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SOMMAIRE

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1413

SYNOPSIS :

§ Exécution de Pierre des Essarts § Paix de Pontoise § Les “Cabochiens”

59. Les Armagnacs firent tant par leurs intrigues, pour parvenir à leurs fins, que plusieurs de ceux qui étaient partisans, ou avaient été partisans du roi et de l'intérêt commun, passèrent de leur côté et de leurs intentions peu louables, comme le frère de la reine de France et Pierre des Essarts, Prévôt de Paris, ainsi que plusieurs autres. Le Prévôt pouvait se vanter d'être le Prévôt de Paris le plus apprécié depuis cent ans, tant auprès du roi que dans le peuple. Mais il se comporta si mal qu'il dut s'enfuir, avec plusieurs autres grands personnages, comme le frère de la reine, duc de Bavière, le duc de Bar Édouard, Jacques de la Rivière, et plusieurs autres chevaliers et écuyers. Ceci eut lieu en février 1413, mais on ne l'apprit que plusieurs jours après.

60. Pendant ce temps, l'Université, qui était du côté du roi et du peuple, fit tant et si bien, avec une grande diligence et beaucoup de bon sens, qu'elle eut connaissance par écrit de tous ceux qui avaient participé à cette trahison — et la plus grande partie des grands seigneurs en étaient, avec des hommes du commun aussi. Et quand ladite Université prit la peine de mettre par écrit précisément les noms de tous ceux qui pouvaient nuire, alors beaucoup de ceux-là revinrent, firent les innocents, et conclurent un mariage entre la femme du comte de Mortain, décédé, avec le frère de la reine, duc de Bavière ; et leur intention était de faire les noces au loin, d'y emmener le roi, et de se rendre maîtres de Paris, et ainsi pouvoir faire tout ce qu'ils voulaient, et qui était mauvais.
Mais l'Université, qui savait tout cela, le fit connaître au duc de Bourgogne et au Prévôt des marchands, nommé André d'Épernon, né rue Quincampoix, et aux échevins. Ils firent aussitôt armer les gens de la ville et les gens cités s'enfuirent comme des couards au château Saint-Antoine, et s'y barricadèrent. Et le frère de la reine fit comme si de rien n'était, servit le roi comme d'habitude, et demeura auprès de lui.

61. Après cela, la ville prit les armes, et les parisiens assiégèrent le château ; ils firent le serment de ne pas en lever le siège avant qu'ils l'aient pris de force. Et quand ceux qui étaient dedans virent que tant de gens en colère, ils se rendirent, vers le soir, aux ducs de Guyenne et de Bourgogne, qui se portèrent garants : faute de quoi les gens de Paris, qui étaient bien vingt-quatre mille, les eussent tous massacrés. Ils furent donc conduits au Louvre, le vendredi 5 mai 1413. Le Prévôt demeura encore quatre ou cinq jours dans Saint-Antoine, mais ensuite on est allé le chercher, il fut ramené au Louvre, et emprisonné.

62. Dans la semaine qui précède l'ascension, les gens de la ville s'armèrent de nouveau, se rendirent à l'Hôtel de Saint-Paul, où se tenait le frère de la reine, et s'emparèrent de lui, qu'il le veuille ou non, en brisant la porte de sa chambre. Ils prirent en même temps que lui treize ou quatorze dames ou demoiselles, qui avaient bien des choses à se reprocher. Ainsi le frère de la la reine, qui pensait épouser le lendemain la femme qui lui avait été promise, fut-il contraint d'attendre : sa malchance eut raison de sa volonté.

63. Le mercredi, veille de l'Ascension, dernier jour de mai, le Prévôt fut amené du Louvre au Palais et emprisonné.

64. Le même jour, le pont de la planche de Mibray fut nommé Pont Notre-Dame. Charles, roi de France, donna un coup de masse sur le premier pieu, puis son fils aîné, le Duc de Guyenne, fit de même, ainsi que le duc de Berry, celui de Bourgogne, et le sire de la Trémoille. Il était dix heures du matin.

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“La tuerie de Paris”, miniature du ms 1504 Gallica-BnF “Vigiles de Charles VII”.

65. En ce mois de mai, la ville adopta le capuchon blanc, et on en fit faire au moins trois ou quatre mille. Le roi en prit un, ainsi que les ducs de Guyenne, de Berry et de Bourgogne. Et avant la fin du mois, il y en eut tant à Paris qu'on ne voyait partout que ces chaperons. Les hommes d'église l'adoptèrent, ainsi que les marchandes, femmes honnêtes, qui vendaient toutes sortes de denrées.

66. Le 10 juin, jour de la Saint-Landry, veille de la Pentecôte ; furent transférés Messire Jacques de la Rivière, chevalier, et Simonet du Mesnil écuyer du duc de Guyenne, du Palais du roi jusqu'aux Halles de Paris. Mais Jacques de la Rivière était déjà mort, tué d'une pinte pleine de vin dont il s'était frappé la tête d'un si grand coup qu'il en avait cassé la pinte et sa cervelle. Simonet fut traîné derrière la charrette jusqu'aux environs de la rue de la Heaumerie, et là, il fut mis dedans, assis sur une planche, une croix dans la main ; le mort fut traîné jusqu'aux Halles, et tous deux y furent décapités. On a dit à leur mort que c'était la plus belle prise qui eût jamais été faite pour le royaume depuis vingt ans. Ils avaient été pris au château Saint-Antoine, comme il a été dit plus haut.

67. Le jeudi suivant, un nommé Colin de Brie, écuyer, fut pris au pont de Charenton, comme dit plus haut, emmené au Palais, puis traîné comme Simonet jusqu'aux Halles, où il eut la tête coupée. Il faisait partie de la même bande de tyrans, c'était quelqu'un de très laid et de très cruel, et il avait avoué plusieurs trahisons, comme celle qui lui avait été inspirée par le Prévôt de Paris, de trahir ceux du Pont de Charenton où il fut pris : il pensait obtenir contre de l'argent que ledit Prévôt puisse passer par ce pont dans la nuit.

§ Exécution de Pierre des Essarts

68. Le premier jour de juillet le Prévôt [Pierre des Essarts] fut traîné sur une claie du Palais jusqu'aux environs de la rue de la Heaumerie, puis on l'assit sur une planche dans la charrette, tenant une croix de bois dans sa main, vêtu d'une houppelande à carreaux noirs et blancs, fourrée de martre, avec des chausses blanches et des chaussons noirs aux pieds, et on l'amena ainsi aux Halles où on lui coupa la tête, qui fut mise plus haut que celle des autres de trois pieds. Et comme depuis le moment où on le mit sur la claie jusqu'à sa mort, il n'avait fait que rire, et se comportait avec majesté, beaucoup de gens le prenaient pour fou. Mais tous ceux qui le voyaient pleuraient et manifestaient tant de pitié qu'on ne vit jamais de plus grande douleur pour la mort d'un homme. Et lui, de son côté, riait, car il pensait que le peuple allait empêcher son exécution.
Mais s'il avait vécu, il était dans ses intentions de trahir la ville et de la livrer aux mains de ses ennemis, de conduire lui-même de très grands massacres, de voler et piller les braves habitants de Paris, qui l'aimaient pourtant avec loyauté : il ne leur commandait rien qu'ils ne fassent de leur mieux, mais il fit preuve de trop d'orgueil, car il avait acquis autant de titres et de possessions que six ou huit fils de Comtes ou de Seigneurs portant bannière. Il était Prévôt de Paris, Grand Bouteiller, Maître des eaux et des forêts, Grand Capitaine Général de Paris, de Cherbourg, et de Montargis, Grand Fauconnier, et tenait encore plusieurs autres offices, dont il tirait tellement d'orgueil qu'il en perdit la mesure, et la roue de la Fortune tourna pour lui, le conduisant à cette honteuse fin.
Et sachez que quand il vit qu'il allait devoir mourir, il s'agenouilla devant le bourreau, et baisa une petite médaille d'argent que le bourreau portait sur la poitrine, en lui disant très doucement qu'il lui pardonnait sa mort, et en demandant à tous les Seigneurs présents que son acte d'accusation ne fût pas lu avant son exécution, mais après, et on le lui accorda.

69. Ainsi fut décapité Pierre des Essarts, et son corps mené au gibet et pendu au plus haut. Et deux ans auparavant, le duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne, qui se rendait bien compte de son mauvais gouvernement, lui avait dit, en l'Hôtel du roi : « Prévôt de Paris, Jean de Montaigu a mis vinbgt-deux ans à se faire couper la tête, mais vous, vraiment, n'en mettrez pas trois ! » Et en effet, il n'y avait pas deux ans et demi que le duc de Brabant avait dit cela. Et on disait par plaisanterie dans Paris que le duc était un prophète qui disait la vérité.

§ Paix de Pontoise

70. Vers la fin de ce mois, ceux de la maudite “Bande” recommencèrent à venir près de Paris, comme ils l'avaient fait autrefois, pillèrent tout ce qu'ils purent dans les villages des alentours, et amenèrent leur butin à Paris. Il fut alors décidé de faire un traité de paix, à Pontoise. Le duc de Berry s'y rendit, le 20 juillet, jour de Sainte-Marguerite, et le duc de Bourgogne le lendemain, veille de Sainte-Madeleine. Et dix jours se passèrent à tenter de faire la paix, ce qui n'aboutit pas, en raison des demandes déraisonnables de ceux de la “Bande”, qui exigeaient qu'on leur livrât certaines gens de Paris pour en faire ce qu'ils voulaient, et d'autres choses encore en guise de cruelle vengeance, ce qui ne leur fut point accordé.
Ceux qui étaient là de par le roi en firent tant pour que la paix ne soit signée,  que ceux de la “Bande” envoyèrent leurs ambassadeurs avec la compagnie de Berry et de Bourgogne, et ceux de Paris, pour parler de vive voix au roi. Ils entrèrent à Paris le jour de la Saint-Pierre, premier jour d'août, un mardi, et ils parlèrent au roi selon leur volonté, et celui-ci leur fit faire bonne chère. Mais pour ce qui est des demandes et des réponses faites, je vais en rester là, car ce serait trop long, mais je sais bien qu'ils demandaient toujours la destruction de la ville de Paris et de ses habitants.

§ Les “Cabochiens”

71. Le jeudi 3 août, l'Université de Paris se rendit à l'Hotel de Saint-Paul pour demander au roi l'autorisation de faire le lendemain des propositions qui aillent dans le sens de la paix pour le royaume, et cela lui fut octroyé. Et le lendemain, comme si le diable les eût conseillés, ils proposèrent tout le contraire de ce qu'ils avaient auparavant plusieurs fois exprimé : leur première demande, en effet, fut que soient libérés tous les prisonniers qui avaient été les maitres ou les hommes de main de la trahison pour laquelle Pierre des Essarts et Jacques de la Rivière avaient eu la tête coupée... et parmi eux, le duc de Bavière, frère de la reine de France, messire Edouard, duc de Bar, les sire de Boissay et deux de ses fils, Antoine des Essarts, frère de Pierre, et plusieurs autres, qui étaient emprisonnés au Louvre, au Palais-Royal, et au Petit-Châtelet. Et ensuite, ils obtinrent que tous ceux qui contrediraient leurs demandes concernant la paix soient bannis, eux-mêmes et leurs biens. Et ils firent encore d'autres demandes par lesquelles ils ne proposaient pas que la paix soit faite avec ceux qui avaient conservé le pouvoir sur la Ville de Paris, et qui avaient consenti à ce que les personnes que j'ai citées soient emprisonnées pour avoir démérité. Et ils savaient bien que tous ceux de la “Bande” les haïssaient à mort. C'étaient : Jean de Troyes, chirurgien juré de la Ville de Paris, concierge du Palais, deux de ses fils, un nommé Jean le Gois et ses deux fils, bouchers ; Simon Caboche, Denis de Saint-Yon. “Caboche” avait été capitaine du Pont de Charenton, et Saint-Yon, capitaine de celui de Saint-Cloud.
Ils étaient là quand l’Université fit sa proposition, et elle leur sembla trop dure ; ils vinrent aussitôt à l’Hôtel de Ville, et y rassemblèrent des gens pour leur démontrer que la paix qui avait été négociée n’était pas en faveur du roi, ni du duc de Bourgogne, ni au profit de leur bonne ville, ni de ses habitants, mais au contraire, favorisait ceux de La Bande qui, tant de fois s’étaient parjurés.
Mais le menu peuple qui était déjà rassemblé sur la place de Grève, armés comme ils le pouvaient, et qui désiraient ardemment la paix, ne voulurent pas les entendre, et commencèrent à crier tous ensemble : « La paix ! La paix ! Et que celui qui ne la veut se mette à gauche, et celui qui la veut, à droite.  » Alors tout le monde se mit à droite, car nul n’osa s’opposer à ce peuple.

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Paris en 1380. 1 : le Louvre ; 2 : le Palais ; 3 Place de Grève ; 4 : Hôtel St Pol.

72. Pendant ce temps, le duc de Guyenne et le duc de Berry s’étaient mis en chemin pour venir jusqu’à la place de Grève. Mais quand ils furent arrivés devant l’Hôtel d’Anjou, on n’osa pas les laisser aller jusqu’à la place de Grève, de peur qu’une émeute éclate, et ils s’en allèrent donc au Louvre, et en firent sortir le duc de Bar et le duc de Bavière, avec de grandes sonneries de trompettes. Et on leur rendit aussi les honneurs, comme s’ils venaient de faire le plus beau coup d’éclat que l’on puisse faire dans le monde en proie aux sarrasins, en Croisade.
Et en venant au Louvre pour libérer lesdits prisonniers plus quelques autres encore, ils rencontrèrent le duc de Bourgogne
qui s’en allait à l’Hôtel Saint-Pol, et qui ne savait rien de ce qui se passait : il fut donc très étonné quand on lui apprit ce qui allait être fait, mais il fit mine de rien, et les accompagna au Louvre, se contentant de les regarder faire.
Après cela, ils revinrent au Palais et on criait « Noël ! » partout où ils passaient. Dans ce Palais se trouvait le Sire de Boissay, avec deux de ses enfants et Antoine des Essarts, qui furent tous délivrés, à tort ou à bon droit. Quant au duc de Guyenne, il abandonna à leur sort tous ceux dont ils savait avoir été les responsables de ces emprisonnements.
Jean de Troyes était alors concierge du Palais, et c’était là qu’il demeurait. Mais avec ces événements, en moins de temps qu’il n’en faut pour aller de Saint-Nicolas à Saint-Laurent, c'est-à-dire en moins d’une heure, son hôtel fut entièrement pillé et vidé, ses serviteurs pris et mis en prison en divers endroits. Le bonhomme lui-même se sauva comme il put, ainsi que tous les autres de son parti, à voir : les Le Gois, les enfants dudit Troyes, les enfants Saint-Yon, et Caboche lui-même, et plusieurs autres encore, qui avaient tenté de conserver la ville en leur pouvoir. Mais la Fortune leur fut si défavorable à ce moment -là, que si on les avait trouvés, ils auraient été tous coupés en morceaux, et sans que l’on sache au juste pourquoi, si ce n’est que l’on disait d’eux qu’ils avaient été trop ambitieux. On voit bien par là qu’il ne faut se fier à rien ni personne, car le jour d’avant, ils auraient pu, s’ils l’avaient voulu, faire se rassembler sur une place tout le peuple de la ville de Paris. Et voici ce qui leur est arrivé, par la fureur d’un Prince, et par les cris du peuple ; et tous leurs biens furent alors mis à la disposition du roi.

73. Peu après, le vendredi, le duc de Guyenne et les autres vinrent à l’Hôtel de Saint-Pol, et remplacèrent le Prévôt de Paris, qui se nommait Le Borgne de la Heuse, qui était allé en Picardie au service du roi ; ils nommèrent à sa place un des serviteurs de feu le duc d’Orléans, un breton, du nom de Tanguy du Chastel. Ils remplacèrent aussi deux échevins, par Perrin Oger, changeur, et Guillaume Cirasse, charpentier, tous deux connus pour faire partie de la “Bande” (des Armagnacs). Mais ils maintinrent en fonction Anfry d’Espernon, prévôt des marchands, parce qu’il jouissait d’une très bonne réputation.

74. Les deux ducs précités, de Bavière et de Bar, furent faits capitaines, respectivement de Saint-Antoine et du Louvre. D’autres furent nommés capitaines de Ponts de Saint-Cloud et de Charenton, tous deux hostiles au peuple.

75. Le samedi suivant, on fit rechercher les gouverneurs des alentours de Paris, mais on n’en trouva plus aucun. Et ce jour là, on avertit la population d’avoir à mettre des lanternes dans les rues, chaque nuit.

76. Le dimanche suivant, 6 août, la paix fut proclamée à tous les carrefours de Paris, avec interdiction de se mêler des décisions prises par les Seigneurs, et interdiction de constituer une armée, sauf sur le commandement des quarteniers, cinquanteniers ou dizeniers.

77. Le mercredi suivant, sire Henri de Marle fut fait Chancelier de France, en remplacement de Maître Eustache de l’Estre, qui avait occupé ce poste pendant deux mois environ : il avait été mis là par les bouchers, qui avaient alors déposé messire Ernault de Corbye. Ce dernier avaient été en fonction durant trente ans.

78. Le vendredi suivant, le duc de Berry fut fait Capitaine de Paris. Le jour même, le Prévôt Le Borgne de la Heuse fut rétabli dans sa prévôté, et l’autre, qu“il le veuille ou non, fut déposé. Ainsi le destin s’exerçait-il en ce royaume, comme une balle qu’on se renvoie à la volée, avec des allées et des retours ; il n’y avait personne qui sache quel état était le meilleur : les grands se haïssaient entre eux, les gens de classe moyenne étaient accablés par les impôts, et les très pauvres ne trouvaient pas d’emploi pour gagner leur vie.

79. Le 16 aout, la Porte Saint-Martin, et celle du Temple furent murées, et il faisait si chaud que les raisins aux alentours de Paris étaient déjà presque bons à vendanger.

80. Le 23 août, le Prévôt dont il a été question, ainsi que Jacques de la Rivière furent dépendus et mis de nuit en terre bénie, aux Mathurins ; il n’y avait que deux torches, car cela fut en cachette, pour que le peuple n’en sache rien.

81. Aux environs de la troisième semaine d’août, le port des ”huques“ [casaques] fut lancé par ceux qui gouvernaient. Elles étaient d’étoffe violette, avec des feuilles d’argent et une inscription en lettres d’argent : « Le droit chemin ». Et avant la fin du mois, il y en eut tant à Paris qu’on ne pouvait les compter, spécialement portées par ceux de la Bande, qui étaient revenus, par centaines et par milliers.
Et alors ils ont commencé à gouverner, et menacèrent tellement ceux qui s’étaient occupés du gouvernement du roi et de la bonne ville de Paris, et qui y avaient mis toutes leurs forces, que les uns s’enfuyaient en Flandres, les autres dans l’Empire, ou en outre-mer : peu leur importait où ils fuyaient, trop heureux quand ils pouvaient s’échapper, déguisés en truands, en pages, en vendeurs de harnachements [pour chevaux], ou je ne sais quoi encore. Et personne n’aurait osé s’en prendre à eux.

82. Cette même semaine, le duc de Bourgogne s’en alla en dehors de Paris. On disait qu’il allait au mariage d'une de ses filles, mais il n’en était rien.

83. Le vendredi 15 septembre, le corps du traître Colinet du Puiseux, qui avait vendu l’accès au Pont de Saint-Cloud, fut décroché du gibet, et ses quatre membres enlevés des portes. Il méritait pourtant d’être brûlé ou jeté aux chiens plutôt que d’être mis en terre consacrée ; mais il faisait tout de même partie de la chrétienté. Et de toutes façons, les bandés faisaient maintenant ce qu’ils voulaient.

84. Le jour de la Saint-Matthieu, la porte Saint-Martin fut réouverte. Elle avait été murée par le commandement des bandés, qui maintenant la faisaient rouvrir : ils dirigeaient tout, et nul n’osait en parler. Dic ou douze jours auparavant le Prévôt des Marchands, André d’Épernon avait été déposé, et c’est Pierre Gencien qui fut mis à sa place, lui qui avait agi contrairement aux intérêts du menu peuple. Il s’était enfui à cause de cela avec les bandés, qui maintenant le rétablissaient dans son office, à tort ou à raison.

85. Le 25 septembre, ils démirent de ses fonctions de Prévôt de Paris Le Borgne de la Heuse, et nommère,nt à sa place un de leur bande, nommé André Marchand. Ainsi ne restait plus aucun des officiers du roi nommés par le duc de Bourgogne
qui n’ait été déposé, et sans ménagements.Et ils firent proclamer la paix le samedi, aux Halles, alors que tout le pays alentour était rempli de leurs hommes en armes. Et ils en firent tant, par ruses et flatteries,que tous les plus grands bourgeois de la Ville de Paris se mirent dans leur bande : tout le temps que le duc de Bourgogne était demeuré à Paris, ils avaient fait semblant de l’aimer, mais maintenant ils se tournaient tellement contre lui, qu’ils eussent sacrifié eux-mêmes et leurs biens pour le détruire, lui et les siens. Et nul, si important soit-il, n’osait parler de lui à découvert, sinon il aurait été pris aussitôt et enfermé en diverses prisons, ou contraint de payer de grosses sommes, ou encore, banni.
Et même les petits enfants qui parfois chantaient une chanson qu’on avait faite sur lui, qui disait :
Duc de Bourgogne
Que Dieu te redonne la Joie !
étaient alors poussés dans la boue et maltraités par ceux de la Bande. Nul n’osait les regarder ni parler avec eux dans les rues, tant ils étaient redoutés pour leur cruauté ; et ils ne cessaient de dire : « Traîtres, chiens de Bourguignons, je renierai Dieu si vous n’êtes pillés ! ».
Et en ce temps-là, le roi ne cessait d’être malade et devait rester enfermé ; son fils aîné, qui était duc de Guyenne, et avait épousé la fille du duc de Bourgogne, ils le surveillaient de si près, au Louvre, que nul ne pouvait lui parler, de nuit comme de jour — sauf eux. Et le pauvre peuple de Paris en avait le cœur plein de détresse, car il n’y avait aucun chef qui pouvait parler en son nom, et il ne pouvait donc rien faire. Ceux de la Bande gouvernèrent ainsi pendant tous les mois d’octobre, novembre, décembre et janvier.

NOTES

dut s'enfuir : Pierre des Essarts dut quitter précipitamment Paris en mars 1413, quand fut découvert le complot ourdi par un de ses serviteurs, qui devait s'emparer du Pont et de la tour de Charenton pour les livrer aux Armagnacs.Mais il revint, de même que Louis de Bavière, le mois suivant.

Jacques de la Rivière : Il mourut emprisonné en 1413 dans des conditions suspectes.

comte de Mortain : Pierre de Navarre, Comte de Mortain était mort au siège de Bourges.

rue Quincampoix : Certains auteurs pensent que sa maison se trouvait plutôt dans le quartier Saint-Germain. Cet André d'Épernon participa à l'émeute dite “de la Caboche” qui força la Bastille pour s'emparer de Pierre des Essarts.

se reprocher : Le “Bourgeois” prend résolument parti contre les Armagnacs: selon les historiens les femmes en question ont été maltraitées et violées, simplement en raison de sympathies supposées envers les Armagnacs.

capuchon blanc : Les Cabochiens (les partisans de Simon Le Coutelier, dit Simon Caboche, au service de Jean sans Peur, duc de Bourgogne), adoptent ici le symbole des villes de Flandres révoltées contre les Armagnacs ; mais l'insigne des Bourguignons est en principe de couleur perse, c'est-à-dire bleu-vert.

grand coup : Certains contemporains, comme Juvénal des Ursins, ont pensé qu'il avait plutôt été exécuté de cette façon.

vengeance : Les Armagnacs demandaient justice pour les exécutions sommaires commises par les les Cabochiens.

entrèrent : Selon d'autres sources de l'époque, les ambassadeurs des Armagnacs n'entrèrent pas à Paris, mais attendirent à Beaumont-sur-Oise la réponse donnée à leurs demandes.

Jean de Troyes : chirurgien juré du roi, et l'un des chefs “cabochiens” les plus impliqués dans la révolte.)

Simon Caboche : Simon le Coutellier, dit “Caboche”, qui donna son nom à la révolte.

Saint-Yon : La famille Saint-Yon est une famille de bouchers. Les bouchers eurent un rôle important dans la révolte: très riches, ils étaient méprisés socialement du fait que leur métier touche de près au sang, et ils espèrent par là obtenir une certaine reconnaissance.

l’Hôtel Saint-Pol : L’hôtel où résidait le roi, sur la rive droite.

savait rien : En fait, le duc de Bourgogne était exaspéré par les excès des “Cabochiens”, et ne souhaitait donc probablement pas l’exécution des prisonniers.

Noël : Ce cri de joie se poussait en toute occasion, il ne faisait pas référence à la fête de Noël.

d’un Prince : Le “Bourgeois” s’en prend ici probablement à Louis de Guyenne, mais ne dit pas un mot de Jean Sann Peur, qui après avoir soulevé ses partisans, les a abandonnés dès qu’ikk a senti le vent tourner...

hostiles au peuple : Le “Bourgeois” est radicalement opposé aux Armagnacs ; il considèrent qu’ils sont hostile au “petit peuple” en général, et à celui de Paris en particulier.

plus aucun : Ils s’étaient tous enfuis en Flandre...

quarteniers : Celui qui commande tout un quartier. Le “dizenier” a dis hommes sous ses ordres, et le “cinquantenier”, cinquante.

cachette : C’était en effet aller à l’encontre des exécutions sommaires faites par les Cabochiens, auxquels le “menu peuple” était encore attaché.

l’Empire : Le Saint Empire Romain Germanique, créé par Charlemagne. EN 1413, il avait à sa tête L’Empereur Sigismond, qui était aussi roi de Hongrie, de Germanie et de Bohème.

était rien : En fait, Jean sans Peur avait perdu la partie, et a préféré s’enfuir à Lille.

bandés : Les Armagnacs.