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SOMMAIRE

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CHANT 11

SYNOPSIS : § Roger se résigne et s'en va à pied § Combat du géant et du chevalier § Surprise ! C'est Bradamante ! § Fabrication des arquebuses § Roland s'attaque à l'orque § Roland attaqué par les habitants de l'île. § Combat de Roland contre les îliens § Arrivée des Irlandais § Récit d'Olympe à Roland § Arrivée du roi d'Irlande, Obert § Obert amoureux d'Olympe § Roland retourne en Irlande

1. 

Quantunque debil freno a mezzo il corso
animoso destrier spesso raccolga,
raro è però che di ragione il morso
libidinosa furia a dietro volga,
quando il piacere ha in pronto; a guisa d'orso
che dal mel non sì tosto si distolga,
poi che gli n'è venuto odore al naso,
o qualche stilla ne gustò sul vaso.

1. 

Si une simple bride, au milieu de sa course
Un fougueux destrier parvient à maîtriser,
Le mors de la raison beaucoup plus rarement
Parvient a étouffer le feu libidineux,
Quand le plaisir est là ; et c'est ainsi qu'une ourse
Ne peut se détacher du miel facilement
Quand le parfum lui est arrivé jusqu'au nez
Ou qu'elle y a goûté, léchant le bord du pot.

2. 

Qual ragion fia che 'l buon Ruggier raffrene,
sì che non voglia ora pigliar diletto
d'Angelica gentil che nuda tiene
nel solitario e commodo boschetto?
Di Bradamante più non gli soviene,
che tanto aver solea fissa nel petto:
e se gli ne sovien pur come prima,
pazzo è se questa ancor non prezza e stima;

2. 

Quelle raison pourrait freiner le bon Roger,
L'empêcher de tirer le plaisir qu'il attend
De la douce Angélique amenée toute nue
Dans un bois solitaire et pour cela propice ?
Il ne se souvient plus de qui est Bradamante,
Que pourtant il avait autrefois en son cœur ;
Et s'il lui en souvient, un peu comme autrefois,
Bien fou qui ne saurait jouir de celle-là,

3. 

con la qual non saria stato quel crudo
Zenocrate di lui più continente.
Gittato avea Ruggier l'asta e lo scudo,
e si traea l'altre arme impaziente;
quando abbassando pel bel corpo ignudo
la donna gli occhi vergognosamente,
si vide in dito il prezioso annello
che già le tolse ad Albracca Brunello.

3. 

Près de qui Xénocrate, l'austère, n'aurait
À coup sûr pas été plus continent que lui.
Roger avait jeté sa lance et son écu,
Et avec impatience ôtait ses autres armes,
Quand la belle baissant pudiquement les yeux
Le long de son beau corps qui demeurait si nu,
Vit soudain à son doigt ce précieux anneau
Que Brunel autrefois en Albraque lui prit.

4. 

Questo è l'annel ch'ella portò già in Francia
la prima volta che fe' quel camino
col fratel suo, che v'arrecò la lancia,
la qual fu poi d'Astolfo paladino.
Con questo fe' gl'incanti uscire in ciancia
di Malagigi al petron di Merlino;
con questo Orlando ed altri una matina
tolse di servitù di Dragontina;

4. 

C'était cet anneau-là qu'elle apporta en France,
En faisant ce chemin pour la première fois,
Avec son frère qui, pour lors, avait la lance
Tombée ensuite aux mains du paladin Astolphe.
C'est par lui qu'elle a pu braver les sortilèges
De l'infâme Maugis, au tombeau de Merlin ;
C'est par lui qu'un matin elle put délivrer
Roland et tous les autres aux mains de Dragontine.

5. 

con questo uscì invisibil de la torre
dove l'avea richiusa un vecchio rio.
A che voglio io tutte sue prove accorre,
se le sapete voi così come io?
Brunel sin nel giron lel venne a torre;
ch'Agramante d'averlo ebbe disio.
Da indi in qua sempre Fortuna a sdegno
ebbe costei, fin che le tolse il regno.

5. 

Grâce à lui, invisible, elle a quité la tour,
Où un méchant vieillard l'avait emprisonnée.
Mais pourquoi rappeler ces choses-là encore,
Puisque vous le savez, tous aussi bien que moi ?
Brunel jusque chez elle est venu lui ravir
Cet anneau qu'Agramant désirait posséder.
Et depuis ce jour-là, le destin s'acharna
Contre elle, jusqu'à perdre son royaume même.

6. 

Or che sel vede, come ho detto, in mano,
sì di stupore e d'allegrezza è piena,
che quasi dubbia di sognarsi invano,
agli occhi, alla man sua dà fede a pena.
Del dito se lo leva, e a mano a mano
sel chiude in bocca: e in men che non balena,
così dagli occhi di Ruggier si cela,
come fa il sol quando la nube il vela.

6. 

Et comme je l'ai dit, elle voit à sa main
L'anneau, qui la remplit de joie et d'allégresse,
Tellement qu'elle craint d'être en proie à un songe,
Et n'en croit pas ses yeux, ni même cette main !
De son doigt le retire, doucement, doucement,
Et le met en sa bouche : alors en un éclair,
Sous les yeux de Roger, la voilà disparue,
Comme fait le soleil quand le cache un nuage !

7. 

Ruggier pur d'ogn'intorno riguardava,
e s'aggirava a cerco come un matto;
ma poi che de l'annel si ricordava,
scornato vi rimase e stupefatto:
e la sua inavvertenza bestemiava,
e la donna accusava di quello atto
ingrato e discortese, che renduto
in ricompensa gli era del suo aiuto.

7. 

Et Roger regardait autour de lui pourtant,
Il tournait et tournait comme s'il était fou !
Mais soudain lui revint l'anneau en la mémoire :
Il en resta saisi, et comme stupéfait,
Et il se maudissait de son inadvertance ;
Il accusait la Dame de n'avoir payé
Que par ingratitude et par déloyauté
Le secours que pourtant il lui avait porté.

8. 

- Ingrata damigella, è questo quello
guiderdone (dicea), che tu mi rendi?
che più tosto involar vogli l'annello,
ch'averlo in don? Perché da me nol prendi?
Non pur quel, ma lo scudo e il destrier snello
e me ti dono, e come vuoi mi spendi;
sol che 'l bel viso tuo non mi nascondi.
Io so, crudel, che m'odi, e non rispondi. -

8. 

— Ingrate demoiselle, est-ce bien là le prix
(disait-il) des services que je t'ai rendus ?
Tu préfères voler l'anneau que de l'avoir
Reçu comme cadeau ? Je te l'aurais donné !
Et pas seulement lui, mais l'écu, le cheval,
Jusqu'à moi-même aussi... Tu m'aurais à ta guise,
Pourvu que tu ne caches pas ton beau visage !
Je sais que tu m'entends, cruelle, et tu te tais !

9. 

Così dicendo, intorno alla fontana
brancolando n'andava come cieco.
Oh quante volte abbracciò l'aria vana,
sperando la donzella abbracciar seco!
Quella, che s'era già fatta lontana,
mai non cessò d'andar, che giunse a un speco
che sotto un monte era capace e grande,
dove al bisogno suo trovò vivande.

9. 

Et en disant cela, autour de la fontaine,
Il allait titubant, comme fait un aveugle.
Que de fois il n'a fait que d'embrasser le vide
En croyant embrasser, en vrai, la demoiselle !
Elle qui de longtemps, déjà, s'est éloignée,
Mais ne cessa d'aller jusqu'à atteindre un mont,
Et sous ce mont était une grande caverne,
Où elle put trouver tout ce qu'il lui fallait.

10. 

Quivi un vecchio pastor, che di cavalle
un grande armento avea, facea soggiorno.
Le iumente pascean giù per la valle
le tenere erbe ai freschi rivi intorno.
Di qua di là da l'antro erano stalle,
dove fuggìano il sol del mezzo giorno.
Angelica quel dì lunga dimora
là dentro fece, e non fu vista ancora.

10. 

Car c'est là que vivait un vieux pasteur, avec
Un troupeau de juments qu'il avait élevées.
Et ces juments broutaient dans toute la vallée,
Une herbe tendre et verte au long de frais ruisseaux.
Ici et là dans la caverne étaient des stalles
Où elles pouvaient fuir le soleil de midi.
Angélique y a fait un séjour prolongé
Avant que nul n'ai pu soupçonner sa présence.

11. 

E circa il vespro, poi che rifrescossi,
e le fu aviso esser posata assai,
in certi drappi rozzi aviluppossi,
dissimil troppo ai portamenti gai,
che verdi, gialli, persi, azzurri e rossi
ebbe, e di quante fogge furon mai.
Non le può tor però tanto umil gonna,
che bella non rassembri e nobil donna.

11. 

Quand le soir fut venu, et la fraîcheur aussi,
Comme elle se sentait maintenant reposée,
Elle s'enveloppa dans un drap bien grossier,
Bien différent de ceux qu'elle portait avant,
Gais, verts, jaunes, ou bleus, azurés ou bien rouges,
De toutes les couleurs qu'on pût imaginer.
Elle avait beau porter un habit très modeste,
Elle avait toujours l'air d'une très noble dame.

12. 

Taccia chi loda Fillide, o Neera,
o Amarilli, o Galatea fugace;
che d'esse alcuna sì bella non era,
Titiro e Melibeo, con vostra pace.
La bella donna tra' fuor de la schiera
de le iumente una che più le piace.
Allora allora se le fece inante
un pensier di tornarsene in Levante.

12. 

Qu'il se taise celui qui loue Phyllis, Nérée,
Amarilys ou Galatée, celle qui fuit :
Nulle d'elles ne fut aussi belle jamais,
Ô vous, Tityre et Mélibée, ne vous déplaise !
La belle Dame a fait dans le troupeau son choix :
Elle a pris la jument qui lui plaisait le plus.
Alors lui est venue à l'esprit cette idée
De reprendre la route au loin vers l'Orient.

§

§ Roger se résigne et s'en va à pied

13. 

Ruggiero intanto, poi ch'ebbe gran pezzo
indarno atteso s'ella si scopriva,
e che s'avide del suo error da sezzo,
che non era vicina e non l'udiva;
dove lasciato avea il cavallo, avezzo
in cielo e in terra, a rimontar veniva:
e ritrovò che s'avea tratto il morso,
e salia in aria a più libero corso.

13. 

Pendant ce temps, Roger, las d'avoir attendu,
Si longtemps attendu qu'Angélique se montre,
Et comprenant enfin quelle était son erreur,
Qu'elle n'était plus là et ne l'entendait pas,
Revint où il avait délaissé son coursier
Pour chevaucher encore au ciel et sur la terre.
Mais voilà qu'il avait secoué son licol,
Et qu'il évoluait librement dans les airs.

14. 

Fu grave e mala aggiunta all'altro danno
vedersi anco restar senza l'augello.
Questo, non men che 'l feminile inganno,
gli preme al cor; ma più che questo e quello,
gli preme e fa sentir noioso affanno
l'aver perduto il prezioso annello;
per le virtù non tanto ch'in lui sono,
quanto che fu de la sua donna dono.

14. 

Roger fut très désappointé de constater
Qu'après la belle, sa monture s'échappait !
Et plus encore que de tromperie de femme
Il en a le cœur gros ; mais ce qui est le pire
Ce dont il souffre plus que tout, c'est bien
D'avoir perdu, hélas, cet anneau si précieux
Non seulement pour le pouvoir qui est en lui,
Mais pour la Dame qui lui en a fait présent.

15. 

Oltremodo dolente si ripose
indosso l'arme, e lo scudo alle spalle;
dal mar slungossi, e per le piaggie erbose
prese il camin verso una larga valle,
dove per mezzo all'alte selve ombrose
vide il più largo e 'l più segnato calle.
Non molto va, ch'a destra, ove più folta
è quella selva, un gran strepito ascolta.

15. 

Livré à sa douleur, il a pourtant remis
Son armure, et passé son écu à l'épaule ;
S'éloignant de la mer, par les plaines herbeuses,
Il a pris le chemin d'une grande vallée,
Où il vit au milieu d'une forêt profonde
Une très large voie, sûrement fréquentée.
Il n'alla pas longtemps sans que ne retentisse
Au plus sombre des bois, à droite, un grand tapage.

§

§ Combat du géant et du chevalier

16. 

Strepito ascolta e spaventevol suono
d'arme percosse insieme; onde s'affretta
tra pianta e pianta, e trova dui, che sono
a gran battaglia in poca piazza e stretta.
Non s'hanno alcun riguardo né perdono,
per far, non so di che, dura vendetta.
L'uno è gigante, alla sembianza fiero;
ardito l'altro e franco cavalliero.

16. 

Il écoute et entend un bruit épouvantable
Avec un fracas d'armes qui le fait courir,
Entre les arbres, et trouve là deux hommes
Se livrant bataille, en étroite clairière.
Leurs regards sont bien loin d'être pleins de pitié,
Acharnés comme ils sont d'une obscure vengeance.
L'un d'eux est un géant, dont l'aspect est féroce,
L'autre semble un hardi et noble chevalier.

17. 

E questo con lo scudo e con la spada,
di qua di là saltando, si difende,
perché la mazza sopra non gli cada,
con che il gigante a due man sempre offende.
Giace morto il cavallo in su la strada.
Ruggier si ferma, e alla battaglia attende;
e tosto inchina l'animo, e disia
che vincitore il cavallier ne sia.

17. 

Il se défend de son écu et de l'épée,
En bondissant ici et là du mieux qu'il peut,
Pour que cette massue que brandit le géant
À deux mains, sans arrêt, ne s'abatte sur lui.
Son cheval gît à terre, mort, sur le chemin.
Roger s'arrête, et il observe le combat,
Et au fond de son âme, il espère très fort
Que le chevalier sorte du combat vainqueur.

18. 

Non che per questo gli dia alcun aiuto;
ma si tira da parte, e sta a vedere.
Ecco col baston grave il più membruto
sopra l'elmo a due man del minor fere.
De la percossa è il cavallier caduto:
l'altro, che 'l vide attonito giacere,
per dargli morte l'elmo gli dislaccia;
e fa sì che Ruggier lo vede in faccia.

18. 

Il ne lui vient pourtant aucunement en aide,
Il se tient de côté, et seulement regarde.
Voici que la massue du géant par deux fois
Vient frapper le casque de l'autre plus petit,
Et sous le coup voilà le chevalier à terre.
L'autre qui le voit ainsi étendu, étourdi,
Lui délace le heaume, afin de l'achever :
Roger peut alors voir qui est ce chevalier

§

§ Surprise ! C'est Bradamante !

19. 

Vede Ruggier de la sua dolce e bella
e carissima donna Bradamante
scoperto il viso; e lei vede esser quella
a cui dar morte vuol l'empio gigante:
sì che a battaglia subito l'appella,
e con la spada nuda si fa inante:
na quel, che nuova pugna non attende,
la donna tramortita in braccio prende;

19. 

Et la face qu'il voit est celle de sa belle,
Bradamante, la Dame qui lui est si chère !
Oui, c'est bien son visage, et c'est bien sur elle
Que le géant s'acharne pour la mettre à mort !
Alors Roger défie l'autre pour qu'il se batte,
Et sur lui, l'épée nue, il s'est précipité...
Mais le géant a pris, sans demander son reste,
La Dame dans ses bras, qui est évanouie.

20. 

e se l'arreca in spalla, e via la porta,
come lupo talor piccolo agnello,
o l'aquila portar ne l'ugna torta
suole o colombo o simile altro augello.
Vede Ruggier quanto il suo aiuto importa,
e vien correndo a più poter; ma quello
con tanta fretta i lunghi passi mena,
che con gli occhi Ruggier lo segue a pena.

20. 

Sur l'épaule la prend, et le voilà parti...
Comme ferait un loup pour un petit agneau,
Ou comme fait un aigle prenant dans ses serres
Une douce colombe ou un petit oiseau.
Roger voit bien qu'il est grand temps d'agir, et vite :
Il arrive en courant le plus vite qu'il peut ;
Mais le Géant marche à grands pas, tellement vite,
Que Roger peut à peine le suivre des yeux !

21. 

Così correndo l'uno, e seguitando
l'altro, per un sentiero ombroso e fosco,
che sempre si venìa più dilatando,
in un gran prato uscir fuor di quel bosco.
Non più di questo; ch'io ritorno a Orlando,
che 'l fulgur che portò già il re Cimosco,
avea gittato in mar nel maggior fondo,
acciò mai più non si trovasse al mondo.

21. 

Ils vont ainsi courant, tous deux, l'un après l'autre,
Par un sentier ombreux et parfois même obscur,
Qui va s'élargissant toujours de plus en plus ;
Les voici maintenant sortis sur un grand pré.
Mais je n'en dis pas plus : je reviens à Roland
Qui dans les profondeurs avait précipitée
L'arme de feu qu'il avait pris au roi Frison,
Pour que jamais personne ne la trouve plus.

§

§ Fabrication des arquebuses

22. 

Ma poco ci giovò: che 'l nimico empio
de l'umana natura, il qual del telo
fu l'inventor, ch'ebbe da quel l'esempio,
ch'apre le nubi e in terra vien dal cielo;
con quasi non minor di quello scempio
che ci diè quando Eva ingannò col melo,
lo fece ritrovar da un negromante,
al tempo de' nostri avi, o poco inante.

22. 

Mais cela servit peu : car l'ennemi féroce
De l'humaine nature, lui qui fut l'inventeur
De cette arme copiée sur la foudre du ciel,
Qui après les nuées se jette sur la terre,
Ne nous avait pas fait de don plus détestable
Depuis qu'il a trompé Ève en tendant sa pomme.
Il l'a fait rechercher avec un magicien,
Au temps de nos grands-pères — si ce n'est avant.

23. 

La machina infernal, di più di cento
passi d'acqua ove stè ascosa molt'anni,
al sommo tratta per incantamento,
prima portata fu tra gli Alamanni;
li quali uno ed un altro esperimento
facendone, e il demonio a' nostri danni
assuttigliando lor via più la mente,
ne ritrovaro l'uso finalmente.

23. 

La machine infernale, sous cent brasses d'eau
Est demeurée cachée pendant bien des années ;
Elle en fut retirée par des incantations
Et d'abord confiée aux mains des Allemands,
Lesquels après avoir fait beaucoup d'expériences,
Et l'aide du Malin, cela certainement,
Qui leur ouvrit l'esprit pour notre grand malheur,
Et en ont retrouvé finalement l'usage.

24. 

Italia e Francia e tutte l'altre bande
del mondo han poi la crudele arte appresa.
Alcuno il bronzo in cave forme spande,
che liquefatto ha la fornace accesa;
bùgia altri il ferro; e chi picciol, chi grande
il vaso forma, che più e meno pesa:
e qual bombarda e qual nomina scoppio,
qual semplice cannon, qual cannon doppio;

24. 

L'Italie et la France et les autres pays
Par le monde ont appris son déplorable usage.
Certains ont fait du bronze issu de la fournaise
Encore liquéfié, une forme creusée ;
Les autres ont percé le fer, ou grand, ou mince,
Pour en former un tube plus ou moins pesant.
Qu'ils appellent bombarde ou encore mousquet,
Avec un canon simple ou ou un double canon.

25. 

qual sagra, qual falcon, qual colubrina
sento nomar, come al suo autor più agrada;
che 'l ferro spezza, e i marmi apre e ruina,
e ovunque passa si fa dar la strada.
Rendi, miser soldato, alla fucina
per tutte l'arme c'hai, fin alla spada;
e in spalla un scoppio o un arcobugio prendi;
che senza, io so, non toccherai stipendi.

25. 

On leur donna des noms : fusil, ou couleuvrine,
Ou encore Bertha, fantaisie d'inventeur.
Elles font éclater le fer, et pulvérisent
Le marbre, et se fraient un chemin à leur guise.
Renvoie donc à la forge, malheureux soldat,
Toutes les armes blanches, ton épée aussi !
Ajuste ton mousquet, ou prends une arquebuse :
Sinon tu ne pourras toucher la moindre paye !

26. 

Come trovasti, o scelerata e brutta
invenzion, mai loco in uman core?
Per te la militar gloria è distrutta,
per te il mestier de l'arme è senza onore;
per te è il valore e la virtù ridutta,
che spesso par del buono il rio migliore:
non più la gagliardia, non più l'ardire
per te può in campo al paragon venire.

26. 

Comment as-tu trouvé une place en nos cœurs,
Odieuse invention ! Machine scélérate !
La gloire militaire par toi fut détruite,
Par toi fut le métier des armes méprisé,
Par toi anéantis la valeur, le courage,
Car souvent le mauvais est pris pour le meilleur ;
Par toi on ne peut plus sur le champ de bataille
Prouver que des combats on est le parangon.

27. 

Per te son giti ed anderan sotterra
tanti signori e cavallieri tanti,
prima che sia finita questa guerra,
che 'l mondo, ma più Italia ha messo in pianti;
che s'io v'ho detto, il detto mio non erra,
che ben fu il più crudele e il più di quanti
mai furo al mondo ingegni empi e maligni,
ch'imaginò sì abominosi ordigni.

27. 

Par toi tant sont tombés et dans la tombe iront
De chevaliers hardis et tant de nobles gens,
Avant que ne s'achève cette guerre immonde
Qui a mis l'Italie en pleurs et tout le monde ;
Je vous l'ai dit déjà, et ne regrette pas,
Qu'on ne connut jamais un esprit plus cruel
Parmi tous les mauvais qui règnent en ce monde
Que celui qui conçut telle abomination.

28. 

E crederò che Dio, perché vendetta
ne sia in eterno, nel profondo chiuda
del cieco abisso quella maladetta
anima, appresso al maladetto Giuda.
Ma seguitiamo il cavallier ch'in fretta
brama trovarsi all'isola d'Ebuda,
dove le belle donne e delicate
son per vivanda a un marin mostro date.

28. 

Je veux croire que Dieu, pour en tirer vengeance,
Tient pour l'éternité, dans un abîme obscur,
Prisonnière cette âme mille fois maudite
Avec celle qui fut à Judas-le-maudit.
Mais suivons maintenant ce cavalier pressé
Par son désir d'aller retrouver en Ébude
Les faibles belles dames données en pâture
À un monstre marin, en rivage lointain !

29. 

Ma quanto avea più fretta il paladino,
tanto parea che men l'avesse il vento.
Spiri o dal lato destro o dal mancino,
o ne le poppe, sempre è così lento,
che si può far con lui poco camino;
e rimanea talvolta in tutto spento:
soffia talor sì averso, che gli è forza
o di tornare, o d'ir girando all'orza.

29. 

Mais plus le paladin désirait arriver
Et moins le vent montrait un tel empressement.
Qu'il souffle de la droite, qu'il souffle de gauche,
Ou en poupe, c'était toujours si lentement,
Que très peu de chemin ne permettait de faire.
Parfois aussi il s'effondrait complètement,
Ou bien soufflait en sens contraire, et l'on devait
Faire machine arrière ou louvoyer sans cesse.

30. 

Fu volontà di Dio che non venisse
prima che 'l re d'Ibernia in quella parte,
acciò con più facilità seguisse
quel ch'udir vi farò fra poche carte.
Sopra l'isola sorti, Orlando disse
al suo nochiero: - Or qui potrai fermarte,
e 'l battel darmi; che portar mi voglio
senz'altra compagnia sopra lo scoglio.

30. 

Ce fut ainsi, Dieu l'a voulu : il n'arriva
Qu'après que le roi d'Irlande ait touché la terre,
Pour que s'accomplisse bien plus facilement
Ce que je vais vous dire un petit peu plus loin.
Parvenu à la hauteur de l'île, Roland
Crie à son nocher : « Tu peux jeter l'ancre ici,
Et me donner une barque, je veux aller
Sur cet îlot tout seul, sans être accompagné.

§

§ Roland s'attaque à l'orque

31. 

E voglio la maggior gomona meco,
e l'ancora maggior ch'abbi sul legno:
io ti farò veder perché l'arreco,
se con quel mostro ad affrontar mi vegno. -
Gittar fe' in mare il palischermo seco,
con tutto quel ch'era atto al suo disegno.
Tutte l'arme lasciò, fuor che la spada;
e vêr lo scoglio, sol, prese la strada.

31. 

Et je veux emporter la chaîne la plus grosse
Et l'ancre la plus grosse que tu aies ici  :
Je vais te faire voir pourquoi il me les faut,
Si je parviens enfin à affronter ce monstre. »
Alors il a fait mettre à la mer une barque
Avec tout ce qu'il a voulu pour son projet.
Il a laissé toutes ses armes, sauf l'épée,
Et vers le sombre écueil, alors est decendu.

32. 

Si tira i remi al petto, e tien le spalle
volte alla parte ove discender vuole;
a guisa che del mare o de la valle
uscendo al lito, il salso granchio suole.
Era ne l'ora che le chiome gialle
la bella Aurora avea spiegate al Sole,
mezzo scoperto ancora e mezzo ascoso,
non senza sdegno di Titon geloso.

32. 

Il a tiré les rames contre sa poitrine,
Et en tournant le dos au rivage choisi,
Comme fait le homard quand il sort de la mer
Ou de la crique, et tente d'aller vers le bord.
C'était juste au moment où Aurore la belle
Déploie ses cheveux d'or aux rayons du soleil,
À moitié descendu, déjà , sous l'horizon,
Et non sans exciter la jalouse Téthys.

33. 

Fattosi appresso al nudo scoglio, quanto
potria gagliarda man gittare un sasso,
gli pare udire e non udire un pianto;
sì all'orecchie gli vien debole e lasso.
Tutto si volta sul sinistro canto;
e posto gli occhi appresso all'onde al basso,
vede una donna, nuda come nacque,
legata a un tronco; e i piè le bagnan l'acque.

33. 

Quand il fut assez près de l'écueil dénudé,
À la portée d'un jet de pierre bien lancée
Il lui sembla entendre une plainte, peut-être,
Tant lui parvient un bruit si faible et si confus.
Il s'est alors un peu retourné vers la gauche,
Et ayant abaissé son regard sur les flots
Il y voit une femme, nue comme elle est née,
Attachée à un tronc, les pieds baignant dans l'eau.

34. 

Perché gli è ancor lontana, e perché china
la faccia tien, non ben chi sia discerne.
Tira in fretta ambi i remi, e s'avicina
con gran disio di più notizia averne.
Ma muggiar sente in questo la marina,
e rimbombar le selve e le caverne:
gonfiansi l'onde; ed ecco il mostro appare,
che sotto il petto ha quasi ascoso il mare.

34. 

Comme il est loin encore, et qu'elle tient baissée
La tête, il ne peut pas la distinguer très bien.
En tirant sur les rames, il a pu s'avancer,
Tout rempli du désir d'en apprendre un peu plus.
Mais il entend en mer un grand mugissement
Retentissant dans les forêts et les cavernes :
Sur les ondes qui enflent, le monstre apparaît
Et son ventre est si gros que la mer disparaît.

35. 

Come d'oscura valle umida ascende
nube di pioggia e di tempesta pregna,
che più che cieca notte si distende
per tutto 'l mondo, e par che 'l giorno spegna;
così nuota la fera, e del mar prende
tanto, che si può dir che tutto il tegna:
fremono l'onde. Orlando in sé raccolto,
la mira altier, né cangia cor né volto.

35. 

Comme d'une vallée sombre la nue s'élève,
Imprégnée par la pluie poussée par la tempête,
Et plus noire que nuit, s'étend et se répand,
Sur le monde jusqu'à en effacer le jour,
Ainsi s'ébat la bête, et sur la mer s'étend
Tellement qu'on peut dire qu'elle la tient toute...
Le flot est frémissant ; Roland s'est concentré,
Son regard est hautain et demeure impassible.

36. 

E come quel ch'avea il pensier ben fermo
di quanto volea far, si mosse ratto;
e perché alla donzella essere schermo,
e la fera assalir potesse a un tratto,
entrò fra l'orca e lei col palischermo,
nel fodero lasciando il brando piatto:
l'ancora con la gomona in man prese;
poi con gran cor l'orribil mostro attese.

36. 

Et comme celui qui est si bien résolu
De faire ce qu'il doit, il est allé en hâte
Pour que, du même coup, défendant la donzelle,
Il puisse s'attaquer au monstre lui aussi :
Il a placé la barque entre l'orque et sa proie ;
Il a laissé l'épée reposer au fourreau,
Mais il a saisi l'ancre et le câble en sa main,
Et le cœur plein d'ardeur, il a défié le monstre.

37. 

Tosto che l'orca s'accostò, e scoperse
nel schifo Orlando con poco intervallo,
per ingiottirlo tanta bocca aperse,
ch'entrato un uomo vi saria a cavallo.
Si spinse Orlando inanzi, e se gl'immerse
con quella ancora in gola, e s'io non fallo,
col battello anco; e l'ancora attaccolle
e nel palato e ne la lingua molle:

37. 

Dès que l'orque fut tout près et eut aperçu
Roland, dans son esquif, et à bonne distance,
Elle a ouvert tout grand en pensant l'engloutir
Une bouche où un homme à cheval entrerait !
Roland s'est avancé aussitôt là-dedans,
Il a planté son ancre au fond de cette gueule,
— Où son bateau lui-même est entré, il me semble !
L'amarre a attaché après la langue molle,

38. 

sì che né più si puon calar di sopra,
né alzar di sotto le mascelle orrende.
Così chi ne le mine il ferro adopra,
la terra, ovunque si fa via, suspende,
che subita ruina non lo cuopra,
mentre malcauto al suo lavoro intende.
Da un amo all'altro l'ancora è tanto alta,
che non v'arriva Orlando, se non salta.

38. 

De façon à ce que les horribles mâchoires
Ne puissent plus s'ouvrir, et plus se refermer.
Ainsi fait-on dans les mines, avec du fer
Quand on ouvre une galerie toute nouvelle,
Pour soutenir la terre, qu'elle ne s'éboule,
Et que le travailleur n'y soit enseveli.
D'un bec à l'autre, cette ancre est tellement large
Que Roland ne peut l'atteindre qu'en y sautant

§

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Chodowiecki-1771

39. 

Messo il puntello, e fattosi sicuro
che 'l mostro più serrar non può la bocca,
stringe la spada, e per quel antro oscuro
di qua e di là con tagli e punte tocca.
Come si può, poi che son dentro al muro
giunti i nimici, ben difender rocca;
così difender l'orca si potea
dal paladin che ne la gola avea.

39. 

Après avoir mis ce support, et vérifiié
Que le monstre ne peut plus refermer la gueule,
Il tire son épée, et dans cet antre obscur,
Il frappe de taille et de pointe ici et là.
Comme une forteresse ne peut se défendre,
Quand les ennemis sont entrés dedans ses murs,
De même l'orque ne pouvait plus rien du tout
Contre le paladin qu'elle avait dans la gueule.

40. 

Dal dolor vinta, or sopra il mar si lancia,
e mostra i fianchi e le scagliose schene;
or dentro vi s'attuffa, e con la pancia
muove dal fondo e fa salir l'arene.
Sentendo l'acqua il cavallier di Francia,
che troppo abonda, a nuoto fuor ne viene:
lascia l'ancora fitta, e in mano prende
la fune che da l'ancora depende.

40. 

Tantôt sous la douleur, hors de l'eau elle saute
Montrant ses flancs et son échine pleins d'écailles ;
Tantôt elle replonge, et avec son gros ventre,
Elle remue le fond, faisant jaillir le sable.
Quand l'eau a trop monté, et qu'elle va l'atteindre
Le chevalier de France s'est mis à nager !
Laissant l'ancre plantée, il sort de cette gueule
Saisissant la corde qu'il y a attachée.

41. 

E con quella ne vien nuotando in fretta
verso lo scoglio; ove fermato il piede,
tira l'ancora a sé, ch'in bocca stretta
con le due punte il brutto mostro fiede.
L'orca a seguire il canape è costretta
da quella forza ch'ogni forza eccede,
da quella forza che più in una scossa
tira, ch'in dieci un argano far possa.

41. 

Et traînant ce cordage, il va vers le rivage,
En nageant, et y pose fermement le pied.
Il tire l'ancre à lui, cette ancre dont les pointes
Étaient restées plantées dans la gueule du monstre.
L'orque est forcée de suivre le câble tendu,
Par une force telle qu'elle est sans égale,
Par une force qui d'une seule secousse
Tire plus fort que ne feraient dix cabestans !

42. 

Come toro selvatico ch'al corno
gittar si senta un improvviso laccio,
salta di qua di là, s'aggira intorno,
si colca e lieva, e non può uscir d'impaccio;
così fuor del suo antico almo soggiorno
l'orca tratta per forza di quel braccio,
con mille guizzi e mille strane ruote
segue la fune, e scior non se ne puote.

42. 

Comme un taureau sauvage qui sent sur ses cornes
Le lasso qu'on lui a jeté et qui l'enserre,
Saute de-çà, de-là, et sur lui-même tourne,
Se couche et se relève, sans se libérer,
Ainsi l'orque tirée de son ancien séjour
Par la force étonnante du bras de Roland,
Faisant mille détours, et mille soubressauts,
Ce cordage a suivi, y demeure attachée.

43. 

Di bocca il sangue in tanta copia fonde,
che questo oggi il mar Rosso si può dire,
dove in tal guisa ella percuote l'onde,
ch'insino al fondo le vedreste aprire;
ed or ne bagna il cielo, e il lume asconde
del chiaro sol: tanto le fa salire.
Rimbombano al rumor ch'intorno s'ode,
le selve, i monti e le lontane prode.

43. 

De sa gueule le sang à grands flots coule tant,
Que la mer aujourd'hui ressemble à la Mer Rouge !
La bête tantôt frappe l'eau si fortement
Qu'on peut la voir s'ouvrir jusqu'à montrer le fond.
Tantôt elle s'élève et monte jusqu'au ciel,
Et cache le soleil, quand l'orque la recrache.
La rumeur que tout cela produit se répand
Jusqu'aux forêts, aux monts et aux plages lointaines.

44. 

Fuor de la grotta il vecchio Proteo, quando
ode tanto rumor, sopra il mare esce;
e visto entrare e uscir de l'orca Orlando,
e al lito trar sì smisurato pesce,
fugge per l'alto oceano, obliando
lo sparso gregge: e sì il tumulto cresce,
che fatto al carro i suoi delfini porre,
quel dì Nettuno in Etiopia corre.

44. 

Le vieux Protée qui du fond de sa grotte entend
Cette folle rumeur, en sort, et se redresse ;
Il voit Roland entrer et sortir de la gueule
De l'orque et entraîner le monstre sur la rive...
Alors il s'est enfui à travers l'océan,
Oubliant ses troupeaux ; et devant ce tumulte,
Neptune attelle alors à son char ses dauphins
Et s'est enfui aussi, allant en Ethiopie.

§

§ Roland attaqué par les habitants de l'île.

45. 

Con Melicerta in collo Ino piangendo,
e le Nereide coi capelli sparsi,
Glauci e Tritoni, e gli altri, non sappiendo
dove, chi qua chi là van per salvarsi.
Orlando al lito trasse il pesce orrendo,
col qual non bisognò più affaticarsi;
che pel travaglio e per l'avuta pena,
prima morì, che fosse in su l'arena.

45. 

Ino est toute en pleurs, Mélicerte à son cou,
Les Néréides avec leurs cheveux épars,
Les Glauques et Tritons, ainsi que tous les autres,
Se sauvent ça et là sans savoir où aller.
Roland ayant tiré sur la rive le monstre,
Voit qu'il n'a plus besoin de s'acharner sur lui :
Car avec ses blessures, les effort qu'il fit,
Il était déjà mort avant de s'échouer.

46. 

De l'isola non pochi erano corsi
a riguardar quella battaglia strana;
i quai da vana religion rimorsi,
così sant'opra riputar profana:
e dicean che sarebbe un nuovo torsi
Proteo nimico, e attizzar l'ira insana,
da farli porre il marin gregge in terra,
e tutta rinovar l'antica guerra;

46. 

De l'île étaient accourus grand nombre de gens
Pour voir se dérouler cette étrange bataille ;
Fanatisés qu'ils sont de fausse religion,
Ils ont pris ce combat comme profanation :
Ils craignaient de se rendre de nouveau coupables
Envers Protée, risquant d'attiser sa colère,
Voir ses troupeaux marins réinvestir leurs terres
Pour reprendre la guerre qu'il leur avait faite !

47. 

e che meglio sarà di chieder pace
prima all'offeso dio, che peggio accada;
e questo si farà, quando l'audace
gittato in mare a placar Proteo vada.
Come dà fuoco l'una a l'altra face,
e tosto alluma tutta una contrada,
così d'un cor ne l'altro si difonde
l'ira ch'Orlando vuol gittar ne l'onde.

47. 

Il valait certes mieux lui demander la paix,
À ce dieu offensé, pour éviter le pire,
Et que ce serait bien de jeter à la mer
L'audacieux chevalier : Protée serait content.
Comme le feu s'étend de l'un à l'autre endroit,
Rapide, et bientôt gagne toute la contrée,
Ainsi d'un coeur à l'autre se répand l'idée
Et la colère pour jeter à l'eau Roland.

48. 

Chi d'una fromba e chi d'un arco armato,
chi d'asta, chi di spada, al lito scende;
e dinanzi e di dietro e d'ogni lato,
lontano e appresso, a più poter l'offende.
Di sì bestiale insulto e troppo ingrato
gran meraviglia il paladin si prende:
pel mostro ucciso ingiuria far si vede,
dove aver ne sperò gloria e mercede.

48. 

Qui d'une fronde, qui d'un arc, d'un javelot,
Ou même d'une épée, ils se sont tous armés.
Au rivage venus ils l'ont tous attaqué,
Par devant, par derrière et de tous les côtés.
Roland fu tout surpris de leur brutalité
Et de leur injustice, à subir leurs injures,
À cause de la mort du monstre qu'il croyait
Lui apporter la gloire et belle récompense !

§

§ Combat de Roland contre les îliens

49. 

Ma come l'orso suol, che per le fiere
menato sia da Rusci o da Lituani,
passando per la via, poco temere
l'importuno abbaiar di picciol cani,
che pur non se li degna di vedere;
così poco temea di quei villani
il paladin, che con un soffio solo
ne potrà fracassar tutto lo stuolo.

49. 

Mais comme l'ours que l'on promène dans les foires
Qu'il vienne de Russie ou de Lithuanie,
Ne montre aucune peur quand il voit dans la rue
Un petit chien teigneux qui après lui aboie,
Et qu'il daigne pas seulement regarder,
Le paladin non plus ne craint pas ces vilains :
Un seul souffle de lui eut peut-être suffi
À chasser et broyer d'un coup toute la bande !

50. 

E ben si fece far subito piazza
che lor si volse, e Durindana prese.
S'avea creduto quella gente pazza
che le dovesse far poche contese,
quando né indosso gli vedea corazza,
né scudo in braccio, né alcun altro arnese;
ma non sapea che dal capo alle piante
dura la pelle avea più che diamante.

50. 

Alors il s'est fait vite laisser une place :
Il a fait volte-face et brandi Durandal.
Si ces gens insensés s'étaient imaginés
Qu'il allait se laisser faire sans résistance,
Car ils ne voyaient pas sur son dos de cuirasse,
Et n'avait pas d'écu au bras, ni de harnais,
C'est qu'ils ne savaient pas que de la tête aux pieds
Sa peau était plus dure que n'est le diamant !

51. 

Quel che d'Orlando agli altri far non lece,
di far degli altri a lui già non è tolto.
Trenta n'uccise, e furo in tutto diece
botte, o se più, non le passò di molto.
Tosto intorno sgombrar l'arena fece;
e per slegar la donna era già volto,
quando nuovo tumulto e nuovo grido
fe' risuonar da un'altra parte il lido.

51. 

Ce qu'à Roland les autres ne peuvent lui faire
Il n'est pas interdit à lui de le leur faire !
Il en a occis trente, en dix seuls coups d'épée,
Ou peut-être un peu plus, mais vraiment de très peu.
Il eut bien vite fait de nettoyer la grève,
Et déjà se tournait pour délivrer la Dame,
Quand un nouveau tumulte et de nouveaux grands cris
Ont retenti sur un autre endroit du rivage.

§

§ Arrivée des Irlandais

52. 

Mentre avea il paladin da questa banda
così tenuto i barbari impediti,
eran senza contrasto quei d'Irlanda
da più parte ne l'isola saliti;
e spenta ogni pietà, strage nefanda
di quel popul facean per tutti i liti:
fosse iustizia, o fosse crudeltade,
né sesso riguardavano né etade.

52. 

Le Paladin Roland ayant ainsi chassé
De ce côté la bande des iliens barbares,
Les Irlandais sans peine, avaient pu accoster.
Ils se sont répandus en plusieurs lieux de l'île ;
N'ayant nulle pitié, venus sur le rivage,
De tous ces gens ont fait un horrible carnage,
Que ce soit par justice, ou bien par cruauté,
Rien ne les arrêta, ni le sexe, ni l'âge.

53. 

Nessun ripar fan gl'isolani, o poco;
parte, ch'accolti son troppo improviso,
parte, che poca gente ha il picciol loco,
e quella poca è di nessun aviso.
L'aver fu messo a sacco; messo fuoco
fu ne le case: il populo fu ucciso:
le mura fur tutte adeguate al suolo:
non fu lasciato vivo un capo solo.

53. 

Les insulaires ont fait peu de résistance,
Soit qu'ils aient été pris vraiment à l'improviste,
Soit qu'il y eut fort peu d'habitants dans cette île,
Et qu'on n'ait pas eu le temps de les prévenir.
Leurs biens furent mis à sac, leurs maisons brûlées,
Et toute la population fut égorgée,
Les remparts de la ville rasés — pas un seul
Habitant de l'île ne fut laissé vivant.

54. 

Orlando, come gli appertenga nulla
l'alto rumor, le strida e la ruina,
viene a colei che su la pietra brulla
avea da divorar l'orca marina.
Guarda, e gli par conoscer la fanciulla;
e più gli pare, e più che s'avicina:
gli pare Olimpia: ed era Olimpia certo,
che di sua fede ebbe sì iniquo merto.

54. 

Ce grand tumulte-là ne trouble pas Roland,
Ni les cris d'épouvante, le fracas des ruines :
Il est venu vers celle qu'on avait liée
Au rocher pour que l'orque aille la dévorer.
Alors il la regarde, et lui semble connue,
Et plus il s'en approche et plus la reconnaît :
C'est en effet Olympe, elle qui a reçu
Pour sa fidélité l'inique récompense !

§

§ Récit d'Olympe à Roland

55. 

Misera Olimpia! a cui dopo lo scorno
che gli fe' Amore, anco Fortuna cruda
mandò i corsari (e fu il medesmo giorno),
che la portaro all'isola d'Ebuda.
Riconosce ella Orlando nel ritorno
che fa allo scoglio: ma perch'ella è nuda,
tien basso il capo; e non che non gli parli,
ma gli occhi non ardisce al viso alzarli.

55. 

Pauvre Olympe ! Après avoir eu tant de chagrins
Que l'Amour lui causa, un destin fort cruel
Lui envoya, et le jour même, des pirates
Qui dans l'île d'Ébude l'ont menée de force.
Elle aussi reconnaît Roland dès qu'il arrive,
Et dès qu' il a posé le pied sur le rivage...
Mais elle est nue ! — Et garde la tête baissée,
Ne parle pas, ne lève pas les yeux vers lui.

56. 

Orlando domandò ch'iniqua sorte
l'avesse fatta all'isola venire
di là dove lasciata col consorte
lieta l'avea, quanto si può più dire.
- Non so (disse ella) s'io v'ho, che la morte
voi mi schivaste, grazie a riferire,
o da dolermi che per voi non sia
oggi finita la miseria mia.

56. 

Roland lui demande quel est le sort inique
Qui a pu la conduire jusque dans cette île,
Quand lui l'avait laissée auprès de son époux,
Heureuse comme tout, autant qu'on puisse l'être ?
« Je ne sais pas, dit-elle, est-ce que je vous dois
Grand merci pour m'avoir arrachée à la mort,
Ou si je dois me plaindre que vous empêchiez
Mes misères de prendre fin dès aujourd'hui !

57. 

Io v'ho da ringraziar ch'una maniera
di morir mi schivaste troppo enorme;
che troppo saria enorme, se la fera
nel brutto ventre avesse avuto a porme.
Ma già non vi ringrazio ch'io non pera;
che morte sol può di miseria torme:
ben vi ringrazierò, se da voi darmi
quella vedrò, che d'ogni duol può trarmi. -

57. 

Il est vrai, je devrais vous remercier, vraiment,
De m'avoir arrachée à une mort affreuse :
Il eût été horrible pour moi d'être ainsi
Engloutie dans le ventre de la bête immonde...
Mais je ne peux pourtant vous remercier pour ça,
Car la mort seule peut terminer mes misères :
Et je vous saurais gré, si par vous j'obtenais
Cette mort qui pourrait m'arracher à mes maux ! »

58. 

Poi con gran pianto seguitò, dicendo
come lo sposo suo l'avea tradita;
che la lasciò su l'isola dormendo,
donde ella poi fu dai corsar rapita.
E mentre ella parlava, rivolgendo
s'andava in quella guisa che scolpita
o dipinta è Diana ne la fonte,
che getta l'acqua ad Ateone in fronte;

58. 

Puis au milieu des grands sanglots et de ses larmes,
Elle lui dit comment son époux l'a trahie,
Qu'il l'avait laissée là sur cette île, endormie,
Où elle avait été prise par des corsaires.
Et tout en le disant, elle se détournait,
Dans la pose où l'on voit, dans la pierre sculptée
Ou peinte, la déesse Diane dans son bain,
Jetant de l'eau sur le visage d'Actéon ;

59. 

che, quanto può, nasconde il petto e 'l ventre,
più liberal dei fianchi e de le rene.
Brama Orlando ch'in porto il suo legno entre;
che lei, che sciolta avea da le catene,
vorria coprir d'alcuna veste. Or mentre
ch'a questo è intento, Oberto sopraviene,
Oberto il re d'Ibernia, ch'avea inteso
che 'l marin mostro era sul lito steso;

59. 

Et autant qu'elle peut, elle cache ses seins
Et son ventre, laissant voir ses flancs et ses reins.
Roland cherche à mener son frêle esquif au port,
Afin d'y prendre de quoi revêtir la Dame
Dont il avait brisé les chaînes ; mais voilà
Que pendant ce temps-là, le roi Obert survient,
Obert, le roi d'Irlande qui avait appris
Que le monstre marin sur le rivage gît,

§

§ Arrivée du roi d'Irlande, Obert

60. 

E che nuotando un cavallier era ito
a porgli in gola un'ancora assai grave;
e che l'avea così tirato al lito,
come si suol tirar contr'acqua nave.
Oberto, per veder se riferito
colui da chi l'ha inteso, il vero gli have,
se ne vien quivi; e la sua gente intanto
arde e distrugge Ebuda in ogni canto.

60. 

Et que tout en nageant un chevalier avait
En sa gueule enfoncé une ancre jusqu'au fond,
Et qu'ainsi il avait pu le tirer au bord,
Comme on fait d'un navire que l'on sort de l'eau.
Obert, pour être sûr que c'est la vérité
Qu'on lui a raconté, est venu en personne,
Pendant que tous ses gens vont saccageant Ebude,
Livrant l'île à la flamme et à la destruction.

61. 

Il re d'Ibernia, ancor che fosse Orlando,
di sangue tinto, e d'acqua molle e brutto,
brutto del sangue che si trasse quando
uscì de l'orca in ch'era entrato tutto,
pel conte l'andò pur raffigurando;
tanto più che ne l'animo avea indutto,
tosto che del valor sentì la nuova,
ch'altri ch'Orlando non faria tal pruova.

61. 

Le roi d'Irlande, quand il voit Roland ainsi,
Pourtant tout recouvert et de sang et de vase,
Ce sang qui sur lui a coulé quand il entra
Et quand il ressortit de la gueule du monstre,
Le reconnut quand même comme étant ce Comte ;
Apprenant la nouvelle, il avait bien pensé
Qu'un acte courageux d'une telle valeur
Ne pouvait être fait par autre que Roland.

62. 

Lo conoscea, perch'era stato infante
d'onore in Francia, e se n'era partito
per pigliar la corona, l'anno inante,
del padre suo ch'era di vita uscito.
Tante volte veduto, e tante e tante
gli avea parlato, ch'era in infinito.
Lo corse ad abbracciare e a fargli festa,
trattasi la celata ch'avea in testa.

62. 

Il le connaissait bien, car il avait été
Page d'honneur en France, et en était parti
L'année d'avant, pour aller prendre la couronne
Que son père, en mourant, à lui avait léguée.
Il avait donc souvent pu rencontrer Roland
Et lui avait parlé de très nombreuses fois.
Il courut l'embrasser après avoir ôté
Le casque qui du preux dissimulait la tête.

63. 

Non meno Orlando di veder contento
si mostrò il re, che 'l re di veder lui.
Poi che furo a iterar l'abbracciamento
una o due volte tornati amendui,
narrò ad Oberto Orlando il tradimento
che fu fatto alla giovane, e da cui
fatto le fu; dal perfido Bireno,
che via d'ogn'altro lo dovea far meno.

63. 

Roland ne montre pas moins de contentement
À rencontrer le roi que le roi de le voir.
Après avoir deux fois répété l'un et l'autre
Leurs grands embrassements, Roland a raconté
Au roi Obert la trahison qu'on avait faite
À cette pauvre femme, et qui était l'auteur
De ce méfait — le perfide Birène, lui
Qui moins que tout autre aurait dû être coupable.

64. 

Le prove gli narrò, che tante volte
ella d'amarlo dimostrato avea:
come i parenti e le sustanze tolte
le furo, e al fin per lui morir volea;
e ch'esso testimonio era di molte,
e renderne buon conto ne potea.
Mentre parlava, i begli occhi sereni
de la donna di lagrime eran pieni.

64. 

Il lui dit quelles étaient les preuves d'amour
Qu'elle lui avait si souvent données pourtant ;
Comment elle avait été privée de ses biens
Et de tous ses parents, qu'elle voulait mourir...
Et qu'il était témoin de beaucoup de ces choses,
Et qu'il pouvait en rendre compte à qui voulait.
Et tandis qu'il parlait, les beaux yeux si sereins
Et si clairs, de la dame, étaient remplis de larmes.

§

§ Obert amoureux d'Olympe

65. 

Era il bel viso suo, quale esser suole
da primavera alcuna volta il cielo,
quando la pioggia cade, e a un tempo il sole
si sgombra intorno il nubiloso velo.
E come il rosignuol dolci carole
mena nei rami alor del verde stelo,
così alle belle lagrime le piume
si bagna Amore, e gode al chiaro lume.

65. 

Son beau visage ressemblait à un doux ciel
Comme on en voit parfois quand renaît le printemps,
Quand la pluie tombe, mais que le soleil revient,
Rejetant un instant son voile de nuages.
Comme le rossignol faisant des cabrioles
Dans le feuillage vert, en secouant ses plumes,
Ainsi Amour se baigne aux larmes de la belle,
Et y trempe ses ailes, heureux de leur éclat.

66. 

E ne la face de' begli occhi accende
l'aurato strale, e nel ruscello amorza,
che tra vermigli e bianchi fiori scende:
e temprato che l'ha, tira di forza
contra il garzon, che né scudo difende,
né maglia doppia, né ferrigna scorza;
che mentre sta a mirar gli occhi e le chiome,
si sente il cor ferito, e non sa come.

66. 

Au flambeau de ces yeux si beaux il fait chauffer
Son trait doré qu'il fait tremper dans l'eau des larmes,
Qui coule sur les fleurs vermeilles de ses joues.
Et le trait refoidi, prestement le décoche
Contre le jeune Obert, qui n'a pour le défendre
Ni écu ni armure, ni de cotte de maille !
En regardant ces yeux et cette chevelure,
Il sent, ne sait comment, au cœur une blessure.

67. 

Le bellezze d'Olimpia eran di quelle
che son più rare: e non la fronte sola,
gli occhi e le guance e le chiome avea belle,
la bocca, il naso, gli omeri e la gola;
ma discendendo giù da le mammelle,
le parti che solea coprir la stola,
fur di tanta eccellenza, ch'anteporse
a quante n'avea il mondo potean forse.

67. 

Car la beauté d'Olympe était certes de celles
Qui des plus rares sont ; son front n'est pas seul beau,
Mais ses yeux, mais ses joues, ses cheveux et son nez,
Ses épaules, sa bouche, et sa gorge elle aussi ;
Mais en allant plus bas, et en dessous des seins,
Ce corps qui d'ordinaire porte des vêtements
Se montrait si parfait qu'il pouvait sans effort
L'emporter sur tout ce qui est beau dans le monde.

68. 

Vinceano di candor le nievi intatte,
ed eran più ch'avorio a toccar molli:
le poppe ritondette parean latte
che fuor dei giunchi allora allora tolli.
Spazio fra lor tal discendea, qual fatte
esser veggiàn fra picciolini colli
l'ombrose valli, in sua stagione amene,
che 'l verno abbia di nieve allora piene.

68. 

Sa blancheur surpassait la plus belle des neiges,
Et son toucher, plus doux que le plus bel ivoire,
Et les seins rondelets faisaient penser au lait
Qui goutte peu à peu des corbeilles de joncs.
Entre eux deux se frayait un petit chemin creux
Comme on en voit s'ouvrir juste entre les collines,
Quand la douce saison, au val ombreux, fait fondre
La neige que l'hiver avait amoncelée.

69. 

I rilevati fianchi e le belle anche,
e netto più che specchio il ventre piano,
pareano fatti, e quelle coscie bianche,
da Fidia a torno, o da più dotta mano.
Di quelle parti debbovi dir anche,
che pur celare ella bramava invano?
Dirò insomma, ch'in lei dal capo al piede,
quant'esser può beltà, tutta si vede.

69. 

Ses flancs si élancés et ses hanches si belles,
Et son ventre poli tout autant qu'un miroir,
La blancheur de ses cuisses — cela ferait croire
Que Phidias les sculpta, ou plus expert encore.
Dois-je parler aussi de ces endroits secrets
Qu'elle tentait en vain d'essayer de cacher ?
En somme je dirai que de la tête aux pieds
S'offrait tant de beauté qu'il peut en exister.

70. 

Se fosse stata ne le valli Idee
vista dal Pastor frigio, io non so quanto
Vener, sebben vincea quell'altre dee,
portato avesse di bellezza il vanto:
né forso ito saria ne le Amiclee
contrade esso a violar l'ospizio santo;
ma detto avria: - Con Menelao ti resta,
Elena pur; ch'altra io non vo' che questa. -

70. 

Si le berger phrygien, aux vallées de l'Ida
L'avait eue sous les yeux, je me demande bien
Si Vénus elle-même, qui triompha de toutes
Eût vraiment remporté le prix de la beauté.
Pâris ne serait point allé en Laconie,
Pour y violer les lois de l'hospitalité :
Il eût dit à Hélène : « Garde ton Ménélas,
Je n'en veux aucune autre, il me faut celle-là. »

71. 

E se fosse costei stata a Crotone,
quando Zeusi l'imagine far volse,
che por dovea nel tempio di Iunone,
e tante belle nude insieme accolse;
e che, per una farne in perfezione,
da chi una parte e da chi un'altra tolse:
non avea da torre altra che costei;
che tutte le bellezze erano in lei.

71. 

Et si elle eût été du côté de Crotone,
Quand Zeuxis a voulu entreprendre un tableau
Qu'il avait destiné au Temple de Junon,
Et qu'il a fait poser autant de beautés nues
Auxquelles, pour atteindre à la perfection,
Il a dû emprunter seulement ci ou ça,
Il eût suffi pour lui de regarder Olympe :
Tant les beautés en elle s'étaient réunies.

72. 

Io non credo che mai Bireno, nudo
vedesse quel bel corpo; ch'io son certo
che stato non saria mai così crudo,
che l'avesse lasciata in quel deserto.
Ch'Oberto se n'accende, io vi concludo,
tanto che 'l fuoco non può star coperto.
Si studia consolarla, e darle speme
ch'uscirà in bene il mal ch'ora la preme:

72. 

Je ne crois vraiment pas que Birène, jamais,
Eût vu ce beau corps nu, car je suis bien certain
Que jamais il n'eût pu se montrer si cruel
Qu'il l'eût abandonnée dans une ile déserte !
Qu'Obert en ait été enflammé, j'en conclus
Que l'on ne peut jamais laisser couvert le feu !
Il veut la consoler, et la faire espérer
Qu'un grand bien sortira du malheur qui l'accable.

73. 

e le promette andar seco in Olanda;
né fin che ne lo stato la rimetta,
e ch'abbia fatto iusta e memoranda
di quel periuro e traditor vendetta,
non cesserà con ciò che possa Irlanda,
e lo farà quanto potrà più in fretta.
Cercare intanto in quelle case e in queste
facea di gonne e di feminee veste.

73. 

Il lui promet donc de l'emmener en Hollande
Avec lui, pour la rétablir dans ses États,
Et de tout faire pour obtenir réparation,
Et qu'elle soit vengée des traîtres, des parjures.
Il y consacrera tout ce que peut l'Irlande,
Et cela le plus tôt qu'il lui sera possible.
En attendant il fait quérir dans les maisons
Ce que l'on peut trouver de jupons et de robes.

74. 

Bisogno non sarà, per trovar gonne,
ch'a cercar fuor de l'isola si mande;
ch'ogni dì se n'avea da quelle donne
che de l'avido mostro eran vivande.
Non fe' molto cercar, che ritrovonne
di varie fogge Oberto copia grande;
e fe' vestir Olimpia, e ben gl'increbbe
non la poter vestir come vorrebbe.

74. 

Pas besoin pour trouver de ces vêtements-là
D'aller chercher au loin et en dehors de l'île :
Il en restait beaucoup dans les maisons des femmes
Envoyées chaque jour comme pâture au monstre.
Donc sans chercher beaucoup Obert en a trouvé
Et de toutes les sortes, de toutes les tailles ;
Il en a fait vêtir Olympe, s'excusant
De ne pas la parer comme il l'aurait voulu.

75. 

Ma né sì bella seta o sì fin'oro
mai Fiorentini industri tesser fenno;
né chi ricama fece mai lavoro,
postovi tempo, diligenza e senno,
che potesse a costui parer decoro,
se lo fêsse Minerva o il dio di Lenno,
e degno di coprir sì belle membre,
che forza è ad or ad or se ne rimembre.

75. 

Mais ni la soie brillante ni l'or le plus fin
Qui soit jamais sortis des mains des Florentins,
Ni aucun vêtement demandant la patience,
Du travail prolongé et du soin minutieux,
Tel que pourrait paraître celui qu'aurait fait
Minerve si habile, ou le dieu de Lemnos,
N'auraient pu sembler dignes de les revêtir
Des membres si jolis hantant son souvenir.

76. 

Per più rispetti il paladino molto
si dimostrò di questo amor contento:
ch'oltre che 'l re non lascerebbe asciolto
Bireno andar di tanto tradimento,
sarebbe anch'esso per tal mezzo tolto
di grave e di noioso impedimento,
quivi non per Olimpia, ma venuto
per dar, se v'era, alla sua donna aiuto.

76. 

Pour beaucoup de raisons le paladin Roland
Se montra très content de ce nouvel amour.
Outre le fait que le roi ne laisserai pas
La trahison faite par Birène impunie,
De plus il se voyait, par cette intervention,
Déchargé d'une grave et ennuyeuse tâche :
Il n'était pas venu en ces lieux pour Olympe,
Mais pour porter secours, s'il pouvait, à sa Dame.

§

§ Roland retourne en Irlande

77. 

Ch'ella non v'era si chiarì di corto,
ma già non si chiarì se v'era stata;
perché ogn'uomo ne l'isola era morto,
né un sol rimaso di sì gran brigata.
Il dì seguente si partir del porto,
e tutti insieme andaro in una armata.
Con loro andò in Irlanda il paladino;
che fu per gire in Francia il suo camino.

77. 

Il savait maintenant qu'elle n'était pas là,
Mais il ne savait pas si elle y est venue ;
Car tous les habitants maintenant étaient morts,
Pas un seul survivant dans l'île si peuplée.
Le jour qui a suivi, on a quitté le port,
Tout le monde est allé à bord de l'armada.
Le Paladin Roland les suivit en Irlande,
C'était sur son chemin pour rejoindre la France.

78. 

A pena un giorno si fermò in Irlanda;
non valser preghi a far che più vi stesse:
Amor, che dietro alla sua donna il manda,
di fermarvisi più non gli concesse.
Quindi si parte; e prima raccomanda
Olimpia al re, che servi le promesse:
ben che non bisognasse; che gli attenne
molto più, che di far non si convenne.

78. 

Il s'arrêta à peine, un seul jour, en Irlande,
Même si de rester tous l'en ont tant prié :
L'Amour qui vers sa Dame le pousse toujours
Ne lui permettait pas de rester plus longtemps.
Alors il est parti, non sans recommander
Olympe auprès du roi — bien qu'il ne fût besoin
De lui remémorer ses anciennes promesses,
Car il fit en effet bien plus qu'il n'avait dit.

79. 

Così fra pochi dì gente raccolse;
e fatto lega col re d'Inghilterra
e con l'altro di Scozia, gli ritolse
Olanda, e in Frisa non gli lasciò terra;
ed a ribellione anco gli volse
la sua Selandia: e non finì la guerra,
che gli diè morte; né però fu tale
la pena, ch'al delitto andasse eguale.

79. 

Au bout de peu de jours il avait réuni
Une armée et avait conclu une alliance
Avec le roi d'Écosse et celui d'Angleterre ;
Il reprit la Hollande et ne laissa en Frise
Pas un château debout ; puis il a entraîné
La Zélande à la guerre, à laquelle il mit fin,
Seulement quand Birène eut été mis à mort,
Peine qui pourtant fut loin d'égaler son crime.

80. 

Olimpia Oberto si pigliò per moglie,
e di contessa la fe' gran regina.
Ma ritorniamo al paladin che scioglie
nel mar le vele, e notte e dì camina;
poi nel medesmo porto le raccoglie,
donde pria le spiegò ne la marina:
e sul suo Brigliadoro armato salse,
e lasciò dietro i venti e l'onde salse.

80. 

Obert a pris alors Olympe pour épouse,
Et de simple comtesse en a fait une reine.
Mais retournons plutôt au Paladin qui hisse
Ses voiles sur la mer et nuit et jour chemine.
Il arrive bientôt jusqu'à ce même port
D'où il était parti, et avait pris la mer,
Et monté tout armé sur son cher Bride d'Or,
Il a laissé les vents et les ondes salées.

81. 

Credo che 'l resto di quel verno cose
facesse degne di tenerne conto;
ma fur sin a quel tempo sì nascose,
che non è colpa mia s'or non le conto;
perché Orlando a far l'opre virtuose,
più che a narrarle poi, sempre era pronto:
né mai fu alcun de li suoi fatti espresso,
se non quando ebbe i testimoni appresso.

81. 

Je pense que pendant le reste de l'hiver,
Ce qu'il a fait serait digne d'être conté ;
Mais cela fut alors tenu en grand secret,
Et ce n'est pas ma faute si je ne le dis !
Roland était en fait plus prompt dans ses actions
Que pour les raconter à tout le monde ensuite :
Les seuls de ses hauts faits que nous avons connus
Sont ceux qui ont eu lieu devant bien des témoins. [Com-81]

§

img
Phryxus sur son bélier tentant de sauver sa soeur Hellé (d'après “Wikipedia”).

82. 

Passò il resto del verno così cheto,
che di lui non si seppe cosa vera:
ma poi che 'l sol ne l'animal discreto
che portò Friso, illuminò la sfera,
e Zefiro tornò soave e lieto
a rimenar la dolce primavera;
d'Orlando usciron le mirabil pruove
coi vaghi fiori e con l'erbette nuove.

82. 

Il a passé l'hiver sans qu'on parle de lui ;
On ne sait donc vraiment rien de ce qu'il a fait.
Mais lorsque le soleil eût éclairé le signe
De l' animal discret qui emporta Phryxus,
Et que Zéphyre ce vent si doux et joyeux
Eut fait revenir avec lui le doux printemps,
Les exploits admirables de notre Roland
Reparurent avec l'herbe verte et les fleurs.

83. 

Di piano in monte, e di campagna in lido,
pien di travaglio e di dolor ne gìa;
quando all'entrar d'un bosco, un lungo grido,
un alto duol l'orecchie gli ferìa.
Spinge il cavallo, e piglia il brando fido,
e donde viene il suon, ratto s'invia:
ma diferisco un'altra volta a dire
quel che seguì, se mi vorrete udire.

83. 

Des champs jusqu'à la mer, et du mont à la plaine
Il est allé, plein de soucis et de douleur ;
Mais soudain, au moment où il entre en un bois,
Un long cri est venu lui frapper les oreilles ;
Il presse son cheval, saisit sa bonne épée,
Et vite se dirige là d'où vient le bruit...
Mais ce n'est que plus tard, si vous le voulez bien,
Et si vous m'écoutez — que vous saurez la suite !

NOTES

Xénocrate Un des premiers successeurs de Platon à l'Académie. Il passait pour avoir des moeurs austères.

Brunel Roi de Tingitane (?), mais un “larron” qui finira pendu.

Albraque Je n'ai pas encore pu identifier ce toponyme...

Maugis Enchanteur chrétien ; fils de Boves d'Aigremont.

Dragontine Magicienne, déjà présente dans le livre de Boiardo dont l'Arioste s'est inspiré ; elle faisait perdre la mémoire à tous ceux qu'elle attirait vers elle.

celle qui fuit Ces noms sont ceux des Nymphes évoquées dans Virgile, ses églogues notamment. « celle qui fuit » reprend une formulation virgilienne (Bucoliques, III, 64-65) ; et deux vers plus loin, ce sont les noms des deux pâtres qui les ont célébrées, toujours dans les vers de Virgile. Pour les textes, voyez le site “remacle.org” — une mine d'or !

je reviens à Roland Voyez les strophes 90-91 du CHANT 9.

Bertha On voudra bien excuser, j'espère, cette plaisanterie du traducteur... Pour ceux qui ne le sauraient pas, la “Grosse Bertha” était le nom donné pendant la guerre 14-18, à un canon gigantesque sorti tout droit des usines Krupp, et en principe capable d'envoyer des obus sur Paris. L'ancêtre des missiles à longue portée, en somme ?

Ino Dans la mythologie grecque, Ino fille de Cadmos, fondateur de la célèbre cité de Thèbes, et d'Harmonie, est la seconde épouse d'Athamas, de qui elle a deux fils, Léarque et Mélicerte. (“Wikipedia”)

Néréides Les Néréides sont des nymphes marines, filles du dieu marin Nérée et de l'Océanide Doris. Elles sont au nombre de cinquante-deux et forment le cortège de Poséidon. (“Wikipedia”)

Glauques “Glauque” est une Divinité marine, de “Glaucos”, en grec.

Tritons Triton est un dieu marin de la mythologie grecque, fils de Poséidon et d'Amphitrite, messager des flots. Triton est le père de Pallas et est parfois cité comme le père de Scylla par Lamia, et des tritons. La partie supérieure de son corps jusqu'aux reins est celle d'un homme nageant, la partie inférieure celle d'un poisson à longue queue. (d'après “Wikipedia”)

Protée Dans la mythologie grecque, Protée est une divinité marine, mentionnée en particulier par Homère dans l'Odyssée comme « Vieillard de la Mer » et gardien des troupeaux de phoques de Poséidon.(“Wikipedia”)

d'Actéon Dans la mythologie grecque, Actéon, élevé par le centaure Chiron, aurait surpris Diane dans son bain, et celle-ci l'aurait changé en cerf pour le punir.

Com-81 Cette strophe est citée par Montaigne au chapitre XLI,§14 du Livre II de ses “Essais”, à l'appui de sa réflexion sur la “discrétion” comme signe d'une grande valeur : la belle conduite, ou le “haut-fait” devraient se suddire à eux-mêmes, sans qu'il soit bsoin de leur donner ce que nous appellerions de la “publicité”.

animal discret C'est le bélier, associé à une constellation dans le Zodiaque. Le bélier ailé “Chrysomallos” est l'animal fabuleux par lequel le prince Phryxus fut sauvé, alors qu'il était menacé d'être sacrifié en offrande aux dieux. Mais sa soeur Hellé tomba à l'eau, et Phryxus ne put la sauver.