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SOMMAIRE

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1410

11. Vers la fin du mois d'août 1410, chacun ayant le droit d'amener autour de Paris des gens en armes, tout fut pillé à vingt lieues à la ronde. Le duc de Bourgogne et ses frères amenèrent leurs troupes depuis la Flandre et la Bourgogne; ils ne prenaient leurs vivres que chez leurs partisans et leurs alliés, mais en prenaient plus qu'il ne leur fallait. Quant aux gens de Berry et à leurs alliés, et spécialement ceux du Comte d'Armagnac et les Bretons, ils pillaient, dérobaient, tuaient, dans les églises et en dehors des églises. La conséquence en fut la très grande cherté du pain: pendant plus d'un mois, le setier de bonne farine valut 54 ou 60 francs, et les pauvres gens des villes s'enfuyaient. Beaucoup furent tués dans les escarmouches qu'on lança contre eux.

12. Tout cela n'avait d'autre raison que la colère suscitée par l'affection que montraient les gens de Paris envers le duc de Bourgogne et le Prévôt de Paris Pierre des Essarts, qui protégeait si bien la ville. Jour et nuit, en effet, il allait à travers Paris, tout armé, avec de nombreux hommes en armes, et fournissait ainsi aux gens de Paris la meilleure police qui se pouvait. Et ceux qui ne pouvaient y participer organisaient des gardes devant leur maison et faisaient de grands feux dans toutes les rues jusqu'au matin. Tout cela était commandé par les chefs de quartiers, et ceux qui commandaient à des groupes de dix ou de cinquante hommes.
Les troupes du duc de Berry arrivèrent si près de Paris, aux portes Saint-Jacques, Saint-Marceau, Saint-Michel, que les vignes ne purent être vendangées, et les semailles ne purent être faites, jusqu'à quatre lieues de Paris du côté de ces portes. On vendangea jusqu'à la Saint-Clément, et grâce à Dieu, il y eut très peu de grains pourris, car le temps fut très beau, mais on eut du mal à les faire fermenter dans les cuves. Et on ne pouvait avoir de pain à Paris qu'en allant le chercher de force avec des hommes en armes, que ce soit par voie d'eau ou par voie de terre.
Il y avait un chevalier logé à la Chapelle-Saint-Denis, nommé Messire Morelet de Bettencourt, qui allait chercher du pain jusqu'à Saint-Brice et au-delà, lui et ses gens, tant que cela dura, c'est-à-dire jusqu'à la Toussaint.

13. Un peu auparavant, le prieur des Mathurins avait prêché devant le roi. C'était une très bonne personne, et il montra la cruauté qui régnait par manque de conseils avisés, disant qu'il fallait qu'il y eût des traîtres en ce royaume pour qu'il en soit ainsi. Un prélat, qui assistait à ce sermon le démentit et le qualifia de « vilain chien », ce qui lui attira la haine de l'Université et du peuple. Mais il s'en moquait bien, car il était très lié avec d'autres personnages qui étaient tous du même parti, et il était leur ambassadeur auprès du duc de Berry, et tous dépendaient ainsi de lui.
Et les gens de ce parti n'eurent de cesse que le Prévôt soit déposé, mécontents de ce qu'il veillait si bien sur le peuple, car la plupart d'entre eux estimaient qu'il leur fallait piller Paris.
Et tout le monde pensait que le mal venait du Comte d'Armagnac, plein de mauvaises intentions, et assurément, on pouvait tuer ces gens-là avec autant de pitié que pour des chiens. Et quand quelqu'un de ce parti était tué on disait: « C'est un Armagnac qui l'a fait », car le comte de ce nom était considéré comme très cruel, un tyran sans pitié. Et dans ceux de ce parti, certains eussent agi en faisant plus de mal encore, si ce n'eût été le froid et la famine, ce qui les amena à signer une paix, en laissant les choses en l'état, et en en rejetant la responsabilité sur les arbitres du traité.
Cela fut fait aux environs du 6 novembre 1410, et chacun s'en retourna alors dans ses terres, jusqu'à ce qu'on les en rappelle, — et qui a perdu a perdu, tant pis pour lui. Mais le royaume de France ne devait jamais se remettre de ces dommages causés vingt années durant, même si tout était allé pour le mieux par la suite.

14. Et à cette époque, la Seine fut plus basse qu'on ne la vit jamais: elle fut plus basse à la Saint-Jean d'été qu'elle ne l'avait été à la Saint-Thomas avant Noël. Mais grâce à Dieu, on eut tout de même en ce temps-là, à Paris, environ sept semaines après le départ des troupes, du très bon blé pour 18 ou 20 sous parisis le setier.

NOTES

francs : Il valait normalement 20 francs. Mais il faut ajouter que 1410 fut une année de mauvaises récoltes et disette générale. La guerre ne fit qu'aggraver cette situation.

parti : L'auteur emploie le mot « bende ». En effet, les tenants du Comte d'Armagnac portaient sur eux une “bande blanche” en signe de reconnaissance. Je traduis par “parti”, car “bande” a pris aujourd'hui un sens un peu différent, plus péjoratif.