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SOMMAIRE

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1416

136. Le 12 février, ceux de la Bande firent du comte d’Armagnac le seul représentant du Royaume de France, ce qui ne lui plut pas, car le roi était toujours souffrant. C’est alors que le duc de Bourgogne s’en retourna dans son pays.

137. Le premier jour de mars, jour de la Saint-Aubin, l’empereur de Hongrie entra à Paris, par la porte de Saint-Jacques, et fut logé au Louvre. Et le deuxième mardi suivant, on fit rechercher les demoiselles de Paris, et les bourgeoises les plus honnêtes, et un dîner fut offert en leur honneur à l’Hôtel de Bourbon, le 10e jour de ce mois après son arrivée, et à chacune fut remis un joyau.

138. L’Empereur demeura à Paris environ trois semaines, puis s’en alla en Angleterre, pour négocier le retour des prisonniers français de la bataille d’Azincourt.

139. Au début de la Semaine Sainte, qui commençait le 13e jour d’avril, des bourgeois de Paris projetèrent de s’emparer de ceux qui tenaient Paris en sujétion ; et cela devait se faire le jour de Pâques, le 19 avril ; mais ils ne surent pas maintenir le secret, et ceux de la Bande l’apprirent : ils les arrêtèrent, et les mirent en prison.

140. Le 24e jour du mois d’avril, le doyen de Tours, Chanoine de Paris, frère de l’évêque de Paris, fut amené dans un tombereau plein de boue, devant celui qui alors était évêque et se nommait Nicolas d’Orgemont, fils de feu Pierre d’Orgemont. Là, on revêtit le Chanoine d’un grand manteau violet et d’un chaperon de même couleur, et on l’emmena aux Halles de Paris dans une charrette où se trouvaient deux hommes de bien sur deux bancs, ayant chacun une croix de bois dans la main. L’un d’eux avait été Échevin de Paris et s’appelait Robert de Bellay, et l’autre homme d’honneur était un Maître d’Arts nommé Regnault. On coupa la tête à ces deux-là, devant Orgemont, lequel n’avait qu’un pied, et après l’exécution, on le ramena en prison dans le château Saint-Antoine. Quatre jours plus tard, sur le parvis de Notre-Dame, il fut condamné à la prison perpétuelle au pain et à l’eau.

141. Le premier samedi de mai, furent décapités pour la même raison [le complot déjoué], trois hommes très honorables et de très bonne renommée : le seigneur de l’Ours, de la porte Baudet, Durand de Bry, teinturier, Jean Perquin, marchand de laiton et d’épingles. Ce teinturier était le chef de la “soixantaine” d’arbalétriers de Paris.

142. Le 7 mai dut proclamé dans les rue de Paris l’interdiction de toute réunion de corps de métier, et même pour cause de noce, sans l’autorisation du Prévôt de Paris. Et dès ce temps-là, quand on célébrait des noces, on dut recourir aux services de certains commissaires et sergents, sur le compte du marié, afin de s’assurer que personne ne tienne des propos séditieux.

143. Le 8 mai, un vendredi, les chaînes de fer qui fermaient Paris furent enlevées et amenées à la Porte Saint-Antoine. En ce temps-là, le pain était si cher que les ménages modestes ne pouvaient en manger à leur faim, et cette cherté dura fort longtemps ; la douzaine [de petits pains], que l’on avait auparavant pour 18 deniers, coûtait maintenant 4 sous parisis [48 deniers].

144. Le samedi suivant, 9 mai, on confisqua les armes que les bouchers détenaient chez eux, à Saint-Germain, Saint-Marcel, et Sainte-Geneviève, et dans Paris.

145. Le lundi suivant, on proclama dans Paris que sous peine d’être réputé traître, tout homme, qu’il soit prêtre, clerc, ou lai, devait remettre ou faire remettre toutes ses armes, quelles qu’elles fussent : épées, poignards, hachettes, pour qu’elles soient entreposées au château Saint-Antoine.

146. Le vendredi 15, on commença à abattre la Grande Boucherie de Paris [devant le Châtelet], et le dimanche suivant, les bouchers vendirent leur viande sur le Pont Notre-dame, très fâchés de se voir ôtées toutes les franchises dont ils bénéficiaient dans la Boucherie. Apparemment, lesdits bouchers eurent quinze jours ou trois semaines pour refaire leurs étals, qui se tinrent de nouveau du vendredi au dimanche [En face de Saint-Leufroy, près du Petit-Pont].

147. Le vendredi suivant, on commença à murer les portes [de Paris] comme autrefois.

148. Le lendemain de la Saint-Laurent qui suivit, les Bandés firent crier dans Paris que nul ne devait avoir à sa fenêtre donnant sur la rue ni coffre, ni pot, ni bouteille de vinaigre, ni bûches dans son jardin sous peine de mort et de confiscation de ses biens. Il fut crié aussi que nul ne devait se baigner dans la rivière, sous peine d’être pendu.

149. Le jour de la Saint-Laurent suivante, les Bandés firent chanter la messe aux Quinze-Vingts, qu’ils en aient le droit ou non. Des commissaires et des sergents faisaient chanter pour eux les prêtres qu’ils choisissaient, sans s’occuper de ceux du lieu, qui réclamaient qu’on leur rende certains prisonniers détenus à Graville, arrêtés en dépit de la franchise du lieu sur un coup de force du Prévôt de Paris. Ceci s’était passé le 25 mai, veille de l’Ascension,et il avait été décidé, avant la Saint-Laurent qui avait suivi, qu’on ne chanterait plus la messe ni les vêpres dans cette église [en signe de protestation].

150. La première semaine de septembre, on défendit aux bouchers de vendre sur le pont Notre-Dame, et ils commencèrent à le faire en la halle de Beauvais, au Petit-Pont, à la porte Baudet, et une quinzaine de jours après commencèrent à vendre devant Saint-Leufroy, au Trou-Punais.

151. Cette semaine-là, il fut décrété et proclamé que nul sergent à cheval ne devait demeurer en dehors de Paris, sous peine de perdre son office.

152. Cette même semaine, il fut aussi proclamé que les étals de boucherie seraient attribués au plus offrant, au profit du roi, et que lesdits bouchers n’y bénéficieraient plus de franchise.

153. Au mois d’octobre suivant, on commença les travaux de la boucherie près du cimetière Saint-Jean ; et quand elle fut achevée, ceux de derrière Saint-Gervais vinrent s’y installer, le premier dimanche de février suivant.

NOTES

souffrant : En fait, il était sujet à des crisses de folie, qui allaient en s’aggravant.

l’empereur : Sigismond, Empereur de Luxembourg, parent de Charles VI.

hommes de bien : Deux hommes que “Le Bourgeois”, partisan des “Bourguignons” considère, lui, comme “honorables”.

qu’un pied : Il était en fait boiteux de naissance.

enlevées : Ces chaînes étaient le symbole du pouvoir municipal de Paris ; de ce fait on les faisait enlever en guise de punition. Mais dans ce cas, elles furent remises en place deux jours après, ce que “Le Bourgeois” se garde bien de mentionner !

se baigner : Pour empêcher quiconque de s’enfuir par la Seine, et de communiquer avec des ennemis des Armagnacs.

Trou-Punais : Ou “Trou-Puant”. Il y avait à Paris à l’époque plusieurs de ces cloaques, où s’entassaient les immondices et les sang provenant des abbatoirs.