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Chanson du Cid - II - 4 (vv. 2016-2277)

SYNOPSIS : § Alphonse accorde son pardon au Cid § Le roi veux marier Elvire et Sol aux infants § Le Cid accepte contre son gré § Échange de cadeaux § Retour à Valence § Le Cid s'explique § Les noces

2016.

Quand il a vu le roi, lui, le Cid, le bien-né,
Il a fait s'arrêter sur place tous ses gens
Sauf à ces chevaliers qui lui sont les plus chers ;
Avec quinze d'entre eux il a mis pied à terre,

2016.

Don lo ovo a ojo el que en buen hora na{çi}do
a todos los sos estar los mando
si non a estos cavalleros que querie de coraçon ;
con unos .xv. a tierras firio

2020.

Comme il l'avait prévu, lui qui est si bien né.
Il a mis le genou en terre et puis les mains,
Et arraché l'herbe du champ avec les dents,
{41v°} Les yeux pleins de larmes tant il était heureux,
De montrer allégeance à son seigneur Alphonse,

2020.

como tu la comidia el que en buen ora naçio ;
los inojos e las manos en tierra los finco,
las yerbas del campo a dientes las tomo
[41v°] lorando de los ojos, tanto avie el gozo mayuor,
asi sabe dar omildança a Alfonso so señor.

§ Alphonse accorde son pardon au Cid

§ Alphonse accorde son pardon au Cid

2025.

Et c'est ainsi qu'il s'est laissé choir à ses pieds.
Le roi Alphonse voyant ça fut mécontent :
« Relevez-vous, je vous en prie, Campeador !
Me baiser la main, soit, mais pas vous prosterner !
Cessez, sinon de moi n'aurez nulle amitié. »

2025.

De aquesta guisa a los pies le cayo.
Tan grand pesar ovo el rey don Alfonsso :
«  ¡ Levantados en pie ya Çid Campeador !
Besad las manos, ca los pies no ;
si esto non feches non avredes mi amor. »

2030.

Mais le Cid demeurait toujours sur ses genoux :
{« Je vous demande le pardon, seigneur !}
À vos pieds donnez-moi des preuves d'amitié,
Et que tous, qui sont là, puisse bien les entendre ! »
Le roi a dit : « Je le ferai du fond du cœur !
Ici je vous pardonne et vous accorde ma faveur,

2030.

Hinojos fitos sedie el Campeador :
«  ¡ Merçed vos pido a vos mio natural señor !
Assi estando dedes me vuestra amor,
{ que lo oyan quantos aqui son. » }
Dixo el rey : «  ¡ Esto fere d'alma e de coraçon !
Aqui vos perdono e dovos mi amor,

2035.

À partir de ce jour, et sur tout mon royaume. »
Mon Cid a répondu, et parlé en ces termes :
{« Merci ! J'accepte cela de vous, Mon Seigneur !}
J'en rends grâces à Dieu, et puis à vous aussi,
Et à tous ces gens-là qui sont autour de nous ! »
Et les genoux en terre, il lui baise les mains,

2035.

(y) en todo mio reino parte desde oy. »
Fablo mio Çid e dixo {esta razon} :
{«  ¡ Merçed ! Yo lo reçibo, Alfonsso mio señor ;}
¡ gradescolo a Dios del çielo e despues a vos
e a estas mesnadas que estan aderredor ! »
Hinojos fitos la manes le beso,

2040.

Il s'est levé enfin, et il l'a embrassé ;
Voyant ça tout le monde en était très content,
Mais Alvar Diaz et Garcia Ordonez - fâchés.
Mon Cid a de nouveau parlé, et il a dit :
{« J'en rends grâces au Ciel, et à mon Créateur,}
Puisque j'ai obtenu celle de mon Seigneur.

2040.

levos en pie y en la bocal saludo.
Todos los demas desto avien sabor ;
peso a Albar Diaz e Garçi Ordoñez.
Fablo mio Çid e dixo esta razon :
{« ¡ Esto gradesco al Criador}
quando he la graçia de don Alfonsso mio señor ;

2045.

Dieu me protégera de jour comme de nuit !
Veuillez être mon hôte, s'il vous plaît, Seigneur. »
Le roi répond : « Pas aujourd'hui, ce n'est pas juste !
{42r°} Vous venez d'arriver, et nous, c'était hier.
Vous serez donc mon hôte, Cid Campeador,

2045.

valer me a Dios de dia e de noch !
Fuessedes mi huesped si vos plogiesse, señor. »
Dixo el rey : « Non es aguisado oy ;
[42r°] vos agora legastes e nos viniemos anoch ;
mio huesped seredes, Çid Campeador,

2050.

Et demain nous ferons tout comme il vous plaira. »
Mon Cid le lui accorde en lui baisant les mains.
Devant lui sont venus les infants de Carrion :
« Nous vous rendons grâces, Cid, à vous, le bien-né,
Autant que nous pourrons, nous veillerons sur vous. »

2050.

e cras feremos lo que plogiere a vos. »
Beso la mano, mio Çid lo otorgo.
Essora sele omillan los iffantes de Carrion :
« Omillamos nos, Çid :  ¡ en buen ora nasquiestes vos !
En quanto podemos andamos en vuestro pro. »

2055.

Mon Cid a répondu : « Si Dieu le veut ainsi ! »
Alors mon Cid Ruy Diaz, né sous la bonne étoile,
Durant tout ce jour-là, fut l'hôte de son roi.
Le roi ne peut le quitter tant il lui est cher ;
Il admirait sa barbe, si vite venue.

2055.

Respuso mio Çid :  « ¡ Assi lo mande el Criador ! »
Mio Çid Ruy Diaz que en ora buena na{ç}ijo
en aquel dia del rey so huesped fué ;
non se puede fartar del, tantol querie de coraçon,
catandol sedie la barba que tan ainal creçi{o}

2060.

Et tous ceux qui sont là ont admiré mon Cid.
Le jour s'est écoulé, et la nuit est venue.
Le lendemain le soleil brillant s'est levé,
Et le Campeador a dit ceci aux siens :
Qu'ils fassent à manger pour tous ceux qui sont là !

2060.

Maravillan se de mio Çid quantas que i son.
Es dia es passado y entrada es la noch.
Otro dia mañana claro salie el sol :
el Campeador a los sos lo mando
que adobassen cozina pora quantos que i son ;

2065.

Mon Cid les a traités de telle sorte que
Tout le monde est joyeux et d'accord sur ce point :
Depuis trois ans ils n'avaient fait un tel festin.
Le lendemain quand le soleil se fut levé,
L'évêque Jérome est venu dire la messe ;

2065.

de tal guisa los paga mio Çid el Campeador
todos eran alegres e acuerdan en una razon :
passado avie .iii. años no comieran mejor.
Al otro dia mañana assi como salio el sol
el obispo don Jheronimo la missa canto ;

§ Le roi veux marier Elvire et Sol aux infants

§ Le roi veux marier Elvire et Sol aux infants

2070.

Tout le monde se presse au sortir de la messe,
Et le roi, sans tarder commença à parler :
« Écoutez ! Hommes d'armes, comtes et infants.
{42v°} J'adresse une prière au Cid Campeador ;
Et qu'il plaise à Jésus que ce soit pour son bien !

2070.

al salir de la missa todos juntados son,
non lo tardo el rey, la razón conpeço :
«  ¡ Oid me, las escuellas, cuendes e ifançones !
[42v°] Cometer quiero un ruego a mio Çid el Campeador ;
 ¡ asi lo mande Christus que sea a so pro !

2075.

Je vous demande Elvire et Sol, qui sont vos filles,
Comme femmes pour les infants de Carrion.
Ce mariage vous offre honneur et avantage ;
Si eux vous le demandent, moi je vous l'ordonne.
Tous ceux qui sont ici donneront leur avis,

2075.

Vuestras fijas vos pido, don Elvira e doña Sol,
que las dedes por mugieres a los infantes de Carrion.
Semejam el casamiento ondrado e con grant pro ;
ellos vos las piden e mando vos lo yo.
Della e della part quantos que aqui son

§ Le Cid accepte contre son gré

§ Le Cid accepte contre son gré

2080.

Qu'il s'agisse des miens ou que ce soient les vôtres,
Donnez-les nous, mon Cid, que Dieu vous vienne en aide ! »
« Je ne les voyais pas mariées, a dit le Cid.
Leur âge est tendre encore, et elles sont bien jeunes ;
Mais certes les infants sont de bonne lignée :

2080.

los mios e los vuestros que sean rogadores ;
 ¡  dando las, mio Çid si vos vala el Criador ! »
« Non abria fijas de casar » - respuso el Campeador -
« ça non han grant heda(n)d e de dias pequeña son.
Fe grandes nuevas son los infantes de Carrion,

2085.

Ils pourraient mieux prétendre, et pour elles, conviennent.
De moi elles sont nées - mais par vous éduquées ;
Elles et moi nous sommes à votre merci,
En vos mains sont Doña Elvire et Doña Sol :
Donnez-les à qui vous plaît, j'en serai content. »

2085.

perteneçen pora mis fijas e aun pora mejores.
Hyo las engendre amas e criastes las vos ;
entre yo y ellas en vuestra merçed somos nos,
afellas en vuestro mano don Elvira e doña Sol :
dad las a qui quisieredes vos ca yo pagado so. »

2090.

« Merci » a dit le roi, « à vous et votre cour. »
Les infants de Carrion se sont alors levés,
Et vont baiser les mains du Cid qui est bien-né.
Devant le roi ils ont échangé leurs épées,
Et le roi a parlé comme leur bon seigneur :

2090.

« Graçias » - dixo el rey - « A vos e a tod esta cort. »
Luego se levantaron los iffantes de Carrion,
ban besar las manos al que en ora buena naçio ;
camearon las espadas ant'el rey don Alfonso.
Fablo el rey don Afonsso commo tan buen señor :

2095.

« Je vous rends grâces, Cid, ainsi qu'au Créateur,
{43r°} De remettre vos filles aux infants de Carrion.
Je prendrai par la main Elvire et Doña Sol,
Pour aller les conduire aux infants de Carrion.
Vos filles, grâce à vous, c'est moi qui les marie,

2095.

« Grado et graçias, Çid, commo tan bueno, e primero al Criador,
[43r°] quem dades vuestras fijas pora los ifantes de Carrion :
D'aqui las prendo por mis manos don Elvira e doña Sol
e do las por veladas a los ifantes de Carrion.
Hyo las caso a vuestra fijas con vuestro amor ;

§ Échange de cadeaux

§ Échange de cadeaux

2100.

Et plaise à Dieu que vous en soyez satisfait !
En vos mains je remets les infants de Carrion,
Qu'ils aillent avec vous ! Et moi je m'en retourne.
En leur faveur je donne trois cents marcs d'argent,
Pour apprêter leurs noces là où vous le voudrez.

2100.

¡ al Criador plega que yades ende sabor !
Afellos en vuestras manos los infantes de Carrion ;
ellos vayan con vusco ca d'aquen me torno yo.
Trezientos marcos de plata en ayuda les do yo
que metan en ses bodas o do quisieredes vos.

2105.

En Valence la grande, là où vous régnez.
Ce sont tous vos enfants, ces gendres et ces filles,
Vous ferez d'eux comme vous le voudrez. »
Mon Cid a accepté et lui baise les mains ;
« Soyez-en fort loué, vous mon roi et seigneur,

2105.

Pues fueren en vuestro poder en Valençia la mayor
los yernos e las fijas todos vuestros fijos son ;
lo que vos plogiere dellos fet, Campeador. »
Mio Çid reçibe, las manos le beso ;
«  ¡ Mucho vos lo gradeso commo a rey e a señor !

2110.

C'est vous qui les mariez, moi je n'y suis pour rien. »
Il était convenu que dès le lendemain
Au lever du soleil, chacun repartirait.
Alors mon Cid se mit à faire des cadeaux :
Tant de fortes mules et de bon palefrois,

2110.

Vos casades mis fijas ca non gelas do yo. »
Las palabras son puestas que otro dia mañana quando salie el sol
ques tornasse cada uno don salidos son.
Aquis metio en nuevas mio Çid el Campeador :
tanta gruessa mula e tanto palafre de sazon

2115.

Tant de beaux vêtements, qui sont du plus haut prix !
Il a donné à tous ceux qui les ont voulus :
Pas un seul qui refuse, pas un qui dise : « non ! »
Mon Cid a fait cadeau de soixante chevaux :
{43v°} Et tous sont bien contents de s'être trouvés là.

2115.

conpeço mio Çid a dar a quien quiere prender so don,
tantas buenas vestiduras que d'alfaya son ;
cada uno lo que pide nadi nol dize de non.
Mio Çid fr mos cavallos .lx. dio en don ;
[43v°] todo son pagados de las vistas quantos que i son.

2120.

Mais il faut bien partir, car la nuit va tomber.
Le roi alors a pris les infants par la main,
Pour les remettre en celles du Campeador :
« Ce sont ici vos fils, puisque ce sont vos gendres ;
Maintenant c'est à vous, de vous occuper d'eux. »

2120.

Partir se quieren que entrada era la noch.
El rey a los ifantes a las manos les tomo,
metiolos en poder de mio Çid el Campeador :
« Eval aqui vuestros fijos quando vuestros yernos son,
de oy mas sabed que fer dellos, Campeador. »

2125.

« Je vous en remercie, j'accepte votre don.
Puisse le dieu du ciel vous en récompenser ! »
Le Cid a enfourché Biecca, son bon cheval ;
« Ici je dis, devant Alphonse mon seigneur :
Qui veut venir aux noces avec moi, qu'il vienne,

2125.

« Gradescolo, rey, e prendo vuestro don ;
¡ Dios que esta en çielo de{vos} dent buen galardon ! »
Sobr'el so cavallo Bavieca mio Çid salto d{io} :
« Aqui lo digo ante mio señor el rey Alfonsso :
qui quiere ir comigo a las bodas o reçebir mi don

2130.

Il aura des cadeaux, ne sera pas déçu.
Mais pourtant veuillez bien, roi, m'accorder ceci :
Puisque vous mariez à votre gré mes filles,
Ne les confiez pas à qui vous les prenez :
Je ne veux pas agir pour qui s'en vanterait. » infants de Carrion}

2130.

d'aquend vaya comigo ; cuedo quel avra pro.
Yo vos pido merçed a vos, rey natural :
pues que casades mis fijas asi commo a vos plaz
dad manero a qui las de quando vos las tomades ;
non gelas dare yo con mi mano nin dend non se alabaran. »

2135.

Le roi a répondu : « Venez Alvar Fañez ;
Prenez les par la main, menez-les aux infants.
Comme si c'était moi, comme si j'étais là,
Et soyez leur parrain pendant toutes les noces.
Quand vous me rejoindrez vous me raconterez. »

2135.

Respondio el rey : « Afe aqui Albar Fañez ;
prendellas con vuestras manos e daldas a los ifantes
assi commo yo las prendo d'aquent commo si fosse delant,
sed padrino dell{a}s a tod el velar.
Quando vos juntaredes comigo quem digades la verdat. »

2140.

Alvar Fañez a dit : « Cela me plaît, Seigneur. »
Voyez donc comme tout est fait avec grand soin !
« Maintenant, roi Alphonse, sire tant estimé,
{44r°} En souvenir de ce que fut notre entrevue,
Voici vingt palefrois, pour vous tout équipés,

2140.

Dixo Albar Fañez : « Señor, afe que me plaz. »
Tod esto es puesto  sabed, en grant recabdo.
« ¡ Hya rey don Alfonsso señor tan ondrado !
[44r°] Destas vistas que oviemos de mi tomedes algo :
trayo vos .xx. palafres, estos bien adobados,

2145.

Et trente bons chevaux bien courants, ensellés.
Acceptez tout cela, je vous baise les mains. »
Le roi répond : « Vous me mettez dans l'embarras ;
Je vais prendre ce don que vous me destinez.
Mais plaise au Créateur ainsi qu'à tous ses saints,

2145.

e .xxx. cavallos coredores, estos bien ensellados ;
tomad aquesto, e beso vustras manos. »
Dixo el rey don Alfonsso : « ¡ Mucho me avedes enbargado !
Reçibo este don que me avedes mandado ;
¡ plega al Criador con todos los santos

2150.

Que ce que vous me faites soit récompensé !
Vraiment, mon Cid Ruy Diaz, vous m'avez honoré ;
Je suis très bien servi, et vous m'avez comblé.
Puissiez-vous recevoir quelque chose en retour !
Puisse Dieu vous garder ! Car je vais vous quitter,

2150.

este plazer quem feches que bien sea galardonado !
Mio Çid Ruy Diaz : mucho me avedes ondrado,
de vos bien so servido e tengo por pagado ;
¡ aun bivo seyendo de mi ayades algo !
A Dios vos acomiendo, destas vistas me parto.

§ Retour à Valence

§ Retour à Valence

2155.

Et maintenant que Dieu arrange tout au mieux ! »
Mon Cid a pris congé de son seigneur Alphonse,
Qui ne veut pas d'escorte et s'en va aussitôt.
On vit alors des chevaliers de belle allure
Lui baiser les mains en prenant congé de lui :

2155.

¡ Afe Dios del çielo : que lo ponga en buen logar ! »
Hyas espidio mio Çid de so señor Alfonsso ;
non quiere nel escura, quitol dessi luego.
Veriedes cavalleros que bien andantes son
besar las manos, espedir se del ery Alfonsso :

2160.

« Par votre grâce et veuillez nous le pardonner,
Sous les ordres du Cid nous allons à Valence,
Assister aux noces des infants de Carrion
Et des filles du Cid, Doña Elvire et Sol. »
Le roi en est content, et donne à tous congé.

2160.

« Merçed vos sea e fazed nos este perdon :
hiremos en poder de mio Çid a Valençia la mayor ;
seremos a las bodas de los ifantes de Carrion
he de la fijas de mio Çid, de son Elvira e doña Sol. »
Esto plogo al rey e a todos los solto ;

2165.

Plus nombreux pour le Cid, bien moins avec le roi.
{44v°} Ils sont nombreux, ceux qui accompagnent le Cid
Et s'en vont vers Valence, celle qu'il a conquise ;
Alors, pour veiller sur Don Diègue et Don Fernand,
Il met Pero Vermuez avec Muño Gustio :

2165.

la conpaña del Çid creçe e del rey mengo,
[44v°] grandes son las yentes que van con el Campeador ;
adeliñan pora Valençia la que en buen punto gano,
e a don Fernando e a don Diego aguardar los mando
a Pero Vermuez e Muño Gustioz

2170.

Il n'est pas de meilleurs dans toute sa maison !
Ils apprendront les habitudes des infants. 
Et voici maintenant Gonzales le bouillant :
Fort brave de la langue et beaucoup moins ailleurs.
On rend de grands honneurs aux infants de Carrion.

2170.

- en casa de mio Çid non a dos mejores -
que sospiessen sos mañas de los infantes de Carrion.
E va i Asur Gonçalez que era bulidor,
que es largo de lengua mas en lo al non es tan peo.
Grant ondra les dan a los ifantes de Carrion.

2175.

Les voici à Valence, celle qu'il a conquise :
La joie fut à son comble quand ils arrivèrent.
Mon Cid dit à Pero et à Muño Gustioz :
« Veillez à héberger les infants de Carrion ,
Et restez avec eux, c'est moi qui vous l'ordonne.

2175.

Afelos en Valençia la que mio Çid gaño :
quando a ella assomaron los gozos son mayores.
Dixo mio Çid a don Pero e a Muño Gustioz :
« Dad les un reyal (e) a los ifantes de Carrion ;
vos con ellos sed que assu vos lo mando yo.

2180.

Quand viendra le matin et poindra le soleil,
Leurs épouses verront, Doña Elvire et Sol. »
Et cette nuit, tous sont allés dans leurs logis.
Mon Cid Campeador entra dans l'Alcazar.
Chimène le reçut, ainsi que ses deux filles :

2180.

Quando viniera la mañana que apuntar el sol
veran a sus esposas, a don Elvira e a doña Sol. »
Todos essa noch fueron a sus posadas ;
mio Çid el Campeador al alcaçar entrava,
recibiolo doña Ximena e sus fijas amas  :

§ Le Cid s'explique

§ Le Cid s'explique

2185.

« Venez, Campeador, chevalier valeureux,
Puissions-nous longtemps vous voir de nos propres yeux ! »
« C'est grâce à Dieu que je reviens, femme honorée ;
Avec des gendres qui sauront nous honorer.
Remerciez-moi, filles, de si bien vous marier ! »

2185.

« ¿ Venides, Campeador ?  ¡ En buen ora çinxiestes espada !
¡ Muchos dias vos veamos con los ojos de al caras ! »
« ¡ Grados al Criador, vengo, mugier ondrada !
Hyernos vos adugo de que avremos ondrança ;
¡ gradid melo, mis fijas, ca bien vos he casadas ! »

2190.

{45r°} Sa femme et ses deux filles lui baisent les mains,
Toutes celles aussi qui sont à leur service.
« Grâce à Dieu et à vous Cid à la belle barbe !
Tout ce que vous avez fait, vous l'avez bien fait.
Et tant que vous vivrez, rien ne leur manquera ! »

2190.

[45r°] Besaron le las manos la mugier e las jijas amas,
e todas las dueñas que las sirven {sin falla} :
« ¡ Grado al Criador e a vos, Cid, barba velida !
Todo lo que vos feches es de buena guisa ;
¡ non seran menguadas en todo vuestros dias ! »

2195.

« Quand nous serons mariées, alors nous serons riches ! »
« Dame Chimène, j'en rends grâces au Créateur !
Je vous le dis, à toutes deux, Elvire et Sol,
Ces mariages renforceront notre prestige.
Mais sachez bien que ce n'est pas là mon idée.

2195.

« Quando vos nos casaredes bien seremos ricas. »
« Mugier doña Ximena, grado al Criador !
A vos digo, mis fijas don Elvira e doña Sol :
deste vuestro casamiento creçremos en onor,
mas bien sabet verdad que non levante yo ;

2200.

Mon seigneur Alphonse vous a sollicitées,
Avec tant d'insistance et avec tant de cœur,
Que je ne pouvais pas lui refuser cela.
Je vous ai mises, mes filles, entre ses mains,
Croyez-le bien, c'est lui qui vous marie - pas moi. »

2200.

pedidas vos ha e rogadas el mio señor Alfonsso
atan firme mientre e de todo coraçon
que yo nulla cosa nol sope dezir de no.
Metivos en ses manos fijas, amas a dos ;
bien melo creades que el vos casa, ca non yo. »

2205.

Et maintenant on va préparer le palais
Du bas jusqu'en haut on le couvre de tentures,
Tant de pourpre, de satin, tant de drap précieux,
Qu'on aurait eu plaisir à s'asseoir pour manger !
Tous les chevaliers se sont vite rassemblés.

2205.

Penssaron de adobar essora el palacio ;
por el sueso e suso tan bien encortinado,
tanta porpola e tanto xamed e tanto paño preciado :
¡ sabor abriedes de ser e de comer en el palaçio !
Todos sus cavalleros a priessa son juntados,

2210.

On y a fait venir les infants de Carrion :
Les voici qui chevauchent venant au palais,
Avec de beaux atours et en bel équipage ;
Ils entrent maintenant - et avec quel plaisir !
{45v°} Mon Cid le reçoit là, avec tous ses vassaux,

2210.

por los iffantes de Carrion essora enbiaron,
cavalgan los iffantes, adelant adeliñavan al palaçio
con buenas vestiduras e fuerte mientre adobados ;
de pie e a sabor ¡ Dios, que quedos en{r}aron !
[45v°] Reçibio los mio Çid con todos sus vasallos,

2215.

Devant lui et sa femme ils se sont prosternés,
Puis sont allés s'asseoir sur des sièges précieux.
Tous les gens de Mon Cid sont recueillis aussi :
Ils sont très attentifs à lui, qui est bien-né,
Qui s'est dressé de toute sa hauteur, et dit :

2215.

a el e a ssu mugier delant sele omillaron
e ivan posar en un preçioso escaño.
Todos los de mio Çid tan bien son acordados,
estan parando mientes al que en buen ora nasco ;
el Campeador en pie es levantado :

2220.

« Si nous devons le faire, alors ne tardons plus !
Venez ici, Fañez, vous qui m'êtes si cher,
Mes deux filles, je les remets entre vos mains ;
Vous savez que je l'ai obtenu de mon roi :
Je ne faillirai pas à ce qu'il a voulu.

2220.

« Puesque a fazer lo avemos ¿ por que lo imos tardando ?
¡ Venit aca, Albar Fañez, el que yo quiero e amo !
Affe amas mi fijas, metolas en vuestra mano ;
sabedes que al rey assi gelo he mandado,
no lo quiero falir por nada de quanto ay parado ;

2225.

Remettez-les vous même aux infants de Carrion
Pour la bénédiction, et avec précautions. »
Minaya dit : « Je ferai cela volontiers ! »
Elles se sont levées, il les prend par la main,
Et aux infants de Carrion il dit alors :

2225.

a los ifantes de Carrion dad las con vustra mano
e prendan bendiçiones e vayamos recabdando. »
Estoz dixo Minaya : « ¡ Esto fare yo de grado ! »
Levantan se derechas e metiogelas en mano ;
a los ifantes de Carrion Minaya va fablando :

2230.

« Vous voilà devant Minaya ; vous êtes frères ;
De par la main du roi qui me l'a ordonné,
Je vous donne ces dames d'une bonne lignée,
Et faites leur honneur en les prenant pour femmes. »
Avec amour et de bon gré, ils acceptent,

2230.

« Afevos delant Minaya ; amos sodes hermanos.
Por mano del rey Alfonsso - que a mi lo ovo mandado -
dovos estas dueñas - amas son fijas dalgo -
que las tomassedes por mugieres a ondra e recabdo. »
Amos las reçiben d'amor e de grado,

2235.

Et vont baiser les mains du Cid et de sa femme.
Après cela ils sont sortis tous du palais,
Et vers Sainte Marie sans délai sont allés.
{46r°} L'évêque Jérome a revêtu ses habits
Et à la porte s'est tenu pour les a attendre.

2235.

a mio Çid e a su mugier van besar la mano.
Quando ovieron aquesto fecho salieron del palaçio
pora Santa Maria a priessa adelinnando.
[46r°] el obispo don Jheronimo vistios tant privado,
a la puerta de la ecliegia sediellos sperando,

2240.

Il les bénit et puis il leur chanta la messe.
À la sortie de l'église, ils ont chevauché,
Et se sont élancés vers les rivages de Valence.
Dieu ! Comme avec le Cid tous maniaient les armes !
Le bien-né a dû changer de cheval trois fois,

2240.

dioles benedictiones, la missa a cantado.
Al salir de la ecclegia cavalgaron tan privado,
a la glera de Valençia fuera dieron salto ;
¡ Dios, que bien tovieron armas el Çid sus vassalos !
Tres cavallo cameo el que en buen ora nasco.

§ Les noces

§ Les noces

2245.

Mais de voir tout cela il se réjouissait.
Les infants de Carrion ont fort bien chevauché,
Accompagnés des dames, ils entrent à Valence.
Dans le noble Alcazar, riches furent les noces,
Le lendemain le Cid fit dresser sept estrades,

2245.

Mio Çid de lo que veye mucho era pagado,
los infantes de Carrion bien a cavalgado.
Tornan se con las dueñas, a Valençia an entrado,
ricas fueron las bodas en el alcaçar ondrado ;
e al otro dia fizo mio Çid fincar .vii. tablados,

2250.

Que l'on a démontées juste avant le dîner.
Les noces ont duré quinze jours accomplis,
Mais déjà c'est la fin, et déjà on s'en va.
Don Rodrigue mon Cid, né sous la bonne étoile,
Entre les palefrois, mules, chevaux rapides,

2250.

antes que entrassen a yantar todos los quebrantaron.
Quinze dias conplidos en las bodas duraron,
hya çerca de los .xv. dias yas van los fijos dalgo.
Mio Çid don Rodrigo el que en vbuen ora nasco
entre palafres e mulas e corredores cavallos

2255.

Et en bêtes de somme, a donné jusqu'à cent ;
Des manteaux, des pelisses, de beaux vêtements,
Et l'argent monnayé, on ne le compta pas.
Les vassaux de mon Cid en sont tombés d'accord :
Chacun avait donné sa part dans les présents,

2255.

en bestias sines al .c. son mandados,
mantos e pelliçon e otros vestidos largos  ;
non fueron en cuenta los averes monedados.
Los vassallos de mio Çid assi son accordados
cada uno por si sos dones avien dados.

2260.

Et celui qui voulait quelque chose l'avait.
{46v°} Riches sont revenus en Castille les hôtes.
Déjà les invités étaient sur le départ,
Prenant congé de Ruy Diaz, le Cid, le bien-né,
De toutes les dames et de leurs gentilshommes,

2260.

Qui aver quiere prender bienera abastado.
[46v°] ricos tonan a Castiella lso que a las bodas legaron.
Hyas ivan partiendo aquestos opsedados,
espidiendos de Ruy Di el que en buen ora nasco
e a todas las dueñas e a los fijos dalgo ;

2265.

Ils s'en vont très contents du Cid et ses vassaux,
Ils disent grand bien d'eux, et ce n'est que justice.
Diego et Ferrandez se montrent fort joyeux :
- Ceux-ci étaient les fils du Comte Gonzalo -
Ces hôtes de la noce en Castille reviennent,

2265.

por pagado se parten de mio Çid e de sus vassallos,
grant bien dizen dellos ca sera aguisado.
Mucho eran alegres Diego et Ferrando,
estos fueron fijos del conde don Gonçalo
Venido son a Castiella aquestos ospedados,

2270.

Et le Cid et ses gendres à Valence demeurent.
Les infants deux années ont là-bas séjourné ;
On leur a témoigén une grand eaffection,
Le Cid était content, tous ses vassaux aussi.
Plaise à Sainte Marie et à mon Créateur

2270.

el Çid e sos hyernos en Valençia son rastados ;
hi moran los ifantes bien çerca se dos años,
los amores que los fazen mucho eran sobejanos ;
alegre era el Çid e todos sus vassallos.
¡ Plega a Santa Maria e al Padre Santo

2275.

Que mon Cid soit bien content de ce mariage !
Ici vont s'achever les vers de la Chanson :
Que Dieu vous soit en aide, ainsi que tous ses saints !

2275.

ques page des casamiento mio Çid o el que lo ovo algo.
Las coplas deste cantar aquis van acabando :
¡ El Criador vos valla con todos los sos santos !

NOTES

embrassé : Embrasser les mains et même les lèvres étaient des rites codés et rituels d'allégeance au suzerain. On trouve cela aussi dans la “Chanson de Roland“.

infants de Carrion : “infant” (iffantes) est le nom donné en Espagne et au Portugal aux enfants puînés des rois, ebn France généralement appelés ”princes”. Ceux-ci sont les neveux du roi Alphonse de Castille ; descendants de la famille Ansurez-Beni Gomez, ils représentent le clan castillan adverse pour le Cid, et la 2e partie du Cantar repose sur cette opposition, notamment avec la question du mariage des filles du Cid avec ces infants. On apprendra tardivement dans le texte qu'ils ont joué un rôle dans le bannissement du Cid. Ils représentent pour lui une menace permanente, et le fait d'être contraint de leur donner ses filles en mariage est un affront de plus - qu'il doit accepter pour “rentrer en grâce” auprès du roi. Mais dans les vers 2082 et 2110, on voit bien que l'auteur lui prête tout de même une certaine réticence...

apprendront : Ce vers est un peu à double sens : ils sont là pour servir les infants, mais aussi pour les surveiller : le Cid se méfie peut-être...

chevalier valeureux : Traduction : la tournure espagnole  “vous qui avez ceint l'épée de bonne heure (au bon moment)” est une cheville très fréquente, et qui peut, je pense, être adaptée sans dommage.