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Chanson du Cid - III - 2 (vv. 2610 -2897)  : “La afrenta”

la afrenta de corpes
“Las hijas del Cid” par Ignacio Pinazo - 1879 - Valencia (domaine public)

SYNOPSIS : § Départ des infants pour Carrion § Mauvais desseins des Infants § Départ d'Abengalvon § “La afrenta” - L'humiliation § Felez Muñoz découvre le forfait § Doña Elvire et Sol arrivent à Saint-Esteban § Minaya les ramène à Valence § Le Cid va accueillir ses filles

§ Départ des infants pour Carrion

§ Départ des infants pour Carrion

2610.

Avec cérémonie, d'armes et de chevaux,
Pour les infants quittant Valence la brillante,
Prenant congé des dames et de tout le monde ;
Armés, hors de Valence les voilà sortis,
Et mon Cid tout joyeux les suit avec ses hommes.

2610.

a grandes guarnimientos, a cavallos e as armas.
Hya salien los ifantes de Valençia la clara
esp[id]iendos de las dueñas e de todas sus compañas ;
por la huerta de Valençia teniendo salien armas,
alegre va mio Çid con todas sus compañas.

2615.

Mais lui qui de bonne heure a ceint l'épée, a vu
Aux présages que ce mariage aurait des taches !
Il ne peut revenir sur ce qu'il a voulu...
« Felez Muñoz, mon cher neveu, où donc es-tu ?
Toi le cousin de mes deux filles bien-aimées,

2615.

Violo en los avueros el que en buen ora çinxo espada
que estos casaminetos non serien sin alguna tacha ;
nos puede repentir, que casadas las ha amas.
« ¿ O heres, mio sobrino, tu Felez Muñoz ?
Primo eres de mis fijas amas d'alma e de coraçon.

2620.

Va-t'en avec elles jusque dans Carrion,
Tu verras les biens qui leurs sont destinés,
Et avec ces nouvelles, reviens donc vers moi. »
Felez Muñoz a dit : « Je le fais de grand cœur. »
{53v°} Puis Minaya se plante alors devant le Cid :

2620.

Mandot qie vayas con ellas fata dentro en Carrion,
veras las heredades que a mis fijas dadas son ;
con aquestas nuevas vernas al Campeador. »
Dico Felez Muñoz : « Plazme d'alma e de coraçon. »
[53v°] Minaya Albar Fañez ante mio Çid se paro :

2625.

« À Valence la Grande, retournons, mon Cid ;
Et si à Dieu il plaît, le Père Créateur,
Nous irons pour les voir aux terres de Carrion. »
« Nous vous recommandons à Dieu, Elvire et Sol,
Faites là-bas des choses qui puissent nous plaire. »

2625.

« Tornemos nos, Çid a Valençia la mayor,
que si a Dios ploguiere e al Padre Criador
hir las hemos ver a tierras de Carrion. »
« A Dios vos hacomendamos don Elvira e doña Sol ;
atales cosas fed que en plazer caya a nos. »

2630.

« Que Dieu le veuille ainsi ! » Ont répondu les gendres.
Grande fut la douleur de la séparation.
Le père avec ses filles en larmes tous trois,
Et les chevaliers du Campeador aussi.
« Hola ! Mon cher neveu, noble Felez Muñoz,

2630.

Respondien los ternos : « ¡ Assi lo mande Dios ! »
Grandes fueron los duelos a la departiçion ;
el padre con las fijas loran de coraçon
assi fazian los cavalleros del Campeador.
« ¡ Oyas, sobrino, tu, Felez Muñoz !

2635.

Allez à Molina, et passez-y la nuit.
Saluez mon ami, le More Abengalvon ;
Qu'il reçoive mes gendres du mieux qu'il pourra.
Dis lui donc que j'envoie mes filles à Carrion,
Et qu'on leur donne tout pour combler leurs besoins,

2635.

Por Molina iredes, i yazredes una noch,
saludad a mio amigo el moro Avangalvon ;
reçiba a mios yernos commo el pudier mejor.
Dil que enbio mis fijas a tierras de Carrion.
de lo que ovieren huebos sirvan las so sabor,

2640.

Et qu'il les accompagne ensuite à Medina ;
Il sera bien récompensé pour ce qu'il pourra faire. »
Comme l'ongle et la chair, ils se sont séparés.
Déjà s'en retourne à Valence le bien-né.
Les infants de Carrion se sont mis en marche ;

2640.

desi escurra las fastas Medina por la mi amor ;
de quanto el fiziere yol dar[e] por ello buen galardon. »
Cuemo la uña de la carne ellos partido son.
Hyas torno pora Valençia el que en buen ora nasçio.
Pienssa se de ir los ifantes de Carrion ;

2645.

À Sainte-Marie d'Albaracin ils s'arrêtent.
Ils cheminent le plus qu'ils peuvent, les infants,
Ils sont à Molina avec Abengalvon.
Le More en les voyant en fut fort réjoui,
Il sort les recevoir en leur montrant sa joie ;

2645.

por Santa Maria d'Alvarrazin fazian la posada,
aguijan quanto pueden ifantes de Carrion ;
felos en Molina con el moro Avengalvon.
El moro quando lo sopo plogol de coraçon,
saliobos reçebir con grandes avorozes ;

2650.

Dieu ! Comme il les traita avec beaucoup d'égards !
{54r°} Le lendemain, il a chevauché avec eux,
Et les fit escorter par deux cents cavaliers.
Ils ont traversé les montagnes de Luzon,
Le More fit des dons aux deux filles du Cid,

2650.

¡ Dios, que bien los sirvio a todo so sabor !
[54r°] Otro dia mañana con ellos cavalgo,
con dozientos cavalleros escurrir lo mando ;
hivan troçir los montes los que dizen de Luzon.
A las fijas del Çid el moro sus donas dio,

2655.

Et un cheval fort beau à chacun des infants.
Après Arbuxelo, ils vinrent au Jalon,
Et ont logé au lieu nommé Ansarera.
Le More fit cela pour son ami le Cid.
Mais voyant la richesse étalée par le More,

2655.

buenos seños cavallos a los ifantes de Carrion.
Troçieron Arbuxuelo e legaron a Salon,
o dizen el Anssarera ellos posados son.
Tod esto les fizo el moro por el amor del Çid Campeador.
Ellos veyen la riqueza que el moro saco,

§ Mauvais desseins des Infants

§ Mauvais desseins des Infants

2660.

Les deux frères ont préparé leur trahison.
« Puisque nous abandonnons les filles du Cid,
Si nous pouvions tuer le More Avengalvon,
Toute ses richesses tomberaient en nos mains,
Tout serait à nous comme tout l'est à Carrion,

2660.

entramos hermanos conssejaron traçion :
« Hya pues que a dexar avemos fijas del Campeador
si pudiessemos matar el moro Avengalvon
quanta riquiza tiene aver la iemos nos.
tan en salvo lo abremos commo lo de Carrion,

2665.

Et le Cid n'aurait plus jamais raison de nous. »
Tandis que les infants nourrissaient ce projet,
Un More comprenant le castillan l'entend,
Et sans lui rien cacher, dit à Abengalvon :
« Vous êtes mon seigneur, méfiez-vous des infants,

2665.

nunqua avrie drecho de nos el Çid Campeador. »
Quando esta falssedad dizien los de Carrion
un moro latinado bien gelo entendio ;
non tienen poridad, dixolo [a] Avengalvon :
« Acayaz, curiate destos, ca eres mio señor ;

2670.

Je les ai entendu comploter votre mort ! »
Le More Abengalvon était fort courageux.
Il chevaucha en tête de ses deux cents hommes.
Il a brandit ses armes devant les infants,
Et ce qu'il leur a dit ne leur fit pas plaisir !

2670.

tu muert oi conssejar a los infantes de Carrion. »
El moro Avengalvon mucho era buen barragan,
con dozientos que tiene iva cavalgar.
Armas iva teniendo, paros ante los ifantes ;
de lo que el moro dixo a los ifantes non plaze :

2675.

« Dites-moi, les infants, que vous ai-je donc fait ?
Je vous sers de mon mieux et vous voulez ma mort ?
Je me retiens à cause du Cid mon ami,
{54v°} Sinon vous subiriez un sort épouvantable,
Moi je reconduirais ses filles jusqu'au Cid,

2675.

« Dezid me : ¿ que vos fiz ifantes de Carrion ?
¡ Hyo sirviendo vos sin art e vos conssejastes pora mi muert !
Si no lo dexas por mio Çid de Bivar
[54v°] tal cosa vos faria que por el mundo sonas
e luego levaria sus fijas al Campeador leal ;

2680.

Et vous, à Carrion n'entreriez jamais plus !
Moi, je vous abandonne, vous, méchants et traîtres,
Si vous le permettez Dames Elvire et Sol :
De ceux de Carrion je n'apprends rien de bon !
Que Dieu qui est le maître du monde le veuille...

2680.

¡ vos nunqua en Carrion entrariedes jamas !
Aquim parto de vos commo de malos e de traidores.
Hire con vuestra graçia, don Elvira e doña Sol ;
¡ poco preçio las nuevas de los de Carrion !
Dios lo quiera e lo mande, que de tod el mundo es señor,

§ Départ d'Abengalvon

§ Départ d'Abengalvon

2685.

Que cette alliance-là réjouisse le Cid ! »
Après avoir parlé le More s'en retourne,
Les armes à la main, traverse le Jalon,
En homme de bon sens, à Molina revient.
Les Infants ont alors quitté Anssarera :

2685.

d'aqueste casamiento que[s] grade el Campeador. »
Esto les ha dicho y el moro se torno ;
teniendo ivan armas al troçir de Salon,
cuemmo de buen seso a Molina se torno.
Ya movieron del Anssarera los ifantes de Carrion ;

2690.

Chevauchant et de jour et de nuit, ils se hâtent.
Laissant à gauche, Atinenza, ce fier rocher,
Puis ils ont traversé la sierra de Miedes,
Ils ont éperonné pour franchir les Monts Clairs,
Laissant à gauche Griza que peupla Alamos

2690.

acojen se a andar de dia e de noch,
a ssiniestro dexan Ati[en]za una peña muy fuert,
la sierra de Miedes pasaron la estoz,
por los Montes Claros aguijan a espolon,
a ssiniestro dexan a Griza que Alamos poblo

2695.

Avec le souterrain qui fut la prison d'Elphe.
Vers la droite, plus loin, laissent Sant Esteban,
Et voilà les Infants dans la rouvraie de Corpes.
Les monts sont élevés, les arbres jusqu'au ciel,
Et des bêtes sauvages rôdent tout autour.

2695.

- alli son caños do a Elpha ençerro -
a diestro dexan a Sant Estevan, mas cae aluen ;
entrados son los ifantes al robredo de Corpes,
los montes son altos, la ramas pujan con la nues,
e las bestias fieras que andan aderredor.

2700.

Mais voilà un verger et sa claire fontaine :
Les Infants demandèrent qu'on plante leur tente ;
Ils ont passé la nuit avec toute leur troupe.
Ils montrent leur amour en enlaçant leurs femmes,
Mais au lever du jour ils en feront la preuve !

2700.

Falaron un vergel con una linpia fuent,
mandan fincar la tienda ifantes de Carrion ;
con quantos que ello traen i yazen essa noch.
Con sus mugieres en braços demuestran les amor :
¡ mal gelo cunplieron quando salie el sol !

2705.

Ils ont fait charger leurs richesses sur les bêtes,
On a plié la tente où ils avaient dormi,
Et leurs gens sont partis aussitôt en avant :
C'est ce qu'ils ont voulu, les Infants de Carrion !
Ils ne veulent ici homme ni femme, rien,

2705.

Mandaron cargar las azemilas con grandes averes ;
cogida han la tienda do albergaron de noch,
adelant eran idos los de criazon.
Assi lo mandaron los ifantes de Carrion
que non i fincas ninguno, mugier nin varon,

§ “La afrenta” - L'humiliation

§ “La afrenta” - L'humiliation

2710.

Rien que leur deux épouses doña Elvire et Sol.
Ils veulent pouvoir faire d'elles ce qu'ils veulent.
Tout le monde parti, ils sont seuls tous les quatre...
Et voilà le malheur qu'ils ont prémédité !
« Maintenant, sachez-le, Doña Elvire et Sol,

2710.

si non amas sus mugieres doña Elvira e doña Sol ;
deportar se quieren con ellas a todo su sabor.
Todos eran idos, elos .iiii. solos son.
Tanto mal comidieron los ifantes de Carrion :
« Bien lo creades don Elvira e doña Sol :

2715.

Vous serez outragées dans ces rudes montagnes !
Nous partirons d'ici et vous y laisserons,
Vous n'aurez point de part aux terres de Carrion !
Cette nouvelle ira aux oreilles du Cid
Pour nous venger ainsi de l'affaire du lion ! »

2715.

aqui seredes escarnidas en esto fieros montes ;
oy nos partiremos e daxadas seredes de nos,
non abredes part en tierras de Carrion.
Hiran aquestos mandados al Çid Campeador ;
¡ nos vengaremos aquesta por la del leon ! »

2720.

Alors ils leur enlèvent manteaux et pelisses,
Les laissant quasi nues, en chemise et jupon !
Ils ont chaussé leurs éperons, les odieux traîtres,
Et ils ont pris en main leurs fortes sangles dures,
Les Dames voient cela, et Doña Sol s'écrie :

2720.

Alli les tuellen los mantos e los pelliçones,
paran las en cuerpos y en camisas y en çiclatone .
Espuelas tienen calçadas los malos traidores,
en mano prenden las çinchas fuertes e duradores.
Quando esto vieron las dueñas fablava doña Sol :

2725.

« Par Dieu vous en prions, Don Diègue et Don Fernand :
Vous avez deux épées bien fortes et trenchantes,
- l'une c'est Colada et l'autre c'est Tizon -
Coupez-nous donc la tête, et nous serons martyres !
Sur ce point s'entendront les Chrétiens et les Mores :

2725.

« ¡ Por Dios vos rogamos don Diego e don Fernaando !
Dos espadas tenedes fuertes e tajadores
- al una dizen Colada a al otra Tizon -
¡ cortandos la cabeças, martire seremos nos !
Moros e christianos departiran desta razon,

2730.

Nous n'avons pas reçu ce que nous méritions !
Ne faites pas sur nous un si mauvais exemple !
Si vous nous maltraitez, à vous le désonheur :
Vous devrez vous justifier jusque devant les cortès. »
Mais leurs prières sont demeurées sans effet,

2730.

que por lo que nos mereçemos no lo prendemos nos ;
¡ atan malos enssienplos non fagades sobre nos !
Si nos fueron majadas abitaredes a vos,
retraer vos lo an en vistas o en cortes. »
Lo que ruegan las dueñas non les ha ningun pro.

2735.

Et les Infants ont commencé à les frapper
Avec les sangles sans vouloir les ménager ;
La pointe aiguë des éperons leur fait grand mal,
Leurs chemises sont déchirées, jusqu'à leur chair,
Et le sang a jailli sur la soie des jupons.

2735.

Essora les conpieçan a dar los ifantes de Carrion,
con las çinchas correzidas majan las tan sin sabor,
con las espuelas agudas don ellas an mal sabor
ronpien las camisas e las carnes e ellas amas a dos ;
linpia salie la sangre sobre los çiclatones.

2740.

Jusqu'au fond de leurs cœur elles sentent les coups !
S'il le plaisait à Dieu, quel bonheur ce serait
Que le Campeador surgisse à ce moment !
Ils les ont tant frappées qu'elles s'évanouissent,
Leurs jupons, leurs chemises sont ensanglantés.

2740.

Ya lo sienten ellas en los sos coraçones.
¡ Qual ventura serie esta si ploguiesse al Criador
que assomasse essora el Çid Campeador !
Tanto las majaron que sin cosimente son,
sangrientas en las camisas e todos los çiclatones.

2745.

Les deux sont maintenant fatigués de frapper,
Ils ont rivalisé à qui frappait le mieux.
Ni Elvire ni Sol ne peuvent plus parler,
Comme mortes laissées en la rouvraie de Corpes,
Ils ont pris leur manteaux, leurs fourrures d'hermine,

2745.

Canssados son de ferir ellos amos a dos
ensayandos amos qual dara mejores colpes.
Hya non pueden fablar don Elvira e doña Sol,
por muertas la dexaron en el robredo de Corpes.
Levaron les los mantos e las pieles armiñas

2750.

Et les laissent meurtries en bliaut et chemise
Les livrant aux oiseaux et aux bêtes sauvages...
Sachez-le : ils les ont ainsi laissées pour mortes.
Ah ! Si le Cid alors avait pu apparaître !
Pour mortes les infants de Carrion les ont

2750.

mas dexan las maridas en briales y en camisas
e a las aves del monte e a las bestias de la fiera guisa.
Por muertas la[s] dexaron sabed, que non por bivas.
¡ Qual ventura serie si assomas essora el Çid Campeador !
Los ifantes de Carrion en el robredo de Corpes

2755.

Laissées dans la forêt de chênes de Corpes,
Et l'une alors ne peut venir en aide à l'autre.
Mais eux sont très contents, traversant la montagne :
« Nous voilà bien vengés, enfin, de nos mariages !
Elles n'auraient pas même été nos concubines,

2755.

por muertas las dexaron,
que el una al ora nol torna recabdo.
Por los montes do ivan ellos ivan se alabando :
« De nuestros casamientos agora somo vengados :
non la deviemos tomar por varranganas

2760.

À moins qu'on ne nous l'ait vivement demandé :
Ne pouvaient en nos bras passer pour nos égales.
Pour l'affaire du lion notre honte est lavée ! »
Les infants s'en allaient en se réjouissant.
Mais je vais vous parler de ce Felez Muñoz :

2760.

si non fuessemos rogados,
pues nuestras parjas non eran pora en braços.
¡ La desondra del leon assis ira vengando ! »
Alabandos ivan los ifantes de Carrion.
Mas yo vos dire d'aquel Felez Muñoz,

§ Felez Muñoz découvre le forfait

§ Felez Muñoz découvre le forfait

2765.

Qui était le neveu du Cid Campeador ;
Les infants l'avaient mis devant, contre son gré.
Et tout en cheminant, il avait le cœur gros ;
Alors il a pris soin de s'écarter des autres :
Il est allé au fond d'une forêt épaisse,

2765.

sobrino era del Çid Campeador :
mandaron le ir adelante mas de su grado non fue.
En la carrera do iva doliol el coraçon ;
de todos los otros aparte se salio,
en un monte espesso Felez Muñoz se metio

2770.

Et de là regarda venir ses deux cousines ;
Et sut ce que faisaient les infants de Carrion.
Il les a vu venir, et les a entendus
Mais eux ne le voyaient, ne se doutaient de rien.
S'ils l'avaient aperçu, il l'auraient mis à mort !

2770.

fasta que viesse venir sus primas amas a dos.
o que an fecho los ifantes de Carrion.
Violos venir e oyo una razon,
ellos nol vien ni dend sabien raçion ;
sabet bien que si ellos le viessen non escapara de muert.

2775.

Puis les infants s'en vont, jouant de l'éperon,
Alors Felez Muñoz s'en revint sur leurs traces,
Et découvrit ses deux cousines comme mortes ;
Les appelant : “Cousines ! Cousines ! ”, il descend,
Attache son cheval et s'en va auprès d'elles :

2775.

Vansse los ifantes, aguijan a espolon.
Por el rastro tornos Felez Muñoz,
fallo sus primas amorteçidas amas a dos ;
lamando « ¡ Primas, primas ! » luego descavalgo,
arrendo el cavallo, a ellas adeliño :

2780.

« Mes cousines ! Doña Elvire et Doña Sol !
Les infants de Carrion se sont mal comportés !
Plaise à Dieu et Marie qu'en retour ils en souffrent ! »
Il les a toutes deux soutenues, tour à tour,
Parler ne peuvent pas, tant sont bouleversées :

2780.

« ¡ Ya primas, las mis primas don Elvira e donna Sol !
¡ Mal se ensayaron los infantes de Carrion !
¡ A Dios plega e a Santa Maria que dent prendan ellos mal galardon ! »
Valas tornando na ellas amas a dos ;
tanto son de traspuestas que non pueden dezir nada.

2785.

Ce serait déchirer le tissu de leur cœur.
« Cousines ! Cousines ! Doña Elvire et Sol !
Réveillez-vous, cousines, au nom du Créateur !
Il le faut maintenant, avant que la nuit vienne,
Et que les bêtes de ces bois ne nous dévorent ! »

2785.

Partieron se le las tellas de dentro el coraçon,
lamando « ¡ Primas, primas don Elvira e doñ[a] Sol !
¡ Despertedes, primas por amor del Criador !
Minetra es el dia, ante que entre la noch,
¡ los ganados fieros non nos coman en aqueste mont ! »

2790.

Doña Elvire et Sol ont repris leurs esprits :
Elles ouvrent les yeux et voient Felez Muñoz.
« Du courage, cousines, pour l'amour de Dieu !
Sitôt que les infants ne trouveront plus,
Ils vont me rechercher, partout, en toute hâte,

2790.

Van recordando don Elvira e doña Sol,
abrieron los ojos e vieron a Felez Muñoz.
« ¡ Esforçad vos, primas, por amor del Criador !
De que non me fallaren los ifantes de Carrion
a grant priessa sere buscado yo ;

2795.

Et si Dieu ne nous aide, nous mourrons ici. »
Doña Sol a parlé, avec beaucoup peine  :
« Pour le Campeador notre père, cousin,
Donnez nous un peu d'eau, au nom du Créateur ! »
Avec le chapeau qu'il portait, Felez Muñoz

2795.

si Dios non nos vale aqui morremos nos. »
Tan a grant duelo fablava doña Sol :
« ¡ Si vos lo meresca, mio primo, nuestro padre el Campeador !
¡ Dandos del agua, si vos vala el Criador ! »
Con un sonbrero que tiene Felez Muñoz

2800.

(C'était un chapeau neuf, apporté de Valence)
A recueilli de l'eau, qu'il donne à ses cousines :
Elles sont si faibles, ça leur fera du bien ;
À force d'insister elles l'ont avalée.
Il les réconforta et réchauffa leur cœur,

2800.

- nuevo era e fresc que de Valençia saco —
cogio del agua en el e a sus primas dio ;
mucho son lazradas e amas las farto.
Tanto las rogo fata que las assento ;
valas conortando e metiendo coraçon

2805.

Quand elles eure t repris des forces toutes deux,
Il les a prises et hissées sur son cheval,
Les recouvrant toutes les deux de son manteau,
Tenant la bride de son cheval, ils s'en vont
Tous les trois, traversant la forêt de Corpes ;

2805.

fata que esfuerçan, e amas las tomo
e privado en el cavallo las cavalgo ;
con el so manto a amas las cubrio,
el cavallo priso por la rienda e luego dent la part[io].
Toso tres señeros por los robredos de Corpes

2810.

Quand vint le jour, ils sont sortis de la montagne.
À la rivière Duero, Felez Muñoz
Dans la tour de Doña Urraca les dépose,
Et aussitôt chevauche vers Saint-Estevan.
Où est l'homme d'Alavar Fañez, Diego Tellez.

2810.

entre noch e dia salieron de los montes ;
a las aguas de Duero ellos arribado son,
a la torre de don Urraca elle las dexo.
A sant Estevan vino Felez Muñoz,
fallo a Diego Tellez el que de Albar Fañez fue ;

§ Doña Elvire et Sol arrivent à Saint-Esteban

§ Doña Elvire et Sol arrivent à Saint-Esteban

2815.

Quand celui-ci l'entend, il en est affligé !
Il prit des chiens et s'habilla comme il fallait,
Pour aller retrouver Doña Elvire et Sol ;
Il les a ramenées jusqu'à Saint-Estevan,
Et les y a traitées du mieux qu'il le pouvait.

2815.

quando el lo oyo pesol de coraçon,
priso bestias e vestidos de pro
hiva reçebir a don Elvira e a doña Sol ;
en Sant Estevan dentro la mestio,
quanto el mejor puede alli las ondro.

2820.

Ceux de Saint Estevan, qui sont de braves gens,
Quand ils surent cela, en furent affligés.
On restaure les forces des filles du Cid,
On les garde jusqu'à ce qu'elles aillent mieux.
Pendant que les infants de Carrion se vantent !

2820.

Los de Sant Estevan siempre mesurados son ;
quando sabien esto pesoles de coraçon,
a las fijas del Çid dan les esfuerço ;
alli sovieron ellas fata que sanas son.
Allabandos seyan los ifantes de Carrion.

2825.

Ce qui fait de la peine au brave roi Alphonse.
À Valence la Grande arrivent les nouvelles :
Quand le Campeador a entendu cela,
À méditer il est resté un grand moment.
Et puis il a levé la main, saisi sa barbe :

2825.

De cuer peso esto al bue rey don Alfonsso.
Van aquestos mandados a Valençia la mayor ;
quando gelo dizen a mio Çid el Campeador
una grand ora pensso e comidio ;
alço la su mano, a la barba se tomo :

2830.

« Que grâce soit rendue au Christ, notre seigneur ,
Ainsi voilà l'honneur que me font les infants !
Par cette barbe que nul ne m'arrachera,
Ils ne sera pas dit qu'ils en profiteront,
Car mes filles seront maintenant bien mariées ! »

2830.

« ¡ Grado a Christus que del mundo es señor
quando tal ondra me an dada los ifantes de Carrion !
¡ par aquesta barba que nadi nos messo
non la lograran los infantes de Carrion,
que a mis fijas bien las casares yo ! »

2835.

Le Cid était en peine, et la Cour elle aussi.
{ Ainsi qu'Alvar Fañez, en son âme et son cœur.}
Minaya chevaucha avec Pero Bermuez,
Martin Antolinez, le brave burgalais,
Et deux cents chevaliers appelés par mon Cid.
Il leur ordonne de chevaucher jour et nuit,

2835.

Peso a mio Çid e a toda su cort
{e [a] Albar Fañez d'alma e de coraçon.}
Cavalgo Minaya con Pero Vermuez
e Martin Antolinez el burgales de pro
con .cc. cavalleros quales mio Çid mando ;
dixoles fuerte mientre que andidiessen de dia e de noch,

2840.

Et qu'ils ramènent ses deux filles à Valence.
Ils ont accompli ses ordres sans plus tarder,
Et ils ont chevauché jour et nuit promptement.
Arrivés à Gormaz, qui est un fort château,
Ils se sont arrêtés pour y passer la nuit.

2840.

aduxiesseen a ssus fijas a Valençia la mayor.
Non lo detardan el mandado de su señor,
a priessa cavalgan, andan los dias e las noches ;
vinieron a Gormaz un castiello tan fuert,
hi albergaron por verdad una noch.

2845.

À Saint Estevan est arrivée la nouvelle,
Que Minaya venait pour voir ses deux cousines.
Les barons de Saint-Estevan, de braves gens,
Reçoivent Minaya avec tous ses vassaux,
Préparant un festin le soir en son honneur.

2845.

A Sant Estevan el mandado lego
que vinie Minaya por sus primas amas a dos.
Varones de Sant Estevan a guisa de muy pros
reçiben a Minaya e a todos sus varones,
presentan a Minaya essa noch grant enffurçion :

2850.

Il ne le voulut pas, mais les en remercia.
« Merci, barons de Saint-Estevan, vous si sages,
De nous donner votre soutien dans le malheur ;
Le Cid vous en rend grâces de là où il est !
Et moi qui suis ici je le fais bien aussi.

2850.

non gelo quiso tomar, mas mucho gelo gradio :
« Gracias, Varones de Sant Estevan, que sodes conosçedores,
por aquesta ondra que diestes a esto que nos cuntio.
Mucho vos lo gradeçe alla do esta, mio Çid el Campeador ;
assi lo ffago yo que aqui esto.

2855.

Puisse le Dieu du Ciel vous en récompenser ! »
Tous l'ont remercié, ils sont contents de lui. 
Ils se sont retirés pour dormir cette nuit ;
Minaya est allé trouver ses deux cousines :
Elles l'ont regardé en ouvrant de grands yeux,

2855.

¡ Affe Dios de los çielos : que vos de dent buen galardon ! »
Todos gelo gradeçen e ses pagados son ;
adliñan a posar pora folgar essa noch.
Minaya va ver sus primas do son,
en el fincan los ojos don Elvira et doña Sol :

§ Minaya les ramène à Valence

§ Minaya les ramène à Valence

2860.

« Vous nous apparaissez comme le Créateur !
Et vous rendez-lui grâces de nous voir vivantes ;
Nous dirons nos malheurs quand nous serons tranquilles. »
Les Dames et Alvar Fañez étaient en pleurs.
Et Pero Bermuez à son tour a parlé :

2860.

« ¡ Atanto vos lo gradimos commo si viessemos al Criador !
E vos a el lo gradid quando bivas somos nos.
En los dias de vagar toda nuestra rencura sabremos contar. »
Loravan de los ojos las dueñas e Alvar Fañez
e Pero Vermuez otro tanto las ha :

2865.

« Doña Elvire et Sol, n'ayez pas de chagrin !
Vous êtes sauves et vivantes, c'est très bien.
Vos mariages détruits, vous en méritez d'autres.
Et que vienne le jour où nous vous vengerons ! »
Ils ont passé la nuit, dans une grande joie.

2865.

« Don Elvira e doña Sol : cuidado non ayades
quando vos sodes sanas e bivas e sin otro mal
Buen casamiento perdiestes, mejor podredes ganar.
¡ Aun veamos el dia que vos podamos vengar ! »
Hi yazen essa noche, e tan grand gozo que fazen.

2870.

Et dès le lendemain, ils se sont mis en selle ;
Ceux de Saint-Estevan s'en vont leur faire escorte,
Jusqu'à Rio d'Amor, cherchant à les distraire,
Et là les ont quittés pour retourner chez eux.
Minaya et les Dames ont continué,

2870.

Otro dia mañana pienssan de cavalgar ;
los de Sant Estevan escurriendo los van
fata Rio d'Amor danso les solaz,
d'allent se espidieron dellos, pienssan se de tornar,
e Minaya con las dueñas iva cabadelant.

2875.

Passant Alcoceba, à droite de Gormaz,
Et vers Vado-de-Rey sont allés se loger,
À Berlanga, la ville, ils ont passé la nuit.
Le lendemain matin, ils ont repris la route,
Ils sont allés loger vers Medina{celli},

2875.

Troçieron Alcoçeva, a diestro de[xan] Gormaz,
o dizen Bado de Rey alla ivan p[a]sar,
a la casa de Berlanga posada presa han.
Otro dia mañana meten se a andar,
a qual dizen Medina ivan albergar

2880.

Et puis le jour suivant, de Medina a Molina.
Le More Abangalvon en est tout réjoui,
Et pour les recevoir est allé de bon cœur.
Et au nom de Mon Cid leur fait riche souper.
De là ils sont allés sans détours vers Valence.

2880.

e de Medina a Molina en otro dia van.
Al moro Avengalvon de coraçon le plaz,
saliolos a reçebir de buena voluntad ;
por amor de mio Çid rica çena les da.
Dent pora Valençia adeliñechos van.

§ Le Cid va accueillir ses filles

§ Le Cid va accueillir ses filles

2885.

Quand le bien-né lui-même a appris la nouvelle,
Il monte son cheval et sort les recevoir,
De ses armes paré, il montre grande joie.
Et maintenant le Cid peut embrasser ses filles,
Et en les embrassant, il dit en souriant  :

2885.

Al que en buen ora nasco legava el mensaje ;
privado cavalga, a reçebir los sale,
armas iva teniendo e grant gozo que faze ;
mio Çid a sus fijas iva las abraçar,
besando las a amas tornos de sonrrisar :

2890.

« Soyez les bienvenues, et que Dieu vous préserve  !
Contre mon gré j'ai consenti à ces mariages,
Et plaise au Créateur, celui qui est au ciel,
Que d'ici peu de temps vous soyez mieux mariées,
Et que je sois vengé de ceux de Carrion ! »

2890.

« ¿ Venides, mis fijas ?  ¡ Dios vos curie de mal !
Hyo tome el casamiento mas non oze dezir al.
¡ Plega al Criador que en çiel esta
que vos vea mejor casadas d'aqui en adelant,
de mios yernos de Carrion Dios me faga vengar ! »

2895.

Les filles ont baisé les deux mains de leur père.
Armés, ils sont alors entrés dans la cité,
Et leur mère Chimène s'en est réjouie.

2895.

Besaron las manos las fijas al padre.
Teniendo ivan armas, entraron se a la çibdad ;
grand gozo fizo con ellas doña Ximena su madre.

NOTES

Monts Clairs : Selon Ramon Menendez Pidal, ce toponyme désigne aujourd'hui un endroit reculé de la province de Guadalajara, là où la rivière Jamara prend sa source.

Alamos : Les toponymes ou antroponymes de ce vers et du suivant (“Griza”,“Alamos”, “Elpha”) n'ont pu être identifiés de façon certaine : régions, village, personnages ?

Sant Esteban : Aujourd'hui : “San Esteban de Gormaz”, dans la région de Soria.

rouvraie de Corpes : Cette forêt de chênes (rouvres) semble avoir disparu, mais elle se trouvait au sud-est de San Esteban de Gormaz. Une petite localité porte le nom de “Robledo de Corpes”. Selon la tradition, c'est là que les Infants auraient abandonné Doña Elvire et Doña Sol après les voir maltraitées, comme on pourra le lire un peu plus loin.

restaure : La graphie du mot espagnol est douteuse (« esfuerço », « enffurçion » ?), et le sens à lui attribuer l'est donc aussi... [RMP] l'interprête comme “enffurçion”, avec le sens du don rituel de viande, de pain et de vin, coutume moyenâgeuse, effectivement. J'adopte son point de vue, volontairement de façon ambiguë, en jouant sur le sens du mot “restaurer” ! Mais d'autres auteurs ne partagent pas cette interprétation.