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SOMMAIRE

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Chanson du Cid - II - 3 (vv. 1546-2015)

SYNOPSIS : § Le roi du Maroc veut reprendre Valence § Premières escarmouches § Combat contre Youssef § Nouvelle ambassade au roi Alphonse § Requête des infants de Carrion § Message du roi pour le Cid § Préparatifs de l'entrevue

1546.

Comme un très bon chrétien, l'évêque don Jérome
La nuit comme le jour a veillé sur les dames,
Il a un bon cheval devant avec ses armes,
Entre Minaya et lui, elles vont de front

1546.

El obispo don Jheronimo - buen christiano sin falla
las noches e los dias la dueñas aguarda{va},
e buen cavallo en diestro que va ante sus armas,
entre el e Albar Fañez hivan a una compaña.

1550.

Les voilà à Molina, riche et bonne ville,
Le More Avengalvon les reçoit comme il faut :
Ils n'ont manqué de rien, on les a satisfaits.
On a même changé les fers de leurs chevaux :
Minaya et les Dames ont été honorés !

1550.

Entrados son a Molina, buena e rica casa ;
el moro Avengalvon bien los sirvie sin falla,
de quanto que suisieron non ovieron falla,
aun las ferraduras quitar gelas mandava ;
a Minaya e a las dueãs  ¡ Dios, commo las ondrava !

1555.

Et si le lendemain, ils songent à partir,
Jusqu'à Valence même ils furent bien traités :
Le More payait tout et ne demandait rien.
Porteurs de cette joie et ces bonnes nouvelles,
Ils sont près de Valence, à trois lieues au plus.

1555.

Otro dia mañana luego cavalgan.
fata en Valençia sirvialos sin falla,
lo so despendie el moro que del{l}os non tomava nada.
Con estas alegrias e nuevas tan ondradas
apres son de Valençia a tres leguas contadas

1560.

Au Cid, lui qui est né sous une bonne étoile,
À Valence on lui a apporté le message ;
Il en eut une joie plus grande que jamais,
Car enfin arrivait celle qu'il aime tant.
Deux cents chevaliers, en hâte, il a fait sortir

1560.

A mios Çid el que en buen ora nasco
dentro a Valençia lievan le el mandado ;
alegre due mio Çid que nunqua mas nin tanto
ca de lo que ma amava yal viene el mandado.
Doei{en}tos cavalleros mando exir privado

1565.

Pour recevoir Minaya et les nobles Dames,
Mais lui, il reste là s'occuper de Valence :
Il sait que Minaya fera tout comme il faut.
Et maintenant la troupe acueille Minaya
Et les Dames et les petites, tout le monde.

1565.

que reçiban a Minaya e a las dueñas fijas dalgo ;
el sedie en Valen çia curiando e guardando
ca bien sabe que Ambar Fañez trahe todo recabdo.
Afevos todos aquestos reçiben a Minaya
e a las dueñas e a las niñas e a las otras compañas.

1570.

À ceux de sa maison le Cid a demandé
Qu'ils gardent l'Alcazar et les plus hautes tours,
Toutes les portes, les issues et les entrées,
Et que vienne Babieca, qu'il a depuis peu.
Il ne sait pas encore, lui qui est bien-né,

1570.

Mando mio Çid a los que ha en su casa
que guardassen el alcaçar e las otrad torres altas
e todas las puertas e las exisas e las entradas,
e aduxiessen le a Bavieca - poco avie quel ganara,
a un non sabie mioÇid el que en buen ora çinxo espada,

1575.

S'il sera bien courant, ou bon à la parade.
En un lieu sûr, devant la porte de la ville,
Il veut monter armé devant filles et femme.
Les Dames sont reçues avec tous les honneurs :
L'évêque Don Jérôme est arrivé d'abord,

1575.

si serie corredor o ssi abrie buena parada - ;
A la puerta de Valencia do fuesse en so salvo
delante du mugier e de sus fijas querie tener las armas.
Reçebidas las dueñas a una grant ondrança
el obispo don Jheronimo adelant se entrava,

1580.

Et laissant son cheval, à la chapelle alla,
Avec ceux qui sont là pour l'heure de l'office,
Ayant mis leurs surplis, portant des croix d'argent ;
Tous venaient honorer Minaya et les Dames.
Et le Cid, le bien-né, ne perdit pas de temps :

1580.

i dexava el cavallo, porta la capiella adeliñava ;
con quantos que el puede que con oras se acordar{a}n,
sobrepeliças vestidas e con cruzes de plata,
reçibir salien las dueñas e al bueno de Minaya.
El que en buen hora nasco non lo detardava ;

1585.

Babieca fut sellé, mises les couvertures,
Mon Cid en selle prit ses armes de parade,
Il portait un surcot, et longue était sa barbe ;
Il chevauchait celui qu'on nomme Babieca ;
Sa cavalcade a fait une telle impression,

1585.

ensiellan le a Bavieca, cuberturas le echavan,
mio Çid salio sobr'el e armas de fuste tomava ;
vistios el sobregonel ; luenga trha la barba ;
por nombre el cavallo Baviecca cavalga ;
fizo una corrida ; esta fue tan estraña

1590.

Que tous en la voyant étaient émerveillés ;
De ce jour Babieca fut connu en Espagne.
Mon Cid est descendu au bout de la carrière,
Et il s'en est venu vers sa femme et ses filles.
Quand Chimène le voit à ses pied elle tombe :

1590.

quando ovo corrido todos se maravillavan ;
des dia se preçio Bavieca en quant grant fue España.
En cabo del cosso mio Çid desca{va}lgava,
adeliño a su mugier e a sus fija armas.
Quando lo vio doña Ximena a pies se le eschava :

1595.

« Merci, Campeador, à la tranchante épée !
Vous m'avez évité bien des humiliations ;
Me voici devant vous, vos deux filles aussi,
Qui sont bien élevées, grâce à vous à Dieu. »
Il les a embrassées, la mère et les deux filles.

1595.

«  ¡ Merced, Campeador en buen ora çinxieste espada !
Sacada me avedes de muchas verguença malas ;
afe me aqui, señor, yo e vuestras fijas amas.
con Dios e con vusco bienas son e criadas. »
A la madre e a las fijas bien las abraçava.

1600.

Ils étaient tous en pleurs de leur félicité.
Et tous autour de lui étaient heureux aussi,
Ils brandissaient leurs armes, brisaient les écus.
Écoutez ce que dit le Cid, lui le bien-né :
« Vous, ma chère femme honorée, et mes deux filles,

1600.

del gozo que avien de los sos ojo loravan.
Todas las sus mesnadas en grant del{i}t estavan,
armas teniendo a tablados quebrantando
Oid que dixo el que en buen ora nasco :
« Vos {doña Ximena} querrida mugiuer e ondrada,

1605.

Vous qui êtes mon cœur et mon âme à la fois,
Pénétrez avec moi dans Valence, la Ville,
C'est votre bien, c'est pour vous que je l'ai conquise. »
La mère et les filles lui ont baisé les mains,
Et en grande pom sont entrées dans Valence.

1605.

e amas mis fijas mi coraçon e mi alma,
entrad comigo en Valençia la casa,
en esta heredad, que vos yo he ganada. »
Madre e fijas las manos le besavan ;
a tan grand ondra ellas a Valençia entravan.

1610.

Mon Cid à l'Alcazar est allé avec elles,
Il les a fait monter à l'endroit le plus haut.
Elles ont tourné les yeux de tous les côtés ;
Elles ont regardé le site de Valence,
Et de l'autre côté ont aperçu la mer.

1610.

Adeliño mio Çid con ellas al alcaçar
alas las subie en el mas alto logar.
Ojos velidos catan a todas partes,
miran Valençia commo yaze la çibdad
e del otra parte a ojo hen el mar ;

1615.

Elles voient les vergers bien fournis et immenses.
Elles ont joint les mains et remercié Dieu
Pour ce pays conquis, tellement beau et grand,
Et le Cid et ses gens en ont un grand plaisir.
L'hiver s'en est allé, c'est mars qui se présente,

1615.

miran la huerta espessa es e grand ;
alçan las manos por a Dios rogar
desta ganançia commo es buena e grand.
Mio Çid e sus compañas tan a grand sabor estan.
El ivierno es exido que el março quiere entrar.

§ Le roi du Maroc veut reprendre Valence

§ Le roi du Maroc veut reprendre Valence

1620.

De l'autre bord de mer, entendez les nouvelles :
Je parle de Youssef qui est roi au Maroc.
Il est très en colère à l'égard de Mon Cid :
« Le Cid s'est emparé de ce qui m'appartient,
Et n'en rend grâce seulement qu'à Jesus-Christ ! »

1620.

Dezir vos quiere nuevas de alent partes del mar,
de aquel rey Yuçef que en Marruecos esta.
Pesol al rey de Marruecos de mio Çid don Rodrigo :
«  ¡ Que en mis heredades fuerte mientre es metido
y el non gelo gradeçe si non a Jhesu Christo ! »

1625.

Et le roi du Maroc a rassemblé ses troupes
Ce qui faisait au moins cinquante fois mille hommes ;
Ils montent dans leurs barques pour prendre la mer,
Ils vont à la recherche du Cid, à Valence.
Les vaisseaux arrivés, ils ont mis pied à terre,

1625.

Aquel rey de Marruecos ajuntava sus virtos
con .l. veze mill de armas todos furon complidos ;
entraron sobre mar, en las barcas son metidos,
van buscar a Valençia a mio Çid don Rodrigo.
Arribado an las naves, fuera eran exidos.

1630.

Ils viennent à Valence que le Cid a prise,
Plantent leurs tentes pour camper, les mécréants !
La nouvelle est venue aux oreilles du Cid :
« Louange à Dieu, lui notre Père spirituel !
Tout ce que je possède, je l'ai devant moi ;

1630.

Legaron a Valençia la que mio Çid a conquista ;
fincaron la tiendas e posan las yentes descreidas.
Esta nuevas a mio Çid eran venidas :
«  ¡ Grado el Criador e a{l} Padre espirital !
Todo el bien que yo he todo lo tengo delant ;

1635.

Valence est mon vrai bien, conquise à grand effort,
Et à moins de mourir, je la conserverai.
Louange au Créateur, et à Sainte Marie Mère !
Mes filles et ma femme sont auprès de moi.
Un plaisir d'ici-bas m'arrive d'outre-mer :

1635.

con afan gane a Valençia y ela por heredad,
a menos de muert no la puedo dexar.
¡ Grado al Criador e al Santa Maria Madre
mis fijas e mi mugier que la tengo aca !
Venidom es delicio de tierras d'alent mar ;

1640.

Je ne peux l'éviter, je dois entrer en guerre ;
Mes filles et ma femme vont me voir combattre,
Voir comme on s'établit en pays étranger ;
Elles verront comment on gagne ici son pain ! »
Il les a fait monter en haut de l'Alcazar,

1640.

entrare en las armas, non lo podre dexar ;
mis fijas e mi mugier verme an lidiar,
en estas tierras agenas veran las moradas commo se fazen,
¡ afarto veran por los ojos commo se gana el pan ! »
Su mugiuer e sus fijas subiolas al alcaçar,

1645.

Et elles ont pu voir les tentes installées.
« Par Dieu le Créateur, qu'est-ce donc là, Mon Cid ?
- Chère femme honorée, n'en prenez point ombrage,
C'est là une richesse pour vous honorer :
Un présent qui vous est fait pour votre arrivée !

1645.

alçavan los ojos, tiendas vieron fincadas :
«  ¿ Ques esto Çid ?  ¡  Si el Criador vos salve ! »
« ¡ Ya mugier ondrada non ayades pesar !
Riquezza es que nos acreçe maravillosa e grand ;
¡ a poco que viniestes presend vos quieren dar ;

1650.

Vos filles à marier, en voici le trousseau !
- Cid, je vous en sais gré, et à Dieu notre Père !
- Habitez le Palais, femme, ou bien l'Alcazar,
Et ne prenez point peur en me voyant combattre :
Avec l'aide de Dieu et de la Sainte Mère

1650.

por casar son vuestras fijas : aduzen vos axuvar ! »
«  ¡  A vos grado, Çid, el Padre spirital ! »
« Mugier, sen en este palaçio e si quieredes en el alcaçar.
Non yayades pavor por que me veades lidiar ;
con la merçed de Dios e de Santa Maria madre

1655.

Mon courage s'accroît quand je suis devant vous. 
Avec l'aide de Dieu, je serai victorieux ! »
Les tentes sont plantées et l'aube va paraître.
En toute hâte on fait résonner les tambours ;
Le Cid se réjouit et dit : « C'est un grand jour ! »

1655.

creçem el coraçon por que estades delant ;
¡ Con Dios aquesta lid yo la he de arrancar ! »
Fincadas son las tiendas e pareçen los alvores,
a una grand priessa tañien los atamores ;
alegravas mio Çid e dixo : « Tan buen dia es oy ! »

1660.

Sa femme est effrayée, son cœur semble brisé,
Il a impressionné ses filles et les Dames ;
Depuis qu'elles sont nées, tel effroi n'ont connu.
Mais caressant sa barbe, le Cid leur a dit :
« N'ayez aucune crainte, je fais cela pour vous.

1660.

Miedo a su mugier e quierel quebrar al coraçon,
assi ffazie a las dueñas e a sus fijas amas a dos ;
del dia que nasquieran non vieran tal tremor.
Prisos a la barba el buen Çid Campeador :
« Non ayades miedo ca todo es vuestra pro ;

1665.

Dans quinze jours d'ici, s'il plaît au Créateur,
On mettra ces tambours devant vous, vous verrez !
Et ils seront ensuite à l'évêque Jérôme,
On les exposera dans Sainte-Marie-Mère. »
(C'était bien là le vœu que le Cid avait fait.)

1665.

antes destos .xv. dias si plogiere a{l} Criador
aquelos atamores a vos los pondran delant e veredes qua(n)les son,
desi an asser del obispo don Jheronimo,
colgar los han en Santa Maria madre del Criador. »
Vocaçion es que fizo el Çid Campeador .

1670.

Les dames se réjouissent et se rassurent.
Les Mores du Maroc vont à bride abattue :
Au milieu des vergers ils ne redoutent rien.
Le guetteur les a vus, il a sonné la cloche ;
Les troupes des chrétiens sont sur le pied de guerre,

1670.

Alegre{s} son las dueñas, perdiendo van el pavor.
Los moros de Marruecos cavalgan a vigor
por las huertas adentro estan sines pavor.
Violo el atalaya e tanxo el esquila ;
prestas son las mesnadas de las yentes christianas,

§ Premières escarmouches

§ Premières escarmouches

1675.

Et s'arment de bon cœur pour sortir de la ville.
Les Mores rencontrés aussitôt attaqués,
Sont très vite chassés en dehors des vergers :
Il y eut ce jour-là au moins cinq cents tués,
Et on les poursuivit jusque dedans leurs tentes.

1675.

adoban se de coraçon e dans salto de la villa ;
dos fallan con los moros cometien los tan aina,
sacan los de las huertas mucho a fea guisa,
quinientos mataron dellos conplidos en es dia.
Bien fata las tiendas dura aqueste alcaz ;

1680.

Leur mission accomplie, les troupes s'en reviennent ;
Alvar Salvadores demeura prisonnier.
Vers le Cid s'en reviennent ceux qu'il entretient.
Il avait vu cela, mais ils le lui racontent,
Et il se réjouit de toiut ce qu'ils sont fait.

1680.

mucho avien fecho, penissan de cavalgar ;
Albar Salvadorez preso finco alla.
Tornados son a mio Çid los que comien so pan,
el selo vio con los ojos, cuentan gelo delant.
Alegre es mio Çid por quanto fecho han :

1685.

« Écoutez, chevaliers, ce qui va se passer !
Ce fut un beau jour, mais demain sera meilleur.
Au matin avant l'aube soyez tous armés :
Don Jérome nous donnera l'absolution,
Il nous dira la messe, et vous vous tiendrez prêts.

1685.

« ¡ Oid me, cavalleros, non rastara por al !
Oy es dia bueno e mejor sera cras ;
por la mañana prieta todos armados seades,
el obispo don Jheronimo soltura nos dara,
dezir nos ha la missa, e pensad de cavalgar.

1690.

Nous irons les attaquer au nom de saint Jacques.
Mieux vaut les vaincre que partager avec eux ! »
Tous ont dit : « Par amour et bonne volonté ! »
Et Minaya aussi a parlé sans tarder :
« Si vous voulez, Cid, demandez-moi autre chose  ;

1690.

¡ Hir los hemos fferir en el nombre del Criador e del apostol Santi Yague ;
ma vale que nos los vezcamos que ellos cojan el pan ! »
Essora dixieron todos : « ! D'amor e de voluntad ! »
Fablava Minaya, non lo quiso detardar :
« Pues esso queredes Çid, a mi mandedes al :

1695.

Donnez-moi cent trente cavaliers pour combattre ;
Quand vous les frapperez, moi, de l'autre côté,
Je les attaquerai, et Dieu nous aidera. »
Le Cid a répondu : « Ce sera volontiers ! »
Le jour s'en est allé et la nuit est venue.

1695.

dadme .cxxx. cavalleros pora huebos de lidiar ;
quando vos los fueredes ferir entrare yo del otra part,
o de amas o del una Dios nos valdra. »
Essora dixo el Çid : « ¡ De buena voluntad ! »
El dia es salido e la noche entrada es.

§ Combat contre Youssef

§ Combat contre Youssef

1700.

Les troupes des chrétiens sans tarder se préparent.
Et dès le chant du coq, longtemps avant le jour,
L'évêque don Jérôme leur chanta la messe.
La messe dite, ils reçurent l'absolution :
« Qui trouvera la mort en combattant de face,

1700.

Nos detardan de adobasse essas yentes christianas.
A los mediados gallos antes de la mañana
el obispo don Jheronimo la missa les cantava ;
la missa dicha grant sultura les dava :
« El que aqui muriere lidiando de cara

1705.

De ses péchés absous, son âme ira à Dieu.
Et pour vous, don Rodrigue, à la tranchante épée,
Ce matin de bonne heure j'ai chanté la messe.
Je vous demande un don, veuillez me l'accorder :
Que les premiers coups assénés soient les miens ! »

1705.

prendo yo los pecados e Dios le abra el alma.
A vos, Çid don Rodrigo -  ¡ en buen ora çinxieste espada !
hyo vos cante la missa por aquesta mañana ;
pido vos un don e seam presentado :
la feridas primeras que las aya yo otorgadas. »

1710.

Le Cid a répondu : « Soyez-en assuré ! »
Ils sortent tous armés par les tours de Valence ;
Mon Cid encourage ses vassaux de son mieux.
Les hommes les plus sûrs sont restés près des portes,
Mon Cid a sauté sur Babieca, son cheval

1710.

Dixo el Campeador : « Des aqui vos sean mandadas. »
Salidos son todos armados por la torres de Va{le}nçia.
Mio Çid a los sos vassalos tan bien los acordando,
dexan a las puertas omnes de grant recabdo.
Dio salto mio Çid en Bavieca el so cavallo

1715.

Qui était harnaché tout à fait comme il faut.
Brandissant la bannière, ils sortent de Valence ;
Quatre mille hommes ou presque, conduits par le Cid.
Ils vont sans hésiter en affronter cinquante.
Alvar Alvarez, Minaya Alvar Fañez

1715.

de todas guarnizones muy bien es adobado.
La seña sacan fuera, de valençia dieron salto,
quatro mill menos .xxx. con mio Çid van a cabo,
a los cinquaenta mill van los ferir de grado.
Alva Alvarez e Minaya Albar Fañez

1720.

Sont entrés parmi eux par un autre côté ;
Content, le Créateur leur a permis de vaincre.
Mon Cid a pris sa lance et saisi son épée ;
Il occit plus de Mores qu'on ne peut compter :
Jusqu'au coude le sang ruisselle sur son bras,

1720.

entraron les del otro cabo ;
plogo al Criador e ovieron de arrancarlos.
Mio Çid enpleo la lança, al espada metio mano,
atantos mata de moros que non fueron contados,
por el cobdo ayuso la sangre destellando ;

1725.

Il assène trois coups contre le roi Youssef
Dont le cheval a fui d'une longueur d'épée,
Et puis s'est réfugié au château de Guière ;
Mon Cid l'a pousuivi jusque dans ce château,
Avec d'autres vassaux qui l'y avaient suivi.

1725.

al rey Yuçef tres colpes le ova dados,
salios le de sol espada ca mucho andido el cavallo,
metios le en Gujera, un castiello palaçiano :
mio Çid el de Bivar fasta alli lego en alcaz
con otros quel consigen de sus buenos vassallos.

1730.

Et puis il s'en revint, lui, le Cid, le bien-né ;
Il était bien content, après cette poursuite,
Content de Babieca, de la tête aux sabots,
Et de tout ce butin, qui devenait le sien.
Sur les cinquant mille qu'on avait comptés

1730.

Desd'alli se torno el que en buen ora nasco ;
mucho era alegre de lo que an caçado.
Ali preçio a Bavieca de la cabça fasta a cabo ;
toda esta ganançia en su mano a rastado.
Los .i. mill por cuenta fueron notado ;

1735.

Seulement cent et quatre en étaient réchappés.
Les hommes du Cid ont pillé le campement,
En or et en argent, ils ont trois mille marcs
Et le reste est si grand qu'on ne peut le compter.
Mon Cid est tout joyeux et ses vassaux aussi

1735.

non escaparon mas de çiento e quatro.
Mesnadas de mio Çid robado an el canpo
entre oro e plata fallaron tres mill marcos
{de} las otras ganançias non avia recabdo.
Alegre era mio Çid e todos sos vassallos

1740.

Que Dieu lui ait permis de gagner la bataille.
Une fois que le roi du Maroc fut vaincu,
Le Cid, laissant Fañez pour compter le butin,
À Valence revient avec cent chevaliers ;
Sans armure on voit bien qu'il a les traits tirés,

1740.

que Dios le ovo merçed que vencieron el campo.
Quando al rey de Marruecos assi lo an arrancado
dexo {a} Albar Fañez por saber todo recabdo.
Con .c. cavalleros a Valençia es entrado :
fronzida trahe la cara, que era desarmado,

1745.

Il vient sur Bavieca et l'épée à la main.
Les Dames qui l'attendaient l'ont bien accueilli,
Quand mon Cid arrêta son cheval devant elles ;
« Mes Dames, je m'incline, et vous offre un cadeau :
Vous gardiez Valence - et moi je suis vainqueur.

1745.

assi entro sobre Bavieca el espada en la mano.
Reçibien lo las dueñas que lo estan esperando,
mio Çid finco ant'ellas, tovi la rienda al cavallo ;
«  ¡ A vos le omillo, dueñas ! Grant pre vos he gañado,
vos teniendo Valençia e yo vençi el campo ;

1750.

C'est Dieu qui l'a voulu, suivi par tous ses saints,
Puisqu'en l'honneur de vous tel butin il nous donne.
Voyez l'épée sanglante et ce cheval suant,
C'est avec lui qu'on peut vaincre en combat les Mores !
Priez le Créateur que je vive longtemps ! »

1750.

esto Dios se lo quiso con todos los sos santos
quando en vuestra venida tal ganançia nos an dada.
Vedes le espada sangrienta e sudiento el cavallo,
¡ con tal cum esto se vençen moros del campo !
Roga(n)d al Criador que vos biva algunt año,

1755.

Vous en serez grandie, on vous honorera.
Ayant dit cela, le Cid descend de cheval.
Quand il est descendu, qu'il a mis pied à terre,
Les Dames et ses filles, puis sa noble épouse,
Sont venues devant lui, en pliant le genou.

1755.

entraredes en prez e besaran vuestras manos. »
Esto dijo mio Çid diçiendo del cavallo ;
quandol vieron de pie, que era descavalgado,
las dueñas e las fijas e la mugier que vale algo
delant el Campeador los inojos fincaron :

1760.

« Nous vous sommes dévouées, et vivez longtemps ! »
Maintenant elles vont avec lui au palais,
Et s'asseoient avec lui sur des bancs très précieux.
« Vous l'aviez demandé, Chimène, mon épouse,
Ces Dames qui vous servent, avec vous venues,

1760.

« ¡ Somos en vuestra merçed e bivades muchos años ! »
En buelta con el entraron al palaçio
e ivan posar con el en unos preçiosos escaños :
« ¡ Hya mugier d{o}ña Ximena !  ¿ Nom lo aviedes rogado ?
Estas dueñas que aduxistes que vos sirven tanto

1765.

Je veux les marier à mes plus chers vassaux ;
À chacune je donne deux cents marcs d'argent
Pour qu'on sache en Castille leur grand dévouement,
Et je m'occuperai de vos filles plus tard. »
Elles se sont levées et lui baisent les mains.

1765.

quiero las casar con de aquestos mios vassalos ;
a cada una dellas do les .cc. marcos (de plata),
que lo sepan en Castiella a quien sirvieron tanto.
Lo de vuestras fijas venir se a mas por espaçio. »
Levantaron se todas e besaron las manos ;

1770.

La joie se répandit à travers le palais ;
Ce que voulait le Cid, tout aussitôt fut fait.
Minaya Alvar Fañez était allé par tout le camp ;
Pour écrire et compter tout ce qu'il pouvait voir :
Armes, tentes, et vêtements les plus précieux ;

1770.

grant fue el alegria que fue por el palaçio,
commo lo dixo el Çid assi lo han acabado.
Minaya Albar Fañez fuera era en el campo
con todas estas yentes escriviendo e contando ;
entre tiendas e armas e vestidos preçiados

1775.

Il y en avait tant que c'était chose énorme.
Je veux pourtant vous dire le plus important :
Ils ne peuvent compter le nombre des chevaux,
Qui sont tout harnachés, que personne ne tient ;
Les Mores du pays en ont repris beaucoup.

1775.

tanto fallan desto que es cosa sobejana.
Quiero vos dezir lo que es mas granado :
non pudieron ellos saber la cuenta de todos los cavallos
que andan arriados e non ha qui tomalos,
los moros de las tierras ganado se an i algo ;

1780.

Mais au Campeador, le renommé, échut
Mille cinq cents parmi les meilleurs, pour sa part.
Et si Mon Cid en eut autant, alors les autres
{peuvent bien s'estimer satisfaits de leur lot !}
Tant de tentes ouvrées et de pieux décorés,
Il a gagné, mon Cid, et ses vassaux aussi !

1780.

mager de todo esto el Campeador contado
de los buenos e otorgados cayeron le mill e .d. cavallos ;
quando a mio Çid cayeron tantos
{los otros bien pueden fincar pagados.}
¡ Tanta tienda preçiada e tanto tendal obrado
que a ganado mio Çid con todos sus vassallos !

1785.

Et la tente du roi, la plus riche de toutes
Deux poteaux qui sont d'or ouvragé la soutiennent ;
C'est lui-même Ruy Diaz qui veut qu'elle demeure,
Et ne soit emportée par aucun des chrétiens :
« Une tente si belle et du Maroc venue,

1785.

La tienda del rey de Marruecos que de las otras es cabo
dos tendales la sufren con oro son labrados ;
mando mio Çid Ruy Diaz que fita soviesse la tienda
e non la tolliesse dent christiano :
« Tal tienda commo esta que de Maruecos es passada

1790.

Je veux en faire don à Alphonse, en Castille,
Pour qu'il sache combien je me suis enrichi. »
Ils entrent dans Valence avec tous ces trésors ;
Don Jérôme l'évêque à la belle tonsure,
Fatigué de combattre en usant des deux mains,

1790.

enbiar la quiero a Alfonsso el Xastellano
que croviesse sos nuevas de mio Çid que avie algo. »
Con aquestas riquezas tantas a Vamençia son entrados.
El obispo Jheronimo caboso coronodo
quando es farto de lidiar con amas las sus manos

1795.

A tué tant de Mores qu'il ne sait combien ;
Ce qui lui est échu est fort considérable :
Don Rodrigue mon Cid, né sous la bonne étoile,
Sur son propre cinquième lui donne la dîme.
Les troupes des chrétiens dans Valence font fête,

1795.

non tiene en cuenta los moros que ha matados ;
lo que caye a el mucho era sobejano.
Mio Çid do Rodrigo el que en buen ora nasco
de toda la su quinta el diezmo l'a mandado.
Alegres son por Valençia las yentes christianas,

1800.

Tant elles ont reçu d'armes et de chevaux.
Joyeuses sont aussi Chimène et ses deux filles,
Les duègnes aussi, qu'on tient pour mariées.
Mon Cid, lui, le meilleur, n'y mit aucun retard :
« Où êtes-vous, Minaya ? Venez donc ici !

1800.

tantos avien de averes de cavallos e de armas ;
alegre es doña Ximena e sus fijas amas
e todas la{s} otras dueñas que{s} tienen por casadas.
El bueno de mio Çid non lo tardo por nada ;
«  ¿ Do sodes, caboso ? Venid aca, Minaya ;

§ Nouvelle ambassade au roi Alphonse

§ Nouvelle ambassade au roi Alphonse

1805.

Pour ce qui vous revient, pas de remerciement.
Sur mon propre cinquième, je vous attribue
Tout ce que vous voulez, et me laissez le reste.
Et demain de bonne heure allez-vous-en sans faute,
Avec deux cents chevaux sur ce que j'ai gagné,

1805.

de lo que a vos cayo vos non gradeçedes nada ;
desta mi quinta - digo sin falla -
prebded lo que quisieredesn lo otro remanga ;
e cras ha la mañana ir vos hedes sin falla
con cavallos desta quinta que yo he ganada

1810.

Chacun avec son frein, sa selle et une épée ;
Pour l'amour que je voue à ma femme et mes filles,
À qui il a donné tout ce qu'il leur fallait,
Ces deux cents chevaux-là iront comme cadeau
Vers le roi, qui de moi mal ne pensera pas ! »

1810.

con siellas e con frenos e con señas espadas ;
por amor de mi mugier e de mis fijas amas
por que assi las enbio dond ellas son pagadas
estos dozientos cavallos iran en presentajas
que non diga mal el rey Alfonsso del que Valençia manda. »

1815.

Et Pero Bermuez va avec Minaya.
Le lendemain matin promptement ils chevauchent,
Ils emmènent au roi avec eux deux cents hommes.
Et le salut du Cid, qui lui baise les mains.
Sur ce qu'il a conquis en gagnant la bataille,
{En présent il lui donne ces deux cents chevaux,}

1815.

Mando a Pero Vermuez que fuesse con Minaya.
Otro dia mañana privado cavalgavan
e dozientos omnes lievan en su compaña
con saludes del Çid que las manos le besava ;
desta lid que ha arracanda
{.cc. cavallos le enbiava en presentaja :}

1820.

Et il le servira tant qu'il sera en vie !
Ils sortent maintenant de Valence, ils avancent,
Emportant avec eux d'impressionants présents.
Ils marchent jour et nuit, sans même s'arrêter,
À travers la montagne, ils vont sur d'autres terres,

1820.

« ¡  E servir lo he siempre mientra que ovisse el alma ! »
Salidos son de Valençia e pienssan de andar ;
talles ganaçias tren que son a aguardar.
Andan los dias e las noch (que vagar non se dan)
e passada han la sierra que las otras tierras parte ;

1825.

Et cherchent à savoir où est le roi Alphonse.
Ils ont franchi les monts, collines et rivières,
Jusqu'à Valladolid, où est le roi Alphonse.
Bermuez et Minaya le lui ont fait savoir,
Pour qu'il donne les ordres de les recevoir,

1825.

por el rey don Alfonsso toman sse a preguntar.
Passandos van las sierras e los montes e las aguas,
legan a Valadolid do el rey Alfonsso estava.
Enviava le mandado Pero Vermuez e Minaya
que mandasse reçebir a esta compaña,

1830.

Avec les présents du Cid qui est à Valence.
Le roi fut plus joyeux qu'on ne le vit jamais ;
Il ordonne à ses gens de sauter à cheval,
Et lui-même en premier, il s'élance au dehors,
Pour voir les messagers de mon Cid, le bien-né.

1830.

mio Çid el de Valençia enbia su presentaja.
Alegre fuel el rey, non viestes atanto ;
mando cavalgar a priessa to(s)dos sos fijos dalgo,
hi en los primeros el rey fuera dio salto
a ver estos mensajes del que en buen ora nasco.

1835.

Et sachez que les infants de Carrion sont là,
Le Comte don Garcia, son ennemi, aussi ;
Les uns sont réjouis, les autres se lamentent.
Et cela saute aux yeux des hommes du bien-né :
N'ayant pas de héraut, on croit qu'ils sont hostiles.

1835.

Los ifantes de Carrion sabet, is açertaron
{y} el conde don Garcçia so enemigo malo ;
a los una plaze e a los otros va pesando.
A ojo lo avien los del que en buen ora nasco,
cuedan se que es almofalla ca non vienen con mandado ;

1840.

Le roi Alphonse reste là en se signant.
Minaya et Bernuez sont venus devant lui ;
Descendus de cheval, ils ont mis pied à terre,
Se sont mis à genoux devant le roi Alphonse,
Ils ont baisé ses pieds, ils ont baisé la terre :

1840.

el rey don Alfonsso seyse santiguado.
Minaya e Per Vermuez adelante son legados ;
firieron se a tierra, deçendieron de los cavalos,
ant'el rey Alfonsso los inojos fincados
besan la tierra e los pies amos ;

1845.

« Roi Alphonse, merci ! Vous, roi très honoré !
C'est au nom du Cid que nous sommes devant vous ;
Vous êtes son seigneur, il est votre vassal ;
Il apprécie beaucoup l'honneur que vous lui faites.
Il vient de remporter une grande bataille,

1845.

« ! Merced, rey Alfonsso, sodes tan ondrado !
Por mio Çid el Campeador todo esto vos besamos ;
a vos lama por señor e tienes por vuestro vassalo ;
mucho preçia la ondra el Çid quel avedes dado.
Pocos dias ha, rey, que una lid a arrancado ;

1850.

Sur le roi du Maroc, qui se nomme Youssef.
Il l'a vaincu, malgré ses cinquante mille hommes ;
Le butin qu'il a fait est fort considérable.
Tous ses vassaux en sont devenus vraiment riches ;
Il vous envoie deux cent chevaux en allégeance. »

1850.

a aquel rey de Marruecos Yuçeff por nombrado
con cinquaenta mil arrancolos del campo ;
la ganançias que fizo mucho son sobejanas,
ricos son venidos todos los sos vassallos ;
y embia vos dozientos cavallos e besa vos las manos. »

1855.

Le roi Alphonse a dit : « Je les prends volontiers !
Je remercie le Cid de me faire un tel don
Et j'espère qu'un jour je le lui revaudrai ! »
Cela plut à eux tous, ils lui baisent les mains.
Mais le Comte Garcia, lui, en fut irrité :

1855.

Dixo el rey don Alfonsso : « Reçibolos de grado ;
gradescolo a mio Çid que tal don me ha enbiado,
aun vea ora que de se mi sea pagado. »
Esto plogo a muchos e besaron le las manos.
Peso al conde don Garcia e mal era irado.

1860.

Il sort en se cachant, et dix de ses parents.
« La renommée du Cid s'accroît étonamment !
Plus grande elle sera, plus serons avilis ;
Il lui est bien facile, ayant vaincu les rois,
D'envoyer leurs chevaux, mais les a-t-il tués ?

1860.

con .x ; de sus parientes a parte davan salto :
« ¡  Maravilla es del Çid que su ondra creçe tanto !
En la ondra que el ha nos seremos abiltados ;
 ¡ por tan biltada mientre vençer reyes del campo,
commo si los falmasse muertos aduzir se los cavallos !

1865.

Ce qu'il a fait nous causera de l'embarras. »
Le roi Alphonse alors s'exprima par ces mots :
« Je rends grâce au Seigneur et à Saint Isidore,
De ces deux cents chevaux envoyés par le Cid ;
Il pourra désormais mieux servir mon royaume.

1865.

Por esto que el faze nos abremos enbargo. »
Fablo el rey don Alfonsso e dixo esta razon :
« Grado al Criador e al señor Sant Esidro el de Leon
estos dozientos cavallos quem enbia mio Çid.
Mio reino adelant mejor me podra servir.

1870.

À vous deux, Minaya, et Pero Vernuez,
Je veux que vous soyez bien vêtus et servis,
Et armés comme il faut quand vous repartirez,
Pour bien vous présenter devant Ruy Diaz mon Cid :
Voici donc trois chevaux, venez les prendre ici.

1870.

A vos, Minaya Albar Fañez e a Pero Vemuez aqui
mando vos los cuerpos ondrada mientre servir e vestir
e guarnir vos de todas armadas commo vos dixieredes aqui,
que bien parescades ante Ruy Diaz mio Çid :
dovos .iii. cavallos e prended los aqui.

1875.

Ainsi que je le pense et même le désire,
Tout cela doit avoir une issue bienheureuse. »
Ils lui baisent les mains et vont se reposer.
Le roi leur fit servir tout ce qu'il leur fallait.
Des infants de Carrion il faut que je vous parle ;

1875.

Assi commo semeja e la veluntad melo diz
todas estas nuevas a bien abran de venir. »
Besaron le las manos y entraron a posar ;
bien los mando servir de quanto huebos han.
De los iffantes de Carrion yo vos quiero contar,

§ Requête des infants de Carrion

§ Requête des infants de Carrion

1880.

Ils ont tenu conseil, et ils ont des projets :
« La renommée du Cid s'est beaucoup étendue ;
Demandons-lui ses filles pour nous marier.
C'est bon pour notre honneur, notre réputation. »
Avec ce beau projet, ils vont trouver le roi :

1880.

fablando en si conejo, aviendo su poridad :
« Las nuevas del Çid mucho van adelant ;
demandemos sus fijas pora con ellas casar ;
ereçremos en nuestra ondra e iremos adelant. »
Vinien al rey Alfonsso con esta poridad :

1885.

« Nous vous le demandons, roi, seigneur naturel,
Et nous y parviendrons si nous avons votre aide :
Demandez donc pour nous les deux filles du Cid !
Ces mariages feront notre bien et leur gloire. »
Le roi y réfléchit pendant une grande heure.

1885.

«  ¡ Merced vos pidimos commo a re e a señor natural !
Con vuestro conssejo lo queremos fer nos
que nos demandedes fijas del Campeador ;
casar queremos con ellas a su ondra e a nuestra pro. »
Una grant ora el rey pensso e comidio :

1890.

« J'ai chassé du pays le bon Campeador ;
Je lui ai fait du mal et lui à moi du bien.
Je ne sais s'il aura plaisir à ces mariages.
Mais si vous le voulez, il faut en discuter. »
Et le roi sur le champ appella Minaya

1890.

« Hyo eche de tierra al buen Campeador,
e faziendo yo ha el mal y el a mi grand pro
del casamiento non se sis abra sabor ;
mas pues bos lo queredes entremos en la razon. »
A Minaya Albar Fañez e a Pero Vermuez

1895.

Et Pero Bermuez a fait venir aussi,
Dans une chambre pour leur parler en secret.
« Écoutez, Minaya, et vous Pero Bermuez,
Le Cid Campeador me ser fort bien partout,
{Et je luis en sais gré, je le remercie bien.}
Il aura mon pardon s'il daigne ici venir.

1895.

el rey don Afonsso essora los lamo,
a una quadra ele los aparto :
« Oid me, Minaya, e vos, Per Vermuez :
sirvem mio Çid el Campeador,
{e lo mereçe e de mi abra perdon ;}
viniessem a vistas si oviesse dent sabor.

§ Message du roi pour le Cid

§ Message du roi pour le Cid

1900.

Mais il y a ici beaucoup d'autres affaires :
Diego et Fernando, les infants de Carrion,
Désirent épouser les deux filles du Cid.
Soyez mes messagers, je vous prie instamment
D'aller dire cela au bon Campeador.

1900.

Otros mandados ha en esta mi cort :
Diego e Ferrando - los iffantes de Carrion
sabor han de casar con sus fijas amas a dos.
Sed buenos messageros e ruego vos lo yo
que gelo digades al buen Campeador ;

1905.

Il en tirerait gloire et accroîtrait ses biens,
Si pour gendres prenait les infants de Carrion. »
Minaya a parlé, cela plut à Vermuez :
« Nous lui rapporterons ce que vous demandez,
Et le Cid agira selon son bon vouloir. »

1905.

abra i ondra e creçra en onor
por conssagrar con los iffantes de Carrion. »
Fablo Minaya e plogo a Per Vermuez :
« Rogar gelo emos lo que dezides vos ;
despues faga el Çid lo que oviere sabor. »

1910.

« Dites donc à Ruy Diaz, né sous la bonne étoile,
Que j'irai pour le voir là où il lui plaira ;
Partout où il voudra, et quel que soit l'endroit :
Je ne cherche rien mieux que lui être agréable. »
Prenant congé du roi, ils s'en sont retournés ;

1910.

« Dezid a Ruy Diaz el que en buen ora nasco
quel ire a vistas do fuere aguisado ;
do el dixiere i sea el mojon,
andar le quiero a mioÇid en toda pro. »
Espidiensse al rey, con esto tornados son,

1915.

Ils s'en vont vers Valence, et avec eux, leurs gens.
Le bon Campeador, quand il sut la nouvelle,
Sauta sur son cheval, alla les recevoir ;
Il était souriant, et leur ouvrit les bras :
« Venez donc Minaya, et vous Pero Bermuez,

1915.

van pora Valençia ellos e todos los sos.
Quando lo sopo el buen Campeador
a priessa cavalga a reçebir los salio ;
sonrissos mio Çid e bien los abraço :
«  ¿ Venides, Minaya, e vos Pero Vermuez ?

1920.

Peu de pays vraiment ont des gens comme vous !
Quels sont donc les saluts d'Alphonse, mon Seigneur ?
A-t-il été content de ce qu'il a reçu ? »
Minaya répondit : « Il l'est de tout son cœur
Et nous vous transmettons toute son affection. »

1920.

 ¡ En poca tierras a tales dos varones !
 ¿ Commo son las saludes de Alfonsso mio señor ?
 ¿ Si es pagado o recibo el don ? »
Dixo Minaya : « D'alma e de coraçon
es pagado, e davos su amor. »

1925.

Le Cid s'est écrié : « Que Dieu en soit loué ! »
Ayant dit cela, ils abordent le sujet,
Pour lequel Alphonse les avait mandatés :
Qu'aux infants de Carrion il accorde ses filles ;
Que cela lui vaudrait les honneurs, la richesse,

1925.

Dixo mio Çid : «  ¡ Grado al Criador ! »
Esto diziendo conpieçan la razon
lo quel rogava Alfonsso el de Leon
de dar sus fijas a los ifantes de Carrion,
quel connosçie i ondra e creçie en onor,

1930.

Que c'était le conseil du roi - du fond du cœur.
Quand il entendit ça, mon Cid Campeador,
Réfléchit, soupesa, pendant une heure, et puis :
« De cela je rends grâce à mon Seigneur le Christ !
On m'a chassé, banni, on m'a déshonoré,

1930.

que gelo conssejava d'alma e de coraçon.
Quando lo oyo mio Çid el buen Campeador
una grant ora pensso e comidio :
«  ¡ Esto gradesco a Christus el mio señor !
Echado fu de tierra e tollida la onor,

1935.

j'ai durement gagné ce que j'ai maintenant.
Je loue Dieu pour la grâce que me fait le roi,
Aux infants de Carrion il veut marier mes filles ;
Ils sont très orgueilleux et puissants à la cour.
Je ne désirais pas faire un tel mariage,

1935.

con grand afan ganelo que he yo ;
a Dios lo gradesco que del rey he su {amor}
e piden me mis fijas pora los infantes de Carrion.
Ellos son mucho urgullosos e an part en la cort,
deste casamiento non avria sabor ;

1940.

Mais s'il me le conseille, le meilleur de nous,
Parlons de ce projet, et examinons-le,
Et que le Dieu du ciel nous inspire le mieux ! »
« En plus de tout cela Alphonse a déclaré
Qu'il viendrait pour vous voir, là où vous le voudrez :

1940.

mas pues lo conseja el que mas vale que nos
f(l)ablemos en ello, en la poridad seamos nos.
Afe Dios del Çiello :  ¡  que nos acuerde en los mijor ! »
« Con todos esto a vos dixa Alfonsso
que vos vernie a vistas do oviessedes sabor ;

1945.

Il désire vous voir, montrer son amitié,
Et vous vous entendrez, vous ferez pour le mieux. »
Le Cid a répondu : « Cela me plaît beaucoup ! »
« Où aura lieu cette entrevue, dit Minaya,
C'est à vous que revient le soin d'en décider. »

1945.

querer vos ie ver e dar vos su amor,
acordar vos iedes despues a todo lo mejor. »
Essora dixo el Çid : «  ¡ Plazme de coraçon ! »
« Estas vistas o las ayades vos. »
Dixo Minaya, « Vos sed sabidor. »

1950.

« Il eût été normal que le roi la choisisse,
Nous serions allé n'importe où pour le voir,
Pour rendre les honneurs à qui est mon seigneur  ;
Mais ce qu'il a voulu, nous le voudrons aussi.
Sur le Tage, qui est bien notre plus grand fleuve,

1950.

« Non era maravilla si quisiesse el rey Alfonsso,
fasta do los fallassemos buscar lo iremos nos
por dar le grand ondra commo a rey {e señor} ;
mas lo que el quisiere essa queramos nos.
Sobre Tajo que es una agua {mayor}

1955.

Nous nous rencontrerons, comme le veut le roi. »
On écrivit des lettres, qui furent scellées,
Et furent envoyées avec deux chevaliers.
Ce que le roi voudra, le Cid bien le fera.
Venus devant le roi, ils ont montré les lettres ;

1955.

ayamos vistas quando lo quiere mio señor . »
Escrivien cartas, bien las sello,
con dos cavalleros luego las enbio.
Lo que el rey quisiere esso fera el Campeador.
Al rey ondrado delant le echaron las cartas ;

1960.

Et quand le roi les lut son cœur fut réjoui.
« Vous saluerez pour moi le Cid à bonne épée ;
L'entrevue aura lieu d'ici à trois semaines.
Si Dieu me prête vie, j'irai là-bas sans faute.
Sans tarder, ils s'en sont retournés vers mon Cid.

1960.

quando las vio de coraçon se paga :
« Saludad me a mio Çid el que en buen ora çinxo espada ;
sean las vistas destas .iii. semanas ;
s'yo bivo so all ire sin falla. »
Non lo detardan, a mio Çid se tornavan.

§ Préparatifs de l'entrevue

§ Préparatifs de l'entrevue

1965.

Des deux côtés on a préparé l'entrevue :
En Castille on ne vit jamais si riches mules,
Ni tant de palefrois ayant si belle allure,
Tant de chevaux si hauts, sans le moindre défaut,
Tant de pennons si beaux à tant de belle hampes,

1965.

Della part e dalla pora las{s} vistas se adobavan :
 ¿ quien vio por Castiella tanta mula preçiada
e tanto palafre que bien anda,
cavallos gruessos e coredores sin falla,
tanto bien pendon mete en biuenas astas,

1970.

Tant d'écus décorés avec or et argent,
Tant de manteaux fourrés, de taffetas d'Andria !
Le roi fit envoyer beaucoup de victuailles,
Vers le fleuve du Tage où sera l'entrevue.
Et avec lui emmène bonne compagnie.

1970.

escudos boclados con oro e con plata,
mantos e pielles e buenos çendales d'Andria ?
Conduchos largos el rey enbiar mandava
a las aguas de Tajo o las vistas son aparejadas.
Con el rey atantas buenas conpañas.

1975.

Les infants de Carrion en sont vraiment ravis :
Payant comptant ceci et à crédit cela,
Car déjà ils voyaient leur fortune s'accroître,
Disposant, croyaient-ils, d'or et d'argent à flots.
Le roi Alphonse a chevauché très promptement

1975.

Los iffantes de Carrion mucho alegres andan,
lo uno adebdan e lo otro pagavan ;
commo ellos tenien creçer les ia la ganançia,
quantos quisiessen averes d'oro o de plata.
El rey don Alfonsso a priessa cavalgava,

1980.

Avec les Comtes, les chefs des grandes familles ;
Les infants de Carrion ont une grande escorte.
Avec le roi vont ceux du Leon, de Galice,
Et quand aux Castillans, on ne peut les compter.
À bride abattue, ils vont tous au rendez-vous.

1980.

cuendes e posestades e muy grandes mesnadas ;
los ifantes de Carrion lievan grandes compañas.
Con el rey van leoneses e mesnadas galizianas ;
non so en cuenta sabet, las castellanas.
Sueltan las riendas, a las vistas se van adeliñadas.

1985.

Dans Valence mon Cid, le grand Campeador,
Sans délai, se prépare aussi pour l'entrevue.
Que de bonnes mules, de palefrois puissants !
Que de belles armes, de bons chevaux rapides !
Que de belles capes, de manteaux, de fourrures !

1985.

Denttro en Vallençia mio Cid el Campeador
non lo detrada, pora las vistas se adobo :
¡ tanta gruessa mula e tanto palafre de sazon,
tanta buena arma e tanto buen cavallo corredor,
tanta buena capa e mantos e pelliçones !

1990.

Petits et grands portent des habits colorés.
Minaya Alvar Fañez et Pero Bernuez,
Muñoz et Antolinez, bourgeois distingués,
Et l'évêque Jérome, le bien tonsuré,
Alvar Alvarez et Alvar Salvadorez

1990.

Chicos e grandes vestidos son de colores.
Minaya Albar Fañez e aquel Pero Vermuez,
Marin Muñoz e Martin Antolinez el burgales de pro,
el obispo don Jeronimo cor{o}nado mejor,
Alvar Alvarez e Alvar Sa{l}vadorez,

1995.

Muño Gustioz le chevalier si distingué,
Galind Garçiaz, celui qui était d'Aragon,
Tous se sont équipés pour être avec le Cid,
Ainsi que tous les autres qui sont là aussi.
À Salvadores et à Garciaz d'Aragon

1995.

Muño Gustioz el cavallero de pro,
Galind Garçia el que fue de Aragon :
estos se adoban por ir con el Campeador
e todos los otros que i son.
Alvar Salvadorez e Galind Graçiaz el de Aragon

2000.

C'est à ces deux-là que le Cid a demandé
{De veiller sur Valence en y mettant leur cœur,}
Avec tous ceux sur qui ils ont quelque pouvoir,
Et maintenir fermé jour et nuit l'Alcazar ,
Où se trouvent sa femme ainsi que ses deux filles,
En qui il a placé et son âme et son cœur,

2000.

a aquestos dos mando el Campeador
{ que curien a Valençia d'alma et de coraçon}
e todos los que en poder dessos fossen ;
las puertas del alcaçar que non se abrissen de dia nin de noch,
dentro es su mugier e sus fijas amas a dos
en que tiene su alma e su coraçon,

2005.

Et les dames aussi qui sont à leur service.
Il a pris des précautions, en noble seigneur,
Pour qu'elles ne puissent sortir de l'Alcazar
Jusqu'à ce qu'il y soit revenu, lui, le Cid.
Ils ont piqué des deux, sont sortis de Valence,

2005.

e otras dueñas que las sirven a su sabor ;
recabdado ha - como tan buen varon -
que del alcaçar una salir non puede
fata ques torne el que en buen ora na{çi}jo.
Salien de Valençia aguijan a espolon ;

2010.

Tous ces destriers grands et forts et très rapides,
Que mon Cid a gagnés, et pas reçus en don.
Il s'en va au rendez-vous fixé par le roi.
Le roi Alphonse est arrivé un jour plus tôt ;
Quand ils ont vu venir le bon Campéador,

2010.

tantos cavallos en distro gruessos e corredores
mio Çid selos gañara, que no gelos dieran en don.
Gyas va pora las vistas que con el rey paro.
De un dia es legado antes el rey don Alfonsso ;
quando vieron que vinie el buen Campeador

2015.

Tous sont sortis pour l'accueillir en grand honneur.

2015.

reçebir lo salen con tan grand enor.

NOTES

cheval :  Le texte précise : “en destrier” ; au moyen-âge, un “destrier” était en principe un cheval de charge ou de combat, mené à la bride à main droite (d'où son nom), par un valet ; c'était un cheval de remplacement pendant les longs trajets. Puis le mot est devenu simplement synonyme de “cheval bien dressé”.

Babieca :  Le nom d'un de ses chevaux.

parade :  “armes de bois”, celles que l'on utilisait pour les joutes, les parades.

écus :  « tablados », les représentations en bois de tours, de château, ou écus soutenus par des mannequins, que l'on installait pour les tournois. Ce jeu d'adresse se nommait « quintaine » en France.

arrivés : C'est le moment de se rappeler les vers fameux de Corneille :
    « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
    Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles;
    L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort
    Les Maures et la mer montent jusques au port. »
    Le Cid, Acte IV, scène 3.

plaisir : Ce vers ne peut se comprendre que si on a en tête la mentalité de l'époque du Cid : pour les gens comme lui, la guerre est un plaisir en même temps qu'une nécessité... C'est donc avec satisfaction qu'il voit arriver la flotte ennemie.

presque : Le texte dit : « quatre mille moins trente ». Cette précision n'est de toute évidence qu'une « cheville » poétique.

je vive : Dans ma traduction j'adopte ici la correction de certaines éditions espagnoles (« yo » au lieu de « vos ») car « je » me semble meilleur que « vous ».

seigneur : Le ms porte ici « commo a rey de tierra » (comme au roi de cette terre) ; les éditeurs ont tous considéré que c'était une erreur, puisque le Cid parle à Vane,ce qui est sa terre... Ils ont donc corrigé, et je les suis.