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SOMMAIRE

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1940

SYNOPSIS :

§ Mon père prisonnier § Fère-Champenoise § L’exode § Alerte ! § Sur les routes § Convois § De l’Histoire ? § Le bout du chemin... § Les Allemands § Le 18 juin § Thiers et Pétain § Le retour § Fère ! Fère !

§ Mon père prisonnier

           J’avais trois ans à peine, et mon père partit
           Rejoindre les armées où il était requis.
175.    Je n’ai gardé de lui qu’une carte postale
           Avec une figure de soldat banale,
           Envoyée à mon nom mais pour qu’on me la lise
           Et disant seulement «  À Guigui grosses bises ».
           Mais la chance pour lui fut qu’il soit prisonnier,
180.    Et comme il travaillait pour les Ponts et Chaussées,
           L’Allemand eut besoin de gens de ce métier
           Pour surveiller les ponts, les faire réparer:
           Il ne fit pas partie des trains de déportés.
           Les vacances venues, ma mère a décidé
185.    De prendre “La Peugeot”, et de nous emmener,
           À Fère-Champenoise, pour y passer l’été.

§ Fère-Champenoise

           La grand-mère Lucie habitait le Faubourg
           De Connantre, maison qui avait une cour,
           Une grange où grand-père élevait un chevreau,
190.    Qui nous léchait la main, qu’on appelait “bicot”.
           Nous les enfants n’étions pas conscient de l’orage
           Qui outre-Rhin couvait - et mangions du fromage
           Que grand-mère faisait dans un très grand chaudron,
           Avec le lait que dans des pots nous ramenions
195.    De la ferme du bout, au tournant de la rue,
           Avec un gros cochon et un cheval qui rue.

           Lucie comme beaucoup de femmes travaillait
           À remmailler des bas qu’en pile on lui donnait,
           Sur une machine, dans un coin de sa cuisine ;
200.    Les ouvriers étant mobilisés, l’usine
           Avait fermé, et la machine était muette...
           Grand-père bonnetier, sa petite retraite
           Suffisait à grand-peine à les nourrir tous trois
           Car la petite sœur de mon père était là,
205.    Mauricette, très jeune, et qui plutôt que tante
           Pour nous longtemps fut une cousine amusante.
           On vivait chichement, mais les pâtisseries
           Faites d’un peu de pâte nous voyaient ravis !

§ L’exode

           Un jour il y a eu de grands cris dans la rue :
210.    « Ils arrivent ! Déjà on en a aperçus ! »
           — Mais qui ça? — Ben voyons, les Dodores, les Boches !
           Grand-père est aussitôt sorti de sous le porche
           Il a pris son vélo, est allé sur la place,
           Devant le Grand Café, plus personne aux terrasses,
215.    Au Boulevard du Nord, chez notre tante Odette,
           Raymond a dit qu’ils allaient faire leur mallettes,
           Et qu’il allait sortir la “Zèbre” du hangar...
           Grand-père est revenu, essoufflé et hagard;
           Dans le rue on criait maintenant «  Sauvez-vous! »
220.    Les gens ont commencé à sortir de partout
           Avec leurs matelas posés sur des charrettes
           Des valises, des sacs, pendules, chaufferettes,
           Oreillers, couvertures, paniers et victuailles,
           Vêtements, casseroles et bottes de paille,
225.    Et chevaux attelés qui n’y comprenaient rien
           Des cris des pleurs mêlés aux aboiements de chiens...

           Chez nous ce fut aussi une pagaïe extrême,
           Jusqu’au matin du douze juin, une heure blême ;
           Tout le monde s’était affairé à faire des paquets
230.    Valises ficelées, et des colifichets
           Babioles sans valeur, et pots de confiture
           Vêtements entassés, parapluies et chaussures,
           On mit dans la Peugeot tout ce que l’on pouvait :
           Le coffre trop petit, les gamins s’entassaient
235.    Avec des couvertures, et des casseroles,
           Des verres emballés, une lampe à pétrole...
           Ma mère conduirait, et grand-mère Lucie
           À ses côtés, tenant cabas et parapluie !
           Nous étions trois enfants, quatre avec Mauricette;
240.    Et Odette sa soeur irait à bicyclette,
           André aussi ; et la “Zèbre” aux mains de Raymond
           Emmènerait aussi grand-père Jacquesson.

§ Alerte !

           Mais quand tout était prêt, et qu’on allait partir,
           Voilà que les sirènes se font retentir
245.    Avec au loin le bruit obsédant des avions.
           Tout le monde revient en hâte à la maison,
           On se cache à la cave parmi les bouteilles
           Riant pour cacher une angoisse sans pareille.
           Quand à nouveau se font entendre les sirènes,
250.    Que cette fois n’ont pas accompagné des thrènes ;
           Comme des rats les gens sortent timidement
           Et de nouveaux s’affairent précipitamment.
           Tout le monde est enfin calé dans la Peugeot,
           Et Jacques aurait voulu qu’on prenne le “bicot” !
255.    Les voisins tout émus agitent leurs mouchoirs...
           Qui donc sait si jamais nous pourrons nous revoir ?
           Nous n’étions encore qu’à peine à Fresnay
           Quand on dut s’arrêter, la Peugeot zigzaguait !
           Pneu crevé! Il fallut aller chercher le cric
260.    Tout au fond du bazar du coffre trop rempli !
           Par chance des soldats bleu-horizon passant,
           Et fort obligeamment, ont fait le changement
           De roue... Jusqu’au prochain garage, oui, mais où ?
           Les gens interrogés n’en savaient rien du tout !

§ Sur les routes

265.    Nous autres, les enfants, nous amusions beaucoup
           De ce charivari régnant autour de nous !
           Et des noms des villages que nous traversions
           Nous faisions les paroles d’idiotes chansons ;
           Ainsi, je m’en souviens, “Marcilly le Hayer”
270.    Devint en un instant le refrain préféré
           Que nous avions trouvé pour nous égosiller,
           En scandant ses syllabes, en tapant des pieds...
           « mar-ci-yii-le-a-yé ! mar-ci-yii-le-a-yé ! »

           — Mais allez-vous finir, arrêtez de hurler !
275.    Maugréait ma grand-mère, en faisant le chignon
           Défait par les cahots, de ses beaux cheveux longs :
           — Vous nous cassez la tête ! N’est-ce pas, Georgette ?
           Et ma mère au volant qui demeurait muette,
           Avait d’autres soucis, mais n’en pensait pas moins,
280.    Occupée à trouver quel serait son chemin
           Dans ce labyrinthique torrent d’animaux
           Tirant charrettes, de soldats et de vélos,
           De piétons, de voitures, — et il faisait si chaud
           Que les pattes dressées, devant nous, des chevaux,
285.    Et la panse gonflée de pestilences vertes
           Empuantaient les airs, leurs entrailles ouvertes,
           D’où vrombissaient, en s’échappant, des mouches,
           Et nous mettions alors nos deux mains sur la bouche...

           « Oh ça pue ! Oh ça pue ! » avait lancé Janine,
290.    Avec des pouffements de rires en sourdine,
           Et cela nous faisait comme un nouveau refrain  ;
           Mais devant la grand-mère qui levait la main,
           Nénette avait repris de façon plus polie :
           « Masque à gaz ! Masque à gaz ! » — mais, par-dessus nos cris
295.    Les hurlantes sirènes des Stukas déchirent
           L’air en feu et soudain on voit des gens courir
           Dans les champs, et tomber comme des allumettes,
           Avec des claquements de crécelle... On nous jette
           Dans le fossé, et tout s’est arrêté, on guette
300.    Les feux qui font le bruit des pétards de la fête,
           Et soulèvent de grandes gerbes de fumée :
           Nous restons là cachés, effarés, bouche-bée...

§ Convois

           Le voyage a repris, emmenant ses fuyards.
           Nous dormions à la dure, les lits étaient rares,
305.    Dans la paille souvent, et j’avais peur des rats
           Que je voyais grouiller, et j’agitais les bras !
           Je ne l’invente pas : ma mère le nota
           Dans son petit cahier, j’ai retrouvé cela.
           Un jour ceux qui étaient à vélo se perdirent
310.    Nous dûmes les attendre, et en craignant le pire...
           Il nous fallait sans cesse chercher de l’essence,
           L’oncle Raymond faisait la queue avec patience,
           Et quand il ramenait un bidon de cinq litres,
           Même notre cousin ne faisait plus le pitre,
315.    Lui qui un jour laissé sur la “Zèbre”, esseulé,
           À desserrer le frein s’était bien amusé,
           Faisant rouler l’auto jusque dans le fossé,
           Aux grand cris apeurés des passants arrêtés !
           Il s’en était sorti sans même une écorchure,
320.    Mais des boeufs avaient dû tirer sur la voiture !

           Nous devions parfois stopper en pleine côte,
           Pour laisser des camions, comme une marée haute,
           Envahir et la route et les champs d’à côté ;
           Et le moteur fumait et le frein desserré
325.    La Peugeot hoquetait, ma mère s’agrippait
           Au volant, et frôlant les arbres, se frayait
           Un passage entre les charrettes, les soldats
           Sans fusils, qui allaient marchant encore au pas,
           Les voitures en panne, les chevaux couchés
330.    Dans les brancards levés, refusant d’avancer...

           Nous dormions à la dure, et quand un matelas
           S’offrait pour y laisser tomber nos corps si las,
           Alors c’étaient des puces, ou bien des punaises,
           Qui ravies de l’aubaine, en prenaient à leur aise,
335.    Et qui nous tourmentaient malgré notre fatigue,
           Tant dans le dénuement tous les malheurs se liguent.
           Nous trouvions à manger parfois sur une table,
           Quand nous avions affaire à des fermiers affables,
           Un peu de lait, du pain, des oeufs, ou du jambon,
340.    Et c’était un festin — gâché par les avions
           Qui nous faisaient sauter de nos bancs pour, à terre,
           Nous coucher, mâchonnant en guise de prière,
           Quelques bribes de mots se voulant rassurants
           Mêlés aux invectives pour les Allemands.
345.    Mais bien souvent la table, c’était nos genoux,
           Et l’âcre soupe tiède raclait comme du houx
           Nos gosiers affamés, comme des oisillons
           Hors du nid, essayant d’avoir le cou plus long,
           Pour être le premier à dérober les miettes
350.    Tombant du tablier que secouait Georgette !

           Des rumeurs circulaient, le soir entre les groupes
           Et même dans la nuit, on entendait la troupe,
           Ceux qui marchaient au pas, et les motocyclettes
           Allant cahin-caha, les cris des estafettes ; 
355.    Aux fenêtres grimpés, on en voyait brandir
           Des sortes de drapeaux déchirés et partir
           En courant comme si l’ennemi arrivait !
           Mais ce n’était encore qu’un autre, aux aguets.

§ De l’Histoire ?

           À l’âge que j’avais les jours ne comptaient pas,
360.    Et la guerre elle-même, au fond, n’existait pas.
           Je passais à travers tout cela sans rien voir,
           Et je ne savais pas que c’était de l’Histoire,
           J’étais comme un jouet, et comme un peu de trop :
           Bien plus tard j’ai compris Fabrice à Waterloo !
365.    Et j’avais seulement, quand me berçait ma mère,
           Des terreurs minuscules au sein d’un enfer.
           Pourtant les jours passèrent, ma mère les notait
           Chaque soir, écrivant sur son petit carnet,
           Les yeux parfois rougis, je sais qu’elle pensait,
370.    À Maurice, mon père, dont elle s’enquérait
           Auprès des ces soldats, qui devant nous passaient :
           — Le 64e ? Ah, madame, on ne sait
           Ce qu’ils sont devenus...voyez le Capitaine  !
           Chaque fois ce n’était que la même rengaine,
375.    Un gradé introuvable, et d’ignorants poilus,
           Et la Poste bien sûr, qui ne fonctionnait plus.

§ Le bout du chemin...

           Après bien des détours, et tant de fausses routes,
           En suivant malgré nous cette armée en déroute,
           Après tant de soucis et tant d’heures d’attente
380.    De nuits illuminées par les balles traçantes,
           De réveils pleins d’espoirs tout aussitôt déçus,
           Après avoir longé des murs criblés d’obus,
           Nous n’étions pas encore arrivés à la Loire,
           Qui nous semblait marquer un calme territoire...
385.    La Peugeot hoquetait, mais vaillamment montait
           Les collines boisées, et en haut, attendait
           Les cyclistes fourbus que la soif épuisait ;
           Et qui dans le fossé, un instant s’affaissaient...

§ Les Allemands

           Alors sont arrivés, devant nous à grand bruit,
390.    Des motos bariolées de vert et de kaki,
           Et des side-cars avec des Allemands,
           Casqués, bottés, braillant, et armés lourdement,
           Qui avec de grands gestes nous montraient du doigt
           Le village où la nuit nous avions eu un toit...
395.    «  Raus ! Schnell  !  » — On ignorait la langue
           Mais on a bien compris le but de la harangue !
           Trop heureux de ne pas nous trouver prisonniers,
           Tout le monde s’est mis alors à manœuvrer
           Pour faire demi-tour, et reprendre la route,
400.    Harassés et déçus, mais soulagés sans doute,
           Abandonnant l’idée de notre liberté,
           Cette Terre Promise dont nous serions privés !
           L’Allemand était là. «  À quoi bon ?  dit ma mère
           Continuer encore, en fuyant cette guerre
405.    Qui est là maintenant... retournons donc à Fère  ! »

§ Le 18 juin

           C’était le 18 juin, mais nul ne se souciait
           De ce que “dans le poste” un Général disait.
           D’ailleurs nous n’avions pas de “poste”, nous étions
           Des dizaines fuyant, revenant, et le son
410.    Était plutôt celui des camions, des avions...
           Reprendre notre route étant notre obsession.
           Ma mère en son récit n’en fit nulle mention
           Ce n’était certes pas sa préoccupation !
           Des voisins lui ont dit que les chefs allemands
415.    Nous laisseraient partir — et ma soeur dont les dents
           La faisaient tant souffrir, serait certainement
           Bien mieux si on pouvait lui trouver quelque onguent...
           On allait donc partir, oui, mais alors, voilà
           Que la Peugeot soudain ne redémarrait pas !
420.    La batterie bien sûr, était un peu à plat ;
           Faute de mieux, alors, Raymond la démonta ;
           Ah ! dit-il, soupirant, si Maurice était là !
           Pas de mécanicien, dans ce village-là !
           Il lui fallut aller jusqu’à un bourrelier
425.    Qui entre deux fauteuils avait de quoi charger...
           Tout le monde partait, et nous en attendant
           Gamins, on s’ennuyait, tout en se chamaillant.

§ Thiers et Pétain

           En passant, on nous crie que la guerre est finie !
           Pétain déjà s’est adressé à l’ennemi,
430.    Et il a prononcé un discours officiel,
           Disant que l’armistice ouvre une ère nouvelle
           Et la France n’a plus désormais de soldats.
           On avait autrefois déjà connu cela,
           Quand Thiers avait livré la France aux Allemands,
435.    Et que Paris pleurait sous les bombardements !
           Mais les bombes alors ne tombaient pas du ciel
           — Les ballons n’avaient pas encore mis leurs ailes ! —
           Elles sortaient encore de simples canons,
           Et ceux que sur la Butte, aux fortifications,
440.    Le traître avait voulu voler à la nation,
           Le peuple soulevé par son indignation
           S’en était emparé et les braquant sur lui,
           Avait pu un moment faire de ce Paris
           Tourmenté, affamé, une Commune fière,
445.    Symbole de la France à la face de Thiers !
           Rien de tel aujourd'hui, et Paris ville ouverte
           Aux mains de l’ennemi, de croix gammées couverte,
           D’un Maréchal sénile à Bordeaux réfugié,
           Comme d'un Empereur à Sedan prisonnier,
450.    Ne pouvait plus attendre que capituler !

§ Le retour

           L’oncle était revenu : le capot refermé
           Notre marche reprit, mais soudain emballée
           Dans la descente, la voiture trop chargée
           Et avec les cahots, a fait une embardée
455.    Et ma mère au volant avait beau s’agripper
           Tout cela a fini dans un profond fossé !
           Pas de mal, on s’en sort, mais le pneu est percé,
           Tout un bazar dans la voiture renversé,
           Et à l’avant le choc a quand même cassé
460.    Un peu le pare-choc enfoncé dans la terre,
           À la grande tristesse de ma pauvre mère !
           Tout le monde s’y mit, et de gros boeufs aussi,
           Prêtés par un fermier qui n’était pas parti.
           La pneu vite changé par le cousin André
465.    On repart, prudemment, et sans trop se hâter,
           Rien ne nous presse plus, puisque c’en est fini
           De cette folle fuite devant l’ennemi
           Qui maintenant partout est installé chez nous,
           Et que la France entière est tombée à genoux !

470.    Villages retrouvés et routes interdites,
           Convois sans fin qu’à doubler on hésite,
           Panneaux en allemand maintenant ajoutés
           On se sait plus très bien quel chemin emprunter...
           Dans un fond de ravin, le spectacle est affreux :
475.    Voitures défoncées, et cadavres hideux,
           Du linge éparpillé, des vêtements brûlés,
           Assurément ces gens ont été mitraillés !
           Et ceux que l’on rencontre ont des airs hébétés :
           Leur maison retrouvée, tout y est saccagé... 
480.    Et qu’allons nous trouver, nous aussi, au “Faubourg” ?
           Notre lit ce soir-là est au fond d’une cour,
           Sur un gros de tas de paille, si haut que pour monter
           Il nous faut une échelle — et j’ai peur de tomber !

§ Fère ! Fère !

           Panne sur panne, les “accus” sont déchargés,
485.    Encore —  mais quelqu'un veut bien nous remorquer,
           Et la fin de la route se fait avec lui,
           Deux jours durant, cette fois sous la pluie,
           À travers la région aux granges bombardées.
           Et quand nous retrouvons Marcilly-le-Hayer,
490.    Nous n’avons même plus envie d’être amusés !
           La route est longue et plate et de débris jonchée,
           De blessés avachis, de soldats affalés,
           Et toujours des camions, des chevaux, éventrés,
           Puis ce sont les marais de Courcemain, Fresnay,
495.    La côte de Corroy... tout le monde se tait
           Quand on aperçoit Fère, où nous voici enfin,
           Après un tel exode — et tout cela pour rien !