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SOMMAIRE

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Chanson du Cid - I-1- (vv. 1-304)

statue
La statue du Cid dans son village natal de Vivar.

SYNOPSIS : § Chassé de Vivar le Cid s'en va. § En sortant, il voit des présages. § Entrée à Burgos dans la tristesse. § Nul n'ose l'accueillir de peur du Roi. § Une petite fille s'adresse au Cid. § Le Cid s'installe au bord de l'Arlanzon § Martin Antolinez vient au secours du Cid. § La ruse des deux coffres. § Martin Antolinez à la recherche de Rachel et Vidas. § Martin Antolinez rejoint le Cid. § M. Antolinez va faire ses adieux § Le Cid fait halte à San Pedro de Cardeña § Des chevaliers de Castille viennent se joindre au Cid.

§ Chassé de Vivar le Cid s'en va.

1.

Les yeux tout pleins de larmes il a tourné la tête
Et contemplé les lieux; autour de lui plus rien:
Portes béantes et poternes sans verrous,
Au mur plus de manteaux plus la moindre fourrure,

1.

De los sos ojos tan fuertemientre llorando
Tornava la cabeça y estavalos catando.
Vio puertas abiertas e uços sin cañados,
Alcándaras vázias sin pielles e sin mantos,

5.

Et sur les perchoirs vides, plus de faucons mués.
Alors il soupira, en proie à son chagrin.
Et puis enfin parla, en pesant bien ses mots:
« Grâce te soit rendue, Seigneur qui est là-haut!
Voilà ce que m'ont fait mes méchants ennemis! »

5.

E sin falcones e sin adtores mudados.
Sospiró mio Çid, ca mucho avié grandes cuidados.
Fabló mio Çid bien e tan mesurado:
« ¡ Grado a ti, señor padre, que estas en alto !
Esto me an bueltomios enemigos malos ».

§ En sortant, il voit des présages.

10.

Mais on pique des deux, et on lâche les brides.
En sortant de Vivar, on voit corneille à droite,
En entrant à Burgos, on la revoit à gauche.
Le Cid hausse l'épaule et relève la tête:
« En récompense, Alvar Fañez: on est chassés! »

10.

Allì pienssan de aguijar, alli sueltan la riendas.
A la exida de Bivar ovieron la corneja diestra,
E entrando à Burgos ovieron la sinistra.
Meçio Mio Çid los ombros y engrameo la tiesta :
« Albricia, Albar Ffañez, ca echados somos de tierra ! »

§ Entrée à Burgos dans la tristesse.

15.

Alors mon Cid Ruy Diaz est entré dans Burgos
Avec lui sont venus soixante hommes armés;
Et pour le voir tous sont allés à leurs fenêtres,
{Hommes et femmes, bourgeoises et bourgeois},[NB]
Les yeux pleins de larmes, tant ils sont affligés,
Et sur toutes les bouches sont les mêmes mots:

15.

Mio Çid Ruy Diaz por Burgos entrava.
En su compaña .lx. pendones levava.
{Exien lo ver mugieres e varones}, {NB}
burgeses e burgesas por la finiestra son,
plorando de los ojos ta,to avien el dolor.
De las sus bocas todos dizian una razon :

§ Nul n'ose l'accueillir de peur du Roi.

20.

« Qu'il serait bon vassal, s'il avait bon seigneur! » [Com-1]
On aimerait bien l'héberger, si l'on osait,
Mais la colère du Roi Alphonse est trop grande.
Avant la nuit on a apporté son édit
À Burgos, scellé du sceau royal, qui défend

20.

« ¡ Dios, que buen vassalo ! ¡ Si oviesse buen señor ! »
Conbidar le ien de grado mas ninguno non asava ;
El rey Alfonso tanto avie la grand saña,
Antes de la noche en Burgos del entro su carta
Con grand recabdo e fuerte mientre sellada,

25.

À quiconque de le secourir ou loger.
Et que celui qui le ferait le sache bien:
Il y perdrait ses biens, les yeux de son visage,
Et même plus encore, et son corps et son âme.
Tous les chrétiens en sont alors fort affligés,

25.

Que a mio Çid Ruy Diaz que nadi nol diesse posada,
E aquel que gela diesse sopiesse vera palabra
Que perderie los averes e mas los ojos de la cara
E aun demas los cuerpos e las almas.
Grande duelo avien las yentes christianas ;

30.

Ils se cachent du Cid, car ils n'osent rien dire.
Et le Campeador s'en va vers son logis;
Mais il n'y trouve qu'une porte verrouillée:
Le Roi Alphonse avait interdit à quiconque
De lui ouvrir - il lui fallait donc la forcer.

30.

Asconden se de mio Cid ca nol osan dezir nada.
El Campeador adeliño a su posada ;
Asi commo lego a la puerta falola bien çerrada
Por miedo del rey Alfonsso que assi lo avien parado
Que si non la quebrantas por fuerça que non gela abriese nadi.

35.

Les gens du Cid à haute voix appellent
Ceux qui sont au dedans, qui ne répondent pas.
Le Cid alors pique des deux vers cette porte,
Il quitte l'étrier, frappe du pied la porte:
Elle ne céde pas, tant elle est bien fermée.

35.

Los de Mio Cid a altas vozes laman,
Los de dentro non les querien tornar palabra.
Aguijo mio Çid, a la puerta se legava,
Saco el pie del estribera, una feridal dava ;
Non se abre la puerta ca bien era çerrada.

§ Une petite fille s'adresse au Cid.

40.

Une fillette de neuf ans, alors, se montre:
« Hélas, Campeador, à la tranchante épée!
Le Roi l'a défendu, aujourd'hui, par édit,
Très détaillé, et bien fermé du sceau royal:
Personne n'osera vous ouvrir, accueillir,

40.

Una niña de nuef años a ojo se parava :
«  ! Ya Campeador en buen ora çinxiestes espada !
El rey lo ha vedado, anoch del entro su carta
Con grant recabdo e fuerte mientre sellada.
Non vos osariemos abrir nin coger por nada ;

45.

Sinon il perdrait tout ce qu'il a, ses maisons
Et ses yeux lui seraient arrachés du visage.
Cid, à notre malheur vous ne gagneriez rien;
Mais que Dieu vous protège, et ses saintes vertus! »
Ayant ainsi parlé, la petite s'en va.

45.

Si non, perderiemos los averes e las casas
E demas mos ojos de las caras.
Cid, en el nuestro mal vos non ganades nada ;
Mas ! el Criador vos vala con todas sus vertus santas ! »
Esto la niña dixo e torno pora su casa.

§ Le Cid s'installe au bord de l'Arlanzon

50.

Le Cid voit bien qu'il n'a plus la faveur du Roi.
Piquant des deux, il s'éloigne à travers Burgos;
C'est à Sainte-Marie qu'il a mis pied à terre,
Il s'est agenouillé, il prie de tout son cœur.
Sa prière finie, il se remet en selle,

50.

Ya lo vee el Çid que del rey non avie graçia.
Partios de la puerta por burgos aguijava
Lego a Santa Maria, lugo descavalga,
Finco los inojos, de coarçon rogava.
La oracion fecha luego cavalgava ;

55.

Et par la porte va au bord de l'Arlanzon.
Près de la ville et sur les bords de la rivière,
Il fit planter les tentes et descendit de son cheval.
Mon Cid Ruy Diaz, à la tranchante épée,
Et de tous rejeté, a campé sur la grève,

55.

Salio por la puerta e (en ) Arlançon p{a}sava.
Cabo essa villa en la glera possava.
Fincava la tienda e luo descavalgava.
Mio Çid Ruy Diaz el que en buen ora çinxo espada
Poso en la glera quando nol coge nadi en casa,

60.

Entouré de sa bonne et belle compagnie.
Mon Cid s'établit là, comme dans les montagnes.
Il lui est interdit d'acheter rien en ville,
Rien de quoi que ce soit dont on peut se nourrir
Personne n'osera lui vendre rien du tout.

60.

Derredor del una buena compaña.
Assi poso mio Çid commo si fuesse en montaña.
Vedada l'an compra dentro en Burgos la casa
De todas cosas quantas son de vianda ;
non le osarien vender al menos dinarada.

§ Martin Antolinez vient au secours du Cid.

65.

Martin Antolinez, Burgalais avisé,
Procura à mon Cid et aux siens pain et vin.
Pas besoin d'acheter car il a tout chez lui;
Il les a bien pourvus de toutes victuailles.
Mon Cid Campeador, en fut vraiment content
{Et tous ceux qui étaient à son service aussi}

65.

Martin Antolìnez, el Burgalès complido,
a mio Çid e alos sos abástales de pan et de vino :
non lo compra, ca él se lo avié consigo ;
de todo conducho bien los ovo bastidos.
Pagós ' mio Çid el campeador complido,
{e todos los otros que van a so çervicio}.

70.

Antolinez parla - écoutez ce qu'il dit:
« Campeador! Bénie l'heure où vous êtes né!
Passons la nuit ici, partons demain matin.
Car on va m'accuser de vous avoir servi
Et Alphonse le roi me mettra en disgrâce.

70.

Fabló Martin Antolìnez, odredes lo que á dicho :
« ¡ Ya Canpeador, en buen ora fuestes naçido !
Esta noch yagamos evayamos nos al matino,
ca acusado sere de lo que vos he servido ;
en ira del rey Alfonso yo sere metido.

75.

Mais si je disparais avec vous, sain et sauf,
Alors un jour le roi me prendra comme ami.
Sinon, tout ce que j'ai ne vaudra une figue! »
Le Cid à l'épée bien tranchante dit alors:
« Martin Antolinez, dont la lance est hardie,

75.

Si con vusco escapo sano o bivo
aun çerea o tarde el rey querer me ha por amigo ;
si non, quanto dexo ¡ no lo preçio un figo ! »
Fablo mio Cid el que en buen ora çinxo espada :
« ¡ Martin Antolinez sodes ardida lança !

80.

Si je vis, vous aurez votre solde doublée.
J'ai dépensé mon or, dépensé mon argent;
Vous le voyez, je n'ai assurément plus rien,
Et pourtant il me faut payer mes compagnons;
Il m'en faut par la force, à gré je n'aurai rien.

80.

Si yo vivo doblar vos he la soldada.
Espeso e el oro e toda la plata ;
bien lo vedes que yo no trayo {nada},
e huebos me serie pora toda mi compaña ;
fer lo he amidos, de grado non avrie nada.

§ La ruse des deux coffres.

85.

Par votre aide, je vais faire venir deux coffres,
Et les remplir de sable, pour qu'ils soient bien lourds,
Les recouvrir de cuir, les clouer avec soin;
Que le cuir soit bien rouge et les clous bien dorés.
Allez dire en mon nom à Rachel et Vidas.

85.

Con vuestro consego basir quiero dos archas ;
incamos la d'arena ca bien seran pesadas,
cubierta de guadalmeçi e bien enclaveadas.
Los guadameçis vermejos è los clavos bien dorados.
Por Rachel e Vidas vayades me privado.

90.

Que le Roi irrité m'empêche d'acheter,
Que mon avoir trop lourd ne peut être emporté,
Et je veux l'engager pour un prix raisonnable.
Qu'on l'enlève de nuit à l'insu des chrétiens,
Que seul le Créateur le voie - et tous ses saints!

90.

quando en Burgos me vedaron compra y el rey me a airado
non puedo traer el aver ca mucho es pesado,
enpeñar gelo he por lo que fuere guisado.
De noche lo lieven que non lo vean christianos ;
vealo el Criador con todos los santos,

§ Martin Antolinez à la recherche de Rachel et Vidas.

95.

Je ne puis faire mieux, et c'est bien malgré moi. »
Martin Antolinez n'a pas traîné en route.
En hâte il s'est enquis de Rachel et Vidas.
À Burgos est allé, au château est entré,
Et Rachel et Vidas a partout demandé.

95.

yo mas non puedo e amidos lo fago. »
Martin Antolinez non lo detardava.
por Rachel e Vidas a priessa demandava.
passo por Birgos, al castiello entrava,
por Rachel e Vidas a priessa demandava.

100.

Et Rachel et Vidas étaient tous deux ensemble,
Ils comptaient leur argent, ce qu'ils avaient gagné,
Martin Antolinez, adroitement, les aborda:
« Comment va, Rachel et Vidas, mes chers amis,
Je voudrais vous parler en secret, tous les deux. »

100.

Rachel e Vidas en uno estavan amos
en cuenta de sus averes, de los que vaien ganados.
Lego Martin Antolinez a guisa de membrado ;
« ¿ O sodes, Rachel et Vidas, los mios amigos caros ?
En poridad, flablar querria con amos. »

105.

Et sans plus attendre, ils se sont mis à l'écart.
« Donnez-moi vos deux mains, vous Rachel, et Vidas;
Jurez de ne rien dire aux Chrétiens ni aux Mores;
Et riches vous serez, de rien ne manquerez.
Lui, le Campeador, est allé {Chez les Mores},

105.

Non lo detardan, todos tres se apartaron.
« Rachel e Vidas : amos me dat la manos
que non me descubrades a moros nin a christianos ;
por siempre vos fare ricos, que non seades menguados.
El campeador por las parias fue entrado,

110.

Il y a pris tant de butin et tant de biens,
Et retenu pour lui une telle partie,
Qu'enfin il a été mis en accusation:
Vous le voyez, le roi est fâché contre lui,
Et il a dû laisser héritage et palais.

110.

grandes avere priso e mucho sobejanos ;
retovo dellos quanto que fue algo,
por en vino e aquesto por que fue accusado.
Ya lo vedes que el rey le a airado,
Dexado ha heredades e casas e palaçios.

115.

Voici deux coffres pleins, avec l'or le plus pur.[Com-1-143]
Mais s'il les emportait, il serait découvert,
Alors entre vos mains il voudrait les laisser,
Pour que vous lui prêtiez une somme décente.
Prenez ces coffres-là pour votre garantie,

115.

Tiene dos arcas lennas de oro esmerado.
aquelas non las puede levar, si non, ser ien ventadas ;
el Campeador dexar las ha en vuestra mano,
e prestalde de aver lo que sea guisado.
Prended las archas e meted las en vuestro salvo ;

120.

Et jurez tous les deux, mettez-y votre foi,
Que vous ne l'ouvrirez de toute cette année. »
Rachel et Vidas se consultent un instant:
« Il nous faut bien gagner sur toute chose un peu;
Et nous le savons bien, il n'a pas peu gagné,

120.

con gran jura meted i las fes amos
que non la catedes en todo aqueste año. »
Rachel e Vidas seyen se consejando :
« Nos huebos avemos en todo de ganar algo.
Bien lo sabemos que el algo gaño,

125.

Quelles richesses il prit quand il fut chez les Mores!
Il ne dort que d'un œil celui qui est si riche.
Ces coffres, nous allons les prendre tous les deux,
Et les mettre en un lieu qu'on ne trouvera pas.
Dites-nous: de combien le Cid a-t-il besoin,

125.

quando a tierra de moros entro que grant avec saco ;
non duerme sin sospecha qu iaver trae monedado.
Estas archas prendamos las amas,
en logar las metamos que non sean ventadas.
Mas dezid nos del Çid : ¿ de que sera pagado,

130.

Et que gagnerons-nous pour toute cette année, »
Martin Antolinez, homme avisé, répond:
« Mon Cid demandera la somme la plus juste,
Peu de chose à côté du dépôt qu'il vous laisse.
Les pauvres gens accourent vers lui de partout:

130.

o que ganançia nos dara por todo aqueste año ? »
Respuso Martin Antolinez a guisa de menbrado :
« Mio Çid querra lo que ssea aguisado,
pedir vos a poco por dexar so aver en salvo ;
acogen sele omnes de todas partes menguados ;

135.

Il aurait grand besoin de quelque six cents marcs. »
Rachel et Vidas ont dit: « Nous le voulons bien. »
« Voyez comme la nuit qui vint; le Çid est au abois;
Nous avons grand besoin que vous nous donniez ça. »
Eux dirent « un marché ne se fait pas ainsi:

135.

a menester seis çientos marcos. »
Dixo rachel et Vidas : « Dar gelos {hemos} de grado. »
« ya vedes que entra la noch, el Çid es presurado ;
huebos avemos que nos dedes los marchos. »
Dixo Rachel et Vidas : « Non se faze assi el mercado,

140.

Il faut prendre d'abord et ne donner qu'ensuite. »
Martin Antolines a dit: « J'y consens bien.
Venez donc tous les deux voir le Campeador,
Et nous vous aiderons, comme il convient de faire,
Pour emporter les coffres, les mettre en lieu sûr,

140.

si non primero prendiendo e despues dando. »
Dixo Martin Antolinez : « Yodesso me pago.
Amos tred al Campeador contado,
e nos vos ayudaremos que asi es aguisado
por aduzir las archas e meter las en vuestro salvo,

145.

Où ni Chrétiens ni Mores ne le trouveront. »
Rachel et Vidas ont dit:  « Cela nous convient;
Les coffres apportés, vous aurez six cents marcs. »
Martin Antolinez chevaucha prestement
Avec Rachel et Vidas, et joyeusement.

145.

que non lo sepan moro nin christianos. »
Dixo Rachel e Vidas : « Nos desto nos pagamos ;
las archas aduchas, prendet seyes çientos marcos. »
Martin Antolinez cavalgo privado
con Rachel et Vidas de voluntad e de grado.

150.

Ils n'ont pas pris le pont, ils sont passés à gué
Pour que depuis Burgos on ne puisse les voir.
Les voilà à la tente du Campeador:
Et aussitôt entrés ils lui baisent les mains.
Mon Cid leur a souri, et ainsi parlé:

150.

Non viene a la pueent car por el agua a passado
que gelo non venta(n)ssen de Burgos omne nado.
Afevos las a la tienda del Campeador contado :
assi como entraron al Cid besaron las manos.
sonrrisos mio Çid, estavalos fablando :

155.

« Don Vivas et Rachel, vous m'avez oublié!
Me voilà en exil, le roi m'a disgracié;
À vous je donnerai une part de mes biens,
Et tant que vous vivrez, ne craindrez la misère. »
Don Rachel et Vidas lui ont baisé les mains,

155.

« ¡ Ya don Rachel et Vidas avedes me olbidado !
Ya me exco de tierra ca del rey so airado ;
a lo quem semeja de lo mio avredes algo,
mientras que vivades non seredes menguados. »
Don Rachel e Vidas a mio Çid besaron las manos .

160.

Martin Antolinez a préparé l'affaire:
Ils garderont ces coffres jusqu'au bout de l'an,
Et six cents marcs sur ce dépôt seront versés.
Ainsi en ont-ils juré et leur foi engagée:
S'ils les ouvraient avant, ils se parjureraient,

160.

Martin Antolinez el pleito a parado
que sobre aquelas archas dar le ien .vi. çientos marcos
e bien gela guardarien fasta cabo del año ;
ca assil dieran la fe e gelo avien jurado
que si antes la catassen que fuessen perjurados,

165.

Et du trésor Cid ils n'auraient pas un sou.
Antolinez a dit: « Chargez vite les coffres
Rachel et Vidas, mettez-les sous votre garde;
Moi, j'irai avec vous pour rapporter l'argent,
Car Mon Cid doit partir avant le chant du coq. »

165.

non les diesse mio Çid de la ganançia un dinero malo.
Dixo Martin Antolinez « cargen las archas privado.
Levaldas, Rachel et Vidas, poned las en vuestro salvo ;
yo ire con vus{c}o que adugamos los marcos,
ca a mover a mio Çid ante que cante el gallo. »

170.

Ils ont chargé les coffres, grande était leur joie!
Ils ne pouvaient les soulever, à grands efforts,
Et qu'ils étaient heureux d'avoir tout cet argent!
Car maintenant, ils étaient riches pour toujours.
Rachel a dit au Cid, en lui baisant la main:

170.

Al cargas de las archas veriedes gozo tanto :
non las podien poner en somo mager eran esforçados.
Gradan se Rachel e Vidas con averes monedados,
ca mientra que visquiessen refecho eran amos.
Rachel a Mìo Çid la mano l' ba besar:

175.

« Ah! Campeador, à la tranchante épée!
La Castille quittez, pour la terre étrangère,
C'est là votre destin, et grand votre butin.
Une précieuse pelisse, vermeille, et maure,
C'est le don que j'espère, en vous baisant la main. »

175.

«¡ Ya Canpeador en buen ora çinxiestes espada !
De Castiella vos ides pora las yentes estrannas;
assì es vuestra ventura, grandes son vuestras ganançias,
una piel vermeja morisca e ondrada
Çid, beso vuestra mano en don que la yo aya.»

180.

« Avec plaisir, dit-il; il en sera ainsi:
Si je ne la rapporte, imputez-la aux coffres. »
Au milieu du palais, ils étendent un tapis
Et par dessus, un drap de fine toile blanche.
Et d'abord ils y jettent trois cents marcs d'argent.

180.

«Plazme», dixo el Çid, «D'aquì sea mandada;
si vos la aduxier d'allá; si non, contalda sobre las arcas.»
En medio del palaçio tendieron un almofalla,
sobr' ella una sávana de rançal e muy blanca;
a tod el primer colpe III çientos marcos de plata echaron,

185.

Don Martin les compta : il ne les pesait pas.
Et les autres trois cents furent payés en or.
Don Martin en a chargé ses cinq écuyers.
Quand il eut fait cela, voici ce qu'il a dit:
« Don Rachel et Vidas, les coffres sont à vous.

185.

notólos don Martino, sin peso los tomava;
los otros CCC en oro ge los pagavan.
Çinco escuderos tiene don Martino, a todos los cargava.
Quando esto ovo fecho odredes lo que fablava:
«Ya don Rachel e Vidas en vuestras manos son las arcas;

190.

Ce que j'ai fait pour vous mérite bien des chausses! »
Rachel et Vidas se sont concertés à part:
« Faisons lui ce cadeau, il nous a bien servi.
Martin Antolinez, illustre Burgalais,
Vous le méritez bien, nous vous ferons un don:

190.

yo, que esto vos gané, bien mereçìa calças.»
Entre Rachel e Vidas aparte ixieron amos:
«Démosle buen don ca él no' lo ha buscado.
Martìn Antolìnez un burgalés contado
vos lo mereçedes, darvos queremos buen dado

195.

Pour des chausses, de la fourrure et un manteau.
Recevez en cadeau, pour vous seul, trente marcs.
Et en reconnaissance de ça, il est juste
Vous serez le garant de l'affaire conclue. »
Don Martin les remercie et reçoit l'argent.

195.

de que fagades calças e rrica piel e buen manto;
dámosvos en don a vos XXX marchos.
Mereçerno' lo hedes, ca esto es aguisado,
atorgarnos hedes esto que avemos parado.»
Gradeçiólo don Martino e rreçibió los marchos;

§ Martin Antolinez rejoint le Cid.

200.

Il sort de la maison, et des deux prend congé.
Il a quitté Burgos, et passe l'Arlanzon
Et le voilà devant la tente du Bien-Né;
Le Cid le reçoit et lui ouvre les deux bras:
« Vous voilà donc, Martin, mon fidèle vassal,

200.

gradó exir de la posada y espidiós de amos.
Exido es de Burgos e Arlançón a passado,
vino pora la tienda del que en buen ora nascó;
reçibiólo el Çid abiertos amos los braços:
«¿Venides, Martìn Antolìnez, el mìo fiel vassalo?

205.

Puissé-je un jour vous récompenser de cela! »
« Je viens, Campeador, plein de bonnes nouvelles.
Avec six cents pour vous et trente pour poi-même.
Faites plier la tente et partons au plus tôt:
Avant le chant du coq, allons à Cardena:

205.

¡Aun vea el dìa que de mì ayades algo!»
«Vengo, Campeador, con todo buen rrecabdo;
vos VI çientos e yo XXX he ganados.
Mandad coger la tienda e vayamos privado,
en San Pero de Cardenna i nos cante el gallo;

210.

Nous verrons votre femme de si grand renom,
Quitterons le royaume après un court séjour:
Il le faut maintenant, car le délai s'achève. »
Ayant ainsi parlé, la tente est repliée,
Le Cid et ses hommes chevauchent au plus vite.

210.

veremos vuestra mugier menbrada fijadalgo;
mesuraremos la posada e quitaremos el rreinado,
mucho es huebos ca çerca viene el plazo.»
Estas palabras dichas, la tienda es cogida,
Mìo Çid e sus conpannas cavalgan tan aina.

215.

Il tourna son cheval vers Santa Maria,
Leva la main droite et se signa le visage:
« À toi, je te rends grâces, Dieu qui régit tout!
Protègez-moi par vos vertus, sainte Marie!
J'ai irrité le Roi, je quitte la Castille.

215.

La cara del cavallo tornó a Sancta Marìa,
alçó su mano diestra, la cara se sanctigua:
« ¡A tì lo gradesco, Dios, que çielo e tierra guìas!
¡Válanme tus vertudes gloriosa Sancta Marìa !
D'aquì quito Castiella pues que el rrey he en ira;

220.

Reviendrai-je jamais ici, je ne le sais.
Puisse votre vertu veiller sur mon exil,
Qu'elle vienne à mon aide et la nuit et le jour!
Si vous me l'accordez, si j'ai bonne fortune,
Je ferai couvrir votre autel de riches dons,

220.

non sé si entraré i más en todos los mìos dìas.
¡Vuestra vertud me vala Gloriosa, en mi exida,
e me ayude él me acorra de noch e de dìa!
Si vos assì lo fiziéredes e la ventura me fuere complida
mando al vuestro altar buenas donas e ricas;

§ M. Antolinez va faire ses adieux

225.

Et chanter mille messes de remerciement. »
Il part, celui qui a bon cœur et bon vouloir.
Ils ont lâché les brides et piqué des deux.
« Je veux m'occuper de ma femme », dit Martin.
« Je leur expliquerai ce qu'ils auront à faire,

225.

esto e yo en debdo que faga i cantar mill missas.»
Spidiós el caboso de cuer e de veluntad.
Sueltan las riendas e pienssan de aguijar.
Dixo Martìn Antolìnez: «Veré a la mugier a todo mìo solaz,
castigar los he cómmo abrán a far.

230.

Et si le roi s'en prend à mes biens, peu me chaut!
Je serai avec vous avant le point du jour. »
Martin va à Burgos, le Cid pique des deux,
Vers San Pedro de Cardena, à toute bride,
Avec les chevaliers qui lui sont dévoués.

230.

Si el rey me lo quisiere tomar ¡a mì non m'inchal!
Antes seré con vusco que el sol quiera rayar.»
Tornava Martin Antolinez a Burgos e mio Çid aguijo
pora San pero de Cardeña quanto pudo a espolon
con estos cavalieros quel sirven a so sabor.

235.

Les coqs s'égosillaient et l'aube se montrait,
Quand le Campeador a atteint San Pedro.
Don Sancho, le bon abbé, voué au Créateur,
Chantait les matines pour le retour du jour;
Et Doña Chimène était là, avec cinq autres,

235.

A priessa cantan los gallos e quieren quebrar albores
quando lego a San Pero el buen Campeador.
El abbat don Sancho christiano del Criador,
rezava los matines abuelta de los albore ;
i estava doña Ximena con çinco duenas de pro

§ Le Cid fait halte à San Pedro de Cardeña

240.

Toutes priaient Saint Pierre avec le Créateur:
« Toi qui règne sur Tout, veille aussi sur mon Çid!  »
on frappe à la porte, on demande qui c'est...
Ô Dieu, qu'il est content le brave abbé Sancho!
On accourt, avec des flambeaux et des cierges,

240.

rogando a San Pero e al Criador :
« ¡ Tu que a todos guias val a mio Çid el Campeador ! »
Lama van a la puerta, i sopiero, el mandado ;
¡ Dios, que alegre fue el abbat don Sancho !
Con lumbres e con candelas al corral dieron salto,

245.

Et on l'accueille en grande joie, lui, le Bien-Né.
« Dieu soit loué, Mon Cid, vous voilà! dit l'abbé.
Et je vais vous offrir mon hospitalité. »
Le Cid a dit: « Merci, je vous suis obligé.
Je vais ravitailler moi-même et mes vassaux,

245.

con tan grant gozo reciben al que en buen ora nasco :
« ¡ Gradesco lo a Dios, mio Çid ! » dixo el abbat don Sancho ;
« Pues que aqui vos veo prendet de mi ospedado. »
Dixo el Çid : « Graçias, don abbat, e so vuestro pagado.
Yo adobare conducho por ami e pora mi vassallos ;

250.

Mais en partant vous recevrez cinquante marcs,
Et si je vis assez, ils vous seront doublés.
Je ne veux rien coûter du tout au monastère;
Alors voici cent marcs pour ma Dame Chimène:
Veillez sur elle un an, ses filles, ses suivantes.

250.

mas por que me vo de tierra dovos .l. marchos,
si yo algun dia visquier servos han doblados.
Non quiero fazer en el monesterio un dinero de daño ;
evades aqui pora doña Ximena dovos .c. marchos,
a ella e a sus fijas e a sus dueñas sirvades las est año.

255.

Prenez entre vos bras ces deux fillettes-là,
C'est à vous, Don Sancho, que je les recommande.
Ayez le plus grand soin d'elles et de ma femme.
Si cet argent s'épuise et qu'il ne suffit pas,
Faites cela pourmoi: veillez à leurs besoins;

255.

Dues fijas dexo noñas e prendet las en los braços,
aquellas vos acomiendo a vos, abbat don Sancho ;
Dellas e de mi mugier fagades todo recabdo.
Si essa despenssa vos fallaçiere o vos menguare algo,
bien las abastad, yo assi lo mando ;

260.

Pour un marc dépensé, quatre vous donnerai. »
Le bon abbé lui a tout promis de bon gré.
Chimène maintenant arrive avec ses filles:
Deux dames les conduisent jusque devant lui.
Et devant lui aussi Chimène est à genoux,

260.

por un marcho que despendades al monesterio dare yo quatro ».
Otogado gelo avie el abbat de grado.
Afevos doña Ximena con sus fijas do va legando,
señas dueñas la traen e aduzen la adelant.
Ant'el campeador doña Ximena finco los inojos amos,

265.

Elle est en pleurs et cherche à lui baiser les mains.
« Honneur à vous, Campeador, vous le Bien-Né!
De vilaines gens vous ont chassé de vos terres.
Honneur à vous, Cid à la barbe florissante!
Me voici devant vous, et vos filles aussi,
{Qui sont encore enfants, dans l'âge tendre encore,}

265.

lorava de los ojos, quisol besar las manos :
« ¡ Merçed, Campeador, en ora buena fuestes nado !
Por malos mestureros de tierra sodes echado.
¡ Merçed, ya Çid, barba tan complida !
Fem ante vos yo e vuestras fijas
{ - iffantes son e de dias chicas - }

270.

Et devant vous aussi ces femmes qui me servent.
Je le vois bien, vous vous apprêtez à partir,
Et de vous bien vivant il faut nous séparer.
Veillez sur nous pour l'amour de Sainte Marie! »
Le Cid a caressé sa barbe florissante

270.

con aquestas mis dueñas De quien so yo servida.
Yo lo veo que estades vos en ida
e nos de vos partir nos hemos en vida :
¡ Da(n)d nos consejo por amor de Santa Maria  ! »
Enclino las manos {el de} la barba velida,

275.

Et alors il a pris dans ses bras ses deux filles,
Les serrant sur son cœur, car il les aimait tant.
Il a de gros soupirs, ses yeux sont pleins de larmes:
« Ah! Doña Chimène, femme si dévouée,
_ Vous m'êtes aussi chère que mon âme même!

275.

a las sus fijas en braço' las prendia,
legolas al coraçon ca micho las queria.
Lora de los ojos, tan fuerte mientre sospira :
« ¡ Ya doña Ximena la mi mugier tan complida,
commo a la mi alma yo tanto vos queria !

280.

Pourtant, vous le voyez, il faut nous séparer.
Je vais partir et vous ici demeurerez.
Qu'il plaise à Dieu pourtant et à Sainte Marie
{Que de ma main je puisse marier mes filles}
Qu'ils m'accordent encore quelques jours de bonheur
Et que vous, femme aimée, receviez mes hommages! »

280.

Ya lo vedes que partir nos emos en vida,
yo ire e vos dincaredes remanida.
¡ Plega a Dios e a santa Maria
{que aun con mis manos case estas mis fijas,}
o que de ventura e algunos dias vida
e vos, mugier ondrada, de mi seades servida ! »

§ Des chevaliers de Castille viennent se joindre au Cid.

285.

On prépare un festin pour le Campeador.
Et à toute volée on fait sonner les cloches.
Par toute la Castille on apprend la nouvelle
Que le Campeador va quitter le pays;
Les uns quittent leur fief, les autres leur maison,

285.

Grant yantar le fazen al buen Campeador.
Tañen las campanas en San Pero a clamor.
Por Castiella oyendo van los pregones
commo se va de tierra mio Çid el Campeador ;
unos dexan casas e otros onores,

290.

Et ce jour-là sur le pont par dessus l'Arlanzon,
Ils sont bien quinze cents chevaliers réunis,
Et tous réclament à grands cris de voir le Cid.
Martin Antolinez est venu avec eux:
Ils s'en vont vers Saint Pierre où se tient le Bien-Né.

290.

en aques dia a la puent de Arlançon
çiento quinze cavalleros todo juntados son ;
todos demanadan por mio Çid el Campeador.
Martin Antolinez con ellos cojo ;
vansse pora San pero do esta el que en buen punto naçio.

295.

Quand il apprend cela, le héros de Bivar,
Et qu'il voit ces renforts augmenter sa puissance,
Il monte aussitôt à cheval et va vers eux.
Ils lui baisent les mains, lui se prend à sourire,
Et il leur a parlé affectueusement:

295.

Quando lo sopo mio Çid el de Bivar
quel creçe compaña por que mas valdra,
a priessa cavalga, reçebir los salie,
tornos a sonrisar legan le todos, lamanol ban besar.
Fablo mio Çid de toda voluntad :

300.

« Je m'en remets à Dieu, au Père Spirituel,
Pour qu'à vous, qui pour moi abandonnez vos biens,
Je puisse avant ma mort vous faire quelque bien,
Et au double vous rendre ce que vous laissez. »
Le Cid était content de voir croître ses gens,

300.

« Yo ruego a Dios e al Padre spirital,
vos, que por mi dexades casa y heredades,
enantes que yo muera algun bien vos pueda far,
lo que perdedes doblado vos lo cobrar. »
Plogo al mio Çid por que creçio en la yantar,

NOTES

mués : La fauconnerie avait une grande importance dans la société féodale ; les autours servaient à la chasse, et leur mue marquait le passage à leur âge adulte, celui où ils pouvaient être dressés et utilisés à cette fin.

récompense : “Albricia” est un mot dérivé de l'arabe “Al-baschara”, initialement la somme donnée en récompense au porteur d'une bonne nouvelle, avant de devenir le “bakchich”, la récompense d'un service rendu quelconque. Les dictionnaires donnent en général, “cadeau, étrennes”. Je choisis “En récompense”, car il y a manifestement une dérision sous-jacente dans la réflexion du Cid.

NB : El copista escribió estos dos versos como uno solo. - Le copiste a écrit ce vers sur la même ligne que celle du précédent.

Com-1 : Ce vers est un des plus souvent cités. Dans la même veine, une anecdote prétend que le Roi Jean (dit “Sans Terre”), qui se plaignait qu'il n'y ait plus de “Roland”, se serait vu répondre “C'est qu'il n'y a plus de Charlemagne non plus”.

Campeador : C'est le deuxième nom par lequel le héros est souvent désigné. Son origine n'est pas très claire, mais il a le sens de “champion”.

l'Arlanzon : C'est la rivière de Burgos.

lance est hardie : Cette synecdoque fait aussi partie des formules récurrentes dans les poèmes épiques.

Com-1-143 : Dans le manuscrit, ce vers semble interpolé (après “mis en accusation”. Je l'ai replacé à l'endroit le plus logique dans le discours.

marcs : Unité monétaire (dont dérivait le « mark » allemand). Il est à peu près impossible de dire à quoi cela correspondrait aujourd'hui !...

Cardena : Le monastère cistercien (à l'époque) de Saint-Pierre de Cardena, à 8 km à l'est de Burgos, où se trouvait Chimène, la femme du Cid.

florissante : Dans la “Chanson de Roland”, l'expression “à la barbe fleurie” est souvent associée au nom de l'empereur Charlemagne.

tendre encore : Ces mots ont été écrits par le copiste sur la même ligne que le vers précédent.