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SOMMAIRE

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1415

SYNOPSIS :

§ La bataille d’Azincourt

117. À l’entrée du mois de février, des joutes furent organisées pour le roi et les grands seigneurs, dans la rue Saint-Antoine. On avait mis des palissades entre Saint-Antoine et Sainte-Catherine-du -val-des-Écoliers. À ces joutes vint le duc de Brabant pour le traité de paix. Il en gagna le prix.

118. À ce moment, les Anglais étaient à Paris pour traiter d’un mariage avec une des filles du roi de France.

119. Le mardi 19 André Marchand fut destitué de la Prévôté. Il l’avait déjà été autrefois pour avoir démérité [et avait été rétabli], car il s’en tirait toujours avec de l’argent ; mais cette fois, on mis à sa place sire Tanguy du Chastel, pour la deuxème ou troisième fois.

120. C’est à ce moment-là que des chevaliers d’Espagne et trois du Portugal, de bonne renommée, eurent la folle idée de défier en champ clos, et jusqu’à la mort, trois chevaliers français — François de Grignols, La Roque, et Maurignon. Le combat eut lieu le 21 février, veille de la Saint-Pierre, à Saint-Ouen. Il était dit qu’ils entreraient dans le champ avant le coucher du soleil, mais en vérité, les Portugais furent déconfits par les trois français en moins de temps qu’il ne faut pour aller à cheval de le la Porte Saint-Martin à celle de Saint-Antoine.

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121. Le samedi suivant, veille de la Saint-Matthieu, la paix fut proclamée à tous les carrefours, par des sonneries de trompettes, et chacun racontait le rôle qu’y avait joué le duc de Brabant. Et ce samedi-là, il y eut plus de feux de joie allumés dans Paris que les autres fois, et c’était justement le moment des Quatre Temps des Brandons.

122. Durant sept ou huit jours en mars, la Seine fut si haute à Paris, et la navigation difficile, qu’une molle de 50 grosses bûches valait 9 ou 10 sous parisis, et cent costerets [petites bûches], si on voulait qu’elles soient bonnes, 28 ou 32 sous, le sac de charbon, 12 sols, le petit bois, le foin, au même prix, ainsi que les tuiles ou le plâtre. et sachez que de la Toussaint jusqu’à Pâques, il n’y eut pas de jour où il n’a pas plu, de jour ou de nuit, et la crue dura jusqu’à la mi-avril : on ne pouvait circuler dans les marais entre Saint-Antoine et le Temple, non plus qu’en dehors de la ville.

123. Le 17 avril, Monseigneur de Guyenne vint à l’Hôtel de Ville, et ordonna trois échevins nouveaux : Pierre de Grand-Rue, André d’Épernon, et Jean de Louviers, à la place de Pierre Oger, Jean Marcel, et Guillaume Cirasse.

124. Le jour de la Saint-Marc qui suivit, la paix fut proclamée à grandes sonneries de trompettes, et tous devaient s’en réjouir, sous peine d’y perdre et leur vie et leurs biens.

125. Au début du mois d’août, le roi d’Angleterre imposa sa domination sur toute la Normandie : il toucha terre près de Harfleur et l’assiégea, ainsi que les villes des alentours.

126. Monsieur de Guyenne, fils aîné du roi, quitta Paris le premier jour de septembre, un dimanche soir, au son des trompes ; il n’avait avec lui que de jeunes hommes, et s’en allait se battre contre les Anglais. Et le roi de France, son père, partit neuf jours plus tard à sa suite, et logea d’abord à Saint-Denis.
Et bientôt après, on préleva à Paris la plus lourde “taille” d’impôts qu’on eût jamais connue d’âge d’homme, et qui ne fut pourtant d’aucun profit pour le royaume de France, entièrement gouverné par ceux de la Bande : Harfleur fut pris par les Anglais le 13 de ce mois de septembre, et tout le pays fut pillé et dévasté ; mais les soldats de la France faisaient autant de mal que les Anglais aux pauvres gens, sans leur apporter quoi que ce soit.

127. Sept ou huit semaines après que les Anglais furent arrivés, le temps fut plus beau qu’on ne le vit jamais en août et en temps de vendanges, de mémoire d’homme, et ce fut une bonne années pour toutes les récoltes ; et malgré cela, aucun des seigneurs de France ne se mit en devoir de combattre les Anglais qui étaient là.

128. Le 10 octobre, les bandés usèrent de leur pouvoir en désignant un nouveau Prévôt des marchands et quatre échevins. Le Prévôt était Philippe de Brabant, fils d’un impositeur ; les échevins étaient : Jean du Pré, épicier, Étienne de Bonpuis, pelletier, Renaut Pidoye, changeur, Guillaume d’Auxerre, drapier.
Ce jour-là, le roi et Monseigneur de Guyenne étaient en Normandie, le premier à Rouen, et le second à Vernon. Et personne à Paris ne sut rien de ces changements avant qu’ils ne soient faits : le Prévôt des marchands et les échevins qui étaient en fonction furent ébahis quand on les déposa sans l’ordre du roi, ni du duc de Guyenne, et à l’insu des bourgeois de Paris.

§ La bataille d’Azincourt

129. Le 20 du mois suivant, les seigneurs de France apprirent que les Anglais s’en allaient en passant par la Picardie, et Monseigneur de Charolais les approcha de si près qu’ils ne purent passer là où ils le voulaient. Alors tous les princes de France, sauf sept ou huit d’entre eux arrivèrent en un endroit appelé Azincourt, près de Rousseauville. Et c’est là que se déroula la bataille, le jour de la Saint-Crépin et Crespinien. Les Français étaient une fois et demie plus nombreux que les Anglais, et ils furent pourtant vaincus, tués, et les plus grands personnages de France furent pris.

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La bataille d’Azincourt ; miniature tirée de la “Chronique d’Enguerrand de Monstrelet” Bnf ; (Cette miniature ne reflète ni la disparité des forces en présence, ni celle de l’armement).

130. Parmi ceux qui sont morts en cette bataille, ce furent, d’abord le duc de Brabant et le comte de Nevers, frères du duc de Bourgogne ; le duc d’Alençon, le duc de Bar, le connétable de France Charles de Labrait, le comte de Marle, le comte de Roussy, le comte de Salm, le comte de Vaudesmont, le comte de Dammartin, le marquis du Pont. En tout, trois mille chevaliers aux “éperons dorés”.
Et parmi ceux qui furent faits prisonniers et emmenés en Angleterre, ce furent : le duc d’Orléans, le duc de Bourbon, le comte d’Eu, le comte de Richement ; le comte de Vendôme, le maréchal Boucicault, le fils du roi d’Arménie, le sire de Torcy, le sire de Heilly, le sire de Mouy, et plusieurs autres chevaliers et écuyers dont on ignore le nom.
Jamais depuis la naissance du Christ il n’y eut tant de victimes faites par les sarrasins ou par d’autres. En effet, parmi les morts, il faut compter aussi plusieurs baillis qui avaient amené avec eux les gens de leurs bailliages, qui tous furent passés par l’épée. Comme ce fut le cas pour le bailli de Vermendois, le bailli de Mâcon, celui de Sens, celui de Senlis, celui de Caen, celui de Meaux — tous avec leurs gens. Et l’on disait de ceux qui avaient été faits prisonniers qu’ils n’avaient pas été courageux ni loyaux envers ceux qui avaient péri au combat.

131. Environ trois semaines après cela, le duc de Bourgogne vint aux abords de Paris, très troublé par la mort de ses frères et de ses hommes. Il voulait parler au roi ou au duc de Guyenne, mais on lui fit savoir qu’il ne devait pas se risquer de venir à Paris. On se mit aussitôt à murer les portes, comme on l’avait fait autrefois, et plusieurs capitaines prirent leur logement au Temple, à Saint-Martin, et dans les endroits dont nous avons parlé plus haut [130], dont le seigneurs avaient disparu. Et toutes les ruelles des alentours furent occupées par les gens de ces capitaines, et les pauvres habitants en furent jetés dehors. À grand peine, et à force de prières, ils obtinrent quand même d’en conserver l’usage — mais ruffians couchaient dans leurs lits, comme ils l’auraient fait à onze ou douze lieues de Paris. Et personne n’osait rien dire, ni porter d’arme, sous peine d’être mis en prison, au Temple, à Saint-Martin, à Saint-Magloire, ou à Tiron.

132. Vers la fin de novembre, le duc de Guyenne, fils aîné du roi de France, plein de bonne volonté, mais sans pouvoir réaliser ses projets, s’alita et mourut le dix-hui décembre, le mercredi des Quatre-Temps. Et sa veillée funèbre eu lieu le dimanche suivant à Notre-Dame de Paris. Sa dépouille fut amenée du Louvre sur les épaules de quatre hommes. À l’avant du cortège, six hommes à cheval ; puis venaient les quatre ordres mendiants et ceux des collèges de Paris ; puis sur un grand cheval, son page portant son écu, et sur un autre le chevalier du guet ; après un grand espace, le Prévôt de Paris. Après le corps venait le duc de Berry, le comte de Ponthieu et un autre. Il fut donc conduit à Notre-dame de Paris, et il y fut enterré le lendemain.

133. En ce temps-là, le pain fut très cher : celui qu’on avait avant pour 8 blancs [ 6 deniers parisis] valait maintenant 5 sous parisis [60 deniers parisis], et le bon vin valait 2 deniers parisis la pinte. Les portes avaient de nouveau été murées, comme autrefois, à cause du duc de Bourgogne [“Jean sans Peur”] qui était venu près de Paris avec une grande quantité de gens en armes. C’est pourquoi le fromage et les oeufs étaient si chers qu’on n’avait que trois oeufs pour un blanc, et un fromage ordinaire pour 3 ou 4 sous parisis.

134. Paris était gardé par des étrangers et leurs capitaines, un nommé Raymonnet de la Guerre, un Barbazan et d’autres encore, étaient tous des gens mauvais et sans pitié. Et pour mieux asseoir leur pouvoir, ils firent venir le comte d’Armagnac, un excommunié, comme il a été dit plus haut ; il s’appelait Bernard, et de lui on a fait un Connétable de France, un lundi à la fin de décembre. et le Prévôt de Paris, le mois suivant, fut fait Amiral de France, et Gouverneur de la Rochelle. L’Amiral qui fut déposé était une bien mauvaise personne nommée Clignet de Breban, qui fit beaucoup de mal à la France tant qu’il fut Amiral.

135. Le duc de Bourgogne était toujours dans la Brie, et ne pouvait parler au roi, ni le roi lui parler, même s’ils l’avaient voulu, car les traîtres qui régnaient sur la France disaient au roi, quand il le demandait, ce qui arrivait souvent, qu’on l’avait convoqué, mais qu’il n’avait pas voulu venir. Et d’autre part, ils disaient au duc de Bourgogne, qui était à Lagny, que le roi lui interdisait ses terres, sous peine d’être réputé comme traître.

NOTES

joutes : Données en l’honneur des ambassadeurs anglais, elles durèrent trois jours.

mariage : Henri V finit par l’obtenir ; mais il prétendait toujours à la couronne de France.

Brandons : Périodes de 4 jours de jeûne, quatre fois par an ; celle-ci (fin février-début mars, coïncide avec la “Fête des Brandons”, un défilé avec des torches, le premier dimanche du Carême.

nouveaux : Les anciens étaient tous Armagnacs. Les nouveaux moins “marqués”.

malgré cela : On a quelque peine ici à suivre le raisonnement du “bourgeois de Paris”. En quoi les bonnes vendanges et les bonnes récoltes pouvaient-elles inciter les “seigneurs français” à se battre ?

impositeur : Personne chargée de la répartition de l’impôt.

comte de Salm : Contrairement à ce qu’écrit le “Bourgeois”, le comte de Salm ne périt pas à Azincourt : il s’échappa. Mais il fut tué seize ans plus tard à la bataille de Bulgnéville.

trois mille : D’après les historiens, il y eut 20 000 Français engagés à Azincourt, et il y eut 3 ou 4 mille morts, dont 600 chevaliers et Barons.

comte d’Eu : Il demeura 23 ans captif en Angleterre, et mourut le 15 juillet 1425.

Tiron : Ces prisons sont soit de vraies prisons, comme “Le temple”, soit des couvents. ”Tiron“ est le couvent d’un ordre normand, rue de Rivoli.

Quatre-Temps : Les Quatre-Temps sont, dans l'ancien calendrier liturgique catholique, un temps de jeûne au commencement de chacune des quatre saisons. (”Wikipédia“)

comte de Ponthieu : Le texte porte : « Comte d’Eu »; mais celui-cy était alors prisonnier en Angleterre Cf. § 130)

un autre : Il doit s’agir du futur Charles VII, qui avait alors treize ans.

étrangers : Non pas des Anglais, mais des gens du sud, parlant la langue d’Oc, des Armagnacs.