prev

SOMMAIRE

prev

1412

SYNOPSIS :

§ Processions § Siège de Bourges

27. Cette année-là, messire Waleran, Comte de Saint-Pol, fut fait Connétable de France, et il alla pour s'installer dans le Comté d'Alençon. Mais là se trouvait Messire Antoine de Craon, qui avait lancé un défi au Comte d'Alençon. Celui-ci n'osa pas se présenter, mais cela fit repartir le Connétable. Le seigneur de Gaucourt pensa bien venir à bout de lui pendant son retour, car il disposait de mille hommes en armes; mais par la grâce de Dieu, ledit Gaucourt et ses gens furent lamentablement battus. Six cents d'entre eux au moins furent tués, une centaine noyés, et au moins cinquante des plus importants faits prisonniers. Mais Gaucourt, lui, put s'échapper grâce à un bon cheval.
Et en ce temps-là, il y eut plusieurs escarmouches, dont on n'a pas parlé: rien ne se faisait à bon droit, à cause des traîtres dont le roi était environné.

28. Le 6 mai, le roi se mit en route avec son fils aîné le duc de Guyenne, le duc de Bourgogne, et plusieurs autres. Ils allèrent droit vers Auxerre, où ils demeurèrent quelques jours. De là, ils allèrent assiéger la cité de Bourges, en Berry, où se trouvait le duc de Berry, qui avait près de 80 ans, oncle du roi de France, maître et ministre de tous ces traîtres d'Armagnacs, cruel envers le menu peuple, autant que le fut jamais un tyran sarrasin, et envers les siens comme envers les autres. C'est pour cela qu'il fut alors assiégé.

§ Processions

29. Dès que ceux de Paris surent que le roi était dans les terres de ses ennemis, après avoir tenu conseil, ils ordonnèrent les plus solennelles processions qu'on ait jamais vues de mémoire d'homme: l'avant-dernier jour de mai, un lundi, les gens du Palais de Paris, les ordres mendiants, et d'autres encore, tous nu-pieds, portant plusieurs chasses très révérées, ceux du Parlement portant la véritable Sainte Croix du Palais, et tous, de quelqu'état qu'ils fussent, deux par deux, et quelque 30 000 personnes après eux, tous nu-pieds.

30. Le dernier jour de mai, un mardi, une partie des paroisses de Paris fit procession. Les paroissiens firent le tour de leurs paroisses: tous les prêtres avaient revêtu leur chape ou leur surplis, chacun portant un cierge à la main et des reliques, tous pieds nus. Il y avait la chasse de Saint-Blanchart, celle de Saint-Magloire, avec au moins deux cents petits enfants devant, tous pieds nus, et un cierge à la main.Tous les paroissiens qui en avaient les moyens, portaient une torche, tous pieds nus, femmes et hommes.

31. Le mercredi suivant, premier jour de juin, la procession fut faite, de la même manière que le mardi.

32. Le jeudi était le jour du Saint-Sacrement. La procession se déroula comme à l'accoutumée.

33. Le vendredi 3 juin, ce fut la plus belle procession que l'on ait jamais vue, car les gens de toutes les paroisses et de tous les ordres, quels qu'ils fussent, allèrent tous nu-pieds, portant, comme je l'ai déjà dit, une chasse ou un cierge, en habits de dévotion, et ils furent ainsi plus de 40 000 du commun, tous nu-pieds et à jeun, avec plus de quatre mille torches allumées. Portant les Saintes Reliques, ils allèrent à Saint-Jean-en-Grève. Là, ils prirent le précieux corps de Notre Seigneur, que les traîtres Juifs bouillirent, tous en pleurs et pleins de larmes, avec grande dévotion, et le livrèrent à quatre évêques, qui le portèrent jusqu'à Sainte-Geneviève, [et le remirent] à une compagnie du peuple de Paris. On affirmait qu'ils étaient plus de cinquante-deux mille. Là tous chantèrent la grand-messe avec beaucoup de dévotion, et ensuite rapportèrent les Saintes Reliques là où ils les avaient prises. Et tout cela fut fait à jeun.

34. Le samedi suivant, 4 juin, tous ceux de l'Université, de quelque état qu'ils soient, et sous peine de privation [d’une part de leurs bénéfices], furent à la procession. Les petits enfants des écoles, tous nu-pieds, ayant chacun un cierge allumé à la main, petits et grands, s'assemblèrent en toute humilité aux Mathurins pour aller jusqu'à Sainte-Catherine-des-Écoliers, portant un si grand nombre de reliques, qu'on ne pouvait les compter. Là ils chantèrent la Grand-Messe, puis s'en revinrent, toujours à jeun.

35. Le dimanche suivant, 5 juin, les gens de Saint-Denis en France vinrent à Paris, tous nu-pieds, apportant avec eux les reliques de sept corps saints, avec la sainte oriflamme, celle qui fut portée en Flandre, le Saint Clou, la Sainte Couronne, que deux abbés portaient accompagnés de treize bannières de procession.

img
Une procession... à Lourdes, en 2018. Les processionnaires ne vont pas nu-pieds.
Et à leur rencontre sont venus ceux de la paroisse Saint-Eustache, pour le corps de saint Eustache, qui se trouvait dans l'une de ces chasses; et ils s'en allèrent tous ensuite tout droit vers le Palais de Paris. Là une grand-messe fut dite avec une grande dévotion, puis ils s'en allèrent.

36. La semaine suivante, tous les jours eurent lieu beaucoup de processions fort pieuses, chacun à son tour, et les villages des alentours de Paris venaient aussi, avec une grande dévotion, tous nu-pieds, priant Dieu que par sa Sainte Grâce, la paix soit retrouvée entre le roi et les seigneurs de France, car à cause de la guerre, la France était privée d'amis et de subsistances, car on ne trouvait rien, dans le plat pays, si on ne l'y apportait.

37. Le lundi suivant, 6 juin, ceux de Sain-Martin-des-Champs et avec eux ceux de plusieurs autres paroisses de Paris et des villages, tous nu-pieds, accompagnés comme les précédents de luminaires et de reliques, allèrent à Saint-Germain-des-Prés. Ils y dirent la grand-messe avec beaucoup de dévotion, et les autres paroisses allèrent aux Martyrs, et là chantèrent la grand-messe, et ceux de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers vinrent chanter la grand-messe à Saint-Martin-des-Champs.

38. Les mardi et mercredi, 7 et 8 juin, on fit procession, les paroissiens autour de leurs paroisses.

39. Le jeudi 9 juin, plusieurs paroisses, accompagnées d'une grande foule de gens d'église et de peuple, tous nu-pieds, avec de grands reliquaires et luminaires, allèrent à Boulogne-la-Petite. Arrivés là, ils firent leurs dévotions, et dirent la grand-messe, puis ils s'en retournèrent.

40. Le vendredi suivant, 10 juin, il y eut une procession générale, une des plus grandes que l'on ait jamais vues: toutes les églises, collèges et paroisses y furent présentes, nu-pieds, et il y eut tant de monde qu'on n'aurait su le compter, car la veille il avait été commandé que de chaque maison y vienne au moins une personne. Et pour cette procession-là, plusieurs paroisses des villages des alentours de Paris et même de très loin, comme de plus de quatre grandes lieues, comme par exemple Villeneuve-Saint-Georges, et Mangeron, et d'autres villes voisines encore. Et tous vinrent avec toutes les reliques qu'elles purent trouver, tous nu-pieds, même les vieillards, les femmes enceintes et les petits enfants, portant chacun un cierge ou une chandelle dans leurs mains.

41. les samedi et dimanche 11 et 12 juin, on fit procession ordinaire autour des paroisses.

42. Le lundi 13 juin, ceux de Saint-Maur-des-Fossés sont venus, portant dix-huit bannières, avec grande quantité de reliques, et vingt croix, tous nu-pieds, jusqu'à Notre-Dame de Paris, et y ont chanté la grand-messe.

43. Le mardi, le quatorzième jour de juin, ceux de Paris allèrent en procession à Saint-Antoine-des-Champs, où ils dirent la grand-messe.

44. Le mercredi, 15 juin, on fit une procession autour des paroisses.

45. Le jeudi, 16 juin, les paroisses de Paris firent procession aux Martyrs et à Montmartre, et on y chanta la grand-messe.

46. Le vendredi suivant, tous allèrent nu-pieds à Saint-Denis en France, à savoir: ceux de Saint-Paul et de Saint-Eustache, et y dirent la grand-messe.

47. Et pendant toutes ces processions, il a plu très fort, sauf les trois premiers jours. Ceux de Meaux vinrent à Saint-Denis, ainsi que ceux de Pontoise et de Gonesse, et au-delà, d'autres encore vinrent à Paris en procession.

48. Le samedi suivant, ce furent ceux du Châtelet, petits et grands, qui firent procession.

49. Le dimanche suivant, il y eut procession dans les paroisses.

50. Le lundi suivant, Saint-Nicolas, Saint-Sauveur, Saint-Laurent allèrent à Notre-Dame de Boulogne-la-Petite, de la même façon que dit précédemment.

51. Tout le temps que le roi fut hors de Paris, ceux de Paris et des villages aux alentours ont fait des processions, comme on l'a dit, et chaque jour, selon les ordres, on allait en procession aux pèlerinages de Notre-Dame autour de Paris, comme au Blanc-Mesnil, au Mesche, et aux lieux les plus renommés en dévotion.

§ Siège de Bourges

52. Et le samedi 11 juin le roi de France était arrivé pour de bon, avec son armée, devant la cité de Bourges, en Berry. Et quand ils furent là, ils assaillirent la ville de toutes leurs forces, et si les Armagnacs se défendirent très bien, ils furent pourtant submergés, et proposèrent une trêve: on leur accorda deux heures, pas plus. Un peu avant la fin de la trêve, des traîtres sortirent de la ville avec beaucoup de gens, pensant surprendre nos gens qui ne se méfiaient pas. Mais l'avant-garde les repoussa très violemment, et leur assénèrent tant de coups qu'ils les firent reculer à l'intérieur par les portes. Et là, ces traîtres, conduits par le sire de Gaucourt, furent tellement bousculés qu'il en est resté sur le carreau plus de cent vingt parmi les gens nobles, tous morts, et quantité d'autres faits prisonniers, qui reconnurent qu'il avaient pensé emmener le roi de force et tuer le duc de Bourgogne... Mais Dieu les en a empêchés cette fois. Plusieurs jours passèrent ensuite sans aucun assaut.

53. Alors se rendirent ceux du château de Sancerre, qui avaient causé beaucoup de problèmes à l'armée royale: au début du siège, à cause d'eux et d'autres aussi, le pain était devenu si cher qu'un homme n'eût pas eu de pain à sa volonté dans un repas de trois sols parisis. Mais après, par la Grâce de Dieu, les vivres arrivèrent en suffisance. Et il y avait bien 50 000 hommes à cheval dans l'armée royale, sans compter ceux qui étaient à pied, en très grand nombre.

54. Vers la fin de juillet, le petit peuple des villes et du plat-pays était réduit à la famine, soit par les impôts soit par la dévastation des campagnes. Certains intrigants et favoris de l'entourage du roi obtinrent du jeune duc de Guyenne, fils aîné du roi, et qui avait épousé la fille du duc de Bourgogne, qu'il signe un traité par lequel tous seraient en paix avec le roi. Il le fit, car il le souhaitait : tout le monde était fatigué de cette guerre, et de plus, on souffrait de la forte chaleur qui régnait. On disait qu'on n'avait jamais, de mémoire d'homme, eu à subir une telle chaleur, et il n'a pas plu depuis la Saint-Jean-Baptiste (24 juin) jusqu'au deux septembre.
Les Armagnacs furent si contrariés d'avoir été déconfits partout dans le royaume de France, que quand ce mauvais traité fut sur le point d'être rédigé, il fut décidé qu'ils viendraient tous à Auxerre.

55. En ce temps-là, il y eut plusieurs communes, comme Paris, Rouen et plusieurs autres grandes villes........................
devant eux, [les Armagnacs] atteignirent la ville, et tuèrent quantité de gens dans le pays, au point que les gens se rebellèrent dans toute la Beauce, tant ils avaient de peine à supporter les charges des gens en armes, et parce qu'ils ne savaient plus auxquels obéir! Ils furent du côté des Armagnacs qui étaient les plus forts au moment où la guerre commença. Et quand les milices communales arrivèrent à Dreux, ils les trouvèrent si rebelles qu'ils les tuèrent tous: les soldats Armagnacs qui devaient les secourir s'enfermèrent dans le château et laissèrent massacrer les pauvres gens.

img
Attaque d'une ville. Image extraite des “Très Riches Heures” du Duc de Berry (exemplaire personnel)

Mais ils furent assiégés si fortement par nos milices communales qu'ils ne pouvaient guère longtemps se maintenir ainsi, quand un chevalier, qui était le maître de ces milices, un traître, fit abandonner l'assaut, prit beaucoup d'argent que lui donnèrent les Armagnacs, et se rangea de leur côté. On disait pourtant que c'était un des meilleurs de France, et on ne savait plus à qui se fier: il mit nos gens dans une telle situation qu'il leur fallut partir à minuit pour revenir à Paris, s'ils ne voulaient pas être tous tués par les traîtres et autres gentilshommes, qui les haïssaient et ne pouvaient les supporter, du fait qu'ils se comportaient si bien. Et en effet, si on les avait écouté, ils auraient nettoyé le royaume de France de tous les traîtres en moins d'un an; mais il n'en fut pas ainsi, car aucun homme de bien n'était écouté en ce temps-là.
Et à cause de tout cela, la paix fut faite à la convenance des Armagnacs, de quelque côté qu'elle fut demandée, car le roi était toujours malade, et son fils aîné agissait en son nom plus qu'il n'aurait fallu, et écoutait les jeunes et les fous. Les “bandés” [les Armagnacs], de ce fait, pouvaient faire tout ce qu'ils voulaient.
Pour célébrer cette paix, on a fait partout des feux dans Paris. Le premier samedi d'août 1412, et le premier mardi de septembre, la paix fut criée aux carrefours par les trompettes...

56. Mais il en fut autrement, car il fut mis dans les carrières de Notre-Dame-des-Champs...
Et l'avant-dernier jour du mois, le roi vint au Bois de Vincennes, et le duc de Bourgogne à Paris; les bourgeois eurent ordre d'aller au devant de lui.

57. Le mardi 27 septembre, jour de la Saint-Cosme et Saint-Damien, on descendit du gibet de Paris, pendant la nuit, Jean de Montaigu, jadis Grand-Maître d'Hôtel du Roi, qui avait eu la tête coupée pour avoir démérité, et on le porta à Marcoussis, au couvent des Célestins, qu'il avait lui-même fondé.

58. Le 23 octobre suivant, le roi entra à Paris, et ce fut l'occasion pour le peuple de la plus grande fête qu'on ait vue depuis plus de 12 ans : petits et grands faisaient grand bruit en tapant sur des casseroles! Avec lui est venu le duc de Bourbon, et le comte de Vertus neveu du roi, et plusieurs autres. Ils demeurèrent avec le roi à Paris. Ils étaient très aimés du roi et du peuple, très contents de la paix que tous croyaient qu'ils tiendraient fermement, alors qu'ils ne cherchaient que la destruction du roi et spécialement de la ville de Paris et de ses braves habitants.

NOTES

bouillirent : {Il ne s'agit pas du “corps” mais de l'ostie qui la symbolise. Le “Miracle des billettes” est miracle à caractère antisémite de la fin du XIIIe siècle: pour reprendre ses vêtements, une pauvre femme a donné une ostie consacrée à un usurier juif qui l'a jetée dans l'eau bouillante, devenue aussitôt du sang ; l'usurier est condamné à être brulé, sa femme et ses enfants convertis. L'ostie retrouvée est mise dans une chasse. La chapelle des Billettes a été construite dans l'Église Saint-Étienne-du-Mont, pour l'abriter...}

corps saints : Saint Denis, Rustique, Eleuthère, Eustache, Pérégrin, Denis d'Athènes, et saint Louis. À que le chiffre 7 a toujours eu une valeur symbolique partivulière.

Sainte Couronne : La couronne d'épines et le Saint Clou, supposé venu de la croix du Christ, avaient été, selon la légende, rapportés d'Orient par Charlemagne.

problèmes : La garnison de Sancerre empêchait l'armée royale de se ravitailler.

Auxerre : Où devaient se tenir les négociations.

grandes villes : La partie manquante dans ce manuscrit semble courte : elle concerne le départ pour Dreux des milices parisiennnes.

les fous : Le “bourgeois” n'ose critiquer directement le prince héritier : il s'en prend à ses mauvais conseilleurs.

trompettes : Il manque un passage.

Notre-Dame-des-Champs : passage très obscur et tronqué. Peut-être faut-il comprendre par là : « La paix fut jetée aux oubliettes »?

au devant : En principe, ce n'est que pour le roi que l'on va “au-devant” de lui.

braves habitants : Le “Bourgeois” est tout à fait opposé aux Armagnacs. En réalité, ceux-ci ne voulaient pas attenter à la personne du roi, mais seulement le contrôler.