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SOMMAIRE

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CHANT 8

ARGUMENT : § Roger pourchassé par un chasseur et son oiseau de proie. § Roger se sert du bouclier magique contre son agresseur. § Désespoir d'Alcine § Mélisse lève tous les sortilèges § La lance merveilleuse § Roger arrive à une plage déserte § Où l'on retrouve Renaud, en Angleterre § Renaud lève des troupes et revient en France § Angélique et l'ermite libidineux qui est aussi sorcier. § Angélique emportée au large § Lamentations d'Angélique échouée sur un rocher § L'ermite satanique réapparaît § « Que n'ai-je tant vécu que pour cette... avanie ! » § L'origine de l'esclavage... § Angélique est capturée § Lamentations de Roland § Rêve de Roland § Départ précipité de Roland

1. Ô combien parmi nous sont des enchanteresses,
Et combien d'enchanteurs, sans que nous le sachions !
Ils se sont fait aimer des hommes et des femmes,
En changeant de visage à grands coups d'artifices.
Point besoin pour cela d'invoquer les démons
Non plus que d'observer le cours lointain des astres ;
Mais les simulations, tromperies et mensonges
Enserrent tous les cœurs d'indénouables noeuds.

1. Oh quante sono incantatrici, oh quanti
incantator tra noi, che non si sanno !
che con lor arti uomini e donne amanti
di sé, cangiando i visi lor, fatto hanno.
Non con spirti costretti tali incanti,
né con osservazion di stelle fanno ;
ma con simulazion, menzogne e frodi
legano i cor d'indissolubil nodi.

2.

Qui donc disposerait de l'anneau d'Angélique,
Ou mieux encore celui de la raison, pourrait
Voir de tous le visage, sans qu'il soit caché
Par la fiction ou même par un artifice.
Tel semble beau et bon, et pourtant, sans le fard,
Il nous apparaîtrait bien vilain et cruel.
Ce fut un grand bonheur pour Roger, cet anneau,
Grâce auquel il a pu s'apercevoir du vrai.

2.

Chi l'annello d'Angelica, o piu tosto
chi avesse quel de la ragion, potria
veder a tutti il viso, che nascosto
da finzione e d'arte non saria.
Tal ci par bello e buono, che, deposto
il liscio, brutto e rio forse parria.
Fu gran ventura quella di Ruggiero,
ch'ebbe l'annel che gli scoperse il vero.

§ Roger pourchassé par un chasseur et son oiseau de proie.

§

3.

Ainsi que je l'ai dit, Roger, en se cachant,
Chevauchant Rubican est allé à la porte,
Et tout armé, il est tombé sur les gardiens :
Au milieu d'eux il a tiré l'épée, frappé !
Les laissant morts ou mal en point, il a passé
Le pont-levis, brisé la herse, et s'est enfui
Par le chemin des bois ; mais il n'alla pas loin :
Déjà un serviteur de la fée accourait.

3.

Ruggier (come io dicea) dissimulando,
su Rabican venne alla porta armato :
trovò le guardie sprovedute, e quando
giunse tra lor, non tenne il brando a lato.
Chi morto e chi a mal termine lasciando,
esce del ponte, e il rastrello ha spezzato :
prende al bosco la via ; ma poco corre,
ch'ad un de' servi de la fata occorre.

4.

Ce serviteur avait sur le poing un gerfaut,
Qu'il s'amusait à faire voler chaque jour,
Soit au-dessus des champs, soit sur l'étang voisin,
Là où était pour lui quelque facile proie.
À ses côtés restait toujours son chien fidèle,
Et son roussin vraiment n'était pas des plus beaux.
En voyant survenir Roger, et si pressé,
Il pensa aussitôt qu'il devait être en fuite.

4.

Il servo in pugno avea un augel grifagno
che volar con piacer facea ogni giorno,
ora a campagna, ora a un vicino stagno,
dove era sempre da far preda intorno :
avea da lato il can fido compagno :
cavalcava un ronzin non troppo adorno.
Ben pensò che Ruggier dovea fuggire,
quando lo vide in tal fretta venire.

5.

Il est allé vers lui, et d'un ton méprisant
Il lui a demandé pourquoi il se hâtait.
Le bon Roger n'a pas jugé bon de répondre :
Alors de plus en plus certain qu'il s'enfuyait,
L'autre aussitôt décide de barrer sa route,
Et tendant le bras gauche, il lui a demandé :
— Que diras-tu, si je t'arrête tout de suite,
Et contre cet oiseau tu ne peux te défendre ?

5.

Se gli fe' incontra, e con sembiante altiero
gli domandò perché in tal fretta gisse.
Risponder non gli volse il buon Ruggiero :
perciò colui, più certo che fuggisse,
di volerlo arrestar fece pensiero ;
e distendendo il braccio manco, disse :
- Che dirai tu, se subito ti fermo ?
se contra questo augel non avrai schermo ? -

6.

Il lance son oiseau, qui bat si fort des ailes
Que même Rabican ne peut le devancer.
Le chasseur alors saute de son palefroi,
Et dans le même temps lui enlève le mors, :
Celui-ci part alors comme flèche d'un arc,
En essayant de mordre et lançant des ruades.
L'homme court après lui, et vite, comme si
Le vent le portait ou si la foudre le frappait.

6.

Spinge l'augello : e quel batte sì l'ale,
che non l'avanza Rabican di corso.
Del palafreno il cacciator giù sale,
e tutto a un tempo gli ha levato il morso.
Quel par da l'arco uno aventato strale,
di calci formidabile e di morso ;
e 'l servo dietro sì veloce viene,
che par ch'il vento, anzi che il fuoco il mene.

7.

Et le chien ne veut pas qu'on le laisse en arrière,
Il poursuit Rabican si frénétiquement,
Qu'on dirait un guépard sur la trave d'un lièvre.
Roger se sent honteux de ne pas les attendre ;
Il se retourne vers celui qui court à pied,
Il ne lui voit pas d'arme, seule une baguette
Par laquelle il apprend son chien à obéir :
Roger ne pense pas devoir tirer l'épée.

7.

Non vuol parere il can d'esser più tardo ;
ma segue Rabican con quella fretta
con che le lepri suol seguire il pardo.
Vergogna a Ruggier par, se non aspetta.
Voltasi a quel che vien sì a piè gagliardo ;
né gli vede arme, fuor ch'una bacchetta,
quella con che ubidire al cane insegna :
Ruggier di trar la spada si disdegna.

8.

Mais le chasseur s'approche et violemment le frappe ;
Le chien de son côté le mord à son pied gauche.
Le cheval débridé s'agite de la croupe,
Et ses ruades l'on atteint sur le flanc droit.
L'oiseau autor de lui fait plus de mille tours,
Et souvent le déchire en passant, de ses griffes.
Rabican effrayé par ces cris, ce tumulte,
N'obéit plus à la main, ni à l'éperon.

8.

Quel se gli appressa, e forte lo percuote :
lo morde a un tempo il can nel piede manco.
Lo sfrenato destrier la groppa scuote
tre volte e più, né falla il destro fianco.
Gira l'augello e gli fa mille ruote,
e con l'ugna sovente il ferisce anco :
sì il destrier collo strido impaurisce,
ch'alla mano e allo spron poco ubidisce.

9.

Et roger pour finir d'être ainsi maltraité
Doit bien se résigner à tirer son épée,
Et menacer tantôt le vilain ou les bêtes
Avec la pointe et le tranchant de son épée .
Cette importune escorte cependant l'arrête,
Car elle occupe ici ou là tout le chemin.
Roger ressent le désonheur qui l'atteindra
S'il doit être arrêté ainsi bien trop longtemps.

9.

Ruggiero, al fin costretto, il ferro caccia :
e perché tal molestia se ne vada,
or gli animali, or quel villan minaccia
col taglio e con la punta de la spada.
Quella importuna turba più l'impaccia :
presa ha chi qua chi là tutta la strada.
Vede Ruggiero il disonore e il danno
che gli avverrà, se più tardar lo fanno.

§ Roger se sert du bouclier magique contre son agresseur.

§

10.

Il sait que s'il demeure encore trop ici,
Il aura sur le dos Alcine et tous ses gens :
Déjà un très grand bruit de trompettes résonne,
Dans toute la vallée, avec tambours et cloches.
Contre un vilain sans armes seul avec son chien,
Il ne peut se résoudre à employer l'épée...
Le mieux et le plus court moyen est donc de dévoiler
Le bouclier qui fut un jour celui d'Atlante.

10.

Sa ch'ogni poco più ch'ivi rimane,
Alcina avrà col populo alle spalle :
di trombe, di tamburi e di campane
già s'ode alto rumore in ogni valle.
Contra un servo senza arme e contra un cane
gli par ch'a usar la spada troppo falle :
meglio e più breve è dunque che gli scopra
lo scudo che d'Atlante era stato opra.

11.

Il lève le drap rouge sous lequel l'écu
Depuis des jours il tenait recouvert.
Et dès que le lumière en a frappé ses yeux
L'effet qui se produit est celui habituel :
Le chasseur aussitôt est privé de ses sens
Le roussin et le chien tombent, et les ailes
Ne peuvent plus dans l'air faire voler l'oiseau.
Roger est satisfait, les laisse en leur sommeil.

11.

Levò il drappo vermiglio in che coperto
già molti giorni lo scudo si tenne.
Fece l'effetto mille volte esperto
il lume, ove a ferir negli occhi venne :
resta dai sensi il cacciator deserto,
cade il cane e il ronzin, cadon le penne,
ch'in aria sostener l'augel non ponno.
Lieto Ruggier li lascia in preda al sonno.

§ Désespoir d'Alcine

§

12.

Pendant ce temps Alcine, qui avait appris
Que Roger avait forcé la porte, et occis
Un grand nombre de ceux qui devaient la garder,
Vaincue par la douleur, a failli en mourir.
Ses vêtements lacère, et frappe son visage.
En se traitant de sotte et de mal avisée,
Elle donne l'alarme partout sur-le-champ,
Et rassemble aussitôt autour d'elle ses gens.

12.

Alcina, ch'avea intanto avuto aviso
di Ruggier, che sforzato avea la porta,
e de la guardia buon numero ucciso,
fu, vinta dal dolor, per restar morta.
Squarciossi i panni e si percosse il viso,
e sciocca nominossi e malaccorta ;
e fece dar all'arme immantinente,
e intorno a sé raccor tutta sua gente.

13.

Elle en a fait deux troupes, dont elle envoie l'une
Sur la route que suit en ce moment Roger,
Et l'autre elle conduit, vers le port, au plus vite,
Pour la faire embarquer, s'éloigner du rivage,
Et les voiles gonflées assombrissent la mer.
Avec eux est partie, désespérée, Alcine ;
Son désir de reprendre Roger est si fort
Que sa ville a laissée sans nulle surveillance.

13.

E poi ne fa due parti, e manda l'una
per quella strada ove Ruggier camina ;
al porto l'altra subito raguna,
imbarca, ed uscir fa ne la marina :
sotto le vele aperte il mar s'imbruna.
Con questi va la disperata Alcina,
che 'l desiderio di Ruggier sì rode,
che lascia sua città senza custode.

§ Mélisse lève tous les sortilèges

§

14.

Son palais sans gardiens elle abandonne aussi,
Et à Mélisse qui n'attendait que cela
Offre l'occasion de libérer tous ceux
Qui étaient prisonniers du royaume du mal.
Elle fouille partout à son gré, détruisant
Tout ce qui est resté, et est à sa portée,
Rompant les charmes, brûlant toutes les images,
Signes et figurines, noeuds et artifices.

14.

Non lascia alcuno a guardia del palagio :
il che a Melissa che stava alla posta
per liberar di quel regno malvagio
la gente ch'in miseria v'era posta,
diede commodità, diede grande agio
di gir cercando ogni cosa a sua posta,
imagini abbruciar, suggelli torre,
e nodi e rombi e turbini disciorre.

15.

Puis en pressant le pas à travers la campagne,
Elle a fait revenir à leur forme première
Tous les anciens amants d'Alcine transformés
En fontaines, en bêtes, en arbres et rochers.
Sitôt que délivrés, ceux-ci ont tous repris
Les traces de Roger, et ils les ont suivies :
Ils se sont réfugiés par devers Logistille,
Puis chez les Scythes, les Grecs, les Indiens, les Perses.

15.

Indi pei campi accelerando i passi,
gli antiqui amanti, ch'erano in gran torma
conversi in fonti, in fere, in legni, in sassi,
fe' ritornar ne la lor prima forma.
E quei, poi ch'allargati furo i passi,
tutti del buon Ruggier seguiron l'orma :
a Logistilla si salvaro ; ed indi
tornaro a Sciti, a Persi, a Greci, ad Indi.

16.

Mélisse les renvoie ainsi dans leur pays,
Leur demandant d'être désormais plus prudents.
Ce fut le duc anglais qu'elle sauva d'abord
En lui faisant reprendre une figure humaine.
Sa parenté lui fut en cela très utile,
Ainsi que les prières faites par Roger ;
Mais en plus de cela, en lui donnant l'anneau,
Il lui avait donné le pouvoir de l'aider.

16.

Li rimandò Melissa in lor paesi,
con obligo di mai non esser sciolto.
Fu inanzi agli altri il duca degl'Inglesi
ad esser ritornato in uman volto ;
che 'l parentado in questo e li cortesi
prieghi del buon Ruggier gli giovar molto :
oltre i prieghi, Ruggier le diè l'annello,
acciò meglio potesse aiutar quello.

§ La lance merveilleuse

§

17.

C'est donc sur la prière faite par Roger
Que ce paladin put reprendre son visage.
Mélisse ne fut bien certaine de cela
Que quand il eut repris l'usage de ses armes,
Et cette lance d'or qui d'un seul coup, d'un seul
Jette à bas de leur selle tous ceux qu'elle atteint.
Ce fut celle d'Argail d'abord, et puis d'Astolphe
Leur valant les honneurs à tous les deux en France.

17.

A' prieghi dunque di Ruggier, rifatto
fu 'l paladin ne la sua prima faccia.
Nulla pare a Melissa d'aver fatto,
quando ricovrar l'arme non gli faccia,
e quella lancia d'or, ch'al primo tratto
quanti ne tocca de la sella caccia :
de l'Argalia, poi fu d'Astolfo lancia,
e molto onor fe' all'uno e a l'altro in Francia.

18.

Mélisse retrouva cette lance qu'Alcine
Avait dans son palais remisée quelque part,
Avec toutes les autres armes de ce duc,
Dans cet endroit maudit, celui qu'elle habitait.
Et sur le destrier de ce magicien maure,
Elle avait fait monter Astolphe en croupe aussi,
Si bien qu'elle arriva jusque chez Logistille
Une heure avant au moins que n'arrive Roger.

18.

Trovò Melissa questa lancia d'oro,
ch'Alcina avea reposta nel palagio,
e tutte l'arme che del duca foro,
e gli fur tolte ne l'ostel malvagio.
Montò il destrier del negromante moro,
e fe' montar Astolfo in groppa ad agio ;
e quindi a Logistilla si condusse
d'un'ora prima che Ruggier vi fusse.

§ Roger arrive à une plage déserte

§

19.

Et pendant ce temps-là, à travers les fourrés
Les rochers et les ronces, s'avançait Roger,
De ravin en ravin, et par d'âpres chemins,
Hostiles et sauvages, écartés de tout,
Jusqu'au moment enfin où il put déboucher
Sur un rivage, à l'heure ardente de midi,
Plage exposée au sud, entre montagne et mer,
Ardente, aride et nue, et tout à fait déserte.

19.

Tra duri sassi e folte spine gìa
Ruggiero intanto invêr la fata saggia,
di balzo in balzo, e d'una in altra via
aspra, solinga, inospita e selvaggia ;
tanto ch'a gran fatica riuscia
su la fervida nona in una spiaggia
tra 'l mare e 'l monte, al mezzodì scoperta,
arsiccia, nuda, sterile e deserta.

img
(Photo GdP)

§

20.

Le soleil si ardent frappe le mont d'en face,
Et la chaleur qui s'en dégage devient telle
Que sable et eau tous deux semblent bouillir si fort
Qu'il n'en faudrait pas tant pour que fonde le verre.
Les oiseaux sans bouger restent dans l'ombre moite ;
Le cigale elle seule avec son cri lassant,
Cachée dans les rameaux d'un arbre au tronc touffu,
Fait retentir les monts, les vallées, mer et ciel.

20.

Percuote il sole ardente il vicin colle ;
e del calor che si riflette a dietro,
in modo l'aria e l'arena ne bolle,
che saria troppo a far liquido il vetro.
Stassi cheto ogni augello all'ombra molle :
sol la cicala col noioso metro
fra i densi rami del fronzuto stelo
le valli e i monti assorda, e il mare e il cielo.

21.

Et ici, la chaleur, la fatigue, et la soif,
Que ressentait Renaud sur ce chemin pénible
Le long de cette plage brûlée de soleil,
Étaient pour lui une accablante compagnie.
Mais comme il ne faut pas que je parle sans cesse
De la même chose, et que je vous y retienne,
Je vais abandonner Roger dans la chaleur,
Et aller en Écosse rejoindre Renaud.

21.

Quivi il caldo, la sete, e la fatica
ch'era di gir per quella via arenosa,
facean, lungo la spiaggia erma ed aprica,
a Ruggier compagnia grave e noiosa.
Ma perché non convien che sempre io dica,
né ch'io vi occupi sempre in una cosa,
io lascerò Ruggiero in questo caldo,
e girò in Scozia a ritrovar Rinaldo.

§ Où l'on retrouve Renaud, en Angleterre

§

22.

Renaud, souvenez-vous, était toujours bien vu
Du roi et de sa fille, et de tout le pays.
Il exposa ainsi et tout à son loisir,
La raison pour laquelle il se trouvait ici :
Il était mandaté par son roi pour quérir
L'aide de l'Angleterre et aussi de l'Écosse.
Et il sut appuyer la demande de Charles
Des meilleures raisons pour qu'il en soit ainsi.

22.

Era Rinaldo molto ben veduto
dal re, da la figliuola e dal paese.
Poi la cagion che quivi era venuto,
più ad agio il paladin fece palese :
ch'in nome del suo re chiedeva aiuto
e dal regno di Scozia e da l'Inglese ;
ed ai preghi soggiunse anco di Carlo,
giustissime cagion di dover farlo.

23.

Et le roi, sans attendre lui a fait répondre
Que pour autant que son pouvoir le permettait
Il était disposé à soutenir toujours
Et l'honneur de l'empire et l'intérêt de Charles.
Ainsi dans peu de jours il aura recruté
Le plus de cavaliers qu'il lui sera possible,
Et s'il n'eût pas été aussi vieux maintenant,
Il se serait bien volontiers mis à leur tête .

23.

Dal re, senza indugiar, gli fu risposto,
che di quanto sua forza s'estendea,
per utile ed onor sempre disposto
di Carlo e de l'Imperio esser volea ;
e che fra pochi dì gli avrebbe posto
più cavallieri in punto che potea ;
e se non ch'esso era oggimai pur vecchio,
capitano verria del suo apparecchio.

24.

Mais cette raison-là ne lui suffirait pas
Pour demeurer ici, s'il n'avait près de lui
Son fils, qui par sa force et qui par son génie,
Était tout à fait digne du commandement,
Et même s'il n'est pas présent en ce moment,
Car il espérait bien qu'il serait là bientôt,
Avant même qu'il ait fait réunir ses troupes ;
En arrivant il les trouvera rassemblées.

24.

Né tal rispetto ancor gli parria degno
di farlo rimaner, se non avesse
il figlio, che di forza, e più d'ingegno,
dignissimo era a chi'l governo desse,
ben che non si trovasse allor nel regno ;
ma che sperava che venir dovesse
mentre ch'insieme aduneria lo stuolo ;
e ch'adunato il troveria il figliuolo.

25.

Il a donc envoyé partout ses trésoriers
Pour lever des soldats avec des cavaliers,
Équipa des vaisseaux, avec des munitions
De guerre, de l'argent, avec des victuailles.
Et quand Renaud s'est embarqué pour l'Angleterre,
Alors le roi d'Écosse, très courtoisement
Jusqu'au port de Berwick voulut l'accompagner,
Et on le vit pleurer quand il dut le quitter.

25.

Così mandò per tutta la sua terra
suoi tesorieri a far cavalli e gente ;
navi apparecchia e munizion da guerra,
vettovaglia e danar maturamente.
Venne intanto Rinaldo in Inghilterra,
e 'l re nel suo partir cortesemente
insino a Beroicche accompagnollo ;
e visto pianger fu quando lasciollo.

26.

Quand un vent favorable a soufflé à la poupe,
Renaud monté à bord, à tous fit ses adieux.
Pour partir, le pilote a largué les amarres,
Et l'on parvint bientôt là où le flot salé
Rend amer lui aussi celui de la Tamise.
Poussés par un grand flux qui venait de la mer,
Les bons navigateurs, à la voile et la rame,
Par un chemin très sûr, sont arrivés à Londres.

26.

Spirando il vento prospero alla poppa,
monta Rinaldo, ed a Dio dice a tutti :
la fune indi al viaggio il nocchier sgroppa ;
tanto che giunge ove nei salsi flutti
il bel Tamigi amareggiando intoppa.
Col gran flusso del mar quindi condutti
i naviganti per camin sicuro
a vela e remi insino a Londra furo.

§ Renaud lève des troupes et revient en France

§

27.

Renaud avait reçu des mains d'Othon et Charles
Qui étaient assiégés tous les deux dans Paris,
Des lettres qui étaient pour le Prince de Galles,
Des lettres authentiques, du sceau de l'État,
Selon lesquelles tout ce qu'il était possible
De lever au pays en tant que cavaliers
Et fantassins devaient s'en aller vers Calais
Pour alller secourir Charlemagne et la France.

27.

Rinaldo avea da Carlo e dal re Otone,
che con Carlo in Parigi era assediato,
al principe di Vallia commissione
per contrasegni e lettere portato,
che ciò che potea far la regione
di fanti e di cavalli in ogni lato,
tutto debba a Calesio traghittarlo,
sì che aiutar si possa Francia e Carlo.

28.

Celui qui se tenait sur le siège royal
En l'absence d'Othon, ce prince dont je parle,
À Renaud, fils d'Aymon, a rendu des honneurs
Tels qu'il n'en aurait pas rendu même à son roi.
Il a donc satisfait à toutes ses demandes,
Et il a ordonné à tous les gens de guerre
De la Bretagne et des îles avoisinantes
De venir au rivage un jour par lui fixé.

28.

Il principe ch'io dico, ch'era, in vece
d'Oton, rimaso nel seggio reale,
a Rinaldo d'Amon tanto onor fece,
che non l'avrebbe al suo re fatto uguale :
indi alle sue domande satisfece ;
perché a tutta la gente marziale
e di Bretagna e de l'isole intorno
di ritrovarsi al mar prefisse il giorno.

29.

Seigneur, il me faut faire comme le joueur
Habile fait avec son instrument, et tire
Des sons harmonieux quand il change de corde
Et prend tantôt le grave aussi bien que l'aigu .
Pendant que je vous parle si bien de Renaud
Il me souvient soudain de la belle Angélique,
Que j'ai abandonnée quand elle le fuyait,
Et qui soudain venait de croiser un ermite.

29.

Signor, far mi convien come fa il buono
sonator sopra il suo istrumento arguto,
che spesso muta corda, e varia suono,
ricercando ora il grave, ora l'acuto.
Mentre a dir di Rinaldo attento sono,
d'Angelica gentil m'è sovenuto,
di che lasciai ch'era da lui fuggita,
e ch'avea riscontrato uno eremita.

§ Angélique et l'ermite libidineux qui est aussi sorcier.

§

30.

Je vais donc maintenant reprendre son histoire.
J'ai dit comment elle a demandé, dans l'angoisse,
Comment elle pourrait rejoindre le rivage.
De Renaud elle avait telle crainte si grande
Qu'elle croyait mourir si elle ne mettait
La mer entre elle et lui, et restait en Europe.
Mais l'ermite amusé lui tenait des discours
Pour avoir le plaisir de rester avec elle.

30.

Alquanto la sua istoria io vo' seguire.
Dissi che domandava con gran cura,
come potesse alla marina gire ;
che di Rinaldo avea tanta paura,
che, non passando il mar, credea morire,
né in tutta Europa si tenea sicura :
ma l'eremita a bada la tenea,
perché di star con lei piacere avea.

31.

Cette rare beauté lui enflammait le cœur
Et lui réchauffait fort les moelles engourdies.
Mais quand il voit le peu d'attention qu'il obtient,
Et qu'elle ne veut rester auprès de lui,
Il assène cent coups de bâton à son âne,
Sans pourtant l'arracher à sa molle lenteur ;
Car que ce soit au pas, ou rarement au trot,
La bête se refuse à s'agiter sous lui.

31.

Quella rara bellezza il cor gli accese,
e gli scaldò le frigide medolle :
ma poi che vide che poco gli attese,
e ch'oltra soggiornar seco non volle,
di cento punte l'asinello offese ;
né di sua tardità però lo tolle :
e poco va di passo e men di trotto,
né stender gli si vuol la bestia sotto.

32.

Comme Angélique se trouvait déjà si loin
Qu'il s'en fallait de peu qu'il ne perde sa trace,
Le Frère alla chercher dans la noire caverne
Et il en fit sortir une troupe de diables ;
Il en a choisi un parmi toute la bande,
En l'informant du plan qu'il a conçu pour lui.
Puis il l'a fait entrer dans le corps du coursier
Qui loin de lui emporte, avec son cœur, la dame.

32.

E perché molto dilungata s'era,
e poco più, n'avria perduta l'orma,
ricorse il frate alla spelonca nera,
e di demoni uscir fece una torma :
e ne sceglie uno di tutta la schiera,
e del bisogno suo prima l'informa ;
poi lo fa entrare adosso al corridore,
che via gli porta con la donna il core.

33.

Et comme un chien dressé, préparé pour la chasse,
Et trouver dans les monts le renard et le lièvre,
Quand il voit que la bête s'en va d'un côté,
S'en va de l'autre et semble avoir perdu la trace,
Mais qui, quand il revient de nouveau dans la passe
Dans sa gueule la tient, et lui ouvre le flanc...
Ainsi l'ermite, par des voies bien détournées
Retrouvera la dame en quelqu'endroit qu'elle aille.

33.

E qual sagace can, nel monte usato
a volpi o lepri dar spesso la caccia,
che se la fera andar vede da un lato,
ne va da un altro, e par sprezzi la traccia ;
al varco poi lo sentono arrivato,
che l'ha già in bocca, e l'apre il fianco e straccia :
tal l'eremita per diversa strada
aggiugnerà la donna ovunque vada.

§ Angélique emportée au large

§

34.

Ce qu'il désirait tant je le connais fort bien :
Mais je vous le dirai à un autre moment ;
Angélique pourtant ne se doutait de rien,
Chaque jour chevauchait, et plus ou moind longtemps,
Avec ce démon-là caché dans son cheval :
Ainsi le peut bien couver assez longtemps,
Puis devenir d'un coup un incendie si grave
Qu'on ne peut pas l'éteindre, et ne fuit qu'à grand-peine.

34.

Che sia il disegno suo, ben io comprendo :
e dirollo anco a voi, ma in altro loco.
Angelica di ciò nulla temendo,
cavalcava a giornate, or molto or poco.
Nel cavallo il demon si gìa coprendo,
come si cuopre alcuna volta il fuoco,
che con sì grave incendio poscia avampa,
che non si estingue, e a pena se ne scampa.

35.

Après avoir suivi un temps le grand chemin
Longeant la grande mer des rivages gascons,
Elle a fait galoper son coursier près des vagues,
Là où l'humidité rend le sable plus ferme ; [com1]
Mais le cruel démon l'a entraîné si loin
Dans les flots qu'il a dû pour finir, y nager,
Et la fille, effrayée, ne savait plus que faire
Sinon se cramponner fermement à sa selle...

35.

Poi che la donna preso ebbe il sentiero
dietro il gran mar che li Guasconi lava,
tenendo appresso all'onde il suo destriero,
dove l'umor la via più ferma dava ;
quel le fu tratto dal demonio fiero
ne l'acqua sì, che dentro vi nuotava.
Non sa che far la timida donzella,
se non tenersi ferma in su la sella.

36.

Même en tirant la bride, il ne veut retourner :
S'enfonçant toujours plus dans les flots de la mer.
Elle avait largement dû retrousser sa robe
Pour ne pas la mouiller, et levait haut ses pieds.
Sa belle chevelure flottait sur ses épaules,
Caressée qu'elle était d'une brise lascive.
Les vents puissants se taisaient, et la mer aussi,
Ils restaient attentifs, devant tant de beauté.

36.

Per tirar briglia, non gli può dar volta :
più e più sempre quel si caccia in alto.
Ella tenea la vesta in su raccolta
per non bagnarla, e traea i piedi in alto.
Per le spalle la chioma iva disciolta,
e l'aura le facea lascivo assalto.
Stavano cheti tutti i maggior venti,
forse a tanta beltà, col mare, attenti.

37.

Ses beaux yeux se tournaient en vain vers le rivage,
Et de larmes baignant son visage et son sein ;
Elle voyait toujours la terre s'éloigner,
Décroître peu à peu et bientôt disparaître.
Pourtant le destrier, en nageantvers sa droite,
Après un grand détour, la ramena à terre,
Sur de sombres rochers et près d'affreuses grottes,
Cependant que la nuit commençait à tomber.

37.

Ella volgea i begli occhi a terra invano,
che bagnavan di pianto il viso e 'l seno,
e vedea il lito andar sempre lontano
e decrescer più sempre e venir meno.
Il destrier, che nuotava a destra mano,
dopo un gran giro la portò al terreno
tra scuri sassi e spaventose grotte,
già cominciando ad oscurar la notte.

§ Lamentations d'Angélique échouée sur un rocher

§

38.

Quand elle se vit seule en cet endroit désert,
Dont la vue suffisait à inspirer la peur,
À l'heure où le soleil se couchant dans la mer
Laissait l'air et la terre dans l'obscurité,
Elle se tient dressée d'une telle façon
Que quiconque aurait vu son altière attitude
Se serait demandé si c'était une femme
Vivante — ou un rocher bizarre et coloré.

38.

Quando si vide sola in quel deserto,
che a riguardarlo sol, mettea paura,
ne l'ora che nel mar Febo coperto
l'aria e la terra avea lasciata oscura,
fermossi in atto ch'avria fatto incerto
chiunque avesse vista sua figura,
s'ella era donna sensitiva e vera,
o sasso colorito in tal maniera.

39.

Hagarde, l'oeil fixé sur ce sable mouvant,
Les cheveux dénoués, ébouriffés au vent,
Les mains jointes au ciel et les lèvres serrées,
Elle lève vers le ciel des regards languissants
Comme pour reprocher au Grand Moteur des Choses,
D'avoir tout disposé pour son plus grand malheur.
Elle reste immobile et frappée de stupeur,
Puis voue aux pleurs ses yeux, et aux plaintes sa langue :

39.

Stupida e fissa ne la incerta sabbia,
coi capelli disciolti e rabuffati,
con le man giunte e con l'immote labbia,
i languidi occhi al ciel tenea levati,
come accusando il gran Motor che l'abbia
tutti inclinati nel suo danno i fati.
Immota e come attonita stè alquanto ;
poi sciolse al duol la lingua, e gli occhi al pianto.

40.

« Fortune que peux-tu faire de plus pour moi,
Pour te rassasier de ta faim de vengeance ?
Que puis-je te donner d'autre, donc, maintenant,
Sinon ma pauvre vie ? Mais tu ne la veux pas,
Puisque tu as voulu me tirer de ces flots
Alors que je pouvais y achever mes jours :
C'est donc qu'il te fallait me voir encore livrée
À de nouveaux tourments, avant que je ne meure !

40.

Dicea : - Fortuna, che più a far ti resta
acciò di me ti sazi e ti disfami ?
che dar ti posso omai più, se non questa
misera vita ? ma tu non la brami ;
ch'ora a trarla del mar sei stata presta,
quando potea finir suoi giorni grami :
perché ti parve di voler più ancora
vedermi tormentar prima ch'io muora.

41.

Mais comment pourrais-tu me nuire plus encore,
Plus que tu m'as déjà fait subir jusqu'ici ?
Par toi je suis chassée de mon siège royal,
Et je n'espère plus y retourner jamais.
J'ai perdu mon honneur, et c'est bien là le pire ;
Car si je n'ai pourtant commis aucune faute,
J'ai pourtant donné lieu, par mon vagabondage,
Aux ragots qui de moi ont fait une impudique.

41.

Ma che mi possi nuocere non veggio,
più di quel che sin qui nociuto m'hai.
Per te cacciata son del real seggio,
dove più ritornar non spero mai :
ho perduto l'onor, ch'è stato peggio ;
che, se ben con effetto io non peccai,
io do però materia ch'ognun dica,
ch'essendo vagabonda, io sia impudica.

42.

Que peut-il bien rester au monde à une femme,
À qui on a ôté jusqu'à la chasteté ?
Hélas ! Mon malheur vient de ce ce que je suis jeune,
Et belle — c'est du moins ce que l'on dit de moi.
Je ne rends pas au ciel grâces de cet état,
Car c'est de lui que viennent les maux qui m'accablent,
Et c'est pour lui qu'Argail, mon frère, fut tué !
Il n'a pu se servir de ses armes magiques.

42.

Ch'aver può donna al mondo più di buono,
a cui la castità levata sia ?
Mi nuoce, ahimè ! ch'io son giovane, e sono
tenuta bella, o sia vero o bugia.
Già non ringrazio il ciel di questo dono ;
che di qui nasce ogni ruina mia :
morto per questo fu Argalia mio frate,
che poco gli giovar l'arme incantate :

43.

C'est pour lui que le roi du Tartare, Agricant,
A défait au combat mon père Galafron,
Qui était dans les Indes Grand Khan du Cathay.
Depuis cela je suis en tel état réduite
Que je dois chaque jour trouver nouvel asile.
Si tu as pris mes biens, mon honneur, ma famille,
Si tu m'as infligé le plus de mal possible,
Quelles douleurs peux-tu encore m'imposer ?

43.

per questo il re di Tartaria Agricane
disfece il genitor mio Galafrone,
ch'in India, del Cataio era gran Cane ;
onde io son giunta a tal condizione,
che muto albergo da sera a dimane.
Se l'aver, se l'onor, se le persone
m'hai tolto, e fatto il mal che far mi puoi,
a che più doglia anco serbar mi vuoi ?

44.

Si ce n'est pas assez de me faire périr
En mer, alors pour que tu sois rassasié
Je consens à ce que tu m'envoies quelque fauve
Qui me dévorera, sans prolonger mes maux.
Quel que soit le martyre auquel tu m'enverras,
Je t'en remercierai, pourvu que j'en finisse. »
Ainsi parlait la dame au milieu de ses larmes,
Quand elle vit l'ermite arrivé auprès d'elle.

44.

Se l'affogarmi in mar morte non era
a tuo senno crudel, pur ch'io ti sazi,
non recuso che mandi alcuna fera
che mi divori, e non mi tenga in strazi.
D'ogni martir che sia, pur ch'io ne pera,
esser non può ch'assai non ti ringrazi. -
Così dicea la donna con gran pianto,
quando le apparve l'eremita accanto.

§ L'ermite satanique réapparaît

§

45.

Perché sur le sommet d'une roche élevée
L'ermite était venu regarder Angélique ;
Qui était parvenue tout au bout de l'écueil,
Et qui manifestait le plus grand désarroi.
Il était venu là six jours auparavant,
Porté par un démon sur un secret sentier,
Et s'avança vers elle plein de dévotion,
Plus que jamais n'en eurent Paul et Hilarion.

45.

Avea mirato da l'estrema cima
d'un rilevato sasso l'eremita
Angelica, che giunta alla parte ima
è dello scoglio, afflitta e sbigottita.
Era sei giorni egli venuto prima ;
ch'un demonio il portò per via non trita :
e venne a lei fingendo divozione
quanta avesse mai Paulo o Ilarione.

img
« La tentation d'Hilarion » par D. Papety, 1843 (domaine public).

§

46.

À peine la dame l'avait-elle aperçu,
Sans l'avoir reconnu, qu'elle a repris courage,
Et petit à petit, ses craintes disparaissent,
Même si son visage demeure livide.
Et quand il fut près d'elle : « Ayez pitié ! » dit-elle,
« Si je me suis échouée dans le mauvais port ! »
Et avec une voix coupée par les sanglots
Elle lui raconta ce qu'il savait déjà.

46.

Come la donna il cominciò a vedere,
prese, non conoscendolo, conforto ;
e cessò a poco a poco il suo temere,
ben che ella avesse ancora il viso smorto.
Come fu presso, disse : - Miserere,
padre, di me, ch'i' son giunta a mal porto. -
E con voce interrotta dal singulto
gli disse quel ch'a lui non era occulto.

47.

L'ermite commence alors à la réconforter,
Avec de belles et fort dévotes paroles ;
Et pendant qu'il lui parle, sa main s'enhardit,
Sur son visage humide, et bientôt sur son sein ;
Devenu audacieux, il va pour l'embrasser,
Mais elle qui s'indigne, étend vers lui la main,
Le frappe à la poitrine, et le repousse un peu :
D'une honnête rougeur son visage se couvre.

47.

Comincia l'eremita a confortarla
con alquante ragion belle e divote ;
e pon l'audaci man, mentre che parla,
or per lo seno, or per l'umide gote :
poi più sicuro va per abbracciarla ;
ed ella sdegnosetta lo percuote
con una man nel petto, e lo rispinge,
e d'onesto rossor tutta si tinge.

§ « Que n'ai-je tant vécu que pour cette... avanie ! »

§
§

48.

L'ermite, à son côté, prend une bourse et l'ouvre :
Il en tire une fiole pleine de liqueur ;
Et sur ces yeux charmants, où Amour alluma
La plus violente flamme qu'il puisse répandre,
Il verse quelques gouttes très légèrement,
Ce qui suffit pourtant à endormir la Belle.
La voilà sur le sable, gisant sur le dos,
Et livrée aux désirs du lubrique vieillard !

48.

Egli, ch'allato avea una tasca, aprilla,
e trassene una ampolla di liquore ;
e negli occhi possenti, onde sfavilla
la più cocente face ch'abbia Amore,
spruzzò di quel leggiermente una stilla,
che di farla dormire ebbe valore.
Già resupina ne l'arena giace
a tutte voglie del vecchio rapace.

img
D'après Moreau le Jeune (1776)

§
§

49.

Et voilà qu'il l'embrasse et la palpe à plaisir :
Elle dort et ne peut offrir de résistance.
Il lui baise la bouche, il lui baise le sein :
Personne ne le voit en cet endroit désert.
Mais pendant cet assaut trébuche sa monture :
Son corps débile à ses désirs ne répond pas.
La force ne suit pas le nombre des années...
Et plus il s'y efforce, et moins il y parvient !

49.

Egli l'abbraccia ed a piacer la tocca
ed ella dorme e non può fare ischermo.
Or le bacia il bel petto, ora la bocca ;
non è chi 'l veggia in quel loco aspro ed ermo.
Ma ne l'incontro il suo destrier trabocca ;
ch'al disio non risponde il corpo infermo :
era mal atto, perché avea troppi anni ;
e potrà peggio, quanto più l'affanni.

50.

Et par toutes les voies, de toutes les façons,
Son paresseux roussin refuse de sauter.
En vain il lui secoue le frein, il le tourmente :
Il ne parvient à lui tenir la tête haute.
À la fin il s'endort aux côtés de la dame,
Qu'un nouveau danger vient menacer déjà :
Fortune ne s'arrête jamais pour si peu,
En prenant un mortel pour objet de ses jeux.

50.

Tutte le vie, tutti li modi tenta,
ma quel pigro rozzon non però salta.
Indarno il fren gli scuote, e lo tormenta ;
e non può far che tenga la testa alta.
Al fin presso alla donna s'addormenta ;
e nuova altra sciagura anco l'assalta :
non comincia Fortuna mai per poco,
quando un mortal si piglia a scherno e a gioco.

51.

Il faut d'abord que je vous dise quelque chose
Qui va me détourner un peu de mon chemin.
Dans la mer du Nord, du côté du couchant,
Au-delà de l'Irlande se situe une île,
Que l'on appelle Ebude, et où demeure encore
Un peuple peu nombreux, depuis qu'une orque affreuse
Et des monstres marins amenés par Protée
Ici pour se venger, les avait décimés.

51.

Bisogna, prima ch'io vi narri il caso,
ch'un poco dal sentier dritto mi torca.
Nel mar di tramontana invêr l'occaso,
oltre l'Irlanda una isola si corca,
Ebuda nominata ; ove è rimaso
il popul raro, poi che la brutta orca
e l'altro marin gregge la distrusse,
ch'in sua vendetta Proteo vi condusse.

52.

Les vieilles histoires, vraies ou fausses, racontent
Que jadis un roi puissant régnait sur cette île.
Il avait eu une fille dont la beauté,
La grâce, lui avaient servi facilement
Dès lors qu'elle apparut sur la grève marine
À enflammer Protée au beau milieu des eaux.
Et celui-ci, un jour qu'il l'avait trouvée seule,
Lui fit violence et la laissa grosse de lui.

52.

Narran l'antique istorie, o vere o false,
che tenne già quel luogo un re possente,
ch'ebbe una figlia, in cui bellezza valse
e grazia sì, che poté facilmente,
poi che mostrossi in su l'arene salse,
Proteo lasciare in mezzo l'acque ardente ;
e quello, un dì che sola ritrovolla,
compresse, e di sé gravida lasciolla.

53.

La chose fut très douloureuse, insupportable,
Pour un père sévère bien plus que les autres.
Nulle excuse, nulle pitié jamais ne purent
Le faire pardonner, tel était son courroux.
Même en la voyant grosse, il ne put s'empêcher
De donner libre cours à son cruel dessein,
Et avant qu'il soit né, il fit périr aussi
Même son petit-fils, lui qui n'avait rien fait !

53.

La cosa fu gravissima e molesta
al padre, più d'ogn'altro empio e severo :
né per iscusa o per pietà, la testa
le perdonò : sì può lo sdegno fiero.
Né per vederla gravida, si resta
di subito esequire il crudo impero :
e 'l nipotin che non avea peccato,
prima fece morir che fosse nato.

54.

Protée le dieu marin, pasteur du grand troupeau
De Neptune qui règne sur toutes les eaux,
Ressentit une peine immense pour sa Dame,
Et sa grande colère lui fit rompre le cours
Des lois de la nature, et envoya sur terre
Les orques et les phoques, tous ceux de la mer
Qui ont détruit les boeufs et même les brebis,
Avec les habitants des villes et des bourgs.

54.

Proteo marin, che pasce il fiero armento
di Nettunno che l'onda tutta regge,
sente de la sua donna aspro tormento,
e per grand'ira, rompe ordine e legge ;
sì che a mandare in terra non è lento
l'orche e le foche, e tutto il marin gregge,
che distruggon non sol pecore e buoi,
ma ville e borghi e li cultori suoi :

55.

Ils vinrent jusqu'aux murs des cités forteresses,
Et de tous les côtés, il en firent le siège.
Jour et nuit tous les gens demeurent sous les armes,
Avec de grandes peurs et terribles alarmes ;
Tous ont été contraints d'abandonner leurs champs,
Et pour trouver enfin quelque remède, ils ont
Consulté un oracle sur tous leurs malheurs,
Et voici ce que leur répondit celui-ci :

55.

e spesso vanno alle città murate,
e d'ogn'intorno lor mettono assedio.
Notte e dì stanno le persone armate,
con gran timore e dispiacevol tedio :
tutte hanno le campagne abbandonate ;
e per trovarvi al fin qualche rimedio,
andarsi a consigliar di queste cose
all'oracol, che lor così rispose :

56.

Qu'il leur fallait trouver une vraie jeune fille,
Dont la beauté serait à nulle autre pareille,
Et l'offrir en offrande, à Protée, sur la rive,
En échange de celle qu'on a fait mourir.
Si sa beauté devait lui sembler suffisante,
Il la conserverait, ne les troublerait plus ;
Mais sinon il faudrait lui présenter une autre,
Et puis encore une autre, à sa satisfaction.

56.

che trovar bisognava una donzella
che fosse all'altra di bellezza pare,
ed a Proteo sdegnato offerir quella,
in cambio de la morta, in lito al mare.
S'a sua satisfazion gli parrà bella,
se la terrà, né li verrà a sturbare :
se per questo non sta, se gli appresenti
una ed un'altra, fin che si contenti.

§ L'origine de l'esclavage...

§

57.

C'est ainsi que commença le destin cruel
De celles qui étaient de toutes les plus belles :
Chaque jour à Protée on en amenait une,
Jusqu'à qu'il ait trouvé celle qui lui plaît.
La première et toutes les autres ont péri,
Dévorées qu'elles furent toutes par une orque
Qui s'était établie près de l'entrée du port,
Quand le reste du farouche troupeau partit.

57.

E così cominciò la dura sorte
tra quelle che più grate eran di faccia,
ch'a Proteo ciascun giorno una si porte,
fin che trovino donna che gli piaccia.
La prima e tutte l'altre ebbero morte ;
che tutte giù pel ventre se le caccia
un'orca, che restò presso alla foce,
poi che 'l resto partì del gregge atroce.

58.

Qu'elle soit vraie ou soit fausse cette histoire-là
De Protée (je ne sais moi-même que penser),
Dans cette île on garda, sans autre explication
Cette barbare loi antique, pour les femmes ;
Et chaque jour ainsi une orque gigantesque
Venait sur le rivage se nourrir de chair fraîche.
Si naître comme femme est partout un malheur,
Ici assurément c'est encore bien pire !

58.

O vera o falsa che fosse la cosa
di Proteo (ch'io non so che me ne dica),
servosse in quella terra, con tal chiosa,
contra le donne un'empia lege antica :
che di lor carne l'orca mostruosa
che viene ogni dì al lito, si notrica.
Ben ch'esser donna sia in tutte le bande
danno e sciagura, quivi era pur grande.

59.

Ô pauvre demoiselles, que votre destin
Injuste conduisit sur la rive funeste !
Les gens venaient ici, au bord, pour procéder
Sans cesse à l'holocauste affreux des étrangères...
Car plus on en mettait à mort venant d'ailleurs,
Et moins diminuait le nombre de leurs filles !
Et si le vent n'en apportait pas chaque jour,
Ils allaient en quérir ailleurs sur les rivages.

59.

Oh misere donzelle che trasporte
fortuna ingiuriosa al lito infausto !
dove le genti stan sul mare accorte
per far de le straniere empio olocausto ;
che, come più di fuor ne sono morte,
il numer de le loro è meno esausto :
ma perché il vento ognor preda non mena,
ricercando ne van per ogni arena.

60.

Ils parcouraient les mers sur leurs fustes et grips
Leurs brigantines et autres vaisseaux rapides,
Dans les pays lointains et même les plus proches,
Pour le soulagement de leur propre martyre.
Nombre de femmes furent captivées de force,
Ou par la flatterie, ou bien contre de l'or :
Et de toutes régions, de toutes les contrées,
Ils en avaient rempli leurs tours, et leurs prisons.

60.

Van discorrendo tutta la marina
con fuste e grippi ed altri legni loro,
e da lontana parte e da vicina
portan sollevamento al lor martoro.
Molte donne han per forza e per rapina,
alcune per lusinghe, altre per oro ;
e sempre da diverse regioni
n'hanno piene le torri e le prigioni.

§ Angélique est capturée

§

61.

Sur une barque ils sont venus longer la terre
Et sont passés devant la grève solitaire,
Où au milieu des ronces et des grandes herbes,
Angélique la Belle, infortunée, dormait.
Quelques-uns des rameurs sont descendus à terre,
Pour y chercher du bois et ramener de l'eau ;
Et ils y ont trouvé cette fleur des plus belles,
Endormie dans les bras de quelque saint ermite.

61.

Passando una lor fusta a terra a terra
inanzi a quella solitaria riva
dove fra sterpi in su l'erbosa terra
la sfortunata Angelica dormiva,
smontaro alquanti galeotti in terra
per riportarne e legna ed acqua viva ;
e di quante mai fur belle e leggiadre
trovaro il fiore in braccio al santo padre.

62.

Ô trop précieuse proie, tentation trop forte,
Pour des gens si barbares, des gens si grossiers !
Ô destin trop cruel, à qui feras-tu croire,
Que tu sois si forte dans les choses humaines
Pour que tu puisses aller jusqu'à offrir au monstre
En pâture la grande beauté qui dans l'Inde
Fit accourir le roi Agrican du Caucase
Jusqu'au milieu de la Scythie, pour y mourir !

62.

Oh troppo cara, oh troppo eccelsa preda
per sì barbare genti e sì villane !
Oh Fortuna crudel, chi fia ch'il creda,
che tanta forza hai ne le cose umane,
che per cibo d'un mostro tu conceda
la gran beltà, ch'in India il re Agricane
fece venir da le caucasee porte
con mezza Scizia a guadagnar la morte ?

63.

Cette grande beauté qui fut, par Sacripant
Préférée à son beau royaume, à son honneur,
Cette grande beauté, qui fit ombre à la gloire
De ce Seigneur d'Anglant et de son grand génie ;
Cette grande beauté par qui tout le Levant
Fut sens dessus dessous, pui apaisé d'un signe,
Elle n'a plus maintenantt qu'elle est toute seule,
Personne pour l'aider, et même d'un seul mot.

63.

La gran beltà, che fu da Sacripante
posta inanzi al suo onore e al suo bel regno ;
la gran beltà, ch'al gran signor d'Anglante
macchiò la chiara fama e l'alto ingegno ;
la gran beltà che fe' tutto Levante
sottosopra voltarsi e stare al segno,
ora non ha (così è rimasa sola)
chi le dia aiuto pur d'una parola.

64.

La belle dame, alors, dans son profond sommeil,
Fut enchaînée avant qu'elle fût réveillée.
On la porta, ainsi que l'enchanteur-ermite,
Dans la barque remplie d'autres femmes en pleurs.
La voile haut hissée à la cîme du mât,
Ramena le navire dans l'île funeste ;
On l'y emprisonna, dans un solide fort,
Jusqu'au jour où viendrait son tour d'être livrée.

64.

La bella donna, di gran sonno oppressa,
incatenata fu prima che desta.
Portaro il frate incantator con essa
nel legno pien di turba afflitta e mesta.
La vela, in cima all'arbore rimessa,
rendé la nave all'isola funesta,
dove chiuser la donna in rocca forte,
fin a quel dì ch'a lei toccò la sorte.

img
“L'Île des Morts” d'Arnold Böcklin. Une île “funeste”...

§
§

65.

Mais elle était si belle qu'elle est parvenue
À inspirer pitié à ce peuple cruel,
Si bien que de sa mort le jour fut reculé,
Jusqu'au moment où ils ne pourraient l'éviter.
Ils ont ainsi trouvé ailleurs des étrangères
Pour éviter la mort de la belle Angélique.
Mais à la fin au monstre elle a été conduite,
Et en pleurant le peuple tout entier la suit.

65.

Ma poté sì, per esser tanto bella,
la fiera gente muovere a pietade,
che molti dì le differiron quella
morte, e serbarla a gran necessitade ;
e fin ch'ebber di fuore altra donzella,
perdonaro all'angelica beltade.
Al mostro fu condotta finalmente,
piangendo dietro a lei tutta la gente.

66.

Qui dira ses angoisses, ses pleurs, et ses cris,
Les plaintes qu'elle envoie jusqu'au plus haut du ciel ?
Étonnamment la plage ne s'est pas fendue
Quand sur la froide pierre elle fut étendue,
Emprisonnée de chaînes, privée de secours,
Ne pouvant que s'attendre à une horrible mort !
Je ne le dirai pas, tant sa douleur m'éprouve,
Et me contraint de transporter ailleurs mon chant...

66.

Chi narrerà l'angosce, i pianti, i gridi,
l'alta querela che nel ciel penetra ?
maraviglia ho che non s'apriro i lidi,
quando fu posta in su la fredda pietra,
dove in catena, priva di sussidi,
morte aspettava abominosa e tetra.
Io nol dirò ; che sì il dolor mi muove,
che mi sforza voltar le rime altrove,

67.

Et à trouver ailleurs de moins lugubres vers,
Jusqu'à ce que mon esprit las se soit repris ;
Au livide serpent, il serait impossible,
Non plus que pour le tigre dévoré de rage,
Ce qui court de l'Atlas aux rives enflammées
Plein de venin, sur les sables brûlants,
D'imaginer, de voir, sans éprouver d'angoisse
Angélique enchaînée à cette roche nue.

67.

e trovar versi non tanto lugubri,
fin che 'l mio spirto stanco si riabbia ;
che non potrian li squalidi colubri,
né l'orba tigre accesa in maggior rabbia,
né ciò che da l'Atlante ai liti rubri
venenoso erra per la calda sabbia,
né veder né pensar senza cordoglio,
Angelica legata al nudo scoglio.

68.

S'il avait su cela, son Roland bien-aimé,
Qui était à Paris croyant la retrouver !
Ou les deux chevaliers que trompa le vieillard
Avec un messager qu'il fit venir du Styx !
En bravant mille morts, pour lui venir en aide,
Ils auraient retrouvé les traces d'Angélique.
Mais qu'auraient-ils donc fait même s'ils l'avaient su,
Se trouvant séparés d'une distance telle !

68.

Oh se l'avesse il suo Orlando saputo,
ch'era per ritrovarla ito a Parigi ;
o li dui ch'ingannò quel vecchio astuto
col messo che venìa dai luoghi stigi !
fra mille morti, per donarle aiuto,
cercato avrian gli angelici vestigi :
ma che fariano, avendone anco spia,
poi che distanti son di tanta via ?

69.

Pendant ce temps Paris, ayant subi l'assaut
Du fameux fils du roi qu'on appelle Trojan,
En était arrivé à telle extrémité
Qu'il a failli tomber aux mains de l'ennemi.
Et si le ciel n'avait, touché par les prières
Répandu sur la plaine une pluie noire épaisse,
Fût tombé ce jour-là, sous la lance africaine,
Le Saint-Empire et le nom de la France, même.

69.

Parigi intanto avea l'assedio intorno
dal famoso figliuol del re Troiano ;
e venne a tanta estremitade un giorno,
che n'andò quasi al suo nimico in mano :
e se non che li voti il ciel placorno,
che dilagò di pioggia oscura il piano,
cadea quel dì per l'africana lancia
il santo Impero e 'l gran nome di Francia.

70.

Le Créateur suprême a baissé ses regards
Sur le vieux Charlemagne et sur sa juste plainte,
Et par sa pluie soudaine il a éteint les flammes
Que nul savoir humain n'eusse pu réfréner.
Sage est toujours celui qui vers Dieu se retourne :
Jamais nul autre n'a mieux pu le secourir.
Le dévôt souverain a très vite compris
Qu'il devait son salut à la divine main.

70.

Il sommo Creator gli occhi rivolse
al giusto lamentar del vecchio Carlo ;
e con subita pioggia il fuoco tolse :
né forse uman saper potea smorzarlo.
Savio chiunque a Dio sempre si volse ;
ch'altri non poté mai meglio aiutarlo.
Ben dal devoto re fu conosciuto,
che si salvò per lo divino aiuto.

§ Lamentations de Roland

§

71.

La nuit durant, Roland à sa couche confie
Sans cesse le flot de ses pensées vagabondes.
Il les emmène ici, puis les emmène là,
Enfin il les rassemble, mais sans les fixer.
Comme la lumière tremblante de l'eau claire,
Frappée par les rayons de soleil ou de lune,
Court tout le long des toits en faisant de grands sauts
Et à droite, et à gauche, et en bas, et en haut.

71.

La notte Orlando alle noiose piume
del veloce pensier fa parte assai.
Or quinci or quindi il volta, or lo rassume
tutto in un loco, e non l'afferma mai :
qual d'acqua chiara il tremolante lume,
dal sol percossa o da' notturni rai,
per gli ampli tetti va con lungo salto
a destra ed a sinistra, e basso ed alto.

72.

Sa dame maintenant lui revient à l'esprit
(Mais plutôt : qui n'en est jamais vraiment sortie)
Fait renaître en son coeur, et rend bien plus ardente
La flamme qui, le jour, semble plus assoupie.
Elle était avec lui venue jusqu'au Ponant,
De son lointain Cathay, et il l'avait perdue,
Sans jamais retrouver d'elle la moindre trace,
Quand Charles fut battu, pas très loin de Bordeaux.

72.

La donna sua, che gli ritorna a mente,
anzi che mai non era indi partita,
gli raccende nel core e fa più ardente
la fiamma che nel dì parea sopita.
Costei venuta seco era in Ponente
fin dal Cataio ; e qui l'avea smarrita,
né ritrovato poi vestigio d'ella
che Carlo rotto fu presso a Bordella.

73.

De tout cela Roland avait grande douleur,
Et il se reprochait d'avoir été si faible.
« Ô mon cœur, disait-il, combien je me suis mal
Comporté envers toi ! Et comme je regrette,
Alors que je t'avais avec moi nuit et jour
Et que dans ta bonté, tu ne te refusais,
Je t'ai pourtant laissé remettre aux mains de Naymes,
Sans avoir combattu une telle injustice !

73.

Di questo Orlando avea gran doglia, e seco
indarno a sua sciocchezza ripensava.
- Cor mio (dicea), come vilmente teco
mi son portato ! ohimè, quanto mi grava
che potendoti aver notte e dì meco,
quando la tua bontà non mel negava,
t'abbia lasciato in man di Namo porre,
per non sapermi a tanta ingiuria opporre !

74.

N'avais-je pourtant pas pour cela des excuses ?
Charles ne m'en eût pas désavoué peut-être ?
Ou s'il l'eût fait, qui aurait pu m'en empêcher ?
Qui donc eût pu t'enlever à moi contre moi ?
Ne pouvais-je donc pas utiliser mes armes ?
Ou plutôt me laisser arracher vif le cœur  ?
Ni Charles ni les gens de sa nombreuse cour
N'auraient pu t'enlever à moi même de force.

74.

Non aveva ragione io di scusarme ?
e Carlo non m'avria forse disdetto :
se pur disdetto, e chi potea sforzarme ?
chi ti mi volea torre al mio dispetto ?
non poteva io venir più tosto all'arme ?
lasciar più tosto trarmi il cor del petto ?
Ma né Carlo né tutta la sua gente
di tormiti per forza era possente.

75.

Si au moins je l'avais placée sous bonne garde
À Paris ou dans quelque bonne place forte !
Qu'on l'ait donnée à Naymes, cela me désole,
Car de cette façon, elle est perdue pour moi.
Qui donc bien mieux que moi aurait pu la garder ?
Je devais la défendre, donc, jusqu'à la mort,
Plus que mon propre corps, et que mes propres yeux.
Je le devais, le pouvais, mais ne l'ai pas fait !

75.

Almen l'avesse posta in guardia buona
dentro a Parigi o in qualche rocca forte.
Che l'abbia data a Namo mi consona,
sol perché a perder l'abbia a questa sorte.
Chi la dovea guardar meglio persona
di me ? ch'io dovea farlo fino a morte ;
guardarla più che 'l cor, che gli occhi miei :
e dovea e potea farlo, e pur nol fei.

76.

Eh ! Ma douce vie, où es tu allée sans moi,
Toi qui étais restée si jeune et si jolie ?
De même qu'à l'instant où la lumière a fui,
Une agnelle demeure, égarée, dans les bois,
Et qu'espérant bien être entendue du berger,
Tout en bêlant s'en va d'un côté et de l'autre,
Si bien que de très loin le loup l'a entendue,
Et le pauvre berger en vain pleure sa perte

76.

Deh, dove senza me, dolce mia vita,
rimasa sei sì giovane e sì bella ?
come, poi che la luce è dipartita,
riman tra' boschi la smarrita agnella,
che dal pastor sperando esser udita,
si va lagnando in questa parte e in quella ;
tanto che 'l lupo l'ode da lontano,
e 'l misero pastor ne piagne invano.

77.

Et toi, chère espérance, où es-tu donc passée ?
Peut-être es-tu encore en train d'errer, seulette ?
Ou peut-être les loups mauvais t'ont-ils trouvée
Puisque tu n'avais pas Roland pour te garder !
La fleur qui dans le ciel des dieux m'eût fait l'égal,
La fleur que je gardais, intacte pour moi-même,
Et pour ne pas troubler — hélas ! — ton âme chaste,
Elle sera cueillie et profanée — hélas !

77.

Dove, speranza mia, dove ora sei ?
vai tu soletta forse ancor errando ?
o pur t'hanno trovata i lupi rei
senza la guardia del tuo fido Orlando ?
e il fior ch'in ciel potea pormi fra i dei,
il fior ch'intatto io mi venìa serbando
per non turbarti, ohimè ! l'animo casto,
ohimè ! per forza avranno colto e guasto.

78.

Ô misérable ! Ô malheureux ! Que faire d'autre
Que mourir — si on a cueilli ma belle fleur ?
Ô Seigneur Dieu, fais-moi ressentir la souffrance
De tout autre malheur, plutôt que celui-ci !
S'il est bien vrai, alors je m'enlève la vie,
Et je donne mon âme au plus noir désespoir. »
Ainsi se lamentait et soupirait Roland,
Se parlant à lui-même, en sa grande infortune.

78.

Oh infelice ! oh misero ! che voglio
se non morir, se 'l mio bel fior colto hanno ?
O sommo Dio, fammi sentir cordoglio
prima d'ogn'altro, che di questo danno.
Se questo è ver, con le mie man mi toglio
la vita, e l'alma disperata danno. -
Così, piangendo forte e sospirando,
seco dicea l'addolorato Orlando.

§ Rêve de Roland

§

79.

Déjà un peu partout les êtres fatigués
Donnaient quelque repos à leurs esprits lassés :
Qui à même le roc, qui sur des lits de plumes,
Qui sur l'herbe, qui sur le myrte et sous le hêtre ;
À peine as-tu, Roland, refermé les paupières,
Percé par tes pensées, aigües et acérées,
Si brèves, si fugitives, que tu ne peux
Te reposer en paix jouissant du sommeil.

79.

Già in ogni parte gli animanti lassi
davan riposo ai travagliati spirti,
chi su le piume, e chi sui duri sassi,
e chi su l'erbe, e chi su faggi o mirti :
tu le palpebre, Orlando, a pena abbassi,
punto da' tuoi pensieri acuti ed irti ;
né quel sì breve e fuggitivo sonno
godere in pace anco lasciar ti ponno.

80.

Il semblait à Roland voir une verte rive
Recouverte de fleurs aux suaves odeurs,
Se mirant dans l'ivoire et la pourpre native
Qu'Amour lui-même avait répandue de sa main,
Et les deux astres clairs où l'âme se ressource
Enprisonnée qu'elle est par Amour, dans ses rets :
Je veux dire bien sûr les beaux yeux, du visage
Qui lui avait ôté le cœur de la poitrine.

80.

Parea ad Orlando, s'una verde riva
d'odoriferi fior tutta dipinta,
mirare il bello avorio, e la nativa
purpura ch'avea Amor di sua man tinta,
e le due chiare stelle onde nutriva
ne le reti d'Amor l'anima avinta :
io parlo de' begli occhi e del bel volto,
che gli hanno il cor di mezzo il petto tolto.

81.

Il ressentait joie et plaisir les plus extrêmes
Que puisse ressentir un amant fort comblé :
Mais voici que soudain surgit une tempête,
Qui saccage les fleurs et qui abat les arbres ;
On n'en voit d'ordinaire rarement de telles,
Quand s'opposent Aquilon, Auster et Levant.
Il lui sembla que pour trouver quelque refuge
Il lui fallait aller errer dans un désert.

81.

Sentia il maggior piacer, la maggior festa
che sentir possa alcun felice amante :
ma ecco intanto uscire una tempesta
che struggea i fior, ed abbattea le piante :
non se ne suol veder simile a questa,
quando giostra aquilone, austro e levante.
Parea che per trovar qualche coperto,
andasse errando invan per un deserto.

82.

Le malheureux alors sans savoir trop comment
Perd sa dame au milieu de cet air sombre et noir,
Et le voilà criant de ci, de là, son nom,
Le faisant résonner à travers champs et bois.
Et en vain il se dit : « Malheureux que je suis !
Qui a bien pu changer ma douceur en poison ? »
Et il entend soudain sa dame qui, en pleurs,
Se recommande à lui et implore son aide.

82.

Intanto l'infelice (e non sa come)
perde la donna sua per l'aer fosco ;
onde di qua e di là del suo bel nome
fa risonare ogni campagna e bosco.
E mentre dice indarno : - Misero me !
chi ha cangiata mia dolcezza in tosco ? -
ode la donna sua che gli domanda,
piangendo, aiuto, e se gli raccomanda.

83.

Là d'où provient le cri il s'est précipité,
Courant dans tous les sens, et bientôt épuisé ;
Ô combien sa douleur est atroce et cruelle
De ne retrouver pas ces yeux, si doux, si beaux !
Mais il entend une autre voix, venue d'ailleurs :
« N'espère plus jamais d'elle jouir sur terre ! »
Le voici réveillé par cet horrible cri,
Et il est tout à fait inondé de ses larmes.

83.

Onde par ch'esca il grido, va veloce,
e quinci e quindi s'affatica assai.
Oh quanto è il suo dolore aspro ed atroce,
che non può rivedere i dolci rai !
Ecco ch'altronde ode da un'altra voce :
- Non sperar più gioirne in terra mai. -
A questo orribil grido risvegliossi,
e tutto pien di lacrime trovossi.

84.

Sans penser un instant que les images vues
En rêve par désir ou par crainte sont fausses,
Il était tellement occupé d'Angélique,
Qu'il pensait menacée de malheur ou de honte,
Qu'il saute furieux de son lit aussitôt.
Il se couvre en entier de sa cotte de mailles,
De son armure aussi, et saisit Bride-d'Or.
Il ne voulut aucun écuyer pour l'aider.

84.

Senza pensar che sian l'immagin false
quando per tema o per disio si sogna,
de la donzella per modo gli calse,
che stimò giunta a danno od a vergogna,
che fulminando fuor del letto salse.
Di piastra e maglia, quanto gli bisogna,
tutto guarnissi, e Brigliadoro tolse ;
né di scudiero alcun servigio volse.

85.

Et pour pouvoir aller explorer les sentiers
Sans que sa dignité puisse être compromise,
Il n'a pas arboré l'écusson aux quartiers
De gueules et d'argent, de blanc et de vermeil,
Mais seulement choisit un écu tout de noir,
Plus en rapport, c'est sûr, avec toute sa peine :
Il l'avait pris un jour à ce chef sarrasin
Qu'il occit de sa main quelques années plus tôt.

85.

E per poter entrare ogni sentiero,
che la sua dignità macchia non pigli,
non l'onorata insegna del quartiero,
distinta di color bianchi e vermigli,
ma portar volse un ornamento nero ;
e forse acciò ch'al suo dolor simigli :
e quello avea già tolto a uno amostante,
ch'uccise di sua man pochi anni inante.

§ Départ précipité de Roland

§

86.

Au milieu de la nuit il s'en va en silence,
Sans aller prévenir ni saluer son oncle ;
Et même à Brandimart, fidèle compagnon
Qu'il aimait tellement il ne fit pas d'adieux.
Mais dès que le soleil aux cheveux d'or épars
Eut quitté de Triton le fastueux palais,
Et fait se disperser la nuit humide et noire,
Le roi s'est aperçu que le preux avait fui.

86.

Da mezza notte tacito si parte,
e non saluta e non fa motto al zio ;
né al fido suo compagno Brandimarte,
che tanto amar solea, pur dice a Dio.
Ma poi che 'l Sol con l'auree chiome sparte
del ricco albergo di Titone uscìo
e fe' l'ombra fugire umida e nera,
s'avide il re che 'l paladin non v'era.

87.

Avec grand déplaisir, Chalemagne a compris
Que son neveu, la nuit, l'avait abandonné,
Quand il eût dû rester avec lui et l'aider ;
Alors il n'a pas pu retenir sa colère :
Il a donc commencé à se plaindre de lui
Et à lui adresser des paroles blessantes,
Le menacer, s'il ne revenait pas bientôt,
Et qu'il regretterait d'avoir fait cette erreur.

87.

Con suo gran dispiacer s'avede Carlo
che partito la notte è 'l suo nipote,
quando esser dovea seco e più aiutarlo ;
e ritener la colera non puote,
ch'a lamentarsi d'esso, ed a gravarlo
non incominci di biasmevol note :
e minacciar, se non ritorna, e dire
che lo faria di tanto error pentire.

88.

Brandimart, qui chérissait Roland tout autant
Que lui-même, ne s'est vraiment pas attardé :
Soit qu'il ait espéré le faire revenir,
Ou bien qu'il soit fâché de l'entendre blâmer ;
C'est à peine s'il a attendu le moment
Pour partir, où le jour commence à s'assombrir.
Il n'a rien dit à Fleur-de-Lys de son projet,
Pour qu'elle ne puisse venir s'y opposer.

88.

Brandimarte, ch'Orlando amava a pare
di sé medesmo, non fece soggiorno ;
o che sperasse farlo ritornare,
o sdegno avesse udirne biasmo e scorno ;
e volse a pena tanto dimorare,
ch'uscisse fuor ne l'oscurar del giorno.
A Fiordiligi sua nulla ne disse,
perché 'l disegno suo non gl'impedisse.

89.

Car c'était une dame très aimée de lui,
Et qu'il délaissait que des plus rarement.
Elle avait de la grâce, et de bonnes manières,
Un beau visage, ainsi qu'une grande sagesse.
Et s'il était parti sans en prendre congé
C'est qu'il avait pensé revenir aussitôt,
Le jour même ; mais ce qui dès lors arriva,
C'est qu'il fut retardé bien plus qu'il ne pensait.

89.

Era questa una donna che fu molto
da lui diletta, e ne fu raro senza ;
di costumi, di grazia e di bel volto
dotata e d'accortezza e di prudenza :
e se licenza or non n'aveva tolto,
fu che sperò tornarle alla presenza
il dì medesmo ; ma gli accadde poi,
che lo tardò più dei disegni suoi.

90.

Et quand elle eut attendu presqu'un mois,
En vain, sans que jamais elle ne le voie venir,
Elle eut une si grande envie de le revoir,
Qu'elle partit sans guide ni de compagnie,
Allant par quantité de pays, le cherchant,
Comme l'histoire vous le dira quand il le faut.
De ces deux-là je ne vous en dirai pas plus :
Je veux plutôt parler du Chevalier d'Anglant.

90.

E poi ch'ella aspettato quasi un mese
indarno l'ebbe, e che tornar nol vide,
di desiderio sì di lui s'accese,
che si partì senza compagni o guide ;
e cercandone andò molto paese,
come l'istoria al luogo suo dicide.
Di questi dua non vi dico or più inante ;
che più m'importa il cavallier d'Anglante.

91.

Et lui, après avoir quitté les armoiries
Glorieuses d'Almont, est allée vers la porte,
Et tout bas à l'oreille a dit « Je suis le comte »
Au Capitaine qui montait la garde ici.
Et quand le pont-levis a été abaissé,
Il a pris le chemin le plus court conduisant
Au camp des ennemis, et y fonça tout droit.
Ce qui suivit je le dirai dans l'autre chant.

91.

Il qual, poi che mutato ebbe d'Almonte
le gloriose insegne, andò alla porta,
e disse ne l'orecchio : - Io sono il conte -
a un capitan che vi facea la scorta ;
e fattosi abassar subito il ponte,
per quella strada che più breve porta
agl'inimici, se n'andò diritto.
Quel che seguì, ne l'altro canto è scritto.

NOTES

duc anglais Il s'agit d'Astolphe.

parenté Astolphe était le cousin de Bradamante.

fils Le dénommé Zerbin.

sous lui Certains commentateurs ont pu voir ici un double sens érotique... C'est bien possible. D'autant plus que d'autres allusions de ce genre le confirmeront dans les strophes 49-50, et de façon bien plus évidente !

noire caverne Un métaphore pour l'Enfer.

com1 Un détail très “réaliste”, un peu surptrenant, d'ailleurs, dans un récit tout à fait fantasmatique... Il semblerait que l'Arioste connaisse bien les bord de mer.

Paul et Hilarion Deux ermites célèbres : saint Paul, et l'autre, un « ascète chrétien réputé comme thaumaturge qui est considéré comme le fondateur de la vie monastique en Palestine » (Wikipédia).

fustes et grips Vaisseaux légers, souvent utilisés par les corsaires “barbaresques”, à la recherche d'esclaves.

Anglant Autre nom pour Roland.

chef sarrasin “amostante” dans le texte de l'Arioste, se réfère au mot arabe dsignant le chef, comme “émir”.

oncle Charlemagne.