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Chanson du Cid - II - 1 (vv. 1085-1309)

SYNOPSIS : § Le Cid se dirige vers Valence § Plan de bataille de Minaya § Le Cid menace les villes du Sud § Arrivée de l'évêque Jérôme

§ Le Cid se dirige vers Valence

1085.

Ici reprend la Geste du Cid de Bivar.
Si riches sont les siens, ne savent de combien.
Mon Cid s'est installé à Olocau del Rey,
Délaissant Saragosse et la terre alentour
Délaissant Huesca ainsi que Mont Alvan.

1085.

Aquis conpieça la gesta de mio Çid el de Bivar.
Tan ricos son los sos que non saben que se an.
Poblado ha mio Çid el puerto de Aluca(n)t,
dexado a Saragoça e las tierras duca
e dexado a Hues(c)a e las tierras de Mont Alvan.

1090.

Devers la mer salée, s'apprête à guerroyer.
Il va vers l'Orient, où le soleil se lève;
Il a pris Jerica, Onda et d'Aldemar
Et conquis toutes les terres de Borriana,
Grâce à l'aide du Créateur, qui est au ciel.

1090.

Contra la mar salada conpeço de guerrear.
A orient exe el sol e torno essa part.
Mio Çid gaño a Xerica e a Onda e Almenar,
tierras de Borriana todas conquistas la ha.
Ayudol el Criador, el Señor que es en çielo.

1095.

Et avec tout cela il a pris Murviedro.
Mon Cid a bien compris que Dieu le protégeait.
Dans Valence les gens sont en proie à la crainte;
Sachez-le bien, cela leur pèse et leur déplaît.
Ils ont tenu conseil pour assiéger le Cid,

1095.

El con todo esto priso a Murviedro.
ya vie mio Çid que Dios le iva valiendo.
Dentro en Valençia non es poco el miedo.
Pesa e los de Valençia sabet, non les plaze ;
prisieron so consejo quel viniessen çercar ;

1100.

Ils ont marché la nuit jusqu'au lever du jour,
Et près de Murviedro ont établi leur camp.
Mais quand il voit cela, mon Cid s'en réjouit:
{« Grâces te soient rendues, Père spirituel!}
Nous sommes sur leurs terres et nous les ravageons,
Nous buvons de leur vin et mangeons de leur pain!

1100.

trasnocharon de noch, al alva de la man
aperça de Murviedro tornan tiendas a fincar.
Violo mio Çid, tomos a maravillar :
{«  ¡ Grado a ti Padre spirital !}
En sus tierras somos e femos les todo mal,
bevemos so vino e comemos el so pan ;

1105.

C'est bien leur droit, d'ici venir nous assiéger!
Pour régler cette affaire, il faut une bataille!
Des messagers iront vers ceux qui nous soutiennent:
Les uns vers Jérica, d'autres à Olocau
Les uns jusqu'à Onda, vers Almenar les autres.

1105.

si nos çercar vienen con derecho lo fazen.
A menos de lid aquesto nos partira.
Vayan los mandados por los que nos deven ayudar :
los unos a Xerica e los otros a Alucad,
desi a Onda e los otros a Almenar,

1110.

Que viennent sans tarder tous ceux de Borriana!
Nous livrerons cette bataille décisive,
Et j'ai confiance en Dieu pour avoir l'avantage. »
C'est le troisième jour: les voilà réunis.
Celui qui est bien né, alors leur a parlé:

1110.

los de Borriana luego vengan aca.
Compeçaremos aquesta lid campal
yo fio por Dios que en nuestro pro eñadran. »
Al terçer dia todos juntados s'{a}n.
El que en buen ora nasco compeço de fablar :

1115.

« Écoutez, tous! Et que le Créateur vous garde!
Depuis que nous avons quitté la pure chrétienté
Non pas de notre gré, mais nous n'y pouvions rien -
Grâce à Dieu notre troupe est allée de l'avant.
Ceux de Valence nous ont assiégés ici:

1115.

«  ¡ Oid, mesnadas !  ¡ Si el Criador vos salve !
Despues que nos partiemos de la linpia christiandad
- non fue a nustro grado ni nos non pudiemo mas -
grados a Dios lo nuestro fue adelant.
Los de Valençia çercados nos han :

1120.

Si nous voulons nous maintenir en ce pays,
Nous devons les châtier avec sévérité.
Laissons la nuit passer, attendons le matin,
Soyez tous prêts, sur vos chevaux, avec vos armes.
Nous irons voir comment se porte leur armée,

1120.

si en estas tierras quisieremos durar
firme mientre son estos a escarmentar.
Passe la noche e venga la mañana,
aparejados me sed a cavallos armas.
Hiremos ver aquela su almofalla ;

§ Plan de bataille de Minaya

1125.

Faite de gens sortis d'un pays étranger.
Et nous verrons alors qui mérite sa solde! »
Oiez ce que dit Minaya Alvar Fañez:
« Campeador, nous ferons comme il vous plaira.
Donnez-moi cent chevaliers, et pas un de plus;

1125.

commo omnes exidos de tierra estraña
 ¡ ali pareçra el que mereçe la soldada ! »
Oid que dixo Minaya Albar Fañez :
« Campeador, fagamos lo que a vos plaze.
A mi dedes .c. cavalleros, que non vos pido mas ;

1130.

Vous les attaquerez de front, avec les autres,
Frappez sans hésiter, vos coups porteront bien.
Moi, de l'autre côté, j'irai avec les cent,
Et grâce à Dieu je sais que nous l'emporterons! »
Ce qu'il a dit a plu au Cid Campeador.

1130.

vos con los otros firades los delant,
bien los ferredes, que dubda non i avra ;
yo con los çiento entrare del otra part.
¡ Commo fio por Dios el campo nuestro sera ! »
Commo gelo a dicho al Campeador mucho plaze.

1135.

Le matin est venu, ils revêtent leurs armes;
Chacun d'eux sait fort bien ce qu'il lui reste à faire.
L'aube est venue, le Cid est allé les trouver:
« Au nom du Créateur e de l'Apôtre Jacques,
Frappez-les, chevaliers, de bon gré, de bon cœur,

1135.

Mañana era e piensan se de armar ;
quis cada uno dellos bien sabe lo que ha de far.
Con los alvores mio Çid ferir los va :
«  ¡ En el nombre del Criador e del apostol Santi Yague
ferid los cavalleros, d'amor e de grado e de grand voluntad

1140.

C'est moi qui vous le dis, moi le Cid de Vivar! »
Alors vous auriez vu tant de cordes coupées,
Tant de pieux arrachés, de tentes renversées!
Les Mores si nombreux veulent se regrouper
Mais de l'autre côté arrive Alvar Fañez,

1140.

ca yo so Ruy Diaz mio Çid el de Bivar ! »
Tanta cuerda de tienda i veriedes quebrar,
arancar se las estacas e acostar se a todas partes los tendales.
Moros son muchos, ya quieren reconbrar.
Del otra part entroles Albar Fañez,

1145.

Alors coûte que coûte, il leur fallut s'enfuir!
On mène grande joie à travers le pays,
Deux rois des Mores ont péri dans la bataille.
Et la poursuite continue jusqu'à Valence!
Le butin fait par ceux de mon Cid est immense:

1145.

mager les pesa ovieron se a dar e a arancar.
Grand es el gozo que va por es logar.
Dos reyes de moros mataron en es alcaz,
fata Valençia duro el segudar.
Grandes son la ganançias que mio Çid fechas ha,

1150.

Ils ont pris Cebola et le pays autour:
Seuls certains Mores ont fui sur des chevaux rapides;
Leur camp pillé, la troupe alors est repartie
Ils entrent à Murviedro, leur butin est immense.
Les nouvelles du Cid se répandent partout;

1150.

prisieron Çebola e quanto que es i adelant,
de pies de cavallo los ques pudieron escapar ;
robavan el campo e pienssan se de tornar,
entravan a Murviedro con estas ganançias que traen grandes.
Las nuevas de mio Çid sabet, sonando van ;

§ Le Cid menace les villes du Sud

1155.

On a peur à Valence, et on ne sait que faire...
Les nouvelles s'en vont jusqu'au delà des mers.
Le Cid est tout joyeux, ses compagnons aussi,
Que Dieu lui ait permis de gagner la bataille.
Ses messagers couraient même pendant la nuit.

1155.

miedio an en Valençia que non saben que se far.
Sonando van sus nuevas alent parte del mar.
Alegre era el Çid e todas compañas
que Dios le ayudarae fiziera esta arrancada.
Davan sus corredores e fazien las transnochadas,

1160.

Ils vont à Cullera, ils vont à Jativa,
Et bien plus loin encore, ils vont jusqu'à Denia.
Près de la mer ils prennent le pays des Mores,
De Pena Cadiella, ils ont bloqué l'entrée
Et la sortie; quand le Cid s'en fut emparé,

1160.

legan a Gujera e legan a Xativa,
aun mas ayusso a Deyna la casa ;
cabo del mar tierra de moros firme la quebranta
ganaron Peña Cadiella las exidas e las entradas.
Quando el Cid Campeador ovo Peña Cadiella

1165.

À Jativa et Cullera tous se désolent,
Et la douleur de ceux de Valence est sans bornes.
Ils ont pris et rançonné le pays des Mores,
Ils ont dormi le jour et ont marché la nuit,
Mon Cid a mis trois ans pour conquérir ces villes.

1165.

ma{l} les pesa en Xativa e dentro en Gujera ;
non es con recabdo el dolor de Valencia.
En tierra de moros prendiedo e ganando
e durmiendo los dias e las noches tranochando
en ganar aquelas villas mio Çid duro .iii. años.

1170.

Ceux de Valence ont eu une bonne leçon:
Ils n'osaient ni sortir, ni se joindre à ces gens
Qui les faisaient souffrir, ravageant leurs vergers.
Mon Cid les a privés de pain ces années-là.
Ceux de Valence ne savent que faire et pleurent,

1170.

A los de ValenÇia escarmentados los han,
non osan fueras exir nin con el se ajuntar ;
tajava les las huertas e fazia les grand mal ;
en cada uno destos años mio Çid les tolio el pan.
Mal se aquexan los de ValenÇia que non sabe(n) ques far,

1175.

De nulle part ils ne peuvent avoir du pain:
Le père ne secourt pas son fils, et lui non plus,
Ni l'ami son ami ne vont se consolant.
C'est un horrible état, seigneurs, d'être sans pain
Et voir mourir de faim sa femme et ses enfants.

1175.

de ninguna part que sea non les vinie pan,
nin da conssejo padre a fijo non fijo a padre,
nin amigo a amigo nos pueden consolar.
Mala cueta es señores, aver mingua de pan,
fijos e mugieres ver lo murir de fanbre.

1180.

Ils voient bien leur malheur, mais ils n'y peuvent rien!
Ils demandent du secours au roi du Maroc:
Si bien qu'ils soient avec le sire de Mont-Clair,
Ils ne leur a donné ni aide ni conseil:
Mon Cid en l'apprenant s'en est fort réjoui!

1180.

Delante veyen so duelo, non se pueden huviar,
por el rey de Marruecos ovieron a enbiar ;
con el de los Montes Carlos avien guerra tan grand
non les dixo consejo nin los vino huviar.
Sopolo mio Çid, de coraçon le plaz :

1185.

Il est sorti de Murviedro, marchant de nuit,
Il est allé sur les terres de Mont-Real;
Et il envoie en Aragon et en Navarre
Des hérauts, et des messagers jusqu'en Castille:
« Qui veut être riche et oublier ses soucis,

1185.

salio de Murviedro una noch en trasnochada,
amaneçio a mio Çid en tierras de Mon Real.
Por Aregon e por Navarra pregon mando echar,
a tierras de Castiella enbio sus menssajes :
« Quien quiere perder cueta e venir a rritad

1190.

Qu'il vienne vers Mon Cid, qui s'apprête à partir,
Il veut prendre Valence et l'offrir aux chrétiens! »
« Qui veut venir assiéger Valence avec moi,
(Et le fait de bon gré, nul n'y sera forcé)
Je l'attendrai trois jours à Canal de Celfa. »

1190.

viniesse a mio Çid que a sabor de cavalgar ;
¡ çercar quiere a Valençia por a christianos la dar ! »
« Quien quiere ir comigo çercar a Valençia
todos vengan de grado, ninguno non ha premia,
tres dias le sperare en Canal de Çelfa. »

1195.

Ainsi parla mon Cid, né sous la bonne étoile,
Et il revint à Murviedro, qu'il avait prise.
Pendant que les hérauts se répandent partout,
Avide de butin, il ne perd pas de temps:
De grandes troupes arrivent de la chrétienté.

1195.

Esto dixo mio Çid el que en buen ora nasco.
Tornavas a Murviedro ca el se la a ganada.
Andidieron los pregones sabet, a todas partes ;
al sabor de la ganançia, non lo quieren detardar,
grandes yentes se le acojen de la buena christiandad.

1200.

La puissance de mon Cid ne fait que grandir!
Voyant si grande armée, il s'en est réjoui,
Don Rodrigue Mon Cid, et il veut faire vite:
Vers Valence il s'élance, et se jette sur elle.
Sans avoir à ruser, il en a fait le siège:

1200.

Creçiendo va riqueza a mio Çid el de Bivar,
Quando vio mio Çid la gentes juntadas compeço de pagar.
Mio Çid don Rodrigo non lo quiso detardar ;
adeliño pora Valencia e sobr'ellas va echar,
bien la çerca mio Çid, que non i havia hart,

1205.

Ils ne peuvent entrer, ils ne peuvent sortir.
Les nouvelles ont couru partout dans le pays,
Et mon Cid accueille plus de gens qu'il n'en perd.
Il fixe un délai, pour empêcher tout secours,
Et demeure là neuf mois durant, sachez-le!

1205.

viedales exir e viedales entrar.
Sonando van sus nuevas, todas a todas partes ;
mas le vienen a mio Çid sabet, que nos le van.
Metiola en plazo si les viniessen huviar ;
nueve meses complidos sabet, sobr'ella yaz,

1210.

Au dizième, la ville a du capituler.
Alors la joie fut grande dans tout le pays,
Quand Mon Cid est entré au cœur de la Cité.
Tous les soldats à pied deviennent chevaliers!
Tant d'or et tant d'argent - qui pourrait le compter ,

1210.

quando vino el dezeno ovieron gela a dar.
Grandes son los gozos que van por es logar
quando mio Çid gaño a Valencia y entro en la çibdad ;
los que furon de pie cavalleros se fazen,
el oro e la plata  ¿ quien vos lo podrie contar ?

1215.

Tous ceux qui étaient là en sont devenus riches.
Mon Cid fait prélever la cinquième partie;
Et cela représente au moins trente mille marcs.
Mais qui pourrait compter tout ce qui reste encore,
Mon Cid était content, et tous les autres aussi.

1215.

Todo eran ricos quantos que alli ha.
Mio Çid don Rodrigo la quinta mando tomar ;
en el aver monedado .xxx. mill marcos le caen
e los otros averes  ¿ quien los podrie contar ?
Alegre era el Campeador con todos los que ha

1220.

Quand sa bannière fut hissée sur l'Alcazar,
Mon Cid s'est reposé - et tous ses gens aussi.
La nouvelle a couru jusqu'au roi de Séville:
Valence, sans secours, allait être perdue.
Alors il est venu avec trente mille hommes,

1220.

quando su seña cabdal sedie en somo del alcaçar.
Ya folgava mio Çid con todas sus conpañas.
{A} aquel rey de Sevilla el mandado legava
que presa es Valençia, que non gela enparan ;
vino los ver con .xxx. mill de armas

1225.

Qui ont livré bataille, auprès d'un verger.
Mon Cid à la grande barbe les mit en déroute,
Et il les poursuivit jusque dans Jativa.
Au passage de Jucar, voyez le spectacle:
Les mores sont dans l'eau et boivent malgré eux!

1225.

Apres de la uerta ovieron la batalla,
arrancolos mio Çid el de la lengua barba ;
fata dentro en Xativa duro el arracanda,
en el passar de Xucar i veriedes barata,
moros en aruenço amidos bever agua ;

1230.

Le Roi s'en est sorti avec quelques blessures.
Mon Cid est revenu avec tout son butin:
Valence conquise, le butin fut très grand,
Mais sachez qu'il le fut, ici, encore plus:
Car le moindre soldat en reçut cinq cents marcs.

1230.

aquel rey de marruecos con tres colpes escapa.
Tornado es mio Çid con toda esta ganançia.
Buena fue la de Valençia quando ganaron la casa,
mas mucho fue provechosa sabet, esta aranca(n)da ;
a todos los menores cayeron .c. marcos de plata.

1235.

Vous voyez a quel point se montaient ses exploits!
Parmi tous les chrétiens, c'est une grande joie,
Avec mon Cid Ruy Diaz, né sous la bonne étoile.
Déjà sa barbe croît, déjà elle s'allonge,
Et voilà maintenant qu'il prononce ces mots:

1235.

La nuevas del cavallero ya vedes lo legavan.
Grand alegria es entre todos essos christianos
con mio Çid Ruy Diaz el que en buen ora nasco.
Yal creçe la barba e vale allogando.
Dixo mio Çid de la su boca atanto :

1240.

« Pour l'amour du roi Alphonse, qui m'a chassé,
Les ciseaux n'en couperont pas le moindre poil!
Et que chrétiens et Mores se le disent tous! »
Mon Cid est à Valence, et là il se repose;
Avec lui Minaya, qui est comme son bras.

1240.

« Por amor del rey Alfonsso qu ede tierra me a echalado
nin entrarie en ela tigera ni un pelo non avrie tajado,
e que fablassen desto moros e christianos. »
Mio Çid don Rodrigo en Valencia esta folgando,
con el Minaya Albar Ffañez que nos le parte de so braço.

1245.

Ceux qui ont quitté le pays sont vraiment riches:
Dans Valence ils ont eu des maison et des biens,
Et sont partis chantant les louanges du Cid.
Qu'ils soient avec lui ou partis, tous sont contents.
Mon Cid a vu qu'avec le butin qu'ils ont pris,

1245.

Los que exieron de tierra de ritad son abondados,
a todos les dio en Valençia casas y heredades de sue son pagados ;
el amor de mio Çid ya lo ivan provando.
Los que fueron con el e los de despues todos son pagados ;
veelo mio Çid que con los averes que avien tomados

1250.

S'ils pouvaient partir, il le feraient volontiers.
Sur le conseil de Minaya, il ordonna
Que tout homme qui partirait sans permission
Si on pouvait le retrouver et l'arrêter,
On lui prendrait tout ce qu'il a et le pendrait.

1250.

que sis pudiessen ir fer lo ien de grado.
Esto mando mio Çid, Minaya lo ovo conssejado :
que ningun omne de los sos ques le non spides o nom besas la mano,
sil pudiessen prender o fuesse alcançado
tomassen le el aver e pusiessen le en un palo ;

1255.

Tout cela fut très vite réglé comme il faut.
Puis il s'est concerté avec Alvar Fañez:
« Avec votre accord, Minaya, je veux savoir
Qui sont ces gens ici et ce qu'ils ont gagné
Avec moi, je veux tout cela par écrit,

1255.

afevos todo aquesto puesto en buen recabdo.
Con Minaya Albar Fañez el se va consegar :
« Si vos suisieredes Minaya, quiera saber recabdo
De los que son aqui e comido ganaron algo ;
meter los he en escripto e todos sean contados,

1260.

Que si l'un disparaît, qu'on en trouve un de moins,
{De mes vassaux chargé de veiller sur Valence}
Les biens de celui-là puissent me revenir. »
Minaya répondit:  « Vous avez fort bien dit. »
Il les a réunis, tous vinrent à la cour.
Et quand ils furent là, il les fit dénombrer:

1260.

que si algunos furtare o menos le fallaren
el aver me avra a tornar {a} aquestos mios vassalos
{que curian a Valençia e andan arobdando. »}
Ali dixo Minaya : « Consejo es aguisado. »
Mando los venir a la corth e a todos los juntar.
Quando los fallo por cuenta fizo los nonbrar ;

1265.

Le Cid avait pour lui trois mille six cents hommes.
Il en est très content et se prend à sourire:
« Grâce à Dieu, Minaya, et à la Sainte Mère,
Nous n'en avions pas tant en sortant de Bivar!
Nous voilà riches, mais nous le serons bien plus.

1265.

tres mill e seis çientos avie mio Çid el de Bivar.
Alegras le el coraçon e tornos a sonrrisar :
« ¡ Grado a Dios, Minaya, e a Santa Maria madre !
Con mas pocos ixiemos de la casa de Bivar ;
agora avemos riquiza, mas avremos adelant.

1270.

Si cela vous plaît, Minaya, ne vous ennuie,
Allez donc en Castille, où nous avons nos biens,
Au roi Alphonse allez, mon seigneur naturel.
Sur ma part du butin qu'ici nous avons fait,
Donnez-lui cent chevaux, que vous lui mènerez.

1270.

Si a vos ploguiere, Minaya, e non vos caya en pesar,
enbiar vos quiero a Castiella do avemos heredades.
al rey Alfonsso mio señor natural ;
destas mis ganançias que avemos fecha aca
dar le quiero .c. cavallos e vos id gelos levbar.

1275.

Baisez lui la main de ma part, et priez-le
Pour qu'il veuille bien me laisser sortir de là
Dans sa grande pitié, ma femme et mes deux filles;
J'enverrai un message, que vous devinez:
La femme du Cid, et les infantes, ses filles,

1275.

Desi por mi besalde la mano e firme gelo rogad
por mi mugier e mis fijas si fuere su merçed
quenlas dexe sacar {...}
Enbiare por ellas, e vos sabed el mensage :
la mugier de mio Çid e sus fijas las iffantes

1280.

Iront où elles voudront, selon leur bon plaisir
En ce nouveau pays que nous avons conquis. »
Minaya répondit: « Ce sera de bon cœur! »
Ayant ainsi parlé, ils se sont préparés.
À Minaya, le Cid a fait donner cent hommes,
{De bonne grâce, pour le servir en chemin}

1280.

de guisa eran por ellas que a grand ondra vernan
a estas tierras estrañas que nos puediemos ganar. »
Essora dixo Minaya : « ¡  De buena voluntad ! »
Pues esto fablado pienssan se de adobar.
Çiento omnes le dio mio Çid a Albar Fañez
{por servirle en la carrera {a tuda su voluntad}},

§ Arrivée de l'évêque Jérôme

1285.

Et mille marcs pour qu'il les porte à San Pedro
Et les remette entre les mains de Son Sancho.
Tandis qu'à ces nouvelles tous se réjouissent,
Venant de l'Orient arrive un tonsuré;
Don Jérôme est son nom, et c'est un noble évêque;

1285.

e mando mill marcos de plata a San Pero levar.
e quo los diese al abbat don Sancho.
En estas nuevas todos se(a) alegrando
de parte de orient vino un coronado :
el obispo don Jeronimo so nombre es lamado,

1290.

C'est un homme très savant, et fort avisé,
Mais très vaillant aussi, à pied et à cheval.
Il s'en vient demandant où se trouve le Cid:
Il désirait, l'évêque, combattre les Mores,
Et s'il venait à succomber en se battant,

1290.

bien entendio es de letras e mucho acordado,
de pie e de cavallo mucho era areziado.
Las provezas de mio Çid andava las demandando.
sospirando (el obispo) ques viesse con moros en el campo,
que sis faras lidiando e firiendo con sus manos

1295.

Il ne voulait pas que les gens pleurent sa mort.
Quand le Cid apprit cela, il fut très content:
« Écoutez-moi, Alvar Fañez! Par le Très-haut,
Si Dieu nous aide, soyons-lui reconnaissants.
De Valence je voudrais faire un évêché,

1295.

a los dias del sieglo non le lorassen christianos.
Quando lo oyo mio Çid de aquesto fue pagado :
« ¡ Oid, Minaya Albar Fañez : por aquel que esta un alto ;
quando Dios prestar no quiere nos bien gelo gradescamos !
En tierra de Valençia fer quiero obispado

1300.

Et je vais le donner à ce bon chrétien-là.
Vous irez en Castille apporter la nouvelle. »
Ce qu'avait dit Rodrigue a plus à Minaya.
Et voilà que Jérôme est nommé comme évêque,
Établi à Valence où il deviendra riche.

1300.

e dar gelo a este buen christiano.
Vos quando ides a Castiella levaredes buenos mandados. »
Plogo a Albar Fañez de lo que dixo don Rodrigo.
A este don Jeronimo yal otorgan por obispo,
dieron le en Valencia o bien pued estar rico ;

1305.

Dieu! Quelle joie ce fut, parmi tous les chrétiens,
Qu'il y ait un évêque au pays de Valence!
Minaya était content, et il est parti.
Le pays de Valence demeurait en paix,
Quand Minaya a pris le chemin de Castille.

1305.

 ¡ Dios, que alegra era todo christianismo
Que en tierras de Valencia señor avie obispo !
Alegre fue Minaya e spidios e vinos.
Tierras de Valencia remanidas en paz,
adeliño pora Castiella Minaya Alvar Fañez ;

NOTES

reprend : le texte dit “commence”, mais “reprend” m'a semblé plus juste.

Olocau del Rey : J'adopte ici la leçon des auteurs de [2], qui situent cet endroit à 15 km à l'Ouest de Morella.

alentour : le mot « duca » n'a pas été vraiment élucidé ; il peut s'agir d'une erreur de graphie... Je l'interprète comme « d'acá »

d'Aldemar : Ce sont des cités de la côte, non loin de Castellon de la Plana.

à Olocau : “Olocau del Rey”. Cf. la note du vers 1087.

les trouver : Le texte dit “ferir” ; je ne pense pas qu'on puisse le traduire par “frapper” : il s'agirait plutôt d'aller “les secouer”, “les encourager” (par la paroie, si l'on en croit lesvers suivants ? Je choisis un mot plus neutre.

Cullera : Cullera est à 30km au sud de Valence, à l'embouchure du Jucar. Denia est 55 km encore plus au sud. Il existe une bourgade du nom de Jativa à 56 km au sud de Valence.

Pena Cadiella : Ville située à au sud de Jativa, à environ 60 km de Denia. Le Cid y a contruit un château en 1092.

verger : Tout comme dans les épopées françaises, l'évocation des lieux de est toujours plus ou moins fantaisiste, et ssurtout téréoptypée : “près d'un verger”, “près d'une fontaine”, “en un pré verdoyant”...

grande barbe : On connaît la célèbre formule pour désigner Charlemagne, dans la “Chanson de Roland” : « l'Empereur à la barbe fleurie ». « marruecos » (§1230)

sa barbe : La barbe est un attribut héroïque  (“Charlemagne, l'empereur à la barbe fleurie”) ; son allongement marque l'amélioration de la situation du Cid : d'exilé, le voilà devenu un chef de guerre respecté.

ce qu'ils ont gagné : Une fois de plus, on peut remarquer l'importance extrême accordée par le Cid à la fortune amassée grâce à ses exploits. On ne peut pas dire que l'on ait affaire, avec lui, à un “héros” désintéressé.

de l'Orient : Pidal indique que cette expression toute faite désignait, en Castille, tout ceux qui venaient du nord de de l'Ebre... Le copiste/auteur semble oublier que nous sommes supposés nous trouver... à Valence ! On a identifié le personnage, qui n'est autre que Jérôme de Périgord, venu en Espagne en 1096, sacré évêque de Valence en 1098 par l'archevêque de Tolède.