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SOMMAIRE

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Chanson du Cid - I -2 (vv. 305-605)

castejon
Panneau indiquant l'emplacement de l'avant-garde conduite par Alvar Fañez (vv 435 sq .)

SYNOPSIS : § L'archange Gabriel apparaît en songe au Cid. § Le Cid pénètre sur les terres du roi de Tolède. § Prise de Castejon et combat sur l'Henarès.

305.

Et ceux qui étaient avec lui l'étaient aussi.
Et maintenant six jours du délai sont passés,
Il n'en reste que trois - trois et pas un de plus.
Le roi a adressé au Cid sa mise en garde:
S'il le prend sur ses terres le délai passé,

305.

plogo a los otros omnes todos quantos con el estan.
Los .vi. diaz de plazo passados los an,
tres an por troçir sepades que non mas.
Mando el rey a mio Çid (a) aguardar,
que si despues del plazo en su tierral pudies tomar

310.

Ni or, ni argent, rien ne pourra le sauver.
Le jour s'est écoulé, et la nuit va tomber;
Le Cid a fait rassembler tous ses chevaliers:
« Écoutez-moi, barons, et soyez sans souci!
J'ai peu d'argent, mais vous en aurez votre part.

310.

por oro nin por plata non podrie escapar.
El dia es exido, la noch querie entrar,
a sus cavalleros mandolos todo juntar :
« ¡ Oid, varones, non vos caya en pesar !
Poco aver trayo, dar vos quiero vuestra part.

315.

Souvenez-vous de ce que vous avez à faire:
Demain matin, sitôt que le coq chantera,
Faites seller vos chevaux sans vous attarder.
À San Pedro l'abbé fera sonner matines,
Il nous dira la messe de la Trinité,

315.

Sed membrados commo lo deves far ;
a la mañana quando los gallos cantaran
non vos tardedes, mandedes ensellar ;
en San Pero a matines tandra el buen abbat,
la missa nos dira, esta sera de Santa Trinidad ;

320.

Et la messe finie nous devrons chevaucher,
Car le délai s'achève, et le chemin est long. »
Tous savent qu'ils feront ce que le Cid a dit.
La nuit s'est écoulée et le matin venu,
Au second chant du coq ils sont montés en selle.

320.

la missa dicha, penssemos de cavalgar,
ca el plazo viene açerca, mucho avemos de andar. »
Cuemo lo mando mio Çid assi lo an todo ha far.
Passando va la noch, viniendo la man ;
a los mediados gallos piensan de {ensellar}.

325.

Alors en toute hâte on sonne les matines,
Le Cid et son épouse à l'église se rendent.
Chimène est à genoux aux marches de l'autel,
Priant le Créateur du plus profond du cœur,
Pour que par lui, du Mal soit préservé le Cid:

325.

Tañen a matines a una priesa tan grand ;
mio Çid e su mugier a la eglesia van.
Echos doña Ximena en los grados delant'el altar
rogando al Criador quanto ella mejor sabe
que a mioÇid el Campeador que Dios le curias de mal :

330.

« Toi, Seigneur glorieux, Père qui est au ciel,
Toi qui a fait la terre et le ciel, puis la mer,
La chaleur du soleil, les étoiles, la Lune,
En ta mère la Sainte Marie incarné,
Et né à Bethléem, selon ta volonté.

330.

« ¡ Ya Señor glorioso, Padre que en çielo estas !
Fezist çielo e tierra, el terçero el mar,
fezist estrelas e luna y el sol pora escalentar ;
prisit encarnaçion en Santa Maria madre,
en Belleem apareçist commo fue tu voluntad ;

335.

Les bergers t'ont glorifié, et ils t'ont loué,
Et trois rois d'Arabie sont venus t'adorer,
Ils se nommaient Melchior, Gaspard et Balthazar,
Ils t'ont offert de l'or, et la myrrhe et l'encens.
Tu as sauvé Jonas quand il tomba en mer,

335.

pastores te glorifficaron, ovieron {t}e a laudare,
tres reyes de Arabia te vinieron adorar
- Melchior e Gaspar e Baltasar -
oro e tus mirra te offreçieron commo fue tu veluntad ;
{salvest} a Jonas quando cayo en la mar,

340.

Tu as sauvé Daniel mis dans la fosse aux lions,
Tu as sauvé à Rome notre Saint Sébastien,
Tu as sauvé Suzanne accusée faussement.
Père, tu es resté trente deux ans sur terre,
Faisant des miracles dont nous nous souvenons:

340.

salvest a Daniel con los leones en la mala carçel,
salvest dentro en Roma al señor San Sabastian,
salvest a Santa Susanna del falso criminal ;
por tierra andidiste .xxxii. años, Señor spirital
mostrando los miraclos por en avemos que fablar :

345.

Tu as changé l'eau en vin, et la pierre en pain,
À ta guise tu as ressuscité Lazare,
Tu laissas les Juifs t'emmener au mont Calvaire
Et ils t'ont mis en croix au lieu dit Golgotha
Avec deux larrons de chaque côté de toi:

345.

del agua fezist vino e de la piedra pan.
resuçitest a Lazaro ca fue tu voluntad ;
a los judios te dexeste prender ; do dizen monte Calvarie
pusieron te en cruz por nombre en Golgota,
dos ladrones contigo, estos de señas partes,

350.

L'un est en paradis, mais l'autre n'y est pas.
Sur la croix tu as fait montre de ta puissance:
Longin était aveugle, il n'avait jamais vu;
Te frappant de sa lance, il fit jaillir ton sang,
Qui le long de la hampe a coulé sur ses mains.

350.

el uno es en paraiso ca el otro non entro ala ;
estando en la cruz vertud fezist muy grant :
Longinos era çiego que nunquas vio alguandre,
diot con la lança en el costado dont ixio la sangre,
corrio la sangre por el astil ayuso, la manos se ovo de untar,

355.

Il lève alors les mains, les met sur son visage,
Et il ouvre les yeux, il voit, et il regarde,
Et alors croit en toi qui l'as sauvé du mal.
Dans ton propre sépulcre tu ressuscitas,
Puis alla aux enfers, comme tu l'avais dit:

355.

alçolas arriba, legolas a la faz,
abrio sos ojos, cato a todas partes,
en ti crovo al ora por end es salvo de mal ;
en el monumento resuçitest,
fust a los infiernos commo fue tu voluntad,

360.

Tu fis sortir les Saints Pères, brisant ses portes.
Tu es le Roi des Rois, Père de l'univers,
Je te révère et crois en toi de tout mon cœur.
Et que Saint Pierre m'aide à prier pour mon Çid
Lui, le Campeador, et que Dieu le protège!

360.

quebranteste las puertas e saqueste los santos padres.
Tu eres rey de los reyes e de tod el mundo padre
a ti adoro e creo te toda voluntad,
e ruego a San Peydro que me ayude a rogar
por mio Çid el Campeador que dio le curie de mal,

365.

En ce jour séparés, que demain nous unisse! »
Sa prière achevée, la messe est terminée;
Ils sortent de l'église, à chevaucher s'apprêtent.
Le Cid alors s'en vient pour embrasser Chimène,
Et ma dame Chimène au Cid baise la main.

365.

¡ quando oy nos partimos en vida nos faz juntar ! »
La oraçion fecha, la missa acabada la an,
salieron de la eglesia, ya quieren cavalgar.
El Çid a doña Ximena iva la abraçar,
doña Ximena al Çid la manol va besar,

370.

Toute inondée de pleurs elle ne sait que faire.
Et lui se tourne alors pour regarder ses filles:
« À ma femme et à Dieu je vous confie, mes filles;
Il nous faut nous quitter et Dieu sait juqu'à quand. »
Tout le monde est en pleurs de les voir séparés

370.

lorando de los oios que non sabe que se far.
Y el a las niñas torno las a catar :
« A Dios vos acomiendo, fijas, e a la mugier e al Padre spirital ;
agora nos partimos, Dio sabe el ajuntar. »
Lorando de los ojos que non viestes atal,

375.

Comme un ongle qu'on vient d'arracher à sa chair.
Le Cid et ses vassaux s'apprêtent à chevaucher.
Pendant qu'il les attend, il regarde en arrière.
Alors Alvar Fañez a dit fort à propos:
« Mon Cid, vous le bien-né, où est votre courage,

375.

asis parten uno d'otros commo la uña de la carne.
Mio Çid con los sos vassallos pensso de cavalgar ;
a todos esperando la cabeça tornando va.
A tan grand sabor fablo Minaya Alvar Fañez :
« Çid  ¿ do son vuestros esfuerços ?  ¡ En buen ora nasquiestes de madre !

380.

Suivons notre chemin, sans plus nous attarder.
Si triste est aujourd'hui, demain sera joyeux.
Dieu nous donna une âme et nous viendra en aide. »
À l'abbé Don Sancho de nouveau on répète,
Comment il doit servir Chimène et ses deux filles,

380.

Pensemos de ir nuestra via, esto sea de vagar.
Aun todos estos duelos en gozo se tornaran ;
Dios que nos dios las almas consejo nos dara. »
Al abbat don Sancho tornan de castigar
commo sirva a doña Ximena e as la{s} fijas que ha,

385.

Et les Dames aussi qui composent sa suite,
Que l'abbé sache qu'il en sera très bien récompensé.
L'abbé veut s'en aller; Alvar Fañez lui dit:
« Si des gens désiraient se joindre à notre troupe
Qu'ils suivent donc nos traces et qu'alors ils se hâtent,

385.

e a todas sus dueñas que con ella estan ;
bien sepa el abbat que buen galardon dello prendra.
Tornado es don Sancho e fablo Alvar Fañez  :
« Si vieredes yentes venir por connusco ir, abbat,
dezildes que prendan el rastro e piensen de andar,

390.

Pour nous trouver en lieu désert ou habité. »
Ils ont lâché les brides et s'en vont chevauchant:
Le temps est arrivé de quitter le royaume.
Le Cid s'est arrêté près de Spinaz de Can;
Des gens de toutes parts le rejoignent encore.

390.

ca en yermo o en poblado poder nos {han} alcançar. »
Soltaron las riendas, pienssan de andar ;
çerca viene el plazo por el reino quitar.
Vino mio Çid yazer a Spinaz de Can ;
grandes yentes sele acogen essa noch de todas partes.

395.

Le lendemain matin, ils se sont mis en selle.
Le brave Campeador quitte le pays;
Laissant à gauche Sant-Esteban, la cité,
Et à droite Alilon-les-tours, aux mains des Mores.
Alcobiella bientôt, où finit la Castille;

395.

Otro dia mañana pienssa de cavalgar.
Ixiendos va de tierra el Campeador leal ;
de siniestro Sant Estevan - una buena çipdad -
de diestro Alilon las torres que moros las han.
passo por Alcobiella que de Castiella fin es ya,

400.

Il a traversé la chaussée de Quinea,
Franchi le Duero près de Navapalos,
Il établit son camp à la Figueruela.
De toutes parts des gens s'en sont venus vers lui.
Quand le soir est venu alors il s'est couché.

400.

la Valçada de Quinea iva la trespassar,
sobre Navas de Palos el Duero va pasar,
a la Figeruela mio Çid iva posar.
Vanssele acogiendo yebtes de todas partes.
I se echava mio Çid depies que fue çenado.

§ L'archange Gabriel apparaît en songe au Cid.

405.

Un doux sommeil le prit et il s'est endormi.
L'archange Gabriel lui apparut en songe:
« Chevauchez, vous le Cid, le Grand Campeador,
Car jamais chevauchée ne vint autant à point;
Tant que vous vivrez tous, tout ira bien pour toi. »

405.

Une sueñol priso dulçe, tan bien se adurmio.
El angel gabriel a el vino en {vision} :
« Cavalgad Çid, el buen Campeador,
ca nunqua en tan buen punto cavalgo varon ;
mientra que visquieredes bien se fara lo to. »

410.

Quand le Cid s'éveilla, sitôt il se signa,
Il se signa et à Dieu se recommanda.
Il était tout heureux d'avoir eu un tel songe!
Le lendemain matin, tout le monde est en selle;
C'est le jour du délai fixé, pas un de plus:

410.

Quando desperto el Çid la car se santigo ;
sinava la cara, a Dios se acomendo.
Mucho era pagado de sueño que a soñado.
Otro dia mañana piensan de cavalgar ;
es dia a de plazo, sepades que non mas.

415.

Ils allèrent jusqu'à la Sierra de Medes.
Il faisait jour encore avant le crépuscule,
Le Cid Campeador a voulu voir ses gens;
En plus de ceux à pied, de tous ces vaillants hommes,
Il compte trois cents lances, avec tous leurs pennons.

415.

A la sierra de Miedes ellos ivan posar.
Aun era de dia, non era puesto el sol,
mando ver sus yentes mio Çid el Campeador ;
sin las peonadas e omnes valientes que son
noto trezientas lanças que todos tienen pendones.

§ Le Cid pénètre sur les terres du roi de Tolède.

420.

« Qu'on donne vite l'orge, et puis que Dieu vous sauve!
Qui veut manger qu'il reste, et les autres à cheval!
Franchissons la Sierra si grande et si sauvage,
Nous quitterons la nuit la royaume d'Alphonse,
Et qui nous cherchera, alors nous trouvera. »

420.

« ¡ Temprano dat çebada, si el Criador vos salve !
El que quisiere come ; e qui no, cavalge.
Passaremos la sierra que fiera es e grand ;
la tierra del rey Alfonsso esta noch la podemos quitar.
despues qui nos buscare fallar nos podra. »

425.

De nuit franchissent la Sierra, et le matin,
Ils chevauchent en descendant par les collines,
Et ils ont traversé une immense forêt.
Mon Cid fait faire halte et distribuer l'orge.
À tout le monde il dit qu'on marchera la nuit;

425.

De noch passan la sierra, vinida es la man,
e por la loma ayuso pienssan de andar ;
en medio d'una montaña maravillosa e grand
fizo mio Çid posar e çevada dar.
Dixoles a todos como querie trasnochar ;

430.

Ses vassaux dévoués acceptent de bon cœur:
Ils feront tout ce que leur seigneur leur dira.
Avant la nuit tombée il se mettront en selle,
Ainsi le veut le Cid, pour n'être pas surpris.
De nuit ils sont allés, et sans perdre de temps.

430.

vassallos tan buenos por coraçon lo an,
mandado de so señor todo lo han a far.
Ante que anochesca pienssan de cavalgar,
por tal lo faze mio Çid que no lo ventasse nadi.
Andidieron de noch que vagar non se dan.

§ Prise de Castejon et combat sur l'Henarès.

435.

Au lieu-dit Castejon, qui est sur l'Henarès,
Mon Cid se mit en embuscade avec ses gens.
Lui le bien-né, il y resta toute la nuit.
Sur le conseil de Minaya Albar Fañez.
« Cid, vous avez ceint l'épée sous de bons auspices!

435.

O dizen Castejon el que sobre Fenares
mio Çid se echo en çelada con aquelos que el trae.
Toda la noche yaze en çelada el que buen ora nasco
commo los consejava Minaya Albar Fañez.
« ¡ Ya Çid en buen ora çinxiestes espada !

440.

Restez avec cent hommes pris dans votre troupe,
Pour pouvoir prendre Castejon en embuscade... »
« Et vous, allez devant avec les deux cents autres,
Qu'Albar Albarez et Albar Salvadorez,
{Y soient avec Galin Gracia, la bonne lance}
Tous de bons chevaliers avec vous, Minaya.

440.

Vos con .c. de aquesta nuestra compaña
pues que a Castejon sacaremos a çelada... »
« Vos con los .cc. id vos en algara ;
ala vaya Albar A{l}barez e Albar Salvadorez sin falla,
{e Galin Gracia - una fardida lança-}
cavalleros buenos que aconpañen a Minaya.

445.

Parcourez le pays, ne laissez rien, surtout!
En passant par Hita vers Guadalajara,
{Que ceux de l'avant-garde atteignent Alcala,}
Et s'emparent sans faute de tout le butin,
Il ne faut rien laisser: il faut craindre les Mores!
Avec cent hommes, je ferai l'arrière-garde.

445.

Aosadas corred que por miedo non dexedes nada.
Fita ayuso e port Guadalfajara
{fata Alcala legen las alg(aras).}
e bien acojan todas las ganançias,
que por miedo de los moros non dexen nada.
E yo con lo{s} .c. aqui fincare en la çaga :

450.

Je prendrai Castejon, nous serons en lieu sûr.
Si un péril venait menacer l'avant-garde,
Faites-le moi savoir tout de suite, à l'arrière,
Et toute l'Espagne se souviendra de ça! »
On désigne alors ceux qui seront “éclaireurs”,

450.

terne yo Castejon don abremos grand enpara.
Si cueta vos fuere alguna al algara
fazed me mandado muy privado a la çaga ;
¡ d'aqueste acorro fablara toda España ! »
Nonbrados son los que iran en el algara,

455.

Et ceux avec le Cid qui seront à l'arrière.
L'aube commence à poindre et le matin s'en vient,
Le soleil apparait; Dieu comme il brille bien!
Dans Castejon tous les gens sont levés
Ils sont vite sortis par les portes ouvertes,

455.

e los que con mio Çid ficaran en la çaga.
Ya quiebran los albores e vinie la mañana,
ixie el sol, ¡ Dios, que fermoso apuntava !
En Castejon todos se levantavan,
abren las puertas, de fuera salto davan

460.

Pour aller à leur terre et faire leur travail.
Tout le monde est sorti, les portes sont ouvertes,
Et dans tout Castejon, il reste peu de monde.
Les gens sont tous dehors ils se sont dispersés,
Et le Campeador quitte son embuscade,
{Il a couru sans s'arrêter vers Castejon.}

460.

por vers sus lavores e todas sus heredades.
odos son exidos, las puertas aviertas han dexadas
con poca de gentes que en Castejon fincar{a}n :
las yentes de fuera todas son deramadas.
El Campeador salio de ma çelada,
{corrie a Castejon sin falla.}

465.

Ils ont pris pour butin les Mores et Moresques,
Et tous les troupeaux qui paissent aux alentours.
Don Rodrigue mon Cid est allé vers la porte,
Et ceux qui la gardaient, se voyant attaqués,
Ont aussitôt pris peur et l'ont abandonnée.

465.

Moros e maoras avien los de ganaçia,
e essos gañados quantos en derredor andan.
Mio Çid don Rodrigo a la puerta adeliñava ;
los que la tienen quando vieron la rebata
oviero miedo e fue desemperada.

470.

Alors Ruy Diaz, Mon Cid, est entré dans la ville,
Et il brandissait en son poing son épée nue,
Des Mores qu'il trouva, il en a tué quinze.
Il a pris Castejon, et tout l'or, et l'argent.
Ses chevaliers arrivent portant leur butin,

470.

Mio Çid Ruy Diaz por las puerta entrava,
en mano trac desnuda el espada,
quinze moros matava de los que alcançava.
Gaño a Castejon y el oro e la plata.
Sos cavalleros legan con la ganançia,

475.

Qu'ils donnent à mon Cid, lui qui s'en moque bien.
Et deux cents chevaliers foncent vers Alcala
Où la bannière de Minaya bientôt flotte.
Ils reviennent bientôt avec tout leur butin,
Suivant le Henarès par Guadalajara.

475.

dexan la a mio Çid, todo esto non preçia nada.
Afevos los .cciii. en el algara,
e sin dubda corren ; fasta Alcala lego la seña de Minaya,
e desi arriba tornan se con la ganançia
Fenares arriba e por Guadalfajara.

480.

Et combien il est grand le butin rapporté!
{combien de grands troupeaux de brebis et de boeufs,}
Et que d'autres richesses, que de biens rassemblés!
Minaya s'en revient brandissant sa bannière,
À son arrière-garde on n'ose s'attaquer.
Et avec son butin la troupe s'en revient,

480.

Tanto traen las grandes ganançias
{muchos gañados de ovejas e de vacas}
e de ropas e de otras riquizas largas.
derecha viene la seña de Minaya :
non osa ninguno dar salto a la çaga.
Con aqueste aver tornan se essa compaña,

485.

Jusque dans Castejon, vers le Campeador,
Qui laissant le château conquis, va à cheval,
Au devant d'eux les recevoir avec sa suite.
Il reçoit Minaya en ouvrant grand les bras:
« Venez, Alvar Fañez, vous, lance valeureuse! 

485.

fellos en Castejon o del Campeador estava.
El castielo dexo en so poder ; el Campeador cavalga,
saliolos reçebir con esta su mesnada.
Los braços abiertos reçibe a Minaya :
« ¿ Venides, Albar Fanez, una fardida lança ?

490.

Là où je vous envoie, je peux compter sur vous,
Pour que votre butin et le mien ne soient qu'un.
Si vous le désirez, le cinquième est à vous. »
« Je vous en remercie, noble Campeador!
De ce cinquième-là que vous me proposez,

490.

¡ Do yo vos enbias bien abria tal esperança !
Esso con esto sea ajuntado {e de toda la ganacia}
dovos la quinta si la quisieredes, Minaya. »
« Mucho vos lo gradesco, Campeador contado ;
d'aquesta quinta que me avedes mand{a}do

495.

S'estimerait heureux Alphonse de Castille!
Je vous le laisse et je vous en tiens quitte.
Je le dis devant Dieu, lui qui est tout là haut:
Tant qu'il me plaira d'être sur mon bon cheval,
En combattant les Mores par tout le pays,

495.

pagar se ia della Alfonso el Castellano.
Yo vos la suelto e avello quitado.
A Dios lo prometo, a aquel que esta en alto :
fata que yo me page sobre mio buen cavallo
lidiando con moros en el campo,

500.

Avec ma bonne lance et l'épée à la main
Le sang dégoulinant sur mon bras jusqu'au coude,
Devant Ruy Diaz, le Cid, le vaillant combattant,
De vous je ne prendrai pas le moindre denier.
Par moi déjà vous sont venus quelques trésors,

500.

que enpleyela lança e al espada meta mano
e por el cobdo ayuso la sangre destelando
ante Ruy Diaz el lidiador contado,
non prendre de vos quanto vale un dinero malo.
Pues que por mi ganaredes ques quier que sea d'algo

505.

Je remets maintenant le reste entre vos mains. »
Tout ce {double} butin était là rassemblé.
Mon Cid, lui qui est né sous une bonne étoile,
Craint que les troupes du Roi Alphonse ne viennent
Et que tous ses vassaux ne lui cherchent querelle.

505.

todo lo otro afelo en vuestra mano. »
Estas ganançias alli eran jundadas.
Comidios mio Çid el que en buen ora fue nado
al rey Alfonsso que lagarien sus compañas,
quel buscarie mal con todas sus mesnadas.

510.

Il ordonne que l'on partage tous ces biens,
Que la part de chacun soit mise par écrit.
Ses chevaliers d'abord sont admis au partage:
À chacun d'eux échoit cent marcs de bon argent,
Quant aux simples soldats ce sera la moitié,

510.

Mando partir tod aqueste aver {sin falla}
sos quiñoneros que gelos diesen por carta.
Sos cavalleros i an arribança,
a cada uno dellos caen .c. marchos de plata
e a los peones la meatad sin falla ;

515.

Enfin mon Cid aura le cinquième du tout.
Mais ici on ne peut le donner ni le vendre;
Et il ne veut garder ni captifs ni captives.
À ceux de Castejon, de Fita, Guadalfara,
Il dit que pour cela, en plus du prix fixé,

515.

toda la quinta a mio Çid fincava.
Aqui non lo pueden vender nin dar en presentaja,
nin cativos nin cativas non quiso traer en su compaña ;
fablo con los de Castejon y envio a Fita e a Guadalfagara,
esta quintapor quanto serie conprada ;

520.

Il leur attribuerait encore un grand profit.
Trois mille marcs d'argent ont proposé les Mores,
Et mon Cid a trouvé convenable cette offre:
Elle lui fut versée dans les trois jours sans faute.
Mon Cid alors pensa et tous ses gens aussi,

520.

aun de lo que diessen oviessen grand ganaçia.
Asmaron los moros .iii. mill marcos de plata ;
plogo a mio Çid d'aquesta prensentaja.
A terçer dia dados fueon sin falla.
Asmo mio Çid con toda su compaña

525.

Qu'il ne fallait pas plus demeurer au château:
On y manquerait d'eau à vouloir le défendre.
« Les Mores sont en paix, le traité est signé;
Le roi Alphonse viendrait nous y débusquer.
Je veux fuir Castejon, alors écoutez-moi

525.

que en el castiello non i avrie morada,
e que serie retenedor mas non i avrie agua.
« Moros en paz, ca escripta es la carta,
buscar nos ie el rey Alfonsso con toda su mesnada.
Quita quiero Castejon :  ¡ oid, escuellas e Min(y)aya !

530.

Hommes et Minaya! Et ne le prenez mal:
Nous ne pouvons trouver refuge en Castejon;
Alphonse n'est pas loin, il saurait nous trouver.
Mais pour ne pas abandonner le château vide,
Je ferai libérer cent Mores et cent Moresques:

530.

Lo que yo dixier non lo tengades a mal.
En Castejon non podremos fincar ;
çerca es el rey Alfonsso e buscar nos verna.
Mas el castielo non lo quiero hermar ;
çiento moros e çiento moras quiero las quitar,

535.

Ils ne pourront se plaindre qu'à eux je l'ai pris.
Vous avez votre part, personne n'est en reste;
Demain matin, préparons-nous à chevaucher:
Pour ne pas affronter Alphonse, mon Seigneur. »
À tout le monde plaît ce que le Cid a dit.

535.

por que lo pris dellos que de mi non digan mal.
Todos sodes pagados e ninguno por pagar.
Cras a la mañana pensemos de cavalgar,
con Alfonsso mio señor non querria lidiar. »
Lo que dixo el Çid a todos los otros plaz.

540.

Du château qu'ils ont pris, ils sont repartis riches,
Et Mores et Moresques, restant, les bénissent.
Remontant l'Henarès aussi longtemps qu'ils peuvent,
Ils continuent en traversant l'Alcarria,
Et en passant devant les grottes d'Aguita.

540.

Del castiello que prisieron todos ricos de parten ;
los moros e las moras bendiziendol estan.
Vansse Fenares arriba quanto pueden andar,
troçen las Alcarias e ivan adelant,
por la Cuevas d'Anquita ellos passando van,

545.

La rivière franchie, les voilà dans la plaine,
De Torancio, ils vont aussi loin qu'ils le peuvent.
Entre Fariza et Cetina, il s'arrête,
Mon Cid après avoir fait un très grand butin:
À qui ils ont affaire, les Mores l'ignorent!

545.

passaron las aguas, entraron al campo de Torançio,
por essas tierras ayuso quando pueden andar,
entre Fariza e Çetina mio Çid va albergar.
Grandes son las ganacias que priso por la tierra do va.
Non lo saben los moros el ardiment que an.

550.

Le lendemain, il repart, le Cid de Vivar,
Il passe à Alhama, descendant la vallée,
Traversant Bobierca, il s'en va vers Teca,
Il est venu camper au dessus d'Alcocer,
Sur une grande colline abrupte et ronde:

550.

Otro dia movios mio Çid de Bivar
e passo a Alfama, la Foz ayuso va,
passo a Bovierca e a Teca que es adelant
e sobre Alcoçer mio Çid iva posar
en un otero redondo fuerte e grand ;

555.

Grâce au Jalon, on ne pourra le priver d'eau.
Don Rodrigue Mon Cid voudrait prendre Alcocer;
Occuper la colline, y prendre position:
Les uns dans la montagne, et les autres vers l'eau.
Le Cid, lui qui est né sous une bonne étoile,

555.

açerca corre Salon, agua nol puedent vedar.
Mio Çid don Rodrigo Alcoçer cueda ganar.
Bien puebla el otero, firme prende las posadas,
los unos contra la sierra e los otros contra la agua.
El buen Canpeador que en buen ora nasco

560.

Autour de la colline et près de la rivière,
Il dit à ses barons de creuser un fossé,
Pour n'être pas surpris, ni de jour, ni de nuit,
Et pour qu'on sache bien qu'il s'y est établi,
Il envoya des gens parcourir le pays

560.

derredor del otero, bien cerça del agua,
a todos sos varones mando fazer una carcava
que de dia nin de noch non les diessen arebata,
que sospiessen que mio Çid alli avie fincança.
Por todas esas tierras ivan los mandados

565.

Pour dire que le Cid était installé là.
Les Mores ont appris qu'il quittait les chrétiens,
Sa présence chez eux ne leur plaît pas beaucoup.
En confiance, mon Cid va avec ses vassaux
Et entre à Alcocer négocier un tribut.

565.

que el Campeador mio Çid alli avie poblado,
venido es as moros, exido es de christianos.
En la su vezindad non se treven ganar tanto.
Agardando se va mio Çid con todos sus vassallos ;
el castiello de Alcoçer en paria va entrado.

570.

Les gens d'ici lui paieront volontiers rançon,
Ceux de Teca aussi, et ceux de Teruel.
Mais ceux de Catalayud ne le veulent pas.
Mon Cid est resté là pendant quinze semaines.
Mais il voit qu'Alcocer ne voudra pas se rendre:

570.

Los de Alcoçer a mio Çid yal dan parias de grado
e los de Teca e los de Ter{rer} la casa ;
a los de Catalauth sabet, ma{l} les pesava.
Ali yogo mio Çid complidas .xv. semanas.
Quando vio mio Çid que Alcoçer non sele dava

575.

Il dresse alors un plan, sitôt exécuté:
Une tente a laissé, et fait plier les autres;
En suivant le Jalon, il lève sa bannière,
Tous ont mis la cuirasse et ont ceint leur épée:
C'est un piège bien fait, pour tendre une embuscade.

575.

el fizo un art e non lo detardava :
dexa una tienda fita e las otras levava,
cojo{s} Salon ayuso la su seña alçada,
las lorigas vestidas e çintas las espadas
a guisa de membrado por sacar los a çelada.

580.

Ceux d'Alcocer, voyant cela, se réjouissent:
« Le Cid est sûrement à court de pain et d'orge!
Il emporte ses tentes pour n'en laisser qu'une,
On dirait qu'il s'enfuit, et qu'il est poursuivi:
Attaquons-le et nous ferons un grand butin,

580.

Veyen lo los de Alcoçer, ¡ Dios, commo se alabavan !
« Falido a a mio Çid el pan e la çevada.
Las otras abes lieva, una tienda a dexada ;
de guisa va mio Çid commo si escapasse de arracanda.
Demos salto a el e feremos grant ganançia

585.

Allons-y avant ceux de Teruel, sinon,
{Ils ne nous laisserons rien du tout! »}
Faisons lui rendre doublement notre rançon.
Ils sont sortis de Alcocer en toute hâte,
Et mon Cid, alors, a fait semblant de s'enfuir,
En suivant le Jalon il s'en va vers les siens.

585.

antes quel prendan los de Ter{rer} {la casa} ;
{si non, non nos daran dent nada.}
La paria qu'el a presa tornar nos la ha doblada. »
Salieron de Alcoçer a una priessa much estraña ;
mio Çid quando los vio fuera cogios commo de arracanda,
cojos Salon ayuso, con los sos abuelta {anda}.

590.

Ceux d'Alcocer s'écrient: « Le butin nous échappe! »
Alors ils sont sortis, les grands et les petits;
Ne pensant qu'au butin, ils oublient tout le reste,
Laissant grand ouvertes les portes sans gardiens.
Le Campeador a regardé en arrière,

590.

Dizen los de Alcoçer : « ¡ Ya se nos va la ganacia ! »
Los grandes e los chicos fuera salto da{va}n,
al sabor del prender de lo al non pienssan nada :
abiertas dexan las puertas que ninguno non las guarda.
El buen Campeador la su cara tornava,

595.

Il voit que la champ est libre autour du château:
Il tourne sa bannière, pique des éperons:
« Frappez-les chevaliers! Tous, et sans hésiter!
Par la grâce de Dieu, ce butin est le nôtre! »
Ils les ont ramenés au milieu de la plaine.

595.

vio que entr'ellos y el castiello mucho avie grand plaça ;
mando tornar la seña, a priessa espoloneavan :
« ¡ Firid los, cavalleros, todos sines dubdança,
con la merçed del Criador nuestra es la ganançia ! »
Bueltos son con ellos por medio de la laña.

600.

Dieu! comme elle est grande leur joie, ce matin-là!
Mon Cid avec Alvar Fañez sont en avant,
Ils ont de bons chevaux, et fort obéissants:
Ils sont allés entre le château et les Mores,
Et les vassaux du Cid les chargent sans pitié:

600.

¡ Dios, que bueno es el gozo por aquesta mañana !
Mio Çid e Albar Fañez adelant aguijavan,
tienen buenos cavallos sabet, a su guisa les andan,
entr'ellos y el castiello en essora entravan.
Los vassallos de mioÇid sin piedad les davan ;

605.

En une heure environ, en ont tué trois cents.

605.

en un ora e un poco de logar .ccc. moros matan.

NOTES

aveugle : L'épisode de la lance ne figure que dans l'évangile de Jean: un des soldats lui perça le côté avec une lance, et aussitôt il sortit du sang et de l'eau. (Bible Segond, Jean, 19,34) Les détails concernant l'identité de “Longin” et sa cécité ne setrouvent à ma connaissance que dans la “Légende Dorée” de Jacques de Voragine, ouvrage qui n'a été composé qu'après 1260 - mais les récits qu'il rassemble sont bien évidemment plus ancien, et “Per Abbat” pouvait donc les connaître, même s'il a écrit son livre en 1207.

alla aux enfers : Erreur chronologique par rapport aux Évangiles ; Ramon Menendez Pidal avait signalé qu'on la retrouvait aussi dans d'autres poèmes épiques.

Spinaz de Can : littéralement “dos-de-chien” ; nom de localité inconnue, et peut-être inventée.

Navapalos : Damas Hinard (1858) n'a rien compris ici et a traduit littéralement : « sur des nefs de bâtons », prenant « Navas » pour un nom commun... !

d'Alcocer : Toutes les recherches n'ont pu localiser précisément ce lieu ; il semble bien que ce soit une invention de l'auteur.

Jalon :  Jalon (ou “Xalon”) commune d'Espagne de la province d'Alicante.