor più cose belle
e di scoltura e di color, ch'intorno
il venerabil luogo aveano adorno.

16.

Dès le premier moment que Bradamante eut mis
Le pied à l'intérieur de la secrète chambre,
L'esprit vivant qui émanait de la dépouille
L'accueillit d'une voix parfaitement distincte :
« Que le destin favorise tous tes désirs,
Ô toi la très chaste et très noble demoiselle,
Dont sortira bientôt la semence féconde
Laquelle honorera l'Italie et le monde.

16.

A pena ha Bradamante da la soglia
levato il piè ne la secreta cella,
che 'l vivo spirto da la morta spoglia
con chiarissima voce le favella :
- Favorisca Fortuna ogni tua voglia,
o casta e nobilissima donzella,
del cui ventre uscirà il seme fecondo
che onorar deve Italia e tutto il mondo.

17.

« L'antique sang de Troie qui nous est parvenu,
En toi mélangera ses deux meilleures sources,
Produisant l'ornement, la floraison, la joie
De la meilleure lignée que l'on ait jamais vue
Entre l'Inde et le Tage, entre Nil et Danube,
Entre le pôle arctique et celui d'antarctique.
Aux honneurs les plus grands, dans ta postérité
On trouvera des ducs, marquis et empereurs.

17.

L'antiquo sangue che venne da Troia,
per li duo miglior rivi in te commisto,
produrrà l'ornamento, il fior, la gioia
d'ogni lignaggio ch'abbia il sol mai visto
tra l'Indo e 'l Tago e 'l Nilo e la Danoia,
tra quanto è 'n mezzo Antartico e Calisto.
Ne la progenie tua con sommi onori
saran marchesi, duci e imperatori.

18.

« Les capitaines et robustes cavaliers
Qui en surgiront, par le fer et le génie
Redonneront bientôt à leur chère Italie
Les armes invaincues de sa gloire éternelle.
Ceux qui, comme le sage Auguste ou bien Numa
De là tiendront leur sceptre et leur gouvernement
Par un doux règne allié à de sages desseins
Ramèneront le temps de l'âge d'or premier.

18.

I capitani e i cavallier robusti
quindi usciran, che col ferro e col senno
ricuperar tutti gli onor vetusti
de l'arme invitte alla sua Italia denno.
Quindi terran lo scettro i signor giusti,
che, come il savio Augusto e Numa fenno,
sotto il benigno e buon governo loro
ritorneran la prima età de l'oro.

19.

« Et c'est pourquoi le ciel, et depuis le début,
A fait de toi l'élue, la femme de Roger :
Par toi sa volonté ainsi s'accomplira.
Si courageusement tu poursuis ton chemin
Rien ne t'arrêtera, ne te détournera,
Rien qui puisse troubler la pensée qu'il te faut,
Dès la première fois qu'il se présentera,
Occire ce larron qui ton bonheur enterre ! »

19.

Acciò dunque il voler del ciel si metta
in effetto per te, che di Ruggiero
t'ha per moglier fin da principio eletta,
segue animosamente il tuo sentiero ;
che cosa non sarà che s'intrometta
da poterti turbar questo pensiero,
sì che non mandi al primo assalto in terra
quel rio ladron ch'ogni tuo ben ti serra. -

20.

Après avoir ainsi parlé, Merlin se tut,
Et il laissa à la magicienne le soin
De montrer tour à tour aux yeux de Bradamante
Ce que serait l'aspect de tous ses descendants.
Elle avait invoqué un grand nombre d'esprits,
(Je ne sais s'ils venaient de l'Enfer ou d'ailleurs)
Et tous étaient ensemble au même endroit
Avec des traits divers et des habits variés.

20.

Tacque Merlino avendo così detto,
ed agio all'opre de la Maga diede,
ch'a Bradamante dimostrar l'aspetto
si preparava di ciascun suo erede.
Avea di spirti un gran numero eletto,
non so se da l'Inferno o da qual sede,
e tutti quelli in un luogo raccolti
sotto abiti diversi e vari volti.

21.

Puis elle a ramené la Dame à la chapelle
Où d'abord elle avait délimité un cercle
Qui pouvait la contenir toute entière et même
La dépassait encore d'une paume au moins.
Et pour la protéger de tous ces esprits-là
Elle l'a recouverte avec un grand pentacle,
Lui disant de se taire et de bien regarder :
Puis elle a pris son livre et parlé aux démons.

21.

Poi la donzella a sé richiama in chiesa,
là dove prima avea tirato un cerchio
che la potea capir tutta distesa,
ed avea un palmo ancora di superchio.
E perché da li spirti non sia offesa,
le fa d'un gran pentacolo coperchio ;
e le dice che taccia e stia a mirarla :
poi scioglie il libro, e coi demoni parla.

22.

Et voici qu'en dehors de la première grotte,
Une foule d'esprits se presse autour du cercle,
Mais au moment d'entrer la voie leur est coupée
Comme si l'entouraient un mur et un fossé.
Là où l'on voit la belle chasse qui contient
Les ossements du grand magicien et prophète,
Les ombres pénétraient quand elles avaient fait
Trois fois le tour du cercle qui la renfermait.

22.

Eccovi fuor de la prima spelonca,
che gente intorno al sacro cerchio ingrossa ;
ma, come vuole entrar, la via l'è tronca,
come lo cinga intorno muro e fossa.
In quella stanza, ove la bella conca
in sé chiudea del gran profeta l'ossa,
entravan l'ombre, poi ch'avean tre volte
fatto d'intorno lor debite volte.

§ Mélisse évoque toute la lignée d'Este.

§

23.

« Si je voulais, dit l'enchanteuse à Bradamante,
Te dire tous les noms et faits de ces esprits
Que je viens d'évoquer par mes incantations
Avant même qu'ils fussent nés, je ne sais pas
Quand je pourrais te redonner ta liberté,
Car une seule nuit ne pourrait y suffire.
Je vais donc seulement en choisir quelques-uns
Selon leur époque et le moment opportun.

23.

- Se i nomi e i gesti di ciascun vo' dirti
(dicea l'incantatrice a Bradamante),
di questi ch'or per gl'incantati spirti,
prima che nati sien, ci sono avante,
non so veder quando abbia da espedirti ;
che non basta una notte a cose tante :
sì ch'io te ne verrò scegliendo alcuno,
secondo il tempo, e che sarà oportuno.

24.

« Vois en premier celui qui te ressemble tant
Par sa belle apparence et son allure aimable :
En Italie il sera chef de ta famille,
En toi conçu de la semence de Roger.
Je vois que par ses mains la terre rougira
Et ce sera du sang répandu des Ponthieu ;
Il vengera ainsi la traîtrise et les torts
De celui qui voulut, de son père, la mort.

24.

Vedi quel primo che ti rassimiglia
ne' bei sembianti e nel giocondo aspetto :
capo in Italia fia di tua famiglia,
del seme di Ruggiero in te concetto.
Veder del sangue di Pontier vermiglia
per mano di costui la terra aspetto,
e vendicato il tradimento e il torto
contra quei che gli avranno il padre morto.

25.

« C'est par son oeuvre que sera défait Didier
Le roi de Lombardie, et pour ce grand mérite
Le souverain Empire à lui attribuera
La seigneurie sur Este et sur Calaon.
Celui qui vient après, c'est Hubert, ton neveu,
Le grand honneur des armes et de l'Hespérie.
Par lui sera l'Église souvent défendue
Contre les entreprises de tous les barbares.

25.

Per opra di costui sarà deserto
il re de' Longobardi Desiderio :
d'Este e di Calaon per questo merto
il bel dominio avrà dal sommo Imperio.
Quel che gli è dietro, è il tuo nipote Uberto,
onor de l'arme e del paese esperio :
per costui contra Barbari difesa
più d'una volta fia la santa Chiesa.

26.

« Voici maintenant Alberto, grand capitaine,
Invaincu et ornant les temples de trophées.
Ugo, son fils, auprès de lui, qui de Milan
S'emparera et les couleuvres déploiera.
Voici Azzo, entre les mains duquel sera,
Après son frère mort, le royaume d'Insubre.
Et voici Albertas dont les sages avis
Sortiront d'Italie Béranger et son fils.

26.

Vedi qui Alberto, invitto capitano
ch'ornerà di trofei tanti delubri :
Ugo il figlio è con lui, che di Milano
farà l'acquisto, e spiegherà i colubri.
Azzo è quell'altro, a cui resterà in mano
dopo il fratello, il regno degli Insubri.
Ecco Albertazzo, il cui savio consiglio
torrà d'Italia Beringario e il figlio ;

27.

« Et il méritera que l'empereur Othon
En mariage l'unisse avec sa fille Alda.
Voilà un autre Ugo : belle succession
Où ne s'amoindrit pas la valeur paternelle !
Ce sera celui-là qui pour la bonne cause
Rabattra des Romains la superbe et l'orgueil :
Il leur enlèvera des mains Othon troisième
Avec le Pape aussi, et finira le siège.

27.

e sarà degno a cui Cesare Otone
Alda sua figlia, in matrimonio aggiunga.
Vedi un altro Ugo : oh bella successione,
che dal patrio valor non si dislunga !
Costui sarà, che per giusta cagione
ai superbi Roman l'orgoglio emunga,
che 'l terzo Otone e il pontefice tolga
de le man loro, e 'l grave assedio sciolga.

28.

« Voici Folco, celui qui donna à son frère
Tout ce qu'il possédait en Italie, et puis
Bien loin de là s'en va prendre possession
Au milieu des États allemands, d'un duché.
Il a donné la main à la maison de Saxe
Qui d'un côté sera complètement éteinte ;
Et l'héritant de par la lignée de sa mère,
Avec ses descendants, il la relèvera.

28.

Vedi Folco, che par ch'al suo germano,
ciò che in Italia avea, tutto abbi dato,
e vada a possedere indi lontano
in mezzo agli Alamanni un gran ducato ;
e dia alla casa di Sansogna mano,
che caduta sarà tutta da un lato ;
e per la linea de la madre, erede,
con la progenie sua la terrà in piede.

29.

« Celui qui vient ici c'est le second Azzo
Plus ami de la courtoisie que de la guerre ;
Il est avec ses fils, Bertold et Albertas.
Par l'un des deux sera Henri second vaincu,
Et du Tudesque sang, Parme, horrible cloaque,
Sur toute sa campagne sera recouverte.
De l'autre la glorieuse, et la chaste Comtesse
Mathilde la très sage, deviendra l'épouse.

29.

Questo ch'or a nui viene è il secondo Azzo,
di cortesia più che di guerre amico,
tra dui figli, Bertoldo ed Albertazzo.
Vinto da l'un sarà il secondo Enrico,
e del sangue tedesco orribil guazzo
Parma vedrà per tutto il campo aprico :
de l'altro la contessa gloriosa,
saggia e casta Matilde, sarà sposa.

30.

« Sa vertu le fera digne d'un tel hymen ;
Car il est vrai qu'à son âge ce n'est pas rien
D'avoir presque moitié de l'Italie en dot,
Et pour épouse la nièce d'Henri premier !
Et voici maintenant le fils de Bertoldo,
Ton cher Renaud, lui qui aura l'insigne honneur
D'arracher l'Église des mains de cet impie,
L'Empereur Frédéric Barberousse le Grand.

30.

Virtù il farà di tal connubio degno ;
ch'a quella età non poca laude estimo
quasi di mezza Italia in dote il regno,
e la nipote aver d'Enrico primo.
Ecco di quel Bertoldo il caro pegno,
Rinaldo tuo, ch'avrà l'onor opimo
d'aver la Chiesa de le man riscossa
de l'empio Federico Barbarossa.

31.

« Voici un autre Azzo, celui qui sur Vérone
Et son beau territoire aura tout le pouvoir ;
Il sera appelé marquis d'Ancône par Othon
Quatrième et par le second Honorius.
Il serait vraiment long de faire défiler
Tous ceux qui, de ton sang, auront le gonfalon
Du Consistoire, et de t'en raconter l'histoire
Dans la lutte menée pour l'Église romaine.

31.

Ecco un altro Azzo, ed è quel che Verona
avrà in poter col suo bel tenitorio ;
e sarà detto marchese d'Ancona
dal quarto Otone e dal secondo Onorio.
Lungo sarà s'io mostro ogni persona
del sangue tuo, ch'avrà del consistorio
il confalone, e s'io narro ogni impresa
vinta da lor per la romana Chiesa.

32.

« Vois donc ici Obis, Foulque, et d'autres Azzo,
D'autres Ugo, les deux Henri, le père, le fils :
Ce sont deux Guelfes, et l'un d'eux soumet l'Ombrie,
Revêtant le manteau ducal de Spolète.
Voici celui qui essuiera le sang des plaies
De la pauvre Italie, et changera ses plaintes
En rire, (et montrant Azzo V), c'est lui par qui
Ezelin sera pris, vaincu, anéanti.

32.

Obizzo vedi e Folco, altri Azzi, altri Ughi,
ambi gli Enrichi, il figlio al padre a canto ;
duo Guelfi, di quai l'uno Umbria soggiughi,
e vesta di Spoleti il ducal manto.
Ecco che 'l sangue e le gran piaghe asciughi
d'Italia afflitta, e volga in riso il pianto :
di costui parlo (e mostrolle Azzo quinto)
onde Ezellin fia rotto, preso, estinto.

33.

« Ezelin, ce tyran ô combien inhumain,
Tellement qu'on le prend pour le fils du démon,
Fera, égorgeant ses sujets, et ravageant
Le beau pays d'Ausone, un tel dommage,
Qu'auprès de lui Marius, Sylla, Néron, Caius,
Antoine, sembleront sensibles à la pitié.
Et l'Empereur Frédéric le second sera
Par cet Azzo brisé, vaincu et mis à bas.

33.

Ezellino, immanissimo tiranno,
che fia creduto figlio del demonio,
farà, troncando i sudditi, tal danno,
e distruggendo il bel paese ausonio,
che pietosi apo lui stati saranno
Mario, Silla, Neron, Caio ed Antonio.
E Federico imperator secondo
fia per questo Azzo rotto e messo al fondo.

34.

« Celui-là connaîtra un règne très heureux
Sur cette belle terre qui borde le fleuve
Où Phébus appela de sa plaintive lyre
Le fils qui fourvoya le char de la lumière,
Quand l'ambre fabuleux en larmes s'épancha,
Et que de plumes blanches se vêtit le Cygne.
Cette terre obtiendra, pour ses mille services,
Cet Azzo, de la part du siège apostolique.

34.

Terrà costui con più felice scettro
la bella terra che siede sul fiume,
dove chiamò con lacrimoso plettro
Febo il figliuol ch'avea mal retto il lume,
quando fu pianto il fabuloso elettro,
e Cigno si vestì di bianche piume ;
e questa di mille oblighi mercede
gli donerà l'Apostolica sede.

35.

« Mais faut-il oublier son frère Aldobrandin ?
Contre Othon Quatrième et le camp Gibelin
Qui bientôt conquerront presque le Capitole
Et le pays voisin, ravageant la contrée
Celle des Ombriens et jusqu'aux Pisantins,
Au secours du Pontife, il arrive aussitôt.
Mais ne pouvant le faire sans beaucoup d'argent
Il devra pour cela solliciter Florence.

35.

Dove lascio il fratel Aldrobandino ?
che per dar al pontefice soccorso
contra Oton quarto e il campo ghibellino
che sarà presso al Campidoglio corso,
ed avrà preso ogni luogo vicino,
e posto agli Umbri e alli Piceni il morso ;
né potendo prestargli aiuto senza
molto tesor, ne chiederà a Fiorenza ;

36.

« Et n'ayant nul bijou, nul gage précieux,
En garantie devra lui remettre son frère.
Puis déployant ses étendards victorieux
Écrasera des allemands la grande armée,
Remettra sur son siège l'Église, livrant
Les Comtes de Célan à de justes supplices ;
Ce sera en servant le Souverain Pasteur
Qu'il finira ses jours dans leur plus belle fleur.

36.

e non avendo gioie o miglior pegni,
per sicurtà daralle il frate in mano.
Spiegherà i suoi vittoriosi segni,
e romperà l'esercito germano ;
in seggio riporrà la Chiesa, e degni
darà supplici ai conti di Celano ;
ed al servizio del sommo Pastore
finirà gli anni suoi nel più bel fiore.

37.

« Et il laissera son frère Azzo hériter
Du domaine d'Ancôme et de Pise, ainsi que
De toutes les villes qui sont situées entre
Le Tronto, la mer, l'Apennin, jusqu'à l'Isaure,
En même temps que de sa grandeur d'âme,
De sa vertu, meilleure que gemme et or.
Car si c'est le destin qui donne et qui enlève
Tout autre bien, la vertu seule lui échappe.

37.

Ed Azzo, il suo fratel, lascierà erede
del dominio d'Ancona e di Pisauro,
d'ogni città che da Troento siede
tra il mare e l'Apennin fin all'Isauro,
e di grandezza d'animo e di fede,
e di virtù, miglior che gemme ed auro :
che dona e tolle ogn'altro ben Fortuna ;
sol in virtù non ha possanza alcuna.

38.

« Vois Renaud dont la valeur ne brillera pas
D'un moindre éclat : comment, devant un tel lignage
La mort et la fortune ne seraient-elles pas
Pleines d'envie, de jalousie, ses ennemies ?
On entendra pleurer jusqu'à Naples, où son père
Otage est détenu, quand surviendra sa mort.
Alors viendra Obis, et il sera très jeune
Élu pour succéder lui-même à son aïeul.

38.

Vedi Rinaldo, in cui non minor raggio
splenderà di valor, pur che non sia
a tanta esaltazion del bel lignaggio
Morte o Fortuna invidiosa e ria.
Udirne il duol fin qui da Napoli aggio,
dove del padre allor statico fia.
Or Obizzo ne vien, che giovinetto
dopo l'avo sarà principe eletto.

39.

« Et à ce beau domaine il ajoutera ceux
De Reggio la gaie, Modène la sauvage.
Et telle est sa valeur que d'une seule voix
Les peuples le voudront prendre pour leur seigneur.
Vois comment Azzo VI, un de ses fils, sera
Le vrai Gonfalonier de la chrétienne Croix :
Il aura le duché d'Andria par la fille
Du roi Charles, le deuxième de la Sicile.

39.

Al bel dominio accrescerà costui
Reggio giocondo, e Modona feroce.
Tal sarà il suo valor, che signor lui
domanderanno i populi a una voce.
Vedi Azzo sesto, un de' figliuoli sui,
confalonier de la cristiana croce :
avrà il ducato d'Andria con la figlia
del secondo re Carlo di Siciglia.

40.

« Vois comment dans ce bel et fort aimable groupe,
On a la fine fleur des plus illustres princes :
Obis, Aldobrandin, Nicolas le boiteux,
Albert rempli de tant d'amour et de clémence.
Et je tairai, pour ne pas trop te retenir,
Qu'à ce beau royaume, Faïence ajouteront,
Et par plus de vaillance encore, cette Adria
Qui donnera son nom à la mer indomptée.

40.

Vedi in un bello ed amichevol groppo
de li principi illustri l'eccellenza :
Obizzo, Aldrobandin, Nicolò zoppo,
Alberto, d'amor pieno e di clemenza.
Io tacerò, per non tenerti troppo,
come al bel regno aggiungeran Favenza,
e con maggior fermezza Adria, che valse
da sé nomar l'indomite acque salse ;

41.

« Ainsi qu'on a donné, dans la langue des grecs,
Un nom plaisant au pays qui produit la rose,
Ainsi a-t-on nommée la cité au milieu
Des marais poissonneux enserrés par le Tibre,
Et dont les habitants désirent tellement
Que la mer et les vents se déchaînent sur eux.
Et je ne parle pas d'Argenta, de Lugo,
Et de mille châteaux et villes populeuses.

41.

Come la terra, il cui produr di rose
le diè piacevol nome in greche voci,
e la città ch'in mezzo alle piscose
paludi, del Po teme ambe le foci,
dove abitan le genti disiose
che 'l mar si turbi e sieno i venti atroci.
Taccio d'Argenta, di Lugo e di mille
altre castella e populose ville.

42.

« Vois Nicolo, qui tout enfant, est proclamé
Par le peuple, comme seigneur de son domaine.
Rendant vaine les espérances de Tydée
Qui contre lui déclenchera la guerre civile.
Ses jeux d'enfant seront de suer sous l'armure
Et de se fatiguer aux travaux de la guerre.
Mais cet entraînement depuis son âge tendre
Saura faire de lui l'élite des guerriers.

42.

Ve' Nicolò, che tenero fanciullo
il popul crea signor de la sua terra,
e di Tideo fa il pensier vano e nullo,
che contra lui le civil arme afferra.
Sarà di questo il pueril trastullo
sudar nel ferro e travagliarsi in guerra ;
e da lo studio del tempo primiero
il fior riuscirà d'ogni guerriero.

43.

« Il ruinera tous les desseins de ses rebelles
Et les fera se retourner à leurs dépens.
Il sera tellement au courant des complots
Qu'il sera vraiment dur de pouvoir le tromper.
Othon, l'odieux tyran de Reggio et de Parme
Et troisième du nom, le verra bien trop tard.
Car Nicolo d'un seul et même coup saura
Lui prendre ses États et sa coupable vie.

43.

Farà de' suoi ribelli uscire a voto
ogni disegno, e lor tornare in danno ;
ed ogni stratagema avrà sì noto,
che sarà duro il poter fargli inganno.
Tardi di questo s'avedrà il terzo Oto,
e di Reggio e di Parma aspro tiranno,
che da costui spogliato a un tempo fia
e del dominio e de la vita ria.

44.

« Toujours ce beau royaume ira s'enrichissant
Sans jamais que ne soit quittée la droite voie.
Et jamais nul ne subira de préjudice,
À moins d'avoir d'abord eu recours à l'injure.
Le Grand Moteur sera de cela si content
Qu'il ne leur prescrira jamais nulle limite,
Mais qu'ils iront toujours vers la prospérité
Aussi longtemps qu'au ciel les sphères tourneront.

44.

Avrà il bel regno poi sempre augumento
senza torcer mai piè dal camin dritto ;
né ad alcuno farà mai nocumento,
da cui prima non sia d'ingiuria afflitto :
ed è per questo il gran Motor contento
che non gli sia alcun termine prescritto :
ma duri prosperando in meglio sempre,
fin che si volga il ciel ne le sue tempre.

45.

« Voici Léonello, et là le premier duc,
Cet illustre Borso, gloire de son époque !
Régnant en paix, il obtiendra plus de triomphes
Que s'il avait chassé sur les terres d'autrui.
Il enfermera Mars dans un endroit obscur,
Et liera dans le dos les mains de la Fureur.
L'unique souci de ce prince remarquable
Sera de faire que son peuple soit heureux.

45.

Vedi Leonello, e vedi il primo duce,
fama de la sua età, l'inclito Borso,
che siede in pace, e più trionfo adduce
di quanti in altrui terre abbino corso.
Chiuderà Marte ove non veggia luce,
e stringerà al Furor le mani al dorso.
Di questo signor splendido ogni intento
sarà che 'l popul suo viva contento.

§ Éloge d'Hercule Ier d'Este.

§

46.

« Vois maintenant Hercule, avec son pied brûlé
Et son pas chancelant, maudissant son voisin
- Dont il avait pourtant protégé et rallié,
À Budrio, l'armée qui fuyait en désordre -
Pour le récompenser, de lui avoir ensuite
Fait la guerre et chassé jusqu'au fond du Barco.
Voilà quel est le prince pour qui je ne sais
S'il échut plus de gloire à la paix qu'à la guerre.

46.

Ercole or vien, ch'al suo vicin rinfaccia,
col piè mezzo arso e con quei debol passi,
come a Budrio col petto e con la faccia
il campo volto in fuga gli fermassi ;
non perché in premio poi guerra gli faccia,
né, per cacciarlo, fin nel Barco passi.
Questo è il signor, di cui non so esplicarme
se fia maggior la gloria o in pace o in arme.

47.

« Les habitants des Pouilles, Lucanie, Calabre,
Fort longtemps garderont en mémoire ses actes.
Au roi des Catalans le combat singulier
Qu'il livra lui donna une gloire mémorable ;
Son nom sera écrit par toutes ses victoires
Dans la liste des capitaines invincibles ;
Et plus de trente années avant qu'il lui soit dû,
Sa valeur le fera se hisser sur le trône.

47.

Terran Pugliesi, Calabri e Lucani
de' gesti di costui lunga memoria,
là dove avrà dal Re de' Catalani
di pugna singular la prima gloria ;
e nome tra gl'invitti capitani
s'acquisterà con più d'una vittoria :
avrà per sua virtù la signoria,
più di trenta anni a lui debita pria.

48.

« Autant peut-on être obligé envers un Prince,
Et autant le sera, envers lui, sa cité ;
Ce n'est pas pour avoir transformé ses marais
En des champs maintenant devenus si fertiles,
Ce n'est pas pour l'avoir entourée par des murs
Et des fossés, plus agréables aux habitants,
Ni pour l'avoir ornée de temples, de palais,
De places, de théâtres, de mille autres choses.

48.

E quanto più aver obligo si possa
a principe, sua terra avrà a costui ;
non perché fia de le paludi mossa
tra campi fertilissimi da lui ;
non perché la farà con muro e fossa
meglio capace a' cittadini sui,
e l'ornarà di templi e di palagi,
di piazze, di teatri e di mille agi ;

49.

« Ce n'est pas pour l'avoir gardée contre les griffes
Et contre la fureur du Lion-qui-a-des-ailes,
Ni pour l'avoir seule maintenue dans la paix,
De même que l'état, quand la torche gauloise
Aura incendié l'Italie toute entière,
Pour l'avoir rassurée, refusé tout tribut ;
Ce n'est pas pour des services comme ceux-là
Qu'à Hercule seront les gens reconnaissants.

49.

non perché dagli artigli de l'audace
aligero Leon terrà difesa ;
non perché, quando la gallica face
per tutto avrà la bella Italia accesa,
si starà sola col suo stato in pace,
e dal timore e dai tributi illesa :
non sì per questi ed altri benefici
saran sue genti ad Ercol debitrici :

50.

« Ce sera bien plutôt pour avoir engendré
Alphonse le Juste et Hippolyte le Bon,
Faisant comme les fils du Cygne de Tyndare,
Ainsi que le rapporte la légende antique,
Se privant tour à tour de l'éclat du soleil
Pour échapper chacun un peu à l'air malsain.
Chacun d'eux sera fort et prêt à tout moment
Pour sauver l'autre au prix d'une éternelle mort.

50.

quanto che darà lor l'inclita prole,
il giusto Alfonso e Ippolito benigno,
che saran quai l'antiqua fama suole
narrar de' figli del Tindareo cigno,
ch'alternamente si privan del sole
per trar l'un l'altro de l'aer maligno.
Sarà ciascuno d'essi e pronto e forte
l'altro salvar con sua perpetua morte.

51.

« De par la grande affection de ce noble couple
Le peuple trouvera plus de sécurité
Que si, Vulcain venu leur apporter son aide,
Ils avaient ceint les murs de fer à l'intérieur.
Alphonse est celui qui ajoute la bonté
Au savoir, si bien que dans les siècles futurs
Le peuple pensera qu'Astrée est revenue
Du ciel, et qu'elle peut faire le chaud et le froid.

51.

Il grande amor di questa bella coppia
renderà il popul suo via più sicuro,
che se, per opra di Vulcan, di doppia
cinta di ferro avesse intorno il muro.
Alfonso è quel che col saper accoppia
sì la bontà, ch'al secolo futuro
la gente crederà che sia dal cielo
tornata Astrea dove può il caldo e il gielo.

52.

« Il lui faudra vraiment se montrer très prudent
Et de son propre père égaler la valeur ;
Car il se trouvera, avec peu de ses gens,
D'un côté menacé d'escadres vénitiennes
Et de l'autre par celle dont on ne sait dire
Si elle fut sa mère ou plutôt sa marâtre.
Mais si mère elle fut, elle n'eut de pitié
Pour lui plus que Médée et Progné pour leurs fils.

52.

A grande uopo gli fia l'esser prudente,
e di valore assimigliarsi al padre ;
che si ritroverà, con poca gente,
da un lato aver le veneziane squadre,
colei dall'altro, che più giustamente
non so se devrà dir matrigna o madre ;
ma se per madre, a lui poco più pia,
che Medea ai figli o Progne stata sia.

53.

« Et autant de fois que, de jour comme de nuit,
Il quittera sa terre aux côtés de son peuple,
Il saura infliger sur terre ou bien sur mer
De terribles défaites à ses ennemis.
Les gens de la Romagne, bien mal inspirés
En guerre contre leurs voisins, anciens amis,
Le regretteront, en couvrant de sang le sol
Entre le Pô, le Santerno, le Zanniolo.

53.

E quante volte uscirà giorno o notte
col suo popul fedel fuor de la terra,
tante sconfitte e memorabil rotte
darà a' nimici o per acqua o per terra.
Le genti di Romagna mal condotte,
contra i vicini e lor già amici, in guerra,
se n'avedranno, insanguinando il suolo
che serra il Po, Santerno e Zanniolo.

54.

« Dans ces mêmes contrées souffriront eux aussi
Les Espagnols à la solde du Grand Pasteur
Qui peu de temps après ont fait tomber Bastia,
Et la ville étant prise, alors ont mis à mort
Son châtelain. Mais tel en fut le châtiment
Qu'il n'y eut aucun survivant, du capitaine
Au fantassin, pour aller porter la nouvelle
à Rome, du carnage et de la reconquête.

54.

Nei medesmi confini anco saprallo
del gran Pastore il mercenario Ispano,
che gli avrà dopo con poco intervallo
la Bastìa tolta, e morto il castellano,
quando l'avrà già preso ; e per tal fallo
non fia, dal minor fante al capitano,
che del racquisto e del presidio ucciso
a Roma riportar possa l'aviso.

55.

« Ce sera lui, qui par la sagesse et l'épée,
Aura l'honneur, dans les champs de Romagne,
De donner l'occasion d'une grande victoire
À l'armée des Francs face à Jules et à l'Espagne.
Les chevaux ont nagé plongés jusqu'au poitrail
Dans le sang, par toute la campagne, et les bras
Manqueront pour pouvoir inhumer décemment
Germains, Grecs, Espagnols, Italiens et Français.

55.

Costui sarà, col senno e con la lancia,
ch'avrà l'onor, nei campi di Romagna,
d'aver dato all'esercito di Francia
la gran vittoria contra Iulio e Spagna.
Nuoteranno i destrier fin alla pancia
nel sangue uman per tutta la campagna ;
ch'a sepelire il popul verrà manco
tedesco, ispano, greco, italo, e franco.

56.

« Lui qui, revêtu de l'habit pontifical,
Couvre du chapeau pourpre sa tête sacrée ;
Il est le libéral, magnanime et sublime,
Le plus grand cardinal de l'Église de Rome,
Hippolyte, qui sera en prose et en vers
Le sujet de choix, chanté dans toutes les langues.
Veuille le ciel que son époque florissante
Ait son propre Maron, comme Auguste eut le sien.

56.

Quel ch'in pontificale abito imprime
del purpureo capel la sacra chioma,
è il liberal, magnanimo, sublime,
gran cardinal de la Chiesa di Roma
Ippolito, ch'a prose, a versi, a rime
darà materia eterna in ogni idioma ;
la cui fiorita età vuole il ciel iusto
ch'abbia un Maron, come un altro ebbe Augusto.

57.

« Il brillera sur sa belle descendance
Comme fait le soleil qui luit sur notre monde,
Bien plus que ne le font la Lune ou les étoiles :
Et toute autre clarté à lui sera seconde.
Je le vois partir sombre et revenir joyeux :
Avec peu de soldats et peu de cavaliers
Le voici ramenant quinze galères prises,
Et tirant vers ses rives mille autres navires.

57.

Adornerà la sua progenie bella,
come orna il sol la machina del mondo
molto più de la luna e d'ogni stella ;
ch'ogn'altro lume a lui sempre è secondo.
Costui con pochi a piedi e meno in sella
veggio uscir mesto, e poi tornar iocondo ;
che quindici galee mena captive,
oltra mill'altri legni alle sue rive.

§ Éloge de la fratrie d'Hercule Ier d'Este et de sa descendance.

§

58.

« Vois maintenant l'un et l'autre des Sigismond ;
Vois les cinq fils bien-aimés que sont ceux d'Alphonse :
Jamais ni les monts ni la mer n'ont empêché
Que leur renommée ne s'étende au monde entier.
L'un d'eux est Hercule Second, et c'est le Gendre
Du roi de France ; mais tu dois connaître aussi
Hippolyte, qui ne resplendira pas moins
Que son oncle ne fit sur toute sa lignée.

58.

Vedi poi l'uno e l'altro Sigismondo.
Vedi d'Alfonso i cinque figli cari,
alla cui fama ostar, che di sé il mondo
non empia, i monti non potran né i mari :
gener del re di Francia, Ercol secondo
è l'un ; quest'altro (acciò tutti gl'impari)
Ippolito è, che non con minor raggio
che 'l zio, risplenderà nel suo lignaggio ;

59.

« Le troisième est François, et Alphonse est le nom
Des deux derniers. Or comme je l'ai dit d'abord,
Si je devais te montrer, dans ta descendance,
Tous les rameaux illustres, il faudrait que ciel
S'assombrisse et s'éclaircisse plus d'une fois
Avant que je parvienne à le faire jusqu'au bout.
Et maintenant, si tu le veux bien, il est temps
De libérer tous ces esprits et de me taire.  »

59.

Francesco, il terzo ; Alfonsi gli altri dui
ambi son detti. Or, come io dissi prima,
s'ho da mostrarti ogni tuo ramo, il cui
valor la stirpe sua tanto sublima,
bisognerà che si rischiari e abbui
più volte prima il ciel, ch'io te li esprima :
e sarà tempo ormai, quando ti piaccia,
ch'io dia licenza all'ombre e ch'io mi taccia. -

60.

Alors, avec l'assentiment de Bradamante,
L'enchanteresse si savante a refermé
Le livre, et tous les esprits qui se trouvaient là
En hâte ont fui dans la grotte des ossements.
À ce moment, Bradamante, ayant recouvré
La possibilité de s'exprimer a dit :
« Quels sont donc ces deux-là qui m'ont paru si tristes
Quand je les ai vus entre Hippolyte et Alphonse ?

60.

Così con voluntà de la donzella
la dotta incantatrice il libro chiuse.
Tutti gli spirti allora ne la cella
spariro in fretta, ove eran l'ossa chiuse.
Qui Bradamante, poi che la favella
le fu concessa usar, la bocca schiuse,
e domandò : - Chi son li dua sì tristi,
che tra Ippolito e Alfonso abbiamo visti ?

61.

« Ils s'en venaient en soupirant, les yeux baissés,
Et m'ont semblé dépourvus de toute assurance ;
Et je voyais leurs frères se tenir loin d'eux
Comme s'ils avaient pour eux de la répugnance.  »
Le visage de la magicienne changea,
Et deux ruisseaux coulèrent alors de ses yeux.
Elle dit : « Ah ! Infortunés, à quelle peine
Les machinations des hommes vous ont conduits !

61.

Veniano sospirando, e gli occhi bassi
parean tener d'ogni baldanza privi ;
e gir lontan da loro io vedea i passi
dei frati sì, che ne pareano schivi. -
Parve ch'a tal domanda si cangiassi
la maga in viso, e fe' degli occhi rivi,
e gridò : - Ah sfortunati, a quanta pena
lungo istigar d'uomini rei vi mena !

62.

« Ô vous les dignes descendants du bon Hercule,
Puisse votre bonté ne leur faire défaut :
Ces malheureux sont en effet de votre sang,
Et la pitié doit l'emporter sur la justice.  »
Et maintenant, d'une voix plus basse, elle ajoute :
« Il ne convient pas qu'ici je t'en dise plus.
Garde en bouche tes douces pensées sans vouloir
Que je te les rende amères comme le fiel.  »

62.

O bona prole, o degna d'Ercol buono,
non vinca il lor fallir vostra bontade :
di vostro sangue i miseri pur sono ;
qui ceda la iustizia alla pietade. -
Indi soggiunse con più basso suono :
- Di ciò dirti più inanzi non accade.
Statti col dolce in bocca ; e non ti doglia
ch'amareggiare al fin non te la voglia.

§ Mélisse propose à Bradamante de la conduire là où Roger est retenu.

§

63.

« Dès qu'au ciel pointera la première lueur,
Tu prendras avec moi la voie la plus directe
Pour aller au château d'acier resplendissant,
Où Roger est tenu sous le pouvoir d'autrui.
Je serai, quant à moi, ta compagne et ton guide
Jusqu'à venir au bout de la forêt sauvage ;
Quand nous serons enfin parvenues à la mer,
La voie te montrerai, tu ne pourras te perdre.

63.

Tosto che spunti in ciel la prima luce,
piglierai meco la più dritta via
ch'al lucente castel d'acciai' conduce,
dove Ruggier vive in altrui balìa.
Io tanto ti sarò compagna e duce,
che tu sia fuor de l'aspra selva ria :
t'insegnerò, poi che saren sul mare,
sì ben la via, che non potresti errare. -

64.

Hardie, la demoiselle est donc demeurée là ;
Toute la nuit, elle a devisé longuement
Avec Merlin, qui la persuade d'aller
Au plus vite répondre au désir de Roger.
Quand la clarté revient et embrase les airs,
Elle s'est éloignée de ces lieux souterrains
Par un chemin qui demeura longtemps obscur
Et avec elle aussi s'en va la magicienne.

64.

Quivi l'audace giovane rimase
tutta la notte, e gran pezzo ne spese
a parlar con Merlin, che le suase
rendersi tosto al suo Ruggier cortese.
Lasciò di poi le sotterranee case,
che di nuovo splendor l'aria s'accese,
per un camin gran spazio oscuro e cieco,
avendo la spirtal femmina seco.

65.

Elles sont arrivées auprès d'un précipice
Bien caché dans des montagnes inaccessibles,
Et toute la journée, sans prendre de repos,
Grimpent sur des rochers, franchissent des torrents.
Et pour atténuer l'ennui de cette marche,
Elles se faisaient part de leurs douces pensées
Par des raisonnements fort beaux et forts plaisants :
Ainsi l'âpre chemin leur paraissait moins rude.

65.

E riusciro in un burrone ascoso
tra monti inaccessibili alle genti ;
e tutto 'l dì senza pigliar riposo
saliron balze e traversar torrenti.
E perché men l'andar fosse noioso,
di piacevoli e bei ragionamenti,
di quel che fu più conferir soave,
l'aspro camin facean parer men grave :

66.

Pendant un bon moment, dans la conversation,
La docte magicienne fit à Bradamante
L'exposé de ses ruses, et de ses artifices,
Par lesquels elle espérait délivrer Roger.
« Quand tu serais Pallas ou même Mars, dit-elle,
Quand tu aurais à ton service plus de gens
Que n'en eurent les rois Charles ou Agramante,
Tu ne résisterais pas, face au nécromant.

66.

di quali era però la maggior parte,
ch'a Bradamante vien la dotta maga
mostrando con che astuzia e con qual arte
proceder de', se di Ruggiero è vaga.
- Se tu fossi (dicea) Pallade o Marte,
e conducessi gente alla tua paga
più che non ha il re Carlo e il re Agramante,
non dureresti contra il negromante ;

67.

« Car outre que le château est inexpugnable,
Avec ses murs en acier, et tellement haut,
Outre que son coursier se déplace dans l'air,
Où il galope et caracole, il a aussi
Ce mortel écu, qui aussitôt découvert
Par sa splendeur éblouit les yeux de celui
Qui le voit, et l'aveugle, et lui ôte le sens
Au point de demeurer figé et comme mort.

67.

che oltre che d'acciar murata sia
la rocca inespugnabile, e tant'alta ;
oltre che 'l suo destrier si faccia via
per mezzo l'aria, ove galoppa e salta ;
ha lo scudo mortal, che come pria
si scopre, il suo splendor sì gli occhi assalta,
la vista tolle, e tanto occupa i sensi,
che come morto rimaner conviensi.

§ Mélisse enseigne à Bradamante un moyen de vaincre. L'anneau magique.

§

68.

« Si peut-être tu crois qu'il pourra te suffire
De combattre en tenant les yeux tout à fait clos,
Comment pourras-tu savoir alors si tu dois
Esquiver ses coups, ou bien lui en asséner ?
Mais pour éviter la lumière qui aveugle,
Et les autres enchantements du magicien,
Je te montrerai un moyen, rapide, et sûr,
Et il n'en pas un au monde autre que lui.

68.

E se forse ti pensi che ti vaglia
combattendo tener serrati gli occhi,
come potrai saper ne la battaglia
quando ti schivi, o l'avversario tocchi ?
Ma per fuggire il lume ch'abbarbaglia,
e gli altri incanti di colui far sciocchi,
ti mostrerò un rimedio, una via presta ;
né altra in tutto 'l mondo è se non questa.

69.

« Agramant, roi d'Afrique, a donné un anneau
Qui fut dérobé à une reine des Indes,
À un de ses barons que l'on nomme Brunel,
Qui marche devant nous, et n'est qu'à quelques milles ;
Cet anneau protège qui le porte à son doigt
Contre les maux qui sont dus aux enchantements.
Brunel en sait autant, en fait d'enchantements,
Que celui-là même qui détient Roger.

69.

Il re Agramante d'Africa uno annello,
che fu rubato in India a una regina,
ha dato a un suo baron detto Brunello,
che poche miglia inanzi ne camina ;
di tal virtù, che chi nel dito ha quello,
contra il mal degl'incanti ha medicina.
Sa de furti e d'inganni Brunel, quanto
colui, che tien Ruggier, sappia d'incanto.

70.

« Ce Brunel, qui est si adroit et si rusé,
(Je l'ai dit), a été envoyé par son roi
Pour que par son génie et l'aide de l'anneau,
Qui dans de pareils cas a été bien prouvé,
Il tire du château où il est prisonnier
Roger, ainsi qu'il l'a promis à son seigneur.
Il s'est vanté de pouvoir le lui ramener,
Ce Roger auquel le roi tient plus qu'à tout autre.

70.

Questo Brunel sì pratico e sì astuto,
come io ti dico, è dal suo re mandato
acciò che col suo ingegno e con l'aiuto
di questo annello, in tal cose provato,
di quella rocca dove è ritenuto,
traggia Ruggier, che così s'è vantato,
ed ha così promesso al suo signore,
a cui Ruggiero è più d'ogn'altro a core.

71.

« Mais pour que ce soit à toi seule qu'il le doive,
Pas au roi Agramant, qu'il soit ton obligé
Pour l'avoir délivré de sa prison magique,
Je vais te dire ce que tu vas devoir faire.
Tu t'en iras durant trois jours longeant le sable
De la mer, qui va bientôt se montrer à toi.
Le troisième jour, dans l'auberge où tu seras
Viendra celui qui portera l'anneau sur lui.

71.

Ma perché il tuo Ruggiero a te sol abbia,
e non al re Agramante, ad obligarsi
che tratto sia de l'incantata gabbia,
t'insegnerò il rimedio che de' usarsi.
Tu te n'andrai tre dì lungo la sabbia
del mar, ch'è oramai presso a dimostrarsi ;
il terzo giorno in un albergo teco
arriverà costui c'ha l'annel seco.

72.

« Tu le reconnaîtras : sa taille ne fait pas
Plus de six empans, et ses cheveux sont crépus,
Ils sont tout noirs, et il a aussi la peau brune ;
Son visage est pâle, avec une grande barbe ;
Ses yeux sont boursouflés, il a le regard louche,
Il a le nez camus, et des sourcils hirsutes ;
Et pour finir, son vêtement, étroit et court,
Est semblable à celui que portent les courriers.

72.

La sua statura, acciò tu lo conosca,
non è sei palmi, ed ha il capo ricciuto ;
le chiome ha nere, ed ha la pelle fosca ;
pallido il viso, oltre il dover barbuto ;
gli occhi gonfiati e guardatura losca ;
schiacciato il naso, e ne le ciglia irsuto :
l'abito, acciò ch'io lo dipinga intero,
è stretto e corto, e sembra di corriero.

73.

« Avec lui tu trouveras bien l'occasion
De deviser à propos des enchantements ;
Montre-lui ton désir-ne l'as-tu pas vraiment ?
De pouvoir en découdre avec le magicien ;
Mais ne lui montre pas, surtout, ce que tu sais :
Que son anneau peut annihiler tous les charmes.
Il te proposera de te montrer la route
Pour aller au château, et de t'accompagner.

73.

Con esso lui t'accaderà soggetto
di ragionar di quell'incanti strani :
mostra d'aver, come tu avra' in effetto,
disio che 'l mago sia teco alle mani ;
ma non mostrar che ti sia stato detto
di quel suo annel che fa gl'incanti vani.
Egli t'offerirà mostrar la via
fin alla rocca e farti compagnia.

74.

« Suis-le, et quand tu seras parvenue tout près
De la roche, et que tu la verras de tes yeux,
Tue-le ; ne cède surtout pas à la pitié,
Qui viendrait t'empêcher de suivre mon conseil.
Fais en sorte qu'il ne se méfie pas de toi,
Et qu'il n'ait pas le temps d'utiliser l'anneau
Car s'il parvenait à le mettre dans sa bouche,
Il disparaîtrait tout aussitôt de ta vue.

74.

Tu gli va dietro : e come t'avicini
a quella rocca sì ch'ella si scopra,
dàgli la morte ; né pietà t'inchini
che tu non metta il mio consiglio in opra.
Né far ch'egli il pensier tuo s'indovini,
e ch'abbia tempo che l'annel lo copra ;
perché ti spariria dagli occhi, tosto
ch'in bocca il sacro annel s'avesse posto. -

75.

Parlant ainsi, les voilà au bord de la mer,
Près de Bordeaux, où vient se jeter la Garonne.
Et là, non sans avoir essuyé quelques larmes,
Elles se sont enfin séparées l'une et l'autre.
La fille d'Aymon ne pense qu'à libérer
Son amant de prison, et ne s'attarde pas :
Elle chemine tant qu'elle arrive le soir
À une auberge, où se trouve Brunel, déjà.

75.

Così parlando, giunsero sul mare,
dove presso a Bordea mette Garonna.
Quivi, non senza alquanto lagrimare,
si dipartì l'una da l'altra donna.
La figliuola d'Amon, che per slegare
di prigione il suo amante non assonna,
caminò tanto, che venne una sera
ad uno albergo, ove Brunel prim'era.

§ Rencontre de Bradamante et de Brunel.

§

76.

Dès qu'elle le voit, elle reconnaît Brunel,
Car elle avait bien en mémoire son image ;
Elle lui demande d'où il vient, où il va :
Il lui répond, mais il lui ment sur toute chose.
Elle, qui est prévenue, ne lui cède en rien,
Et lui ment en retour, en lui dissimulant,
Sa patrie, sa lignée, sa foi, son nom, son sexe,
Sans cesser de jeter des regards sur ses mains.

76.

Conosce ella Brunel come lo vede,
di cui la forma avea sculpita in mente :
onde ne viene, ove ne va, gli chiede ;
quel le risponde, e d'ogni cosa mente.
La donna, già prevista, non gli cede
in dir menzogne, e simula ugualmente
e patria e stirpe e setta e nome e sesso ;
e gli volta alle man pur gli occhi spesso.

77.

Elle n'a d'yeux vraiment que pour ses seules mains,
Elle redoute fort qu'elles ne la détroussent,
Et ne lui permet pas de trop s'approcher d'elle,
Ne sachant que trop bien ce dont il est capable.
Ils se tenaient ainsi tous deux en s'observant
Quand soudain un grand bruit parvint à leurs oreilles...
Mais sa cause, Seigneurs, je ne vous la dirai
Que quand j'aurai pu faire en ce chant une pause.

77.

Gli va gli occhi alle man spesso voltando,
in dubbio sempre esser da lui rubata ;
né lo lascia venir troppo accostando,
di sua condizion bene informata.
Stavano insieme in questa guisa, quando
l'orecchia da un rumor lor fu intruonata.
Poi vi dirò, Signor, che ne fu causa,
ch'avrò fatto al cantar debita pausa.

NOTES

famille Bradamante apprend donc ainsi qu'elle sera la mère du premier de la lignée d'Este. Va suivre un long défilé de ses principaux représentants. L'intention de l'Arioste est à peine déguisée et n'a pas besoin de l'être : il est normal, à l'époque, d'afficher clairement les remerciements que l'on doit à son protecteur... De nos jours, ce sont les « annonceurs » qui jouent ce rôle de « mécène »: ce qui est « gratuit » se paie en publicité. Y a-t-on vraiment gagné?

traîtrise « trahison », « terre rougie de sang »... L'Arioste d'efforce de donner un tour grandiose à sa litanie généalogique: les Atrides ne sont pas loin!

Hubert Ce personnage est une pure invention de l'Arioste. Toute cette « lignée » est d'ailleurs composée d'un mélange d'éléments historiques et imaginaires. Je ne donnerai ici d'indications que pour ceux qui sont attestés historiquement.

son filsIl fut comte de Milan en 1021.

couleuvres Le symbole de la famille des Visconti était une « guivre », un serpent dressé et ondoyant, ayant dans la bouche un enfant.

royaumeRoyaume d'Insubre, dans la région milanaise, entre l'Adda et le Ticin.

Albertas Fils d'Alberto; ces deux personnages semblent avoir eu une existence historique.

Othon Les indications de l'Arisote sont ici un peu fantaisistes. En fait, Alberto Azzo II épousa, non la fille d'Othon, mais la soeur de Guelfe III de Bavière, Cunégonde, dont il eut deux fils.

autre Ugo Un autre que celui dont il a été question en XXVI,3. Ce serait un troisième fils d'Alberto Azzo II, né d'une autre femme. L'Arioste ici brode sur le thème de l'humiliation faite à l'orgueil de Rome (v.6) et au rôle joué par Othon, qu'il rattache à la famille d'Este pour d'évidentes raisons de prestige.

FolcoPersonnage historique, mais dont le rôle ne fut pas exactement celui que lui attribue l'Arioste.

second Azzo Azzo II, de même que Bertoldo et Albertazzo, ont eu en fait un rôle qui n'a rien à voir avec la famille d'Este !

la très sage Selon les historiens italiens, il semblerait que l'Arioste ait confondu - sciemment ou non - deux Mathilde: l'une épouse de Guelfe V de Bavière, et l'autre, une soeur de Guillaume de Pavie, qui fut effectivement la troisième épouse d'Albertazzo.

son âge En effet, Guelfe V n'avait que dix-huit ans quand il épousa Mathilde, qui en avait... quarante-trois. L'Arioste insiste en fait sur la précocité du rôle joué par ce personnage, et il n'est pas question de « l'époque », comme l'écrivent pourtant ici certaines traductions, et notamment celle de Francisque Raynard (1880).

autre Azzo On s'y perd un peu, et d'ailleurs, l'Arioste lui aussi. Il confond des événements relatifs à Azzo VI et Azzo VII. Mais au fond : quelle importance ? Il s'agit d'un poème, et non d'une histoire.

Obis Obizzo I, marquis d'Este, et Podestat (premier magistrat) de Padoue, mort en 1193.

Azzo V On sait très peu de chose de lui. Il serait mort avant même que son père Obizzo I fût pris par les gens de Véronèse.

Ezelin Ezelin III da Romano (1194-1259). Seigneur de Vérone, Vicenza, Padoue, Feltre (ce dernier lieu évoqué par Dante dans des vers assez obscurs, au début de l'Enfer: « e sua nazion sarà tra feltro e feltro. » (I,105). Il fut en effet un tyran féroce, et mérita d'être appelé « fils du démon ».

Ausone L'Italie, dont c'est l'un des noms dans l'antiquité.

fils Phaëton, fils de Phoebus-Apollon, qui avait voulu prendre les rênes du char du soleil, et en frôlant trop la terre, avait provoqué un ... réchauffement climatique brutal et excessif : Zeus-Jupiter l'avait alors foudroyé, le faisant plonger dans les flots de l'Éridan, fleuve dont la localisation demeure âprement disputée.

fabuleux Les soeurs de Phaëton, les Héliades, qui ne cessaient de le pleurer, furent changées en peupliers, et à travers leur écorce, leurs larmes s'échappèrent pour former l'ambre (elettro).

Cygne Selon la légende de Phaëton, à la suite de la mort de ce dernier, son demi-frère (ou ami?) Cycnos, roi de Ligurie, fut changé en cygne, et le cygne passe pour avoir pris à cette occasion un plumage blanc.

Aldobrandin Ce personnage et ses actions rappelées ici sont historiquement attestés.

Gibelin Guelfes et Gibelins. À l'origine, il s'agit d'une querelle dynastique pour le trône du Saint Empire Germanique, mais le conflit déborda largement en diverses régions d'Europe, et notamment en Italie du Nord. Les Guelfes sont ceux qui souhaitent se placer sous l'autorité du Pape et de la dynastie Welff, puis de la maison d'Anjou. Les Gibelins sont ceux qui souhaitent se rattacher à la dynastie des Hohenstaufen. Mais le jeu des alliances, des querelles entre grandes familles, et le poids des intérêts locaux brouille souvent les cartes... Sans parler du contexte social et du clivage qui se fait jour à la fin du XIIIe entre aristocratie et peuple, par exemple à Florence, où les Guelfes eux-mêmes se divisent en Guelfes blancs, considérés comme « populaires » et opposés au Pape, et Guelfes noirs rassemblant l'élite de la ville, qui se mènent une guerre sans merci...

Renaud Ce n'est certainement pas le même que celui de 30,6. Celui-ci est le fils d'Azzo VII. Historiquement, c'est ce Rinaldo/Renaud qui fut livré comme otage en 1239, et il est mort en 1231.

très jeuneObizzo II, Fils de Renaud, succéda à son grand-père Azzo VII à dix-sept ans.

Gonfalonier Commandant de la garde pontificale.

illustres Pas toujours si illustres que cela...! Ici, apparemment il s'agit encore d'un autre Obizzo, Obizzo III, fils d'Aldobrandino II, frère de Azzo III, Nicolo II et Alberto V.

Faïence ou Favenza, conquise par Nicolo (Nicolas) II.

Adria Cité qui a donné son nom à la mer Adriatique.

plaisant La ville de Rovigo. Son nom ancien était « Rhodigium », qui pourrait en effet dériver du mot grec ????? (la rose).

désirent Dans les fortes marées les poissons se retrouvent pris au piège entre les barrages, ce qui facilite leur capture par les pêcheurs.

Argenta Grosse bourgade entre Ferrare et Bologne.

Lugo Petite cité de la province de Ravenne.

Nicolo Nicolo III, successeur de son père Alberto V.

Tydée (Tideo) Les spécialistes ne sont pas certains de l'identité de ce « Tideo »... On peut se demander comme le fait [1] I, p. 63, si l'Arioste ne confond pas...  « Azzo » et son fils « Tadeo ». Mais d'autres (Zingarelli) évoquent un « Tideo » qui serait le bandit et rebelle qui s'est allié à Polynice dans sa guerre fratricide contre Etéocle, roi de Thèbes, dans la mythologie grecque. Enfin il pourrait aussi s'agir du comte « Tideo di Conio », un ennemi de Nicolo III...

troisième du nom Ottobono Terzi, tué près de Rubiera en 1409, après avoir essayé de se soustraire au pouvoir de Nicolo III.

Grand Moteur Dieu!...

sphères depuis Pythagore, on pensait que le ciel était organisé en « sphères » sur lesquelles se déplaçaient les astres, selon des proportions « harmonieuses », voulues par le Créateur. Le système auquel se réfère ici l'Arioste est certainement encore celui de Ptolémée. Le livre de Copernic, intitulé encore « De revolutionibus orbium celestium » (Des révolutions des orbes (sphères) célestes », ne paraîtra qu'en 1543, mais révolutionnera la cosmologie en ne plaçant plus la Terre au centre de l'Univers.

Léonello Fils de Nicolo III, prince cultivé, lettré, et poète.

Hercule Hercule Ier, fils légitime de Niccolo III, alors que Leonello et Borso étaient ses enfants naturels. Hercule Ier d'Este a succédé à Borso en 1471. Il boitait depuis qu'il avait reçu un boulet à la bataille de Molinella. Il favorisa la floraison économique et culturelle de ses duchés. Il fit transformer et étendre Ferrare, à partir de 1490, par l'architecte Biagio Rossetti (1447-1516), qui, sur la base d'un cœur urbain médiéval, construisit des routes droites pour la première fois en Europe. (d'après Wikipedia).

son voisin Le « voisin » en question est Venise.

Barco Un lieu très prisé par les nobles de Ferrare, entre le Po et les remparts.

Lion-qui-a-des-ailes le lion ailé, symbole de Saint-Marc de Venise.

Cygne de Tyndare Castor et Pollux, fils de Léda, l'un par Tyndare et l'autre par Jupiter ayant pris l'aspect d'un cygne. De ce fait, Castor était mortel, et Pollux ne l'était pas. Ils furent associés à la constellation des Gémeaux ou « Dioscures ». Leur culte rejoint celui des « jumeaux divins », très important et répandu dans le monde indo-européen. En les comparant à Castor et Pollux, l'Arioste fait d'Alphonse et d'Hippolyte des héros de premier plan.

Astrée La personnification de la Justice, qui a abandonné les hommes à la fin de  « l'Âge d'Or ».

celle L'Église, et notamment Jules II.

Médée Médée et Progné assassinèrent leurs enfants, selon la tradition mythologique.

Santerno Fleuve qui arrose Imola; le Zanniolo est le canal qui se jette dans le Pô près de Bastia.

Grand Pasteur Le Pape, qui utilisa des mercenaires espagnols pour prendre aux Este la forteresse de Bastia, et fit supplicier et mettre à mort le commandant de la place Vestidello, en dépit des usages de la guerre. Mais Alphonse la reprendra ensuite, et en fera périr tous les habitants pour venger Vestidello. On raconte que personne n'osa en porter la nouvelle à Rome. On remarquera qu'après une litanie un peu convenue, l'Arioste trouve ici des accents qui ne sont pas sans rappeler ceux de Dante quand il évoque les malheurs de Florence et les atrocités commises - notamment au nom du Pape!

grande victoire La bataille de Ravenne (1512), remportée par les Français contre le Pape Jules II et les Espagnols, et dans laquelle l'artillerie d'Alphonse Ier allié aux Français joua un grand rôle.

Hippolyte Le cardinal Hippolyte d'Este, fils d'Hercule, (déjà mentionné en I, III, 1 et au §50), et dédicataire de l'oeuvre.

prises Allusion à la bataille navale de Polesella, conduite par Hippolyte d'Este, et qui vit la déconfiture des Vénitiens.

Sigismond L'un était le frère et l'autre le fils d'Hercule Ier d'Este.

Gendre Hercule II d'Este (1508-1559), fils d'Alphonse, épousa Renée de France, fille de Louis XII.

resplendira Cet Hippolite est Hippolite II, d'ailleurs cardinal comme l'était son oncle.

François C'est le troisième enfant légitime (avec Hercule II et Hippolite II) qu'eut Alphonse avec Lucrèce Borgia.

Alphonse est le nom Ils s'appelaient Alphonse et Alfonsino.

tristes Ferrante et Giulio, qui conspirèrent contre leurs frères Hippolyte et Alphonse. Découverts, ils furent condamnés à mort, puis à la détention perpétuelle. Ferrante est mort en 1540, et Giulio en 1561, après avoir été libéré en 1559. L'Arioste, par la voix de la magicienne, atténue leur culpabilité en les faisant le jouet des « méchants ». Mais on remarquera aussi comment il esquive les épisodes peu agréables de la rivalité sanglante des deux frères.

guide On peut penser à Dante prenant Virgile pour guide (Enfer, II, 139-140) : « tu duca, tu segnore e tu maestro. » Mais de Virgile à la « magicienne », on peut aussi réfléchir au changement de registre apporté par le roman « chevaleresque ».

anneau le thème de l'anneau magique est récurrent dans les contes et les récits chevaleresques du moyen âge. Dans le «Chevalier de la Charrette» de Chrétien de Troyes, Lancelot voit des  « lions » devant lui, mais en mettant devant ses yeux l'anneau qui lui a été « donné par une fée », il voit qu'il s'agit en réalité d'un « enchantement ».

empans l'empan est une ancienne mesure de longueur « qui représentait l'intervalle compris entre l'extrémité du pouce et celle du petit doigt, lorsque la main est ouverte le plus possible. » (Dict. Petit Robert)

Bordeaux Dans le texte de l'Arioste, les indications « géographiques » sont généralement fantaisistes, et les lieux sont choisis parce qu'il sont connus, ou évocateurs.

pause l'Arioste se place ici nettement dans la situation du « conteur », du « jongleur », de la poésie verbale dans laquelle on prend soin de faire attendre le public pour le tenir en haleine. C'est d'ailleurs ce qui fera encore la vogue, des siècles plus tard, et dans un autre contexte, du « roman-feuilleton ».