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SOMMAIRE

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1411

SYNOPSIS :

§ Batailles de Saint-Cloud et Saint-Denis § Exécution de Colinet de Puiseux

15. Le dernier jour de juin, un mardi, jour de la saint Paul, huit heures environ après dîner, il grêla, venta, tonna, avec des éclairs tels que jamais on n'en avait vu de mémoire d'homme jusque là.
Et cette année-là, un peu plus tard, les Armagnacs recommencèrent à faire leurs exactions: vers la fin août, ils sont venus devant Paris, du côté de Saint-Denis, et ils lancèrent leur défi au duc de Bourgogne; chacun tint son assemblée du côté de Montdidier. Mais quand les Armagnacs surent de quelle puissante armée disposait le duc de Bourgogne, ils n'osèrent pas l'attaquer, et ils les attendit pendant cinq semaines. Sur quoi il considéra qu’ils n'en avaient qu'après le roi et la bonne ville de Paris, et donc renvoya ses milices communales en les accompagnant une grande partie de leur chemin.

16. Alors ces maudits Armagnacs commencèrent à faire le pire qu'ils pouvaient, venant au plus près de Paris, en pleines vendanges, c'est-à-dire aux environs de minuit dans la nuit du samedi au dimanche 3 octobre. Ils allèrent à Pantin, à Saint-Ouen, à la Chapelle-Saint-Denis, à Montmartre, à Clignancourt, et dans tous les villages autour de Paris de ce côté-là, et assiégèrent Saint-Denis.
Et ils firent autant de mal qu'en eussent fait les Sarrasins, car ils pendaient les gens, les uns par les pouces, les autres par les pieds, tuaient et rançonnaient, violaient les femmes, mettaient le feu... Et de tous ceux qui faisaient cela on disait: « ce sont des Armagnacs », et il ne resta bientôt plus qu'eux-mêmes dans les villages.
C'est alors que Pierre des Essarts vint à Paris et redevint Prévôt comme avant ; et il fit si bien que l'on cria dans Paris que les Armagnacs étaient déclarés rebelles et abandonnés, et que ceux qui pourraient les tuer le fassent et qu'on prenne leurs biens.Beaucoup de gens le firent, à plusieurs reprises, et spécialement des gens des villages que l'on nommait brigands, qui se regroupaient et commirent bien des méfaits sous couvert de s'en prendre aux Armagnacs.

17. C'est à cette époque que ceux de Paris arborèrent des capuchons de drap bleu-vert et la croix de Saint-André, avec au milieu un écu à fleur de lys. Et en moins de quinze jours il y eut cent mille parisiens, hommes et enfants, qui portaient ladite croix devant eux ou dans le dos, et personne ne pouvait sortir de Paris sans la porter.

18. Le 13 octobre, les Armagnacs s'emparèrent du pont de Saint-Cloud, à la suite de la trahison d'un capitaine qu'on appelait Colin de Puisieux, qui le leur livra pour de l'argent, et nombreux furent les braves gens tués qui s'y trouvaient, et qui y perdirent tous leurs biens, qui étaient très importants, car tous les gens des villages aux alentours y avaient mis leurs propres biens: ils perdirent tout à cause de ce traître.

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Prise du pont de Saint-Cloud, manuscrit de la fin XVème: “Vigiles de Charles VII”, ms 1504 - Gallica BnF.

19. Le 24 octobre, les Armagnacs prirent Saint-Denis, puis Saint-Cloud, à la suite de la trahison de certains qui se trouvaient à l'intérieur. Et l'on disait que le seigneur de Châlons était au courant, alors qu'il était du côté du duc de Bourgogne.

20. Quand les bandés furent maîtres de Saint-Cloud et de Saint-Denis, ils en furent si fiers qu'ils venaient jusqu'aux portes de Paris, car leurs propres seigneurs étaient logés à Montmartre et pouvaient voir de là à l'intérieur de Paris, voir ceux qui y entraient et en sortaient, ce dont les parisiens étaient très effrayés.
En ce moment-là, il y avait à Paris un écuyer, nommé Enguerrand de Bournonville, et un nommé Aymé de Viry qui leur firent subir des attaques de jour et de nuit, et les Armagnacs craignaient plus ces deux hommes-là que le comte de Saint-Paul et toutes ses forces, lui qui était alors Capitaine de Paris, et portait la fleur de bourrache sur sa bannière.

21. Le 16 octobre, les Armagnacs étaient arrivés près du moulin à vent au-dessus de Saint-Lazare. Alors les parisiens sortirent, sans personne à leur tête, et allèrent vers eux, sans armes, si ce n'est quelques arcs et piques de Flandres. Et comme les autres étaient très bien armés ils les affrontèrent sur le chemin et en tuèrent bien quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, et les dépouillèrent de tout ce qu'ils portaient, jusqu'à leurs vêtements de dessous; et ils en auraient tué encore plus si le chemin n'avait été aussi étroit, et si la nuit n'était tombée. Mais non seulement beaucoup de ceux de Paris furent blessés, mais... [Com1]

§ Batailles de Saint-Cloud et Saint-Denis

22. Ceux de Paris étaient alors désemparés, car on n'avait aucune nouvelle du duc de Bourgogne, et on pensait qu'il était mort. Il était en fait allé traiter avec les anglais en Angleterre, et il revint à Paris le plus tôt qu'il put. Il y entra le 23 octobre, en ramenant avec lui au moins sept à huit mille Anglais avec ses propres gens. Et le 25 du mois, les Anglais allèrent attaquer le moulin à vent, et avec leurs arcs, tuèrent quantité d'Armagnacs et de leurs chevaux.

23. Le 8 novembre, les dizaines se constituèrent, chacune selon leurs possibilités, avec des hommes vêtus de jacques et armés. On les passa en revue ce jour même: il y eut bien seize ou dix-sept cents hommes, tous très forts. Et le même jour, aux environs de dix heures du soir, le duc de Bourgogne partit de Paris avec les Bourguignons, les milices parisiennes, et les Anglais. Ils allèrent de nuit à Saint-Cloud, et sortirent par la porte Saint-Jacques. Quand ils furent devant le Pont de Saint-Cloud, le jour se levait, et le duc fit donner l'assaut au Pont et à la ville qui était pleine de soldats armagnacs, qui se défendirent bien, mais sans résultat, car ils furent bientôt déconfits et tous passés par l'épée: au moins six cents d'entre eux furent tués.
Et le traître qui avait permis l'accès au pont contre de l'argent fut pris dans l'église de Saint-Cloud, en haut du clocher, déguisé en prêtre: il fut amené à Paris et mis en prison. Et le duc de Bourgogne fit mettre le feu au pont-levis, ce qui entraîna la noyade d'au moins trois cents personnes, prises de peur et s'efforçant de rejoindre la tour. On dit que ce fut l'in des plus beaux assauts que l'on ait jamais vus, car la plus grande partie des forces des Armagnacs se trouvaient dans la tour, que l'on ne peut prendre si facilement, et tous les Armagnacs de Saint-Denis traversèrent pour y venir aussi, mais ils ne purent rien faire que d'y perdre leurs flèches . Alors le duc de Bourgogne rassembla ses gens, et revint dans Paris pour attaquer ceux de Saint-Denis. Le lendemain, le Prévôt et Enguerrand, et ceux de Paris allèrent à Saint-Denis, mais ils n'y trouvèrent plus personne: tous s'étaient enfuis dans la nuit. Ils avaient traversé la rivière sur un pont de bois fait à partir de Saint-Denis.

24. La Vigile Saint-Martin d'hiver se trouvait être le jour même où nos gens étaient à Saint-Denis, et il y eut une procession générale à Notre-Dame de Paris. Là, devant le peuple, fut excommuniée et maudite toute la compagnie des Armagnacs, ainsi que leurs amis, leurs soutiens. Et tous les grands seigneurs de cette maudite bande, à savoir: le duc de Berry, le duc de Bourbon, le comte d'Alençon, le faux comte d'Armagnac, le Connétable Charles d'Albret, l'Archevêque de Sens, frère de Jean de Montaigu, Robert de Thuillières, lieutenant du Prévôt de Paris, frère Jacques Le Grant, moine augustin, le plus mauvais conseiller de tous. Ils furent excommuniés de la bouche même du Saint-Père, ne pouvant être absous par aucun prêtre ou prélat, hormis le Saint-Père lui-même, et au moment de leur mort. Et deux ou trois processions et cérémonies d'excommunication de cette mauvaise bande ont eu lieu à Paris.

§ Exécution de Colinet de Puiseux

25. Le jeudi 12 novembre, le traître Colinet de Puiseux fut amené aux Halles avec ses complices. Il était placé plus haut que les autres, sur un banc de la charrette, une croix de bois entre les mains, vêtu comme il était quand il fut pris, comme un prêtre. Il fut mené ainsi jusqu'à l'échafaud, dépouillé de ses vêtements et mis tout nu. Il fut le 6e à qui l'on a coupé la tête, et le 7ème, lui, fut pendu, qui n'était pourtant pas de leur bande. Colinet eut les quatre membres tranchés, et chacun d'eux accroché aux quatre principales portes de Paris; son corps resta dans un sac au gibet, et leurs têtes, à tous les six, plantées sur une pique, en tant que traîtres. On affirmait que Colinet, par sa trahison déloyale, avait causé un dommage de plus de deux mille lyons en France, sans parler de plusieurs personnes qui étaient avec lui: il fit rançonner les uns et tuer les autres, ou les fit emmener en des endroits d'où on n'eut plus jamais de nouvelles d'eux.
Et ce jour-là, il y eut encore plusieurs autres exécutions.

26. Pendant ce temps, Monseigneur de Guyenne et Monseigneur de Bourgogne allèrent devant Étampes, qui était du même parti Armagnac. Il y parvinrent au bout de plusieurs jours. En creusant des sapes à la base des murs et en donnant l'assaut, ils finirent par obtenir que les occupants se rendent à la volonté du roi. Le capitaine Bosredon fut fait prisonnier et emmené en prison en Flandre, avait d'obtenir sa libération. Puis un autre chevalier de la même bande, nommé Mansart du Bois, un chevalier de très belle prestance, fut pris aussi, et eut la tête coupée aux Halles. Et quand il eut la tête coupée, il avait encore tant de force dans les épaules, qu'il fit basculer le billot, et faillit le faire tomber. Le bourreau en fut tellement effrayé qu'il en mourut six jours plus tard. Il se nommait Maître Geffroy. Ce fut le bourreau Capeluche, son valet, qui lui succéda.

NOTES

défi : Le “défi” est une procédure rituelle, une sorte de “déclaration de guerre”.

considéra : Ceci ressemble bien à un argument trouvé pour se défausser sans en avoir l'air... Les historiens indiquent qu'en fait les milices urbaines flamandes ne lui devaient que 40 jours de service — et donc étaient libres de repartir!

au courant : Cette trahison n'est pas avérée ; il semblerait qu'en fait il se défendit jusqu'à être à court de munitions et sans avoir reçu de secours.

Com1 : Un ou plusieurs feuillets manquent dans le manuscrit. Selon la note d'Alexandre Tueday, il pourrait s'agir du sac du château de Bicêtre, qui contenait quantité d'œuvres d'art.. Colette Beaune indique dans une note de son livre Livre de Poche, coll. Lettres gothiques , que ce château est représenté dans le livre des Très riches heures du duc de Berry qui appartenait à ce duc — mais je n'ai pu identifier cette miniature dans l'exemplaire que j'en possède...

leurs arcs : Les Anglais utilisaient de grands arcs, avec lesquels ils détruisirent la chevalerie française des Armagnacs et des Bourguignons, associés pour la circonstance, à Azincourt, en 1415.

jacques : Vêtements rembourrés destinés à protéger des coups, moins efficaces qu'une armure, mais bien moins coûteux.

la tour : Le pont-levis donnant accès à l'enceinte de la ville était distinct de l'ouvrage fortifié commandant le pont lui-même.

maudite bande : Les Armagnacs portaient une bande de tissu blanc en travers de leurs vêtements.

Jean de Montaigu : Cité plus haut, exécuté en 1409.

ses complices : Ils étaient 7: en plus de lui, 5 avaient participé à cette trahison, et un était innocent, mais fut pendu quand même avec eux.

lyons : Monnaie d'or ancienne, qui n'était déjà plus guère en usage. La somme indiquée est imprécise, il s'agit de signifier qu'elle est importante.

libération : Louis de Bosredon, Sénéchal de Berry, commandait la place. Il opposa une vigoureuse résistance aux assaillants, mais fut emmené à Lille, et ne fut relâché que contre rançon.