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SOMMAIRE

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1414

SYNOPSIS :

§ Épidémie de coqueluche

87. Au début de février de cette année 1414, le 9, le duc de Bourgogne vint à Saint-Denis, et le samedi suivant il pensait entrer à Paris pour parler au roi ; mais on lui ferma les portes, que l’on fit même murer comme on l’avait fait autrefois, et une grande quantité de gens en armes les gardaient jour et nuit, et en deça des ponts n’étaient ouvertes que celles de Saint-Antoine et de Saint-Jacques.
Celui qui gardait la porte de Saint-Denis était le seigneur de Gaule, Louis de Bosredon, qui donna tant de soucis à Étampes, pour la porte Saint-Martin ; le duc de Berry gardait la porte du Temple, Charles d’Orléans celle de Saint-Martin des Champs, Armagnac l’Hôtel d’Artois qui était la résidence du duc de Bourgogne, et le comte d’Alençon l’hôtel de Bohème. Bref, tous étaient installés en deça des ponts, et personne n’aurait eu l’audace d’ouvrir quelque porte que ce soit.

88. Le samedi suivant, ceux qui amenaient des marchandises à Paris, comme le pain de Saint-Brice et autres denrées, furent nombreux à attendre jusqu’à une heure passée, qu’on veuille bien ouvrir la porte — mais personne n’osa la leur ouvrir, tant on avait peur du duc de Bourgogne ! Alors ces braves gens ramenèrent leurs marchandises à l’armée du duc de Bourgogne, qui fit proclamer que sous peine de pendaison, on ne prenne rien sans payer — et ainsi, ils vendirent bien leurs marchandises.

89. Paris fut ainsi complètement fermé au moins pendant quatorze jours : personne n’osait ni ne pouvait aller travailler aux champs. Il n’y avait pourtant aucun homme armé plus près qu’à Saint-Denis, où se tenait le duc de Bourgogne avec ses troupes, qui ne faisaient aucun mal aux gens du peuple.
On disait d’ailleurs qu’il ne voulait de mal à personne à part au roi Louis, duc d’Anjou, parce que ce roi Louis avait un fils qui avait épousé une de ses filles, et que sans qu’il sache pourquoi, le roi Louis avait fait quitter son fils d’avec ladite fille, et l’avait renvoyée à son père comme une bien simple et pauvre dame ordinaire. Pire encore : il en avait tant fait pour le duc de Bretagne que celui-ci donna en mariage une de ses filles qui n’avait pas encore quatre ans à ce fils du roi Louis, qui était pourtant marié à la fille du duc de Bourgogne, celle dont il a été question plus haut.

90. Cette semaine-là, il fut proclamé que sous peine d’être pendu, personne, parmi les gens du peuple, ne devait être armé, et qu’on obéisse au duc de Bavière et au comte d’Armagnac, qui étaient les deux personnes au monde qui haïssaient le plus les braves gens de Paris. Voilà donc comment tout était gouverné, vous le voyez.

91. Le samedi suivant, 17 février, il fut proclamé à tous les carrefours de Paris, avec sonneries de trompettes, que le duc de Bourgogne et tous les siens étaient bannis, lui en tant que traître et meurtrier, et que tous leurs biens étaient confisqués, sans pitié ni pardon.

§ Épidémie de coqueluche

92. En ce temps-là, les petits enfants, quand ils allaient le soir chercher du vin ou de la moutarde, chantaient tous :
Votre con a la toux, commère,
Votre con a la toux, la toux.

93. La volonté de Dieu fit qu’un air corrompu se répandit partout, et mit plus de cent mille personnes dans un tel état qu’ils en perdirent le goût de boire et de manger, ne trouvaient plus le repos, avaient de très fortes poussées de fièvre deux ou trois fois par jour, et notamment à chaque fois qu’ils mangeaient. Tout leur semblait amer, mauvais, fétide, et ils étaient sans cesse pris de tremblements. Et ce qui était pire encore, c’est qu’on perdait tout pouvoir sur son propre corps, qu’on ne pouvait pas le toucher en aucun endroit, tant étaient souffrants ceux qui étaient atteints de ce mal. Et cela dura bien au moins trois semaines ou plus : cela commença à l’entré de mars, et on appelait cela avoir le “tac” ou le “horion”.
Et ceux qui n’étaient pas atteints ou en étaient guéris, disaient, par plaisanterie :
« L’as-tu ? Par ma foi, c’est que tu as chanté :
Vostre con a la toux, commère
Car avec toutes les peines décrites plus haut, on avait, dans cette maladie, une toux si forte, un rhume et un enrouement tels qu’on ne pouvait rien chanter de la grand-messe de Paris. Et par-dessus tout, cette toux était si cruelle pour tout le monde, jour et nuit, que des hommes, à force de tousser en perdirent leurs capacités viriles toute leur vie, et que des femme, qui étaient enceintes, mais pas encore à terme, mirent au londe leurs enfants sans l’assistance de personne, à force de tousser, et en mouraient dans de grandes souffrances, mère et enfant.
Et quand venait la guérison, tous rejetaient du sang en quantité, par le nez, par la bouche, et par le fondement, ce qui les étonnait beaucoup — mais personne n’en mourait. Bien peu guérirent, car entre le moment où l’appétit était revenu à quelqu'un, il fallait encore compter au moins six semaines avant d’être vraiment guéri. Et aucun médecin ne savait dire de quelle maladie il s’agissait.

94. Le dernier jour de mars, la veille de Pâques, les bandés emmenèrent le roi et son fils aîné pour attaquer le duc de Bourgogne, et ils lui firent assiéger Compiègne. Ils lui firent consacrer toute la Semaine Sainte et Pâques à cette entreprise..

95. Et pendant ce temps, ceux qui devaient garder la ville, comme le roi Louis [de Sicile], le Prévôt de Paris et les hommes de leur parti, ordonnèrent une grosse de lourds impôts, et fire crier dans Paris que chacun devait porter la bande, et bientôt il y en eut qui l’arborèrent ostensiblement, pendant le mois d’avril après Pâques.

96. Et durant ce mois, le pont de Choisy [sur l’Aisne] fut brûlé entièrement. Et si l’on n’a jamais pu savoir qui avait fait cela, nombre de braves gens y ont perdu tous leurs biens.

97. Au mois d’avril, la dernière semaine, Compiègne fut prise ; il fut convenu que ceux qui l’occupaient ne prendraient jamais les armes contre le roi au nom de quoi que ce soit, sous peine de perdre leur vie et leurs biens, et être considérés comme des traîtres définitivement.

98. De là, ils allèrent à Soissons, et assiégèrent la ville : ils y menèrent plusieurs assauts sans en tirer grand avantage, car à l’intérieur se trouvait Enguerrand de Bournonville, un homme très réputé dans le métier des armes, qui en était le Capitaine. Il gardait la ville si soigneusement, jour et nuit, que pendant tout ce temps personne n’y pouvait pénétrer. Enguerrand ne laissait repose ceux de son armée ni le jour, ni la nuit, et il faisait souvent des prisonniers.
Pendant un assaut, le Bâtard de Bourbon fut pris très violemment dans la mêlée, et Enguerrand le blessa à mort. L’assaut fut alors abandonné, et Enguerrand rentyra dans la cité, avec tous ses gens.

99. Le 20 mai, la Fortune, qui avait tant été favorable à Enguerrand, le rendit suspect aux gens de cette ville, et des murmures s’élevèrent contre lui. On complota pour que, quand il irait passer ses gens en revue, on livrerait la ville à l’armée d’en face, et ainsi sauveraient leurs vies, si possible. Mais Enguerrand apprit ce qui se tramait, et cela provoqua des disputes et des bagarres. Un homme sortit en douce de la ville, et dit à l’armée [des Armagnacs] : « Si vous voulez vous emparer de la cité, x’est le moment, car les gens de la ville se battent avec ceux d’Enguerrand, et personne ne la défendra, car ils seront tous trop occupés. » Alors un violent assaut fut donné contre la ville, qui fut bientôt prise et abandonnée, et tous les habitants et leurs biens à la merci des assaillants. Enguerrand lui-même fut pris, après s’être bien défendu, ainsi que plusieurs autres hommes de sa compagnie. Mais ils furent ligottés et amenés par des charrettes à Paris, et furent tous mis à mort par les Bandés, qui faisaient tout ce que bon leur semblait.

100. La ville fut prise le 21 mai, un lundi, après dîner, et Enguerrand eut la tête coupée le 26 de ce mois, avec plusieurs autres. Plusieurs autres furent pendus ; les religieuses, les femmes et demoiselles furent violées, et tous les hommes rançonnés, même les petits enfants ; les églises furent pillées si complètement qu’il n’y restait plus quoi que ce soit que l’on pût emporter. On a dit que les Sarrasins n’avaient jamais fait pire que ceux de cette armée, à cause des mauvais conseillers dont le roi était entouré, et dont personne n’osait parler.

101. Quand ils eurent fait le pire qu’ils pouvaient dans cette ville, ils emmenèrent notre bon roi à Laon, où il entra sans difficulté, car les habitants avaient vu ce qui s’était passéé à Soissons [et ouvrirent leurs portes.]

102. Il est vrai que ceux de la Bande, qui alors gouvernaient le royaume à Paris et autres lieux, avaient fait faire des feux comme ceux que l’on fait à la Saint-Jean aussitôt qu’ils avaient eu connaissance de la prise de la ville de [Soissons], comme si c’eût été des Sarrasins ou des hérétiques qu’on avait massacrés. Personne n’osait parler de cela, ou montrer quelque pitié, devant les bandés — et les bandées, dont vous auriez pu voir, à ces feux de la veillée de Saint-Jean et de Saint-Pierre, plus de quatre mille, pas très honorables, mais toutes bandées — avec un nombre d’hommes considérable. Et ceux de cette maudite bande étaient si obstinés qu’ils considéraient que celui qui ne la portait pas n’était pas digne de vivre. Et si quelqu’un s’avisait de parler de leurs agissements, par hasard, et que cela se sache, ils le lui faisaient payer par une grosse somme d’argent, ou bien il était banni, ou mis en prison pour longtemps, sans aucune pitié.

103. Le roi partit de Laon et s’en alla à Péronne, où vinrent aussi ceux de Gand, de Bruges, et du Franc-pays, et d’autres villes de Flandre, pour parlementer. Il y vint aussi la dame de Hollande — mais rien ne sortit de cela.

104. Le roi partit de là pour aller devant Arras, dont il fit longuement le siège.

105. Cette année -là, les bandés instituèrent une confrérie de Saint-Laurent-aux-Blancs-Manteaux, le jour de la Saint-Étienne, le 3 Août. Et ils prétendaient que c’était la confrérie des vrais et bons catholiques envers Dieu et leur seigneur, et la Saint-Laurent fut fixée au vendredi. Et le dimanche suivant, ils organisèrent une fête en l’honneur de Saint-Laurent, à laquelle participèrent plus de 400 bandés : personne, ni homme, ni femme, n’osait aller à l’église et à leur fête sans porter la bande. Et certaines personnes honorables, qui y étaient allées pour voir leurs amis ce dimanche-là, furent en grand danger de ce que leurs biens ne soient saisis — parce qu’elles ne portaient pas la bande.

106. En ce temps-là, il y avait des guerres partout en France, et à Paris se tenait un très grand marché de produits d’alimentation, de pain et de vin : on avait une pinte de bon vin sain et pur, blanc et rouge, pour un denier parisis, dans cent endroits de Paris, et du pain aussi bon marché, et cette année-là, le vin ne fut jamais ni gras, ni aigre, ni puant.

107. Mais tout était très cher pour ceux de l’armée ; et ils sont restés lontemps devant Arras sans rien faire.

108. Quand ils virent que tout enchérissait, et que leurs chevaux mouraient de faim partout, ils firent proclamer la paix le 11 septembre, un mardi, à environ trois heures après minuit. Et ils quittèrent leurs tente après la proclamation, qui stipulait que nul, sous peine d’être pendu, ne fasse de feu dans son logis. Mais les Gascons, qui soutenaient la bande, firent le contraire, et mirent le feu partout où ils le purent, même si le siège était levé. Et le feu fut si grand qu’il se répandit jusqu’à l’arrière de la tente du roi, et le roi eût été brûlé vif si on ne l’avait sorti de là pour lemettre en lieu sûr.
Et ceux qui purent en réchapper dirent que plus de 500 hommes furent brûlés : ceux qui étaient malades, et qui étaient restés dans les tentes.

109. Le jeudi suivant, cela se sut à Paris, et jamais on ne vit ni entendit plus belle sonnerie de cloches à Paris que ce jour-là. Du matin jusqu’au soir, dans toutes les églises de Paris, on sonna, et on se réjouissait de la conclusion de la paix.

110. Le jeudi 14 septembre, un jeune homme ôté la bande qu’on avait mise sur la statue de Saint-Eustache, et la déchira. Il fut pris, et — à tort ou à raison — il eut le poing coupé sur le pont Alais, et fut banni pour toujours. Et personne n’osa protester, tellement tout était mal gouverné, et de mauvaises gens.

111. Et sachez que tous ceux qui avaient fait le siège d’Arras, ou la plus grande partie d’entre eux, quand ils sont revenus, étaient si pâles et si malades, qu’ils semblaient avoir passé 6 ou 8 mois en prison au pain et à l’eau ; et pour leurs péchés, il en mourut plus de onze mille à leur retour.

112. Le 11 octobre, un jeudi, un champ de bataille fut établi à Saint-Ouen, pour le duel d’un Breton et d’un Portugais. Le premier était au service du duc de Berry, l’autre à celui du duc de Bourgogne. Ils vinrent sur ce champ, mais ils ne firent rien qu’il y ait à raconter, car dès qu’ils allaient s’attaquer, on dit aussitôt : « Ho ! »
Le duc de Berry fit cela pour le Breton, qui était de son parti, la bande, et pour la vie duquel il avait très peur, car le Portugais manoeuvrait si habilement que chacun le tenait pour vainqueur. Mais on ne peut dire, bien sûr, lequel eût vraiment remporté ce combat.

113. Le samedi suivant, 14 octobre, le roi vint à Paris, avec une belle escorte, mais il plut toute la journée si fort que parmi les personnages les plus en vue, il n’y en avait pas un seul qui n’eût préféré être à l’abri... Et soudain, vers les huit heures du soir, les bonnes gens de Paris commencèrent à faire des feux et un concert de casseroles plus fort qu’on en ait jamais entendu dans le passé depuis cent ans ; et les tables furent dressées à tout venant au milieu des rues de Paris.

114. Le 24 octobre, ils [les Armagnacs] déposèrent le Prévôt, André Marchand, et ils choisirent à sa place un chevalier de la cour du duc d’Orléans, un baron, nommé Messire Tanguy du Chastel, qui n’occupa cette fonction que deux jours et deux nuits, parce qu’il n’était pas vraiment d’accord avec eux. Le troisième jour, André Marchand fut rétabli dans ses fonctions de Prévôt, lui qui était très cruel et sans pitié — comme je l’ai dit auparavant.

115. Dans ces moments-là, entre la Saint-Rémi et Noël, les bandés qui gouvernaient tout, firent bannir toutes les femmes de ceux qu’ils avaient bannis, sans aucune pitié, et c’était vraiment triste à voir, car toutes étaient d’honorables femmes et de bonne condition, et la plus grande partie d’entre elles n’étaient jamais sorties de Paris sans avoir avec elles des personnes de bonne compagnie. Et elles étaient alors accompagnées de sergents très cruels, qui conduisaient leurs gens.
Et ce qui leur étreignait encore plus le cœur, c’était qu’on les envoyait toutes au pays du duc d’Orléans, et non pas dans celui où se trouvaient leurs amis et maris [La Flandre]. Et de plus, les femmes qui sont envoyées à Orléans sont les plus méprisées, et c’est là qu’on en envoyait le plus grand nombre. Mais ce ne pouvait être pour ce genre de raison, car tout était alors gouverné de jeunes seigneurs, à part le duc de Berry et le comte d’Armagnac.

116. Aux fêtes de Noël qui suivirent, le comte d’Alençon fut fait duc par le roi, et ce qui n’était que comté fut donc fait duché, ce qui n’avait encore jamais été le cas jusqu’ici.

NOTES

aucun mal : La partialité du “Bourgeois” en faveur des Bourguignons se voit bien ici... Dans l’armée du duc de Bourgogne, ”tout le monde il est gentil“ ! Cela pourrait être rapproché des discours militaires d'aujourd’hui à propos de “frappes ciblées”, qui ne tueraient jamais de civils !

dame ordinaire : Là encore, le “Bourgeois” fait peuve de partialité ; les historiens du temps disent au contraire qu’elle fut renvoyée avec un brillant cortège.

marié : En fait, il n’y avait pas eu “mariage”, mais seulement fiançailles.

meurtrier : Le duc de Bourgogne avait fait assassiner Louis d’Orléans en 1407.

horion : D’après les documents de l’époque (Monstrelet, t.II, p. 463) il se serait agi en fait d’une épidémie de coqueluche.

mauvais conseillers : Le “bourgeois” qui est tout à fait respectueux du roi, trouve toujours le moyen de le disculper... Le procédé n’est pas nouveau, et il est toujours utilisé aujourd'hui, dès qu’un homme important a maille à partir avec la justice.

dame de Hollande : Marguerite de Bourgogne, sœur de Jean Sans-Peur et femme de Guillaume IV de Bavière, comte de Hollande et de Hainaut, avait reçu mission de négocier la paix avec le roi de France.

longuement : Le siège dura du 28 juillet 1414 au début de septembre.

très cher : L’armée qui afit le siège doit se nourrir sur l’habitant, et comme celui-ci ne leur est pas favorable... les prix grimpent !

feu : probablement pour éviter les incendies, qui constituent un grand danger avec les tentes et les baraques de bois.

malades : La dysenterie s’était déclarée dans le camp.

pont Alais : Une passerelle surplombant le dépôt d’ordures en bas de la rue Montmartre, où l’on déversait les détritus provenant des Halles.

péchés : Pour le bourgeois, tout au long de son récit, une épidémie ne peut venir que d’un châtiment infligé par Dieu pour un péché que l’on a commis.

Orléans : La cause de la mauvaise réputation d’Orléans n’est pas très claire. D’après certains documents d’archives, il se pourrait que ce soit à cause d’établissements destinés à l’internement des femmes de “moeurs légères”...

jeunes : Il doit s’agir de Louis de Guyenne et de Charles d’Orléans, qui ont alors moins de dix-huit ans.