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SOMMAIRE

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Chanson du Cid - II - 2 (vv. 1310-1545)

SYNOPSIS : § Nouvelle ambassade de Minaya § Le Roi Alphonse accorde son pardon au Cid § Les infants de Carrion § Préparatifs de départ § Rachel et Vidas réapparaissent § Le Cid envoie Minaya à Medina

§ Nouvelle ambassade de Minaya

1310.

Je ne vous dirai pas les gîtes qu'il a pris.
Il a fait demander où se trouvait Alphonse :
En ce moment le Roi était à Sahagun
Mais on le trouverait bientôt à Carrion,
Cette nouvelle a réjoui Alvar Fañez ;

1310.

dexare vos las posadas, non la quiero contar.
Demando por Alfonso do lo podrie fallar ;
fuera el rey a San Fagunt aun poco ha,
tornos a Carrion, i lo podrie fallar.
Alegre fue de aquesto Minaya Alvar Fañez ;

1315.

Il partit de ce côté avec ses présents.
Le roi Alphonse sortait juste de la messe :
Alvar Fañez est arrivé au bon moment.
Il s'est mis à genoux, là, devant tout le monde,
Très affligé, il est tombé aux pieds du Roi ;

1315.

con esta present{a}ja adeliño pora alla.
De missa era exido essora el rey Alfonsso ;
¡ afe Minaya Alvar Fañez do lega tan apuesto !
Finco sos inojos ante tod el pueblo,
a los pies del rey Alfonsso cayo con grand duelo,

1320.

Il lui a embrassé les mains, et il a dit :
« Pitié, Seigneur Aphonse, pour l'amour de Dieu !
C'est le Cid batailleur qui vous baise les mains
Qui embrasse vos pieds comme à son bon Seigneur !
Ayez pitié de lui ! Que Dieu vous soit en aide !

1320.

besava le las manos e fablo tan apuesto :
« ¡ Merced, señor Alfonsso, por amor del Criador !
Besava vos las manos mio Çid lidiador
los pies e los manos commo a tan buen señor
quel ayades merçed,  ¡ si vos vala el Criador !

1325.

Vous l'avez exilé, chassé de votre cœur.
Mais en terre étrangère il a fait son devoir :
Il a pris Jerica et Onda, c'est leurs noms.
Il a pris Almenar, et Murviedro, c'est mieux.
De même il a conquis Cebolla, Castellon

1325.

Echastes le de la tierra, non ha la vuestra amor ;
mager en tierra agena el bien faze lo so :
anada a Xerica e a Ond(r)a por nombre,
priso a Almenar e a Murviedro que es miyor,
assi fizo Çebolla e adelant Castejon,

1330.

Et Peña Cadiella, forte sur son rocher ;
Et avec tout cela il est maître à Valence :
Lui, le Cid, il a fait de sa main un évêque ;
Cinq batailles livrées, cinq bataille gagnées :
Le Créateur lui a fait faire un grand butin,

1330.

e Peña Cadiella que es una peña fuert ;
con aquestas todas de Valençia es señor,
obispo fizo de su mano el buen Campeador
e fizo çinco lides campales e todas las arranco.
Grandes son las ganançias quel dio el Criador,

1335.

Ce qui est devant vous prouve que je dis vrai :
Cent chevaux de belle taille, galopant bien,
Tous équipés de belle selle et de leur frein,
Il vous baise les mains, veuillez les accepter,
Il est votre vassal, vous êtes son seigneur ! »

1335.

fevos aqui las señas, verdad vos digo yo :
çient cavallos gruessos e corredores,
de siellas e de frenos todos guranidos son ;
besa vos las manos (e) que los prendades vos,
razonas por vuestro vassallo e a vos tiene por señor. »

§ Le Roi Alphonse accorde son pardon au Cid

1340.

En levant la main droite, le roi s'est signé :
« De tout le butin fait par le Campéador,
Je suis vraiment ravi, de par Saint Isidore !
Et je suis très touché des prouesse du Cid.
J'accepte les chevaux dont il me fait présent. »

1340.

Alço la mano diestra, el rey se santigo :
« De tan fieras ganançias commo a fechas el Campeador ;
¡ Si me vala Sant Esidro ! plazme de coraçon,
e plazem de las nuevas que faze el Campeador ;
reçibo estos cavallos quem enbia de don. »

1345.

Si le roi est content, Ordoñez ne l'est pas.
« Chez les Mores, semble-t-il, plus personne ne vit,
Quand le Campeador agit comme il l'entend ! »
Le Roi répond au Comte : « laissez donc ce discours ;
Le Cid, en vérité, me sert bien mieux que vous. »

1345.

Mager plogo al rey mucho peso a Garçi Ordoñez.
«  ¡ Semeja que en tierra de moros non a bivo omne
quando assi faze a su guisa el Çid Campeador ! »
Dixo el rey al conde : « Dexad essa razón,
que en todas guisas mijor me sirve que vos.“

1350.

Minaya a parlé, tout comme un vrai baron :
« Le Cid demande grâce, si vous le voulez bien,
Pour sa femme Chimène et ses deux chères filles ;
Quittant le monastère où il les a laissées,
Elles pourraient aller à Valence vers lui. »

1350.

Fablava Minaya i a guisa de varon :
Merced vos pide el Çid, si vos cayesse en sabor,
por su mugier doña Ximena e sus fijas amas a dos :
saldrien del monesterio do elle las dexo
e irien pora Valençia al buen Campeador. »

1355.

Le Roi a répondu : « J'y consens volontiers.
De rien ne manqueront sur mes terres, jamais ;
Protégez-les du mal, veillez sur leur honneur ;
Et quand elles seront aux confins de mes terres,
Soyez à leur service, et le Cid avec vous.

1355.

Essora dixo el rey : « Plazme de coraçon ;
hyo les mandare dar conducto mientra que por mi terra fueren,
de fonta e de mal curial{l}as e de desonor ;
quando en cabo de mi tierra aquesta dueñas fueren
catad commo las sirvades vos y el Campeador.

1360.

Écoutez-moi, gens de ma cour et hommes d'armes :
Je veux que le Campeador ne perde rien !
À tous ceux qui l'ont reconnu comme seigneur,
Je rends tous les biens que je leur ai confisqués :
Leurs revenus, ils les auront où est le Cid,

1360.

¡ Oid me, escuellas e toda la mi cort !
Non quiero que nada pierda el Campeador ;
a todas las escuellas que el dizen señor
por que los deserede todo gelo suelto yo ;
sirvan le{s} sus her{e}dades do fuere el Campeador.

1365.

Et je m'engage à les laisser tous sains et saufs.
Je fais cela afin qu'ils servent leur seigneur. »
Minaya Alvar Fañez lui baise les mains,
Le roi sourit, et reprit alors en ces termes :
« Ceux qui voudront aller au service du Cid

1365.

Arrego les los cuerpos de mal e de ocasion,
por tal fago aquesto que sirvan a so señor. »
Minaya Albar Fañez las manos le beso ;
sonrrisos el rey, tan velido fablo :
« Los que quieren ir se{r}vir al Campeador

§ Les infants de Carrion

1370.

À la grâce de Dieu, envers moi seront quittes ;
Nous y gagnerons plus qu'au désonheur d'autrui. »
Alors les infants de Carrion ont déclaré :
« La fortune du Cid s'est accrue de beaucoup ;
Nous aurions avantage à épouser ses filles !

1370.

de mi sean quitos e vaya, a la gracia del Criador ;
mas ganaremos en esto que en otra desonor. »
Aqui entraron en fabla los iffantes de Carrion :
« Mucho creçen las nuevas de mio Çid el Campeador ;
bien casariemos con sus fijas pora huebos de pro.

1375.

Mais nous ne l'osons pas, et pour cette raison :
Le Cid est de Vivar, et nous de Carrion ! »
Mais nul n'entendit ça, et on en resta là.
Minaya Alvar Fañez prend congé roi ;
« Vous partez déjà, Minaya, Que Dieu vous garde !

1375.

Non la osariemos acometer nos esta razon ;
¡ Mio Çid es de Bivar e nos de los co,de de Carrion ! »
No lo dizen a nadi e finco esta razon.
Minaya Alvar Fañez al buen rey se espidio :
« ¿ Hya vos ides, Minaya ?  ¡ Id a la graçia del Criador !

1380.

Prenez mon émissaire, il vous sera utile.
Si vous emmenez les dames, servez-les bien.
Qu'elles ne manquent de rien, jusqu'à Medina,
Et à partir de là, le Cid s'en chargera. »
Minaya prend congé et il quitte la cour.

1380.

Le vedes un portero, tengo que vos avra pro ;
si levaredes las dueñas sirvan las a su sabor,
fata dentro en Medina denles quanto huebos les fuer ;
desi adelant piensse dellas el Campeador. »
Espidios Minya e vasse de la cort.

1385.

Les infants de Carrion l'accompagnent un peu :
« Vous, un homme de bien, faites ceci pour nous :
Saluez le Cid de Bivar de notre part ;
Autant que nous le pouvons nous le servirons.
C'est bon pour lui d'être bien disposé pour nous. »

1385.

Los iffantes de Carrion dando iva, campaña a Minaya Albar Fañez :
« En todo sodes pro, en esto assi lo fagades :
saludad nos a mio Çid el de Bivar,
somos en so pro quanto lo podemos far ;
el Çid que bien nos quiera nada non perdera. »

1390.

Minaya leur répond : « Cela ne m'ennuie pas. »
Les infants s'en retournent, et Minaya s'en va.
Il s'en va vers Saint-Pierre où se trouvent les dames,
Et grande fut leur joie en le voyant venir.
Minaya est descendu pour prier Saint Pierre ;

1390.

Respuso Minaya : « Esto non me a por que pesar. »
Hido es Minaya, tornansse los iffantes,
Adeliño pora San Pero o las dueñas estan,
tan grand fue el gozo quando vieron assomar ;
deçido es Minaya, a Ssan Pedro va rogar.

§ Préparatifs de départ

1395.

Après son oraison, il s'en va vers les dames ;
« Mes respects, Doña Chimène, Dieu vous protège !
Et qu'il veuille protéger aussi vos filles !
Mon Cid qui est là-bas vous envoie son salut,
Je sais qu'il est très riche et en bonne santé.

1395.

Quando acabo la oraçion a las dueñas se {fue} torn{ar} :
« Omilom, doña Ximena; ¡ Dios vos curie de mal !
¡ Assi ffaga a vuestras fijas amas!
Saluda vos mio Çid alla ond(e) elle esta,
sano le dexe econ grand rictad.

1400.

Le roi, dans sa bonté, vous a confiées à moi
Pour vous mener jusqu'à Valence, notre fief.
Le Cid espère vous revoir saines et sauves,
Il en serait heureux, et quitte de soucis ! »
Doña Chimène dit : « Que Dieu le veuille ainsi ! »

1400.

El rey por su merced sueltas me vos ha
por levaros a Valençia que avemos por heredad.
Si vos viesse el Çid sans e sin mal
todo serie alegre que non avrie ningun pesar. »
Dixo doña Ximena: « ¡ El Criador lo mande ! »

1405.

Alors Alvar Fañez envoie trois chevaliers
Pour se rendre à Valence où se trouve le Cid.
« Dites au Campeador - Que Dieu le protège ! -
Que le Roi m'a confié sa femme avec ses filles ;
De rien ne manquerons en traversant ses terres,

1405.

Dio tres cavallos Minaya Albar Fañez,
enviolos a mio Çid a Valençia do esta :
« Dezid al Canpeador -  ¡  que Dios le curie de mal ! -
que su mugier e sus fijas el rey suelta me las has ;
mientra que fueremos por sus tierras conducho nos mandado dar.

1410.

Et dans les quinze jours, - si Dieu le veut ainsi ! -
Auprès de lui seront ses filles et sa femme,
Avec leurs deux servantes et moi-même aussi. »
Les chevaliers s'en vont, porteurs de ce message ;
Mais lui, Alvar Fañez, demeure à San Pedro ;

1410.

De aquesto .xv. dias - si Dios nos curiare de mal -
seremos yo e su mugier e sus fijas que el a
hy todas la dueñas con ellas quantas buenas ellas han. »
Hidos son los cavalleros e dello penssaran ;
remaneçio en San Pero Minaya Albar Fañez.

1415.

Ah ! Si vous aviez vu venir de toutes parts,
Ceux qui veulent rejoindre à Valence Mon Cid !
Ils priaient Minaya de les laisser aller,
Et il leur a répondu : « C'est bien volontiers. »
Soixante chevaliers aussitôt l'ont rejoint,

1415.

Veriedes cavalleros venir de todas partes
hir se quieren a Valençia a mio Çid de Bivar,
que les loviesse pro rogavan a Albar Fañez  ;
diziendo est{a} Minaya : « Esto fere de voluntad. »
A Minaya .lxv. cavalleros acreçidol han

1420.

Et il en avait cent ramenés de là-bas :
Cela fait une bonne escorte pour les Dames.
Minaya a donné cinq cents marcs à l'abbé,
Et vous allez savoir ce qu'il a fait des autres.
À Madame Chimène et aux deux siennes filles,

1420.

y el se tenie .c. que aduxiera d'alla ;
por ir con estas dueñas buena conpaña se faze.
Los quinientos marcos dio Minaya al abbat ;
de los otros quinientos dezir vos he que faze :
Minaya a doña Ximina e a sus fijas que ha

1425.

Ainsi qu'aux autres Dames qui les servent là,
Le brave Minaya les a fait équiper
De tout ce que Burgos peut leur offrir de mieux :
Mules et palefrois qui sont de fière allure.
Quand ces dames enfin furent bien équipées,

1425.

e a las otras dueñas que la sirven delant
el bueno de Minaya pensolas de adobar
de los mejores guarnimientos que en Burgos pudo falar,
palafres e mulas, que non parescan mal.
Quando estas dueñas adobadas las han

§ Rachel et Vidas réapparaissent

1430.

Le brave Minaya se dit qu'il faut partir.
Mais Rachel et Vidas se jettent à ses pieds :
« Par pitié, Minaya, chevalier renommé,
Le Cid nous a ruinés, nous l'appelons à l'aide !
S'il rend le capital, tant pis pour l'intérêt  ! »

1430.

el bueno de Minaya pensar quiere de cavalgar.
Afevos Rachel e Vidas a los pies le caen :
«  ¡  Merced, Minaya, cavallero de prestar !
Desfecho nos ha el Çid sabet, si no vos val ;
soltariemos la ganançia que nos diesse el cabdal. »

1435.

« Je verrai cela avec lui, si Dieu le veut ;
Ce que vous avez fait sera récompensé. »
« Que Dieu le veuille ! s'écrient Rachel et Vidas.
Sinon, quittant Burgos, nous irons le chercher ! »
Au couvent de Saint-Pierre est venu Minaya ;

1435.

« Hyo lo vere con el Çid si Dios me lieva ala ;
por lo que avedes fecho buen cosiment avra. »
Dixo Rachel e Vidas : «  ¡ El Criador lo mande !
Si non, dexaremos Burgos ir los hemos buscar. »
Hido es pora San Pero Minaya Albar Fañez :

1440.

Bien des gens l'ont rejoint ; il s'apprête à partir.
L'abbé est vraiment affligé par ce départ :
« Que Dieu vous garde, Minaya Alvar Fañez  !
Pour moi, baisez la main du grand Campeador.
Et qu'il n'oublie jamais, surtout, ce monastère !

1440.

muchas yentes se acogen, pensso de cavalgar.
Grand duelos es al partir del abbat :
«  ¡ Si vos vala el Criador Minaya Albar Fañez !
Por mi al Campeador las manos le besad ;
aqueste monesterio no lo quieran olbidar,

1445.

S'il le fait prospérer toute sa vie durant,
Il fera propérer lui aussi, sa valeur. »
Minaya répondit : « Ce sera volontiers ! »
Ils se quittent, et Minaya pense au départ ;
L'émissaire du Roi qui les surveille, aussi.

1445.

todos los dias del sieglo en levar lo adelant
el Çid siempre valdra mas. »
Respuso Minaya : «  ¡ Fer lo he de voluntad ! »
Hya espiden e pienssan de cavalgar,
el porterro con ellos qe los ha de aguardar :

1450.

Sur les terres du Roi ils ne manquent de rien ;
De Saint-Pierre à Médine sont allés en cinq jours :
Les voilà arrivés, Minaya et les Dames.
Mais parlons maintenant des porteurs de messages :
Quand il a su cela, le Cid Campeador

1450.

por la tierra del rey mucho conducho les dan.
De San Pero fasta Medina en .v. dias van ;
felos en Medina la dueñas e Albar Fañez.
Direvos de los cavalleros que levaron el menssaje ;
al ora que lo sopo mio Çid el de Bivar

1455.

En eut le cœur content et s'en est réjoui.
Alors à tous il a parlé de vive voix :
« Qui a bon messager obtient bonne réponse !
Allons, Muño Gusto et Vermuez aussi,
Avec Antolinez, le loyal Burgalais,

1455.

plogol de coraçon e tornos a alegrar,
de la su boca conpeço de fablar :
«  ¡ Qui buen mandadero enbia tal deve sperar !
Tu, Muño Gustoz e Pero Vermuez delant
e Martin Antolinez un burgales leal,

1460.

Et l'évêque Jérome, à la noble tonsure,
Prenez cent hommes pour chevaucher avec vous ;
Vous passerez d'abord par Santa Maria,
Et vous irez plus loin jusque vers Molina :
Abengalvon la tient, il est de mes amis,

1460.

el obispo don Jeronimo coronado de prestar,
cavalgedes con çiento guisados pora huebos de lidiar ;
por Santa Maria vos vayades passar
vayades a Molina que yaze mas adelant,
tienela Avengalvon - mio amigo es de paz -

1465.

Il ira avec vous, et cent autres aussi ;
Allez vers Medina le plus vite possible :
Mes filles et ma femme, ainsi qu'Alvar Fañez,
Vous les trouverez là, c'est ce que l'on m'a dit.
Et amenez-les moi, avec de grands honneurs.

1465.

con otros çiento cavalleros bien vois conssigra ;
hid pora Medina quanto lo pudieredes far ;
mi mujer e mis fijas con Minaya Albar Fañez
asi como a mi dixieron hi los podredes falar,
con grand ondra aduzid melas delant.

1470.

Valence m'a coûté cher, et j'y resterai :
Ce serait bien folie, si je l'abandonnais ;
J'y reste, car Valence est maintenant mon fief. »
Leur ayant dit cela, ils vont se préparer,
Et ils chevaucheront autant qu'ils le pourront.

1470.

E yo fincare en Valençia que mucho costadom ha,
gran locura serie si la desenparas ;
yo ffincare en Valençia ca la tengo por heredad. »
Esto era dicho, pienssan de cavalgar
e quanto que pueden non fincan de andar.

§ Le Cid envoie Minaya à Medina

1475.

Après Sainte-Marie, ils vont à Bronchales,
Et dès le jour d'après ils sont à Molina.
Le More Abengalvon, quand il apprit cela,
À leur rencontre vint, en montrant grande joie.
« Venez, vous les vassaux de mon ami très cher,

1475.

Troçieron a Santa Maria e vinieron albergar a Fron{chales},
y el otro dia vinieron a Molina posar.
El moro Avengalvon quando sopo el menssaje
saliolos reçebir con grant gozo que faze :
« ¿ Venides , los vassallos de mio amigo natural ?

1480.

Vous ne me gênez pas, cela me fait plaisir ! »
Alors Muño Gustioz, sans attendre a parlé :
« Mon Cid vous salue bien, et vous fait demander
Vite, cent chevaliers pour lui porter secours.
Ses filles et sa femme à Médine se trouvent,

1480.

 ¡ A mi non me pesa sabet, mucho me plaze ! »
Fablo Muño Gustioz, non spero a nadi :
« Mio Çid vos saludava e mandolo recabdar
con çiento cavalleros que privado acorrades.
Su mugier e sus fijas en Medina estan ;

1485.

Il veut que vous alliez les lui chercher là-bas,
Et que jusqu'à Valence vous ne les quittiez. »
Avengalvon a dit : « Ce sera volontiers. »
Et ce soir-là, il les reçoit fort richement.
Le lendemain tous ont fait leurs préparatifs ;

1485.

que vayades por ellas, adugades gelas aca
e ffata en Valeçia dellas non vos partades. »
Dixo Avengalvon : « ¡ Fer lo he de veluntad ! »
Essa noch conducho les dio grand ;
a la mañana pienssan de cavalgar ;

1490.

Au lieu de cent, il a pris deux cents hommes ;
Ils passent par les monts, qui sont rudes et grands.
Sans peur ils ont franchi le Mata de Toranz,
Et ils sont descendus par le val d'Arbujuel.
Toute la troupe est maintenantà Medina.

1490.

çientol pidieron mas el co, dozientos va.
Passan la montañas que son fiera e grandes,
passaron Mata de Toranz de tal guisa que ningun miedo non han,
por el val de Arbux{uel}o pienssan a deprunar.
Y en Medina todo el recabdo esta :

1495.

Pour s'informer, Fañez envoie deux cavaliers :
Ils y vont sans tarder, ils y vont de bon cœur.
L'un est resté là-bas, et l'autre est revenu :
« Les troupes du Campeador viennent vers nous ;
Pero Vermuez, Muño Gusto, vos dévoués,

1495.

envio dos cavalleros Minaya Albar Fañe que sospiessen la verdad
esto non detardan ca de coraçon lo han :
el uno finco con ellos y el otro torno a Albar Fañez :
« Virtos del Campeador a nos vienen buscar ;
Afevos aqui Pero Vermuez e Muño Gustioz que vos quieren sin hart,

1500.

Martin Antolinez, honorable bourgeois,
Et l'évêque Jérome, tonsuré loyal ;
L'Alcade Albengavon amène aussi des troupes,
En l'honneur de Mon Cid et lui faier plaisir.
Ils viennent tous ensemble, ils arrivent bientôt. »

1500.

e Martin antolinez el burgales natural
y el obispo don Jeronimo cor{o}nado leal,
y el alayaz Avengalvon con sus fuerças que trahe
por sabor de Mio Çid de grand ondral dar ;
todos vienen en uno, agora legaran. »

1505.

Minaya dit alors : « Remontons à cheval ! »
Ils eurent bientôt fait, et sans perdre de temps.
Ils étaient au moins cent, qui avaient belle allure,
Leurs écus à leur cou, sur de fort bons chevaux,
Pectoral et grelots, couvertures de soie,

1505.

Essora dixo Minaya : «  ¡ Vay{a}mos cavalgar !  »
Esso ffue a priessa fecho que nos quieren detardar ;
bien salieron den çiento que non pareçen mal,
en biuenos cavall a petrales e a cascaveles
e a cuberturas de çendales y escudos a los cuellos

1510.

Et la lance à la main où flotte le pennon ;
Les autres allaient savoir qui est Alvar Fañez !
Quelle sortie ce fut, en compagnie des dames !
Ceux qui allaient devant, explorant la contrée,
Se séparent bientôt et reprennent leurs armes.

1510.

y en la manos lanças que pendones traen,
que spie(n)ssen los otros de que seso era Albar Fañez
o cuemo saliera de Castiella Albar Fañez con estas dueñas que trahe.
Los que ivan mesurando e legando delant
luego toman armas e tomanse deportar ;

1515.

C'est une grande joie partout dans le Jalon !
Tous ceux qui viennent font hommage à Minaya,
Et aussitôt qu'arrive Avengalvon, il va
Vers lui en souriant, le serre dans ses bras,
Et lui baise l'épaule selon sa coutume,

1515.

por çerca de Salon tan grandes gozos van.
Don legan los otros a Minaya Albar Fañez se van homilar.
Quando lego Avengalvon dont a ojo {lo} ha
sonrrisando se de la boca hivalo abraçar,
en el ombro lo saluda ca tel es su husaje :

1520.

« C'est un grand jour pour moi, Minaya, avec vous !
C'est un honneur pour nous de conduire ces Dames,
Femme du Cid guerrier et filles légitimes ;
Il faut les honorer, le destin le commande,
Malgré nous, contre lui nous ne pourrions rien faire :

1520.

«  ¡ Tan buen dia con vusco Minaya Albar Fañez !
Traedes estas dueñas por o valdremos mas,
mugier del Çid lidiador e ssus ffijas naturales ;
ondrar vos hemos todos ca tal es la su auze,
mager que mal le queramos non gelo podremos f{a}r,

1525.

En paix comme à la guerre, il partage nos biens.
Ne pas voir la vérité, ce serait stupide. »
Minaya Alvar Fañez a un peu souri :
« Oh oui, Avengalvon, vous, notre ami sans faille,
Si Dieu veut que je retrouve le Cid vivant,

1525.

en paz o en gerra de lo nuestro abra ;
muchol tengo por torpe qui non conosçe la verdad. »
Sorrissos de la boca Minaya Albar Fañez :
« ¡ Hy{a} Avengalvon amigol sodes sin falla !
Si Dios me legare al Çid e lo vea con el alma

1530.

Vous n'aurez rien perdu de votre bonne action ;
Mais allons ! Le souper nous attend maintenant. »
Avengalvon a répondu : « Merci pour tout,
Avant trois jours, vous en aurez reçu le double. »
Entrés à Medina, Minaya les reçoit,

1530.

desto que avedes fecho vos non perderedes nada.
Vayamos posar ca la çena es adobada. »
Dixo Avengalvon : « Plazme desta presentaja,
antes deste te{r}cer dia vos lo dare doblada. »
Entraron en Medina, sirvialos Minaya ;

1535.

Et tous sont très heureux d'y être bien traités.
L'émissaire du roi demande son congé ;
Mon Cid est très flatté, à Valence où il est,
De tout ce qui fut fait pour lui à Medina.
Le Roi a tout payé, Minaya s'en va quitte.

1535.

todos fueron alegres del çervicio que tomar{a}n.
El portero del rey quitar lo mandava ;
ondrado es mio Çid en Valençia so estava
de tan grand conducho commo en Medina sacar{a}n ;
el rey lo pago todo e quito se va Minaya.

1540.

La nuit s'est écoulée et le matin s'en vient ;
Ils entendent la messe et sont prêts à partir.
Sortant de Medina, les voilà à Jalon,
Arbujuelo passé, ils vont sans s'arrêter,
Et traversent bientôt les terres de Torranz,

1540.

Passada es la noche, venida es la mañana.
oida es la missa e luego cavalgavan ;
samieron de Medina e Salon passavan,
Arbuxuelo arriba privado aguijavan,
el campo de Torançio luegol atravessavan,

1545.

Puis voilà Molina le fief d'Avengalvon.

1545.

vinieron a Molina la que Avengalvon mandava.

NOTES

Sahagun : À 51 km au S-E de Leon.

Carrion : “Carrion de los Condes”, à 70 km à l'Ouest de Burgos. Dans la région qui est à la frontière de la Castille et du Leon. C'est celle dont sont originaires les membres de la famille Ansurez-Beni Gomez, à laquelel appartiennent les infants de Carrion.

Cebolla : À 18 km au nord de Valence.

Castellon : Aujourd'hui : “Castellon de la Plana”.

infants de Carrion : “infant” (iffantes) est le nom donné en Espagne et au Portugal aux enfants puînés des rois, ebn France généralement appelés ”princes”. Ceux-ci sont les neveux du roi Alphonse de Castille ; descendants de la famille Ansurez-Beni Gomez, ils représentent le clan castillan adverse pour le Cid, et la 2e partie du Cantar repose sur cette opposition, notamment avec la question du mariage des filles du Cid avec ces infants. On apprendra tardivement dans le texte qu'ils ont joué un rôle dans le bannissement du Cid. Ils représentent pour lui une menace permanente, et le fait d'être contraint de leur donner ses filles en mariage est un affront de plus - qu'il doit accepter pour “rentrer en grâce” auprès du roi. Mais dans les vers 2082 et 2110, on voit bien que l'auteur lui prête tout de même une certaine réticence...

Medina : Aujourd'hui “Medinacelli”, dans la province de Soria. On a fait remarquer que le scribe/auteur a fait un erreur chronologique : Alphonse a laissé partir les femmes et les filles du Cid en 1094, et Medinacelli n'a été repris aux Arabes que vers 1104.

Santa Maria :  Santa Maria de Albarracin, aujourd'hui appelée “Albarracin”, à 30 km environ à l'est de Teruel, 80 km au sud-est de Molina. le nom de la ville vient de “Ibn Razin”, qui en fut le gouverneur, payantt un tribut au Cid.

la tient :  “Abengalvon” est le nom déformé de Ibn Ghalbun à l'époque du Cid,qui fut, semble-t-il, gouverneur de la ville de Molina.

Bronchales :  Le texte porte « Frontael », avec une incertitude sur la fin du mot. R. M. Pidal considère qu'il peut s'agir de “Bronchales”, à 23 km au nord-ouest d'Albarracin. J'adopte sa lecture ici.

rudes et grands : Chanson de Roland, laisse 66 : « Halt sunt li pui e li val tenebrus, ».

Jalon :  Jalon (ou “Xalon”) commune d'Espagne de la province d'Alicante.