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SOMMAIRE

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CHANT 7

ARGUMENT : § La géante Ériphile § Combat de Roger et Ériphile § Arrivée de Roger au palais ; portrait d'Alcine § Roger est séduit par Alcine § Vie fastueuse au palais d'Alcine § Roger attend qu'Alcine vienne le retrouver... § Roger succombe aux charmes d'Alcine § Vie de plaisirs de Roger § Bradamante s'inquiète de Roger et se rend au tombeau de Merlin. § Intervention de Mélisse § Désespoir de Bradamante, et plan de Melisse pour sauver Roger. § Mélisse va à l'île d'Alcine, ayant pris l'apparence d'Atlante § Melisse-Atlante exhorte Roger à se reprendre § Roger revient à lui § La vraie Alcine... § Départ de Roger

§ intervention de l'auteur

§

1.

Celui qui s'en va loin de sa patrie peut voir
Des choses différentes de ce qu'il croyait.
Et quand il les raconte, on ne veut pas le croire,
Il passe très souvent pour n'être qu'un menteur,
Car le peuple des sots ne croit que ce qu'il voit
Ou ce qu'il peut toucher directement, vraiment.
Je suis donc bien conscient que le peu d'expérience
Fera qu'on n'aura guère foi en mon récit.

1.

Chi va lontan da la sua patria, vede
cose, da quel che già credea, lontane ;
che narrandole poi, non se gli crede,
e stimato bugiardo ne rimane :
che 'l sciocco vulgo non gli vuol dar fede,
se non le vede e tocca chiare e piane.
Per questo io so che l'inesperienza
farà al mio canto dar poca credenza.

2.

Qu'on en ait peu prou, je ne vais certes pas
Me creuser la tête pour les sots, les ignares.
Vous au moins je sais bien que vous n'y verrez pas
Mensonges : vous avez des esprits éclairés ;
C'est à vous seulement que je désire offrir
Le fruit de mon labeur : vous l'aimerez, j'espère.
Je vous avais laissés étant en vue du pont,
Et de cette rivière où veillait Ériphile.

2.

Poca o molta ch'io ci abbia, non bisogna
ch'io ponga mente al vulgo sciocco e ignaro.
A voi so ben che non parrà menzogna,
che 'l lume del discorso avete chiaro ;
ed a voi soli ogni mio intento agogna
che 'l frutto sia di mie fatiche caro.
Io vi lasciai che 'l ponte e la riviera
vider, che'n guardia avea Erifilla altiera.

§ La géante Ériphile

§

3.

Elle était toute armée du métal le plus fin
Incrusté par des pierres de toutes couleurs :
Rubis vermeil et chrysolite jaune, avec
De vertes émeraudes, des jacinthes fauves.
Sa monture n'était pas un simple cheval :
Elle était au contraire sur un loup rayé,
Qu'elle piquait des deux pour traverser le fleuve,
Juchée sur une selle comme on en voit peu.

3.

Quell'era armata del più fin metallo,
ch'avean di piu color gemme distinto :
rubin vermiglio, crisolito giallo,
verde smeraldo, con flavo iacinto.
Era montata, ma non a cavallo ;
invece avea di quello un lupo spinto :
spinto avea un lupo ove si passa il fiume,
con ricca sella fuor d'ogni costume.

4.

L'Apulie, je crois bien, jamais n'eut loup si grand :
Car il était plus gros et plus grand qu'aucun boeuf.
Aucun mors à sa gueule ne mettait d'écume,
Et je ne sais comment elle le dirigeait.
Cette maudite peste, par dessus l'armure,
Portait comme un surcot de la couleur du sable,
Et hormis la couleur, cela ressemblait fort
À celui des évêques et prélats de cour.

4.

Non credo ch'un sì grande Apulia n'abbia :
egli era grosso ed alto più d'un bue.
Con fren spumar non gli facea le labbia,
né so come lo regga a voglie sue.
La sopravesta di color di sabbia
su l'arme avea la maledetta lue :
era, fuor che 'l color, di quella sorte
ch'i vescovi e i prelati usano in corte.

5.

Sur son cimier et son écu on pouvait voir
Un crapaud qui semblait tout gonflé de venin.
Les dames l'ont montrée du doigt au chevalier
Car elle était venu de ce côté du pont
Pour se moquer de lui et lui barrer la route,
Comme elle avait coutume de le faire à tous.
Elle crie à Roger : « Rebrousse ton chemin ! »
Mais lui a pris sa lance, pour la menacer.

5.

Ed avea ne lo scudo e sul cimiero
una gonfiata e velenosa botta.
Le donne la mostraro al cavalliero,
di qua dal ponte per giostrar ridotta,
e fargli scorno e rompergli il sentiero,
come ad alcuni usata era talotta.
Ella a Ruggier, che torni a dietro, grida :
quel piglia un'asta, e la minaccia e sfida.

§ Combat de Roger et Ériphile

§

6.

Hardie et preste comme lui, cette géante,
Éperonne son loup, se tasse sur sa selle,
Et tout en galopant, met sa lance en arrêt,
Faisant trembler la terre là où elle passe.
Mais elle stoppée net au beau milieu du pré
Par le coup que lui porte Roger sous le casque,
Et qui la désarçonne avec brutalité,
Si bien qu'elle est jetée de six pas en arrière.

6.

Non men la gigantessa ardita e presta
sprona il gran lupo e ne l'arcion si serra,
e pon la lancia a mezzo il corso in resta,
e fa tremar nel suo venir la terra.
Ma pur sul prato al fiero incontro resta ;
che sotto l'elmo il buon Ruggier l'afferra,
e de l'arcion con tal furor la caccia,
che la riporta indietro oltra sei braccia.

7.

Roger saisit l'épée qu'il porte à son côté,
Et s'apprête à trancher cette tête superbe ;
Il l'aurait fait sans peine : Ériphile gisait
Parmi les herbes et les fleurs, tout comme morte.
Mais les dames s'écrient : « Que cela te suffise
De l'avoir vaincue - pourquoi en tirer vengeance ?
Rengaîne ton épée, ô courtois chevalier,
Et franchissons le pont, pour suivre notre route. »

7.

E già, tratta la spada ch'avea cinta,
venìa a levarne la testa superba :
e ben lo potea far, che come estinta
Erifilla giacea tra' fiori e l'erba.
Ma le donne gridar : - Basti sia vinta,
senza pigliarne altra vendetta acerba.
Ripon, cortese cavallier, la spada ;
passiamo il ponte e seguitian la strada. -

§ Arrivée de Roger au palais ; portrait d'Alcine

§

8.

Ils sont allés à traver bois par un chemin
Qui se trouva fort malaisé et même rude,
En plus d'être étroit et rempli de gros cailloux,
Il montait carrément tout droit sur la colline.
Mais quand enfin ils furent parvenu au faîte,
Ils se sont retrouvés au beau milieu d'un pré
Immense où se dressait le palais le plus beau
Et le plus ravissant qu'on eût jamais pu voir.

8.

Alquanto malagevole ed aspretta
per mezzo un bosco presero la via,
che oltra che sassosa fosse e stretta,
quasi su dritta alla collina gìa.
Ma poi che furo ascesi in su la vetta,
usciro in spaziosa prateria,
dove il più bel palazzo e 'l più giocondo
vider, che mai fosse veduto al mondo.

9.

Alors la belle Alcine au devant de Roger
De quelques pas s'est avancée hors de la porte,
Et lui a témoigné un accueil seigneurial,
Entourée aussitôt de sa brillante cour.
Et tous les courtisans ont redoublé d'honneurs
Et d'hommages dédiés au valeureux guerrier.
Ils en font tellement qu'ils ne feraient pas plus
Si Dieu depuis les cieux ici était venu.

9.

La bella Alcina venne un pezzo inante,
verso Ruggier fuor de le prime porte,
e lo raccolse in signoril sembiante,
in mezzo bella ed onorata corte.
Da tutti gli altri tanto onore e tante
riverenze fur fatte al guerrier forte,
che non potrian far più, se tra loro
fosse Dio sceso dal superno coro.

10.

Le palais n'était pas seulement remarquable
Du fait qu'il surpassait en richesses les autres :
On y trouvait aussi les gens les plus aimables,
Et les plus avenants qui fussent dans le monde.
Ils n'étaient pas très différents les uns des autres :
Tous étaient dans la fleur de l'âge et vraiment beaux ;
Mais Alcine était bien la plus belle de tous,
Véritable soleil au milieu des étoiles.

10.

Non tanto il bel palazzo era eccellente,
perché vincesse ogn'altro di ricchezza,
quanto ch'avea la più piacevol gente
che fosse al mondo e di più gentilezza.
Poco era l'un da l'altro differente
e di fiorita etade e di bellezza :
sola di tutti Alcina era più bella,
sì come è bello il sol più d'ogni stella.

11.

Elle était si bien faite que les meilleurs peintres
N'auraient su imiter la beauté de ses formes ;
Sa longue chevelure avait des boucles blondes,
Et il n'est aucun or qui soit plus chatoyant.
Sa délicate joue était comme semée
De touches de couleur de roses et de lys ;
Son front aimable fait d'un ivoire très pur
Terminait ce visage aux justes proportions.

11.

Di persona era tanto ben formata,
quanto me' finger san pittori industri ;
con bionda chioma lunga ed annodata :
oro non è che più risplenda e lustri.
Spargeasi per la guancia delicata
misto color di rose e di ligustri ;
di terso avorio era la fronte lieta,
che lo spazio finia con giusta meta.

12.

Sous deux arcs finement tracés avec du noir,
Sont deux yeux dont le noir brille plus qu'un soleil,
Et leur regard est tendre et lent à se mouvoir ;
Il semble bien qu'Amour qui par ici voltige
Y vienne pour remplir de flèches son carquois
Et dérober les coeurs en toute impunité.
Au milieu du visage on discerne le nez
Tel que même l'Envie n'y trouve rien à dire.

12.

Sotto duo negri e sottilissimi archi
son duo negri occhi, anzi duo chiari soli,
pietosi a riguardare, a mover parchi ;
intorno cui par ch'Amor scherzi e voli,
e ch'indi tutta la faretra scarchi
e che visibilmente i cori involi :
quindi il naso per mezzo il viso scende,
che non truova l'invidia ove l'emende.

13.

Et en dessous nichée comme en un frais vallon
Une bouche bien faite au rouge de cinabre,
Enferme deux rangées de perles les plus fines
Que découvre parfois la lèvre douce et belle :
C'est de là que s'échappent des mots si courtois
Capables d'attendrir le coeur le plus sévère ;
C'est là que prend naissance un suave souris
Qui ouvre quand il veut un paradis sur terre.

13.

Sotto quel sta, quasi fra due vallette,
la bocca sparsa di natio cinabro ;
quivi due filze son di perle elette,
che chiude ed apre un bello e dolce labro :
quindi escon le cortesi parolette
da render molle ogni cor rozzo e scabro ;
quivi si forma quel suave riso,
ch'apre a sua posta in terra il paradiso.

14.

Blanc de neige est le cou et gorge comme lait ;
Le cou est bien tourné et la gorge profonde :
Deux petits seins bien ronds et comme faits d'ivoire,
Vont et viennent comme les vagues sur la rive,
Quand une fraîche brise fait monter la mer.
Argus lui-même ne saurait voir tout le reste,
Mais on peut bien juger que ce qui est caché
Correspond tout à fait à ce qui est montré.

14.

Bianca nieve è il bel collo, e 'l petto latte ;
il collo è tondo, il petto colmo e largo :
due pome acerbe, e pur d'avorio fatte,
vengono e van come onda al primo margo,
quando piacevole aura il mar combatte.
Non potria l'altre parti veder Argo :
ben si può giudicar che corrisponde
a quel ch'appar di fuor quel che s'asconde.

15.

Les deux bras montrent bien leurs justes proportions,
Et laissent souvent voir une bien blanche main,
Longue et fine, tout juste étroite comme il faut,
Sans jointures noueuses, sans veines saillantes.
Et pour parachever ce portrait admirable,
Voici le pied mignon, rond et bien potelé :
Sa beauté angélique, venue droit du ciel
Ne peut sous aucun voile se dissimuler.

15.

Mostran le braccia sua misura giusta ;
e la candida man spesso si vede
lunghetta alquanto e di larghezza angusta,
dove né nodo appar, né vena eccede.
Si vede al fin de la persona augusta
il breve, asciutto e ritondetto piede.
Gli angelici sembianti nati in cielo
non si ponno celar sotto alcun velo.

§ Roger est séduit par Alcine

§

16.

Tout en elle exerçait un si puissant attrait
En parlant, en riant, en chantant, en marchant,
Qu'il n'est pas étonnant que Roger fût séduit,
Tellement il l'avait trouvée pleine de charme.
Et tout ce que le myrte lui avait dit d'elle,
Sa perfidie, sa cruauté, il oublie tout ;
Il ne peut croire que le piège et la traîtrise
Puissent avoisiner un sourire si doux.

16.

Avea in ogni sua parte un laccio teso,
o parli o rida o canti o passo muova :
né maraviglia è se Ruggier n'è preso,
poi che tanto benigna se la truova.
Quel che di lei già avea dal mirto inteso,
com'è perfida e ria, poco gli giova ;
ch'inganno o tradimento non gli è aviso
che possa star con sì soave riso.

17.

Il est tout près de croire que si elle a pu
Ainsi changer Astolphe en myrte sur la plage,
C'est qu'il s'était montré si ingrat, si coupable,
Qu'il avait mérité pour le moins cette peine.
Et tout ce qu'il avait pu entendre de lui
Lui apparait bien faux ; la vengeance, croit-il,
Et l'envie l'ont poussé à la calomnier :
Ce malheureux n'a fait que lui mentir sur tout.

17.

Anzi pur creder vuol che da costei
fosse converso Astolfo in su l'arena
per li suoi portamenti ingrati e rei,
e sia degno di questa e di più pena :
e tutto quel ch'udito avea di lei,
stima esser falso ; e che vendetta mena,
e mena astio ed invidia quel dolente
a lei biasmare, e che del tutto mente.

18.

La belle qu'il aimait jusqu'ici tendrement,
Est maintenant sortie tout à fait de son coeur ;
Alcine par son charme l'a vite guéri
De toutes ses blessures d'amour anciennes ;
Il ne se soucie plus que d'elle et qu'elle l'aime,
Et seule son image est désormais gravée
Dans le coeur de Roger, lui si bon, qu'il mérite
Qu'on lui pardonne un peu s'il se montre inconstant.

18.

La bella donna che cotanto amava,
novellamente gli è dal cor partita ;
che per incanto Alcina gli lo lava
d'ogni antica amorosa sua ferita ;
e di sé sola e del suo amor lo grava,
e in quello essa riman sola sculpita :
sì che scusar il buon Ruggier si deve,
se si mostrò quivi incostante e lieve.

§ Vie fastueuse au palais d'Alcine

§

19.

À table maintenant les cithares, les harpes,
Les lyres et bien d'autres instruments suaves,
Ont fait résonner l'air alentour de leurs sons,
D'une douce harmonie, de concerts mélodieux.
Les gens ne manquaient pas, ici, qui savaient dire
En chantant, les transports et les joies de l'amour,
Ou grâce à l'invention et à la poésie,
Savaient représenter d'aimables fantaisies.

19.

A quella mensa citare, arpe e lire,
e diversi altri dilettevol suoni
faceano intorno l'aria tintinire
d'armonia dolce e di concenti buoni.
Non vi mancava chie, cantando, dire
d'amor sapesse gaudi e passioni,
o con invenzioni e poesie
rappresentasse grate fantasie.

20.

Aucune table aussi somptueuse que celle
De quelque successeur de Ninus, ou bien celle
Non moins célèbre encore, où Cléopâtre fit
Au romain victorieux les honneurs d'un festin,
Aucune n'aurait certes pu se comparer
Avec celle où la fée convia le paladin.
Je ne crois même pas que celle où Ganymède
Régala Jupiter aurait pu l'emporter  !

20.

Qual mensa trionfante e suntuosa
di qualsivoglia successor di Nino,
o qual mai tanto celebre e famosa
di Cleopatra al vincitor latino,
potria a questa esser par, che l'amorosa
fata avea posta inanzi al paladino ?
Tal non cred'io che s'apparecchi dove
ministra Ganimede al sommo Giove.

21.

Quand on eut enlevé les tables et les plats,
On se livra, en cercle, à ce jeu si plaisant,
Où chacun vient glisser à l'oreille de l'autre,
Quelque petit secret, selon son bon vouloir.
À ce jeu les amants jouèrent volontiers
Pour pouvoir sans souci se dire leur amour.
Et quand le jeu finit ils étaient convenus
De se trouver ensemble dès la nuit prochaine

21.

Tolte che fur le mense e le vivande,
facean, sedendo in cerchio, un giuoco lieto :
che ne l'orecchio l'un l'altro domande,
come più piace lor, qualche secreto ;
il che agli amanti fu commodo grande
di scoprir l'amor lor senza divieto :
e furon lor conclusioni estreme
di ritrovarsi quella notte insieme.

§ Roger attend qu'Alcine vienne le retrouver...

§

22.

On a mis fin au jeu bien vite cette fois,
Et bien plus tôt qu'on en avait coutume ici.
Des pages sont entrés en brandissant des torches
Dont la grande clarté repoussa les ténèbres.
Précédé et suivi d'une fort belle escorte,
Roger partit alors pour rejoindre sa couche,
Dans la petite chambre joliment décorée
Bien fraîche, la meilleure qu'on ait pu trouver.

22.

Finir quel giuoco tosto, e molto inanzi
che non solea là dentro esser costume :
con torchi allora i paggi entrati inanzi,
le tenebre cacciar con molto lume.
Tra bella compagnia dietro e dinanzi
andò Ruggiero a ritrovar le piume
in una adorna e fresca cameretta,
per la miglior di tutte l'altre eletta.

23.

Quand on eut de nouveau offert à tout le monde
Des vins fort bons accompagnés de friandises,
Tous se sont retirés, le saluant bien bas,
Et ils ont regagné chacun leur logement.
Roger put se glisser dans les draps parfumés
Qui semblaient être faits de la main d'Arachnée.
Mais il gardait pourtant une oreille attentive
Pour entendre venir à lui la belle dame.

23.

E poi che di confetti e di buon vini
di nuovo fatti fur debiti inviti,
e partir gli altri riverenti e chini,
ed alle stanze lor tutti sono iti ;
Ruggiero entrò ne' profumati lini
che pareano di man d'Aracne usciti,
tenendo tuttavia l'orecchie attente,
s'ancora venir la bella donna sente.

24.

Au moindre petit bruit qu'il perçoit, il espère
Que ce soit elle enfin, et relève la tête.
Il a bien cru l'entendre et pourtant ce n'est rien.
En voyant qu'il se trompe, il pousse des soupirs.
Parfois il a quitté son lit, ouvert la porte,
Regardé au dehors, et n'y a vu personne,
Chaque fois maudissant, et plus de mille fois
Le temps, qui de passer semble si peu pressé.

24.

Ad ogni piccol moto ch'egli udiva,
sperando che fosse ella, il capo alzava :
sentir credeasi, e spesso non sentiva ;
poi del suo errore accorto sospirava.
Talvolta uscia del letto e l'uscio apriva,
guatava fuori, e nulla vi trovava :
e maledì ben mille volte l'ora
che facea al trapassar tanta dimora.

25.

Souvent il se disait : « la voilà qui s'en va. »
Et il comptait les pas qu'Alcine de sa chambre
Pouvait avoir à faire pour venir à lui,
Pour venir jusqu'ici où il attend, espère.
Mais un espoir si vain et bien d'autres encore
L'ont ainsi habité avant qu'elle ne vienne.
Souvent il a tremblé qu'un obstacle imprévu
Ne vienne entre le fruit et la main se glisser.

25.

Tra sé dicea sovente : - Or si parte ella ; -
e cominciava a noverare i passi
ch'esser potean da la sua stanza a quella
donde aspettando sta che Alcina passi ;
e questi ed altri, prima che la bella
donna vi sia, vani disegni fassi.
Teme di qualche impedimento spesso,
che tra il frutto e la man non gli sia messo.

§ Roger succombe aux charmes d'Alcine

§

26.

Alcine s'est d'abord parfuméee avec soin,
En prenant tout son temps, et puis a décidé
Que le moment était venu de se risquer
Puisque, dans le palais, maintenant tout dormait.
De sa chambre elle sort, sans nulle compagnie,
Et silencieusement, par un chemin secret,
Elle rejoint Roger dont le coeur se débat
Depuis longtemps déjà, dans la crainte et l'espoir.

26.

Alcina, poi ch'a' preziosi odori
dopo gran spazio pose alcuna meta,
venuto il tempo che più non dimori,
ormai ch'in casa era ogni cosa cheta,
de la camera sua sola uscì fuori ;
e tacita n'andò per via secreta
dove a Ruggiero avean timore e speme
gran pezzo intorno al cor pugnato insieme.

27.

Quand celui qui devait succéder à Arnolphe,
Vit devant lui paraître cette joyeuse étoile,
Ce fut comme du soufre brûlant dans ses veines
Il sentit son ardeur bien prête à déborder.
Immergé jusqu'aux yeux, il nage dans la mer
De toutes les beautés et de tous les délices.
Il a sauté du lit et la prend dans ses bras,
Sans même lui laisser quitter ses vêtements.

27.

Come si vide il successor d'Astolfo
sopra apparir quelle ridenti stelle,
come abbia ne le vene acceso zolfo,
non par che capir possa ne la pelle.
Or sino agli occhi ben nuota nel golfo
de le delizie e de le cose belle :
salta del letto, e in braccio la raccoglie,
né può tanto aspettar ch'ella si spoglie ;

28.

Mais elle ne portait robe ni crinoline
Elle n'avait sur elle qu'un léger manteau
Qu'elle avait seulement jeté sur sa chemise
Qui était de blancheur et de finesse extrêmes.
Quand Roger l'étreignit elle laissa glisser
Le manteau, et il ne resta plus que le voile si fin,
Qui ne pouvait cacher d'un côté ni de l'autre,
Plus qu'une vitre mise devant lys et roses.

28.

ben che né gonna né faldiglia avesse ;
che venne avolta in un leggier zendado
che sopra una camicia ella si messe,
bianca e suttil nel più eccellente grado.
Come Ruggiero abbracciò lei, gli cesse
il manto : e restò il vel suttile e rado,
che non copria dinanzi né di dietro,
più che le rose o i gigli un chiaro vetro.

29.

Le lierre n'étreint pas aussi étroitement
Le tronc autour duquel il vient à s'enrouler,
Que ne le font, en s'enlaçant, les deux amants.
Ils cueillent sur leurs lèvres la fleur délicate
De l'âme, celle qui ne germe ni dans l'Inde,
Ni même dans le sable odorant de Saba.
Du grand plaisir qu'ils ont, eux seuls pouraient parler,
Ayant souvent deux langues dans la bouche ensemble.

29.

Non così strettamente edera preme
pianta ove intorno abbarbicata s'abbia,
come si stringon li dui amanti insieme,
cogliendo de lo spirto in su le labbia
suave fior, qual non produce seme
indo o sabeo ne l'odorata sabbia.
Del gran piacer ch'avean, lor dicer tocca ;
che spesso avean più d'una lingua in bocca.

30.

Ces choses-là pourtant furent tenues secrètes
Ou du moins on n'y fit jamais une allusion ;
Celui qui sait rester la bouche bien cousue
Est rarement blâmé, et plus souvent loué.
Les hôtes du palais, en adroits courtisans
Ont eu envers Roger toutes les prévenances.
Chacun lui rend hommage et lui fait révérence
Puisque c'est le souhait de l'amoureuse Alcine.

30.

Queste cose là dentro eran secrete,
o se pur non secrete, almen taciute ;
che raro fu tener le labra chete
biasmo ad alcun, ma ben spesso virtute.
Tutte proferte ed accoglienze liete
fanno a Ruggier quelle persone astute :
ognun lo reverisce e se gli inchina ;
che così vuol l'innamorata Alcina.

§ Vie de plaisirs de Roger

§

31.

Il n'est aucun plaisir que l'on néglige ici,
Et tous sont réunis dans ce palais d'amour.
Deux ou trois fois par jour on change de costume :
Celui qui conviendra à tel ou tel usage.
Ce sont banquets sans fin, fêtes perpétuelles,
Joutes et combats, théâtre, danses et bains.
Auprès d'une fontaine ou sous les frais ombrages
Ils lisent des anciens les doux récits d'amour.

31.

Non è diletto alcun che di fuor reste ;
che tutti son ne l'amorosa stanza.
E due e tre volte il dì mutano veste,
fatte or ad una ora ad un'altra usanza.
Spesso in conviti, e sempre stanno in feste,
in giostre, in lotte, in scene, in bagno, in danza :
or presso ai fonti, all'ombre de' poggetti,
leggon d'antiqui gli amorosi detti ;

32.

Par les riants coteaux et les vallées ombreuses,
Ils vont chasser le lièvre peureux qui s'enfuit ;
Ou suivis de leurs chiens habilement dressés
Ils font surgir à grand bruit d'ailes des faisans
Des buissons, ou prennent des grives à la glu
Ou au lacet dans les genièvres odorants ;
À l'hameçon bien amorcé ou au filet
Ils troublent les poisssons dans leurs caches secrètes.

32.

or per l'ombrose valli e lieti colli
vanno cacciando le paurose lepri ;
or con sagaci cani i fagian folli
con strepito uscir fan di stoppie e vepri ;
or a' tordi lacciuoli, or veschi molli
tendon tra gli odoriferi ginepri ;
or con ami inescati ed or con reti
turban a' pesci i grati lor secreti.

33.

Roger se livre ainsi aux plaisirs et aux fêtes,
Pendant que Charles s'évertue contre Agramant.
Je ne voudrais pas abandonner cette histoire
Ni laisser de côté celle de Bradamante,
Qui a beaucoup de peine et souffre tellement
Que tout le jour elle est en larmes pour l'amant
Qu'elle a vu s'en aller par des chemins étranges
Et de tous inconnus, elle ne sait jusqu'où.

33.

Stava Ruggiero in tanta gioia e festa,
mentre Carlo in travaglio ed Agramante,
di cui l'istoria io non vorrei per questa
porre in oblio, né lasciar Bradamante,
che con travaglio e con pena molesta
pianse più giorni il disiato amante,
ch'avea per strade disusate e nuove
veduto portar via, né sapea dove.

§ Bradamante s'inquiète de Roger et se rend au tombeau de Merlin.

§

34.

C'est d'elle la première que je vais parler :
En vain, des jours durant, elle l'a recherché,
Fouillant les bois ombreux, les champs ensoleillés,
Les villes et les bourgs, les plaines et les monts ;
Elle n'a rien appris de son plus cher ami,
Qui demeurait toujours aussi éloigné d'elle.
Elle venait souvent au camp des Sarrasins,
Sans y trouver de son Roger la moindre trace.

34.

Di costei prima che degli altri dico,
che molti giorni andò cercando invano
pei boschi ombrosi e per lo campo aprico,
per ville, per città, per monte e piano ;
né mai potè saper del caro amico,
che di tanto intervallo era lontano.
Ne l'oste saracin spesso venìa,
né mai del suo Ruggier ritrovò spia.

35.

Chaque jour elle en interrogeait au moins cent,
Mais personne jamais ne savait lui répondre.
De campement en campement elle est allée
Fouillant les baraques, fouillant aussi les tentes ;
C'est facile, car elle passe sans encombre
À travers les cavaliers et les fantassins,
Grâce à l'anneau magique, inconnu des humains,
Qui sitôt en sa bouche, la rend invisible.

35.

Ogni dì ne domanda a più di cento,
né alcun le ne sa mai render ragioni.
D'alloggiamento va in alloggiamento,
cercandone e trabacche e padiglioni :
e lo può far ; che senza impedimento
passa tra cavallieri e tra pedoni,
mercè all'annel che fuor d'ogni uman uso
la fa sparir quando l'è in bocca chiuso.

36.

Elle ne veut et ne peut croire qu'il soit mort,
Car la chute d'un homme tombé de si haut
Eût été entendue des rives de l'Hydaspe,
Jusqu'à l'extrémité où le soleil se couche.
Elle ne sait que dire ni imaginer
Quant à sa route dans le ciel ou bien sur terre,
Et la pauvre s'en va en le cherchant toujours,
N'ayant pour compagnie que soupirs et que larmes.

36.

Né può né creder vuol che morto sia ;
perché di sì grande uom l'alta ruina
da l'onde idaspe udita si saria
fin dove il sole a riposar declina.
Non sa né dir né imaginar che via
far possa o in cielo o in terra ; e pur meschina
lo va cercando, e per compagni mena
sospiri e pianti ed ogni acerba pena.

37.

À la fin elle songe à regagner la grotte,
Où sont les ossements de Merlin le devin,
Et répandre ses larmes autour de son tombeau,
Pour que le marbre froid peut-être s'en émeuve.
C'est là qu'elle saura si Roger vit encore
Ou si le sort a coupé net sa vie heureuse ;
Là bas elle pourra enfin se décider
À suivre les conseils qu'on lui prodiguera.

37.

Pensò al fin di tornare alla spelonca
dove eran l'ossa di Merlin profeta,
e gridar tanto intorno a quella conca,
che 'l freddo marmo si movesse a pieta ;
che se vivea Ruggiero, o gli avea tronca
l'alta necessità la vita lieta,
si sapria quindi : e poi s'appiglierebbe
a quel miglior consiglio che n'avrebbe.

38.

C'est dans cette intention qu'elle s'est mise en route,
Du côté des forêts voisines de Poitiers,
Où se trouve caché, en un endroit sauvage
Le tombeau où Merlin fait entendre sa voix.
Mais la magicienne n'avait pas oublié
Bradamante, et toujours s'était souvenue d'elle,
Je veux parler de celle de la belle grotte,
Qui lui avait tout dit concernant sa lignée.

38.

Con questa intenzion prese il camino
verso le selve prossime a Pontiero,
dove la vocal tomba di Merlino
era nascosa in loco alpestro e fiero.
Ma quella maga che sempre vicino
tenuto a Bradamante avea il pensiero,
quella, dico io, che ne la bella grotta
l'avea de la sua stirpe istrutta e dotta ;

§ Intervention de Mélisse

§

39.

Si bonne et bienveillante, cette enchanteresse
Toujours avait suivi le sort de Bradamante,
Sachant qu'elle devait donner naissance un jour
À des hommes fameux et presque demi-dieux :
Elle veut chaque jour savoir ses faits et gestes,
Et chaque jour tire les sorts à son sujet.
Sur Roger enfin libre, et de nouveau perdu,
L'Inde où il est allé, elle a sur lui tout su.

39.

quella benigna e saggia incantatrice,
la quale ha sempre cura di costei,
sappiendo ch'esser de' progenitrice
d'uomini invitti, anzi di semidei ;
ciascun dì vuol sapere che fa, che dice,
e getta ciascun dì sorte per lei.
Di Ruggier liberato e poi perduto,
e dove in India andò, tutto ha saputo.

40.

Elle l'avait bien vu chevauchant la monture
Qu'on ne dirige pas, parce qu'elle est sans frein,
S'éloigner toujours plus, à distance infinie,
Par des voies périlleuses, fort peu empruntées.
Elle savait aussi qu'il était pris au jeu,
Par les fêtes, les bals, la table et la paresse,
Qu'il avait oublié le nom de son seigneur
Et celui de sa dame, et son honneur aussi.

40.

Ben veduto l'avea su quel cavallo
che regger non potea, ch'era sfrenato,
scostarsi di lunghissimo intervallo
per sentier periglioso e non usato ;
e ben sapea che stava in giuoco e in ballo
e in cibo e in ozio molle e delicato,
né più memoria avea del suo signore,
né de la donna sua, né del suo onore.

41.

Le risque était bien grand de consumer ainsi
Ses plus belles années à demeurer oisif
Pour un chevalier aussi aimable que lui,
Et d'y perdre à la fois et son corps et son âme.
Elle craignait de voir compromis son honneur
La seule chose qui après la mort demeure
Et fait revivre un homme au-delà de sa tombe,
Quand tout le reste si fragile a disparu.

41.

E così il fior de li begli anni suoi
in lunga inerzia aver potria consunto
sì gentil cavallier, per dover poi
perdere il corpo e l'anima in un punto ;
e quel odor che sol riman di noi,
poscia che 'l resto fragile è defunto,
che tra' l'uom del sepulcro e in vita il serba,
gli saria stato o tronco o svelto in erba.

42.

Mais cette aimable magicienne, plus soucieuse
De Roger que Roger ne l'était de lui-même,
Résolut de le ramener à la vertu
Par un âpre chemin et même malgré lui,
Ainsi que fait le bon médecin par le fer
Le feu et le poison même quand il le faut
Au patient qui d'abord vivement s'y refuse
Et à la fin content lui voue remerciements.

42.

Ma quella gentil maga, che più cura
n'avea ch'egli medesmo di se stesso,
pensò di trarlo per via alpestre e dura
alla vera virtù, mal grado d'esso :
come eccellente medico, che cura
con ferro e fuoco e con veneno spesso,
che se ben molto da principio offende,
poi giova al fine, e grazia se gli rende.

43.

Elle était très sévère et ne lui vouait pas
Une aveugle affection comme le fit Atlant,
Au point de ne n'avoir autre souci envers lui
Que de tout faire pour pouvoir sauver sa vie.
Car Atlant préférait lui faire prolonger
Une vie sans honneur et nulle renommée
Plutôt que d'obtenir toute la gloire du monde
En perdant une seule année de son bonheur.

43.

Ella non gli era facile, e talmente
fattane cieca di superchio amore,
che, come facea Atlante, solamente
a darli vita avesse posto il core.
Quel piu tosto volea che lungamente
vivesse e senza fama e senza onore,
che, con tutta la laude che sia al mondo,
mancasse un anno al suo viver giocondo.

44.

Il l'avait envoyé jusqu'à l'île d'Alcine
Pour que dans cette cour il en oublie les armes  ;
Et comme un magicien expert, ce qu'il était,
Qui savait employer tous les enchantements,
Il avait enserré le coeur de cette reine
Dans les lacs de l'amour envers lui, tellement,
Que jamais elle n'aurait pu s'en échapper
Quand bien même Roger fût plus vieux que Nestor.

44.

L'avea mandato all'isola d'Alcina,
perché obliasse l'arme in quella corte ;
e come mago di somma dottrina,
ch'usar sapea gl'incanti d'ogni sorte,
avea il cor stretto di quella regina
ne l'amor d'esso d'un laccio sì forte,
che non se ne era mai per poter sciorre,
s'invecchiasse Ruggier più di Nestorre.

45.

Mais je reviens à celle qui avait prédit
Ce qui allait venir, et je dis qu'elle a pris
La route sur laquelle déjà court et va
Allant à sa rencontre, la fille d'Aymon.
Bradamante voyant sa chère magicienne,
Sent que soudain la peine qu'elle éprouvait tant
Se change en espérance, mais aussitôt apprend
Que son Roger se trouve à la merci d'Alcine.

45.

Or tornando a colei, ch'era presaga
di quanto de' avvenir, dico che tenne
la dritta via dove l'errante e vaga
figlia d'Amon seco a incontrar si venne.
Bradamante vedendo la sua maga,
muta la pena che prima sostenne,
tutta in speranza ; e quella l'apre il vero :
ch'ad Alcina è condotto il suo Ruggiero.

§ Désespoir de Bradamante, et plan de Melisse pour sauver Roger.

§

46.

La demoiselle alors est restée comme morte
En apprenant que son amant est aussi loin,
Et que son amour même est en grave péril
Si grand et prompt secours ne lui est procuré.
La bonne magicienne alors la réconforte
Et lui met aussitôt du baume sur sa plaie.
Elle le lui a promis et juré, que bientôt,
Elle verrait Roger qui reviendra vers elle.

46.

La giovane riman presso che morta,
quando ode che 'l suo amante è così lunge ;
e più, che nel suo amor periglio porta,
se gran rimedio e subito non giunge :
ma la benigna maga la conforta,
e presta pon l'impiastro ove il duol punge,
e le promette e giura, in pochi giorni
far che Ruggiero a riveder lei torni.

47.

« Puisque tu as l'anneau avec toi, lui dit-elle,
Celui qui abolit tout effet de magie,
Je n'ai le moindre doute que si je l'amène
À l'endroit où Alcine te vole ton bien,
Je pourrai renverser ses projets, et vers toi,
Ramener celui qui te cause un doux souci.
Comme je partirai de bonne heure ce soir,
Dans les Indes serai quand l'aube paraîtra. »

47.

- Da che, donna (dicea), l'annello hai teco,
che val contra ogni magico fattura,
io non ho dubbio alcun, che s'io l'arreco
là dove Alcina ogni tuo ben ti fura,
ch'io non le rompa il suo disegno, e meco
non ti rimeni la tua dolce cura.
Me n'andrò questa sera alla prim'ora,
e sarò in India al nascer de l'aurora.

48.

Et puis elle poursuit, dévoilant tout le plan
Qu'elle avait mis au point pour tirer son amant
De cette molle cour aux moeurs efféminées
Et puis le ramener jusqu'en France avec elle.
Bradamante enleva cet anneau de son doigt ;
Elle ne voulait pas simplement le donner
Mais son cœur avec lui, et sa vie elle aussi,
Pour apporter secours à son Roger chéri.

48.

E seguitando, del modo narrolle
che disegnato avea d'adoperarlo,
per trar del regno effeminato e molle
il caro amante, e in Francia rimenarlo.
Bradamante l'annel del dito tolle ;
né solamente avria voluto darlo,
ma dato il core e dato avria la vita,
pur che n'avesse il suo Ruggiero aita.

49.

Elle a donné l'anneau, et le lui recommande,
Mais plus encore elle a recommandé Roger :
Par elle lui envoie mille saluts de loin,
Puis reprend son chemin, allant vers la Provence.
L'enchanteresse va du côté opposé,
Et pour pouvoir accomplir ses desseins
Fait dans le soir paraître un palefroi superbe
Dont un pied était rouge et tout le reste noir.

49.

Le dà l'annello e se le raccomanda ;
e più le raccomanda il suo Ruggiero,
a cui per lei mille saluti manda :
poi prese vêr Provenza altro sentiero.
Andò l'incantatrice a un'altra banda ;
e per porre in effetto il suo pensiero,
un palafren fece apparir la sera,
ch'avea un piè rosso, e ogn'altra parte nera.

§ Mélisse va à l'île d'Alcine, ayant pris l'apparence d'Atlante

§

50.

C'ètait, je le crois bien, Alquin ou Farfarel,
Qu'elle avait de l'Enfer tiré sous cette forme ;
Sans ceinture et pieds nus elle sauta dessus,
Les cheveux dénoués, affreusement épars ;
Elle avait de son doigt ôté l'anneau magique
Pour qu'il ne nuise pas à ses enchantements,
Et à bride abattue elle fila si bien
Qu'au matin elle était dans cette île d'Alcine.

50.

Credo fosse un Alchino o un Farfarello,
che da l'Inferno in quella forma trasse ;
e scinta e scalza montò sopra a quello,
a chiome sciolte e orribilmente passe :
ma ben di dito si levò l'annello,
perché gl'incanti suoi non le vietasse.
Poi con tal fretta andò, che la matina
si ritrovò ne l'isola d'Alcina.

51.

Elle s'y transforma alors complètement,
Augmentant sa stature d'un empan au moins,
Et ses membres grossis dans cette proportion,
Atteignirent la taille qui certainement
Était celle des membre dudit nécromant
Qui avait élevé Roger avec tel soin.
À son menton elle a mis une longue barbe
Et se rida le front comme tout le visage.

51.

Quivi mirabilmente transmutosse :
s'accrebbe più d'un palmo di statura,
e fe' le membra a proporzion più grosse ;
e restò a punto di quella misura
che si pensò che 'l negromante fosse,
quel che nutrì Ruggier con sì gran cura.
Vestì di lunga barba le mascelle,
e fe' crespa la fronte e l'altra pelle.

52.

Par ses traits, par sa voix, elle sut imiter
À ce point Atalante, qu'on eût pu la prendre
Vraiment pour l'enchanteur en personne lui-même.
Puis elle s'est cachée, et attendit longtemps
Qu'Alcine enfin permît un jour à son amant
Roger, de s'éloigner d'elle pour un moment.
Et ce fut une chance ! Car être sans lui
Elle n'admettait pas, ne serait-ce qu'une heure.

52.

Di faccia, di parole e di sembiante
sì lo seppe imitar, che totalmente
potea parer l'incantator Atlante.
Poi si nascose, e tanto pose mente,
che da Ruggiero allontanar l'amante
Alcina vide un giorno finalmente :
e fu gran sorte ; che di stare o d'ire
senza esso un'ora potea mal patire.

53.

Elle l'a trouvé seul, comme elle l'espérait :
Il goûtait la fraîcheur du matin et son calme,
Au bord d'un beau ruisseau dévalant la colline
Jusqu'à un petit lac agréable et limpide.
Ses vêtement étaient soignés et délicats
Témoignant de paresse et de lascivité.
C'est de sa propre main, et d'un art admirable
Qu'Alcine les avait tissés de soie et d'or.

53.

Soletto lo trovò, come lo volle,
che si godea il matin fresco e sereno
lungo un bel rio che discorrea d'un colle
verso un laghetto limpido ed ameno.
Il suo vestir delizioso e molle
tutto era d'ozio e di lascivia pieno,
che de sua man gli avea di seta e d'oro
tessuto Alcina con sottil lavoro.

54.

Un splendide collier fait des plus belles pierres
Lui descendait du cou jusques à la poitrine ;
Et autour de ses bras qui furent si virils,
S'enroulaient maintenant de brillants bracelets,
Et de ses deux oreilles, maintenant percées,
Un fil d'or descendait et formait un anneau
Où étaient suspendues deux perles bien plus grosses
Que jamais n'en ont vues Arabes ni Indiens.

54.

Di ricche gemme un splendido monile
gli discendea dal collo in mezzo il petto ;
e ne l'uno e ne l'altro già virile
braccio girava un lucido cerchietto.
Gli avea forato un fil d'oro sottile
ambe l'orecchie, in forma d'annelletto ;
e due gran perle pendevano quindi,
qua' mai non ebbon gli Arabi né gl'Indi.

55.

Ses cheveux bien bouclés étaient encore humides
Des suaves parfums qui sont les plus précieux.
Le moindre de ses gestes était empreint d'amour
Comme si à Valence il servait à ces Dames ;
Il n'y avait de sain chez lui plus que son nom :
Tout le reste n'était que corruption, et pire.
Voici comment Roger à la fée apparut,
Tant par enchantement son être avait changé.

55.

Umide avea l'innanellate chiome
de' più suavi odor che sieno in prezzo :
tutto ne' gesti era amoroso, come
fosse in Valenza a servir donne avezzo :
non era in lui di sano altro che 'l nome ;
corrotto tutto il resto, e più che mézzo.
Così Ruggier fu ritrovato, tanto
da l'esser suo mutato per incanto.

§ Melisse-Atlante exhorte Roger à se reprendre

§

56.

Melisse est apparue à Roger sous les traits
D'Atalante avec une ressemblance telle
Un visage si grave et aux traits vénérables,
Celui que de toujours Roger a révéré,
Avec des yeux si pleins de colère et menaces,
Que depuis son enfance il avait redouté,
Et disant : « C'est donc là que se trouve le fruit
Que je devais cueillir, pour le prix de mes peines ? »

56.

Ne la forma d'Atlante se gli affaccia
colei, che la sembianza ne tenea,
con quella grave e venerabil faccia
che Ruggier sempre riverir solea,
con quello occhio pien d'ira e di minaccia,
che sì temuto già fanciullo avea ;
dicendo : - È questo dunque il frutto ch'io
lungamente atteso ho del sudor mio ?

57.

« T'aurais-je donc nourri dès tes tout premiers jours
De la moelle des ours et de celle des lions,
T'aurais-je donc, enfant, appris à étrangler
Les serpents des cavernes, des affreux ravins,
Aux tigres et panthères arracher les griffes,
Et à briser les dents des sangliers vivants,
Pour qu'après cette éducation, enfin, tu sois
Une sorte d'Atys, ou l'Adonis d'Alcine ? »

57.

Di medolle già d'orsi e di leoni
ti porsi io dunque li primi alimenti ;
t'ho per caverne ed orridi burroni
fanciullo avezzo a strangolar serpenti,
pantere e tigri disarmar d'ungioni
ed a vivi cingial trar spesso i denti,
acciò che, dopo tanta disciplina,
tu sii l'Adone o l'Atide d'Alcina ?

58.

« Est-ce donc bien cela que l'étude des astres,
Les entrailles sacrées, les points ou bien les lignes,
Les augures, les songes, et les enchantements
Qui pendant trop longtemps ont occupé mes jours,
M'avaient promis pour toi, encore à la mammelle,
Que parvenu à l'âge où tu es maintenant,
Tu aurais accompli tant d'exploits sous les armes ,
Qu'aucun autre jamais ne les égalerais ? »

58.

È questo, quel che l'osservate stelle,
le sacre fibre e gli accoppiati punti,
responsi, auguri, sogni e tutte quelle
sorti, ove ho troppo i miei studi consunti,
di te promesso sin da le mammelle
m'avean, come quest'anni fusser giunti :
ch'in arme l'opre tue così preclare
esser dovean, che sarian senza pare ?

59.

« C'est là, en vérité, un beau commencement,
Qui permet d'espérer que tu vas égaler
Un Alexandre, un Jules, ou encore un Scipion !
Qui aurait pu, hélas ! croire cela de toi,
Qu'un jour tu te ferais simple esclave d'Alcine ?
Et pour que cela soit à chacun manifeste,
Aux bras et à ton cou tu supportes la chaîne,
Par laquelle à sa guise partout te promène ? »

59.

Questo è ben veramente alto principio
onde si può sperar che tu sia presto
a farti un Alessandro, un Iulio, un Scipio !
Chi potea, ohimè ! di te mai creder questo,
che ti facessi d'Alcina mancipio ?
E perché ognun lo veggia manifesto,
al collo ed alle braccia hai la catena
con che ella a voglia sua preso ti mena.

60.

« Si tu es insensible à ta propre louange,
Aux œuvres pour lesquelles le ciel t'avait élu,
Pourquoi priverais-tu tes descendants eux-mêmes
Du bien que mille fois j'avais prédit pour toi ?
Pourquoi laisser ainsi ce ventre toujours clos,
Où le ciel a voulu que toi-même conçoive
La surhumaine souche et vraiment glorieuse
Qui brillera au monde plus que le soleil ? »

60.

Se non ti muovon le tue proprie laudi,
e l'opre e scelse a chi t'ha il cielo eletto,
la tua succession perché defraudi
del ben che mille volte io t'ho predetto ?
deh, perché il ventre eternamente claudi,
dove il ciel vuol che sia per te concetto
la gloriosa e soprumana prole
ch'esser de' al mondo più chiara che 'l sole ?

61.

« Ah ! N'empêche donc pas les âmes les plus nobles,
Et conçues dans le sein de l'Idée Éternelle,
De venir en leur temps s'investir en ces corps
Qui de toi-même doivent tirer leurs racines !
Ne viens pas t'opposer aux lauriers, aux triomphes,
Par lesquels après tant de maux et tant de plaies,
Tes fils et tes neveux à l'Italie rendront
Ses honneurs mérités, et parmi les premiers ! »

61.

Deh non vietar che le più nobil alme,
che sian formate ne l'eterne idee,
di tempo in tempo abbian corporee salme
dal ceppo che radice in te aver dee !
Deh non vietar mille trionfi e palme,
con che, dopo aspri danni e piaghe ree,
tuoi figli, tuoi nipoti e successori
Italia torneran nei primi onori !

62.

« Et pour bien t'en convaincre, il n'est pas nécessaire
Que tant de belles âmes reposent sur toi ;
Si claires, remarquables, illustres et saintes,
Elles doivent fleurir sur ta féconde tige.
Songe donc seulement au couple que voici :
Hippolyte et son frère, tels qu'on en vit peu
De semblables à eux depuis la nuit des temps,
Quel que soit le degré donné à la vertu. »

62.

Non ch'a piegarti a questo tante e tante
anime belle aver dovesson pondo,
che chiare, illustri, inclite, invitte e sante
son per fiorir da l'arbor tuo fecondo ;
ma ti dovria un coppia esser bastante :
Ippolito e il fratel ; che pochi il mondo
ha tali avuti ancor fin al dì d'oggi,
per tutti i gradi onde a virtù si poggi.

63.

Je voulais te parler plutôt de ces deux-là,
Plus que de tous les autres, même mis ensemble.
Car ils occuperont des rangs plus élevés
Que tes autres enfants dans les vertus suprêmes ;
Et en te parlant d'eux, je te vois attentif
Plus attentif qu'aux autres, et pourtant tes fils.
Je te voyais heureux que ce soient des héros
Qui doivent se compter parmi tes descendants.

63.

Io solea più di questi dui narrarti,
ch'io non facea di tutti gli altri insieme ;
sì perché essi terran le maggior parti,
che gli altri tuoi, ne le virtù supreme ;
sì perché al dir di lor mi vedea darti
più attenzion, che d'altri del tuo seme :
vedea goderti che sì chiari eroi
esser dovessen dei nipoti tuoi.

64.

« Qu'a-t-elle donc celle dont tu t'es fait une reine
De plus que mille et une de ces courtisanes,
Celle dont tu sais bien qu'elle a eu tant d'amants,
Qui ne connurent de délices qu'à leur fin.
Mais si tu veux savoir qui est vraiment Alcine
Débarrassée enfin de fraude et artifice,
Enfile cet anneau et retourne la voir :
Tu pourras mesurer quelle est sa vraie beauté. »

64.

Che ha costei che t'hai fatto regina,
che non abbian mill'altre meretrici ?
costei che di tant'altri è concubina,
ch'al fin sai ben s'ella suol far felici.
Ma perché tu conosca chi sia Alcina,
levatone le fraudi e gli artifici,
tien questo annello in dito, e torna ad ella,
ch'aveder ti potrai come sia bella. -

§ Roger revient à lui

§

65.

Roger se tenait coi, il se sentait honteux,
Regardant à ses pieds, et ne sachant que dire.
Alors la magicienne au petit doigt lui met
L'anneau magique — et il revient soudain à lui.
Aussitôt que Roger a repris ses esprits
Il se sent assailli d'une humiliation telle
Qu'il eût voulu s'enfouir à mille pied sous terre
Pour que nul ne le puisse regarder en face.

65.

Ruggier si stava vergognoso e muto
mirando in terra, e mal sapea che dire ;
a cui la maga nel dito minuto
pose l'annello, e lo fe' risentire.
Come Ruggiero in sé fu rivenuto,
di tanto scorno si vide assalire,
ch'esser vorria sotterra mille braccia,
ch'alcun veder non lo potesse in faccia.

66.

Au même instant, tout en parlant, la magicienne
Avait repris sa forme ancienne, originelle.
Celle d'Atlante ne lui est plus nécessaire,
L'effet qu'elle cherchait ayant été atteint.
Pour maintenant vous dire ce que je taisais,
Elle révèle alors qu'elle a pour nom Mélisse,
Et à Roger se fait connaître tout à fait,
Lui donnant la raison de sa venue ici :

66.

Ne la sua prima forma in uno istante,
così parlando, la maga rivenne ;
né bisognava più quella d'Atlante,
seguitone l'effetto per che venne.
Per dirvi quel ch'io non vi dissi inante,
costei Melissa nominata venne,
ch'or diè a Ruggier di sé notizia vera,
e dissegli a che effetto venuta era ;

67.

C'est pour celle qui l'aime et qui d'amour est pleine,
Celle qui le désire et sans lui ne peut vivre,
Pour qu'il soit libéré de cette lourde chaîne
Par laquelle le tient la dure magicienne ;
Elle a pris pour cela l'apparence d'Atlante,
Pour être convaincante : Atlante de Carène.
Mais puisque maintenant la santé lui revient,
Elle peut tout lui dire et tout lui révéler.

67.

mandata da colei, che d'amor piena
sempre il disia, né più può starne senza,
per liberarlo da quella catena
di che lo cinse magica violenza :
e preso avea d'Atlante di Carena
la forma, per trovar meglio credenza.
Ma poi ch'a sanità l'ha ormai ridutto,
gli vuole aprire e far che veggia il tutto.

68.

« Cette noble Dame, celle qui t'aime tant,
Celle qui serait digne, aussi, de ton amour,
Celle à qui tu dois bien, tu ne peux l'oublier,
Ta propre liberté, par elle conservée,
Te transmet cet anneau, qui annule tout charme ;
Et c'est son propre cœur, qu'elle t'eût envoyé,
Si elle avait pensé qu'il eût la même force,
Pour pouvoir obtenir que tu fusses sauvé. »

68.

- Quella donna gentil che t'ama tanto,
quella che del tuo amor degna sarebbe,
a cui, se non ti scorda, tu sai quanto
tua libertà, da lei servata, debbe ;
questo annel che ripara ad ogni incanto,
ti manda : e così il cor mandato avrebbe,
s'avesse avuto il cor così virtute,
come l'annello, atta alla tua salute. -

69.

Et elle continue en lui disant l'amour
Que pour lui Bradamante a porté jusqu'ici
Et lui faisant l'éloge aussi de sa valeur,
Comme la vérité et l'amitié le veulent,
En usant des meilleures paroles qui soient,
Pour une messagère qui était adroite ;
En Roger elle instille la haine d'Alcine,
Autant qu'on peut avoir pour les choses horribles.

69.

E seguitò narrandogli l'amore
che Bradamante gli ha portato e porta ;
di questa insieme comendò il valore,
in quanto il vero e l'affezion comporta ;
ed usò modo e termine migliore
che si convenga a messaggera accorta :
ed in quel odio Alcina a Ruggier pose,
in che soglionsi aver l'orribil cose.

70.

Pour lui elle devient odieuse, alors qu'avant
S'il l'aimait follement, ce n'était pas étrange,
Puisque cela venait d'un pur enchantement,
Qui devenait sans force à cause de l'anneau.
Et cet anneau encore lui fait apercevoir,
Que la beauté d'Alcine n'était que factice.
Tout en elle était faux, et des pieds à la tête :
La beauté disparue, ne resta que bassesse.

70.

In odio gli la pose, ancor che tanto
l'amasse dianzi : e non vi paia strano,
quando il suo amor per forza era d'incanto,
ch'essendovi l'annel, rimase vano.
Fece l'annel palese ancor, che quanto
di beltà Alcina avea, tutto era estrano :
estrano avea, e non suo, dal piè alla treccia ;
il bel ne sparve, e le restò la feccia.

71.

Comme fait un enfant qui cache un fruit bien mûr
Et ne se souvient plus de l'endroit où il est,
Au bout de quelques jours, par hasard, en passant,
Le voilà qui retrouve où était sa cachette
Et s'étonne beaucoup de le trouver ainsi,
Tout pourri, et non pas comme il l'y avait mis ;
Et alors qu'il l'aimait, d'habitude, si bon,
Maintenant, dégoûté, le méprise, le jette...

71.

Come fanciullo che maturo frutto
ripone, e poi si scorda ove è riposto,
e dopo molti giorni è ricondutto
là dove truova a caso il suo deposto,
si maraviglia di vederlo tutto
putrido e guasto, e non come fu posto ;
e dove amarlo e caro aver solia,
l'odia, sprezza, n'ha schivo, e getta via :

§ La vraie Alcine...

§

72.

Ainsi Roger, quand Mélisse l'eut renvoyé,
Et qu'il fut retourné vers Alcine la fée,
Avec au doigt l'anneau devant lequel aucun
Sortilège ne peut continuer d'agir,
Il retrouva alors, à sa grande surprise,
Au lieu de cette belle qu'il avait laissée,
Une si laide femme, que sur toute la terre
Aussi vieille et si laide, on ne pouvait trouver.

72.

così Ruggier, poi che Melissa fece
ch'a riveder se ne tornò la fata
con quell'annello inanzi a cui non lece,
quando s'ha in dito, usare opra incantata,
ritruova, contra ogni sua stima, invece
de la bella, che dianzi avea lasciata,
donna sì laida, che la terra tutta
né la più vecchia avea né la più brutta.

73.

Alcine avait le visage pâle et ridé,
Émacié, et ses cheveux étaient blancs et rares ;
Sa taille n'atteignait même pas six empans,
Dans sa bouche les dents étaient toutes tombées :
Et plus vieille qu'Hécube et plus que la Sibylle,
Elle avait bien vécu plus que toute autre femme.
Mais usant d'artifices de nous inconnus
Elle avait pu paraître encore belle et jeunette.

73.

Pallido, crespo e macilente avea
Alcina il viso, il crin raro e canuto,
sua statura a sei palmi non giungea :
ogni dente di bocca era caduto ;
che più d'Ecuba e più de la Cumea,
ed avea più d'ogn'altra mai vivuto.
Ma sì l'arti usa al nostro tempo ignote,
che bella e giovanetta parer puote.

74.

Cet artifice-là qui la fait jeune et belle,
En a trompé beaucoup, pas seulement Roger.
Mais l'anneau révéla soudain ce palimpseste,
Qui depuis si longtemps cachait la vérité.
Ce n'est donc pas miracle, si notre Roger
Eut son esprit vidé de toutes les pensées
Amoureuses nourries si longtemps pour Alcine,
Maintenant qu'il la voit telle qu'elle est sans masque.

74.

Giovane e bella ella si fa con arte,
si che molti ingannò come Ruggiero ;
ma l'annel venne a interpretar le carte
che già molti anni avean celato il vero.
Miracol non è dunque, se si parte
de l'animo a Ruggier ogni pensiero
ch'avea d'amare Alcina, or che la truova
in guisa, che sua fraude non le giova.

75.

Mais suivant le conseil donnait Melisse,
Il prit soin de garder son attitude ancienne
Jusqu'au moment d'avoir revêtu son armure
De pied en cap — elle si longtemps négligée.
Et pour ne pas éveiller d'Alcine les soupçons,
Il prétendit tester s'il y étaità l'aise
Savoir s'il n'avait pas grossi un peu de trop,
Depuis le jour lointain où il l'avait laissée.

75.

Ma come l'avisò Melissa, stette
senza mutare il solito sembiante,
fin che l'arme sue, più dì neglette,
si fu vestito dal capo alle piante ;
e per non farle ad Alcina suspette,
finse provar s'in esse era aiutante,
finse provar se gli era fatto grosso,
dopo alcun dì che non l'ha avute indosso.

§ Départ de Roger

§

76.

Et puis il a sanglé “Balisarde” à ses flancs
(C'est ainsi qu'il avait dénommé son épée),
Ainsi que son écu, au pouvoir merveilleux,
Car il faisait bien plus que d'éblouir les yeux :
Il frappait l'âme aussi d'anéantissement,
Comme si elle s'était évadée de son corps.
Il prit l'écu, et le suspendit à son cou,
Encore avec de la soie qui le recouvrait.

76.

E Balisarda poi si messe al fianco
(che così nome la sua spada avea) ;
e lo scudo mirabile tolse anco,
che non pur gli occhi abbarbagliar solea,
ma l'anima facea sì venir manco,
che dal corpo esalata esser parea.
Lo tolse, e col zendado in che trovollo,
che tutto lo copria, sel messe al collo.

77.

Venu à l'écurie, il a mis bride et selle,
À un destrier plus noir que la poix même ;
Suivant ainsi les conseils de Melisse, qui
Savait combien il était rapide à la course ;
Elle le connaissait, l'appelait Rabican ;
C'était justement lui, portant le cavalier
Dont les vents aujourd'hui se jouent, au bord de mer,
Que la baleine avait autrefois amené.

77.

Venne alla stalla, e fece briglia e sella
porre a un destrier più che la pece nero :
così Melissa l'avea istrutto ; ch'ella
sapea quanto nel corso era leggiero.
Chi lo conosce, Rabican l'appella ;
ed è quel proprio che col cavalliero
del quale i venti or presso al mar fan gioco,
portò già la balena in questo loco.

78.

Il aurait aussi bien pu prendre l'hippogriffe
Qui près de Rabican se trouvait attaché.
Mais la magicienne avait dit : « Ne l'oublie pas,
Tu sais combien il est vraiment fort peu docile ! »
Et elle lui promit que dès le lendemain,
Elle l'emmènerait bien loin de ce pays,
Et là, tout à loisir pourrait l'initier
À savoir le freiner, le faire aller partout.

78.

Potea aver l'ippogrifo similmente,
che presso a Rabicano era legato ;
ma gli avea detto la maga : - Abbi mente,
ch'egli è (come tu sai) troppo sfrenato. -
E gli diede intenzion che 'l dì seguente
gli lo trarrebbe fuor di quello stato,
là dove ad agio poi sarebbe istrutto
come frenarlo e farlo gir per tutto.

79.

En ne le prenant pas, nul ne soupçonnera
La fuite que d'ici il prépare en secret.
Roger s'est comporté comme voulait Melisse,
Lui parlant à l'oreille, toujours invisible.
En se cachant ainsi, il quitte le palais
Lascif et corrompu de la vieille catin  ;
Il est venu jusqu'à la porte de la ville,
D'où l'on prend le chemin qui va vers Logistille.

79.

Né sospetto darà, se non lo tolle,
de la tacita fuga ch'apparecchia.
Fece Ruggier come Melissa volle,
ch'invisibile ognor gli era all'orecchia.
Così fingendo, del lascivo e molle
palazzo uscì de la puttana vecchia ;
e si venne accostando ad una porta,
donde è la via ch'a Logistilla il porta.

80.

À l'improviste il a assailli les gardiens,
L'épée au poing, et se jetant soudain sur eux,
Laissant les uns blessés, les autres comme morts ;
Il a couru bien vite, et au-delà du pont.
Avant même qu'Alcine ait été prévenue,
Roger se retrouva vraiment éloigné d'elle.
Dans l'autre chant je dis quelle voie il a pris,
Et comment il a pu rejoindre Logistille.

80.

Assaltò li guardiani all'improviso,
e si cacciò tra lor col ferro in mano,
e qual lasciò ferito, e quale ucciso ;
e corse fuor del ponte a mano a mano :
e prima che n'avesse Alcina aviso,
di molto spazio fu Ruggier lontano.
Dirò ne l'altro canto che via tenne ;
poi come a Logistilla se ne venne.

NOTES

espère Tout ce passage, fort beau, n'est pas sans rappeler, par sa délicatesse érotique, l'épisdode de la « nuit d'amour » de Tristan  et Yseut. On voit ici que la « palette » de l'Arioste n'est pas limitée aux extravagances débridées ou aux évocations guerrières.

Saba le « pays de la reine de Saba », ou « Arabie heureuse » était traditionnellement réputé pour ses plantes aromatiques.

Hydaspe Un fleuve de l'Inde. Pour signifier l'Orient, donc.

Poitiers l'Arioste a écrit « Pontiero ». Les exégètes se sont donnés un mal fou pour essayer de rattacher ce lieu imaginaire à un endroit réel : Ponthieu en Picardie, Penthièvre, un château italien ayant appartenu au comte de Maganzesi... Alors pourquoi pas  aussi « Ponthierry » près de Melun ? En fait, toutes ces discussions n'ont aucun sens : le poète met ici le MOT dont il a besoin pour sa versification, et c'est tout ! Et c'est ce que je fais moi aussi en choisissant « Poitiers »... Dans des aventures aussi extravagantes, vouloir situer réellement tel ou tel endroit relève de la plaisanterie.

la magicienne Mélissa, ou Mélisse.

Alquin Allusion à “l'Enfer” de Dante, dans leqquel Alquin ou Hallequin, et Farfarel sont les noms de deux des dix diables qui accompagnent Dante et Virgile dans les “Malebolge” (Enfer, XXI et XXII.)

Valence Valence avait la réputation d'une ville de courtisanes et de corruption.

révèle alors Il est vrai que l'Arioste n'a parlé d'elle dans ce Chant que par allusions ou pérpihrase : en 38 et 45, par exemple.

palimpseste L'Arioste emploie ici « le carte », littéralement “les textes”, ce qui est écrit. Une allusion, disent les critiques, à ce que dit Pétrarque, Rime IV, 5-6. Une allusion aussi à la relecture nécessaire des textes anciens, ce que les savants de la “Renaissance”, on le sait s'appliquèrent à faire précisément. « Palimpseste » m'a semblé le meilleur mot pour traduire cette idée de texte caché sous un autre.

cavalier Il s'agit d'Astolphe, celui qui a été changé en myrte sur une plage par Alcine et qui est sans cesse aux prises avec les vents marins.Roger l'avait rencontré (au chant VI) et n'avait pas voulu écouter ses conseils.

la baleine Allusion au chant VI, dans lequel Astolphe raconte qu'Alcine l'a fait monter sur un îlot qui était en fait une baleine, qui m'a conduit dans cette île.

Logistille Fée bienfaisante, soeur d'Alcine.