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SOMMAIRE-DE

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1952-2  : de Reims à Marseille à vélo

SYNOPSIS :

§ Un projet fou § Le grand départ § À Dijon § À saint-Jorioz § La ”route Napoléon” § L’affaire de Lurs § Mare nostrum  ! § Marseille ! § Erreur fatale... § Éloge de la technique § Valence, “Terre Promise” ?

§ Un projet fou

Le train-train du collège à me lasser venant,
Je cherchai un projet un peu ébouriffant.
Des feux de camp aussi j’avais un peu assez,
Je rêvais d’autre chose pour passer l’été.
Il n’était plus question d’aller se promener
En famille, à la mer, Fort-Mahon, Paramé...
Mon père qu’on disait « Toujours le pied levé »
Ne semblait plus avoir envie de voyager.
Alors il m’est venu, un matin, en partant,
Une idée mirifique, un but extravagant :
Aller jusqu’à Marseille, à vélo, par étapes,
Et pour corser la chose, en passant par les Alpes !
Mais je ne voulais pas tenter seul l’aventure :
Trouver des acolytes fut chose des plus dures !
Il fallait des garçons qui aimaient le vélo
Des garçons sérieux, et pas des rigolos
Qui abandonneraient au bout de quelques jours,
Et m’obligeant alors à faire demi-tour !
Mais il fallait surtout convaincre leurs parents
De les laisser partir à vélo si longtemps !
Mon père ne trouva à cela rien à dire,
Ma mère l’an dernier m’avait laissé partir,
Pour une expédition dangereuse, peut-être,
Et avait bien longtemps dû attendre mes lettres...
Elle était somme toute plutôt résignée
Et fit ce qu’il fallait malgré ses réticences,
Jusqu’à mettre sa garantie dans la balance
Pour convaincre les parents de ces deux cyclistes
Que j’avais recrutés, un peu à l’improviste
Les vacances approchant... mais qui me présentaient
Les qualités requises, à ce qu’il me semblait :
Joyeux lurons tous deux, avec de bons mollets
Des vélos adaptés, et pour qui ce projet
Un peu fou, leur était une raison de plus
D’échapper aux parents et au voyage en bus !

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Mes deux camarades.

Il se trouva que l’un avait même une tante
À Marseille, et se montrait contente
De nous y recevoir ! Cela constitua
Bien sûr un argument qui fut d’un très grand poids
Pour emporter l’acquiescement des deux parents,
Mais qui plus tard se révéla, bien indirectement
La source de ce qui fut pour moi Odyssée...
Mais je laisse cela pour l’instant... Écoutez !
Des trois cyclistes l’aventure mirifique,
À la conquête d’une sorte d’Amérique !

§ Le grand départ

Sacoches pleines de gamelles, couvertures
Piquets de tente avec un peu de nourriture,
Nous sommes donc partis un matin de juillet
Le cœur joyeux pour faire un aussi long trajet.
Châlons-sur-Marne, puis Langres, je me souviens,
Ce fut la première discorde entre copains,
D’avoir voulu voir la statue de Diderot...
Ce qui nous fit faire un détour et tarder trop
Pour établir la tente, quand il faisait nuit,
Après avoir mangé du riz pas très bien cuit !
Malgré cela nous avons bien dormi
En bordure de route, il faisait beau et chaud ;
Chaque matin, quand nous montions sur nos vélos
Nous nous prenions pour d’audacieux explorateurs ;
Fort peu de voitures, le matin de bonne heure,
Nous pouvions bien souvent rouler à trois de front
Et quand nous n’avions pas le nez dans le guidon,
On s’arrêtait longtemps, examiner la carte
Compter les kilomètres, et sur les routes plates,
On s’amusait parfois à jouer aux coureurs
L’un de nous s’échappait, et le front en sueur
Baissant la tête on moulinait tant qu’on pouvait,
Ou bien pour s’amuser, alors, on se cachait...
Et l’autre revenait, penaud, un peu inquiet,
Craignait la fausse route, et nous, on rigolait !

Jour après jour ainsi, nous roulions : nos mollets
Étaient bien entraînés, mais la selle faisait
Un peu des siennes du côté du fondement,
Et on se tortillait parfois, et douloureusement...
Nous connaissions fort bien le remède des “pros”
Qui consistait à mettre un peu de foie de veau
Dans le cuissard... mais à défaut, on eut l’idée
De journaux détrempés, comme papier mâché !
Et puis comme la route prenait de la pente,
On montait en danseuse, et puis dans les descentes,
On restait bien dressés, droits dans nos cale-pieds,
Ce qui bien entendu fit l’un de nous chuter !
Mais le mercurochrome et quelques pansements
Eurent bien vite fait, avec des grincements
De dents, de le remettre en selle — évidemment.
Il y avait aussi les crevaisons : des clous
Qui très perfidemment se plantaient toujours sous
Le pneu arrière, si pénible à démonter !
Mais c’était l’occasion d’une pause appréciée...
Les orages aussi vinrent nous saluer ;
De ces visiteurs-là on se serait passés !
D’un seul coup un torrent vient remplacer la route,
Et c’est toujours l’endroit où même pour un scout
Il n’est pas un seul porche, ou d’arbre, où s’abriter,
Et la tente montée risque de s’envoler !

§ À Dijon

Nous vînmes à Dijon, un mien parent lointain
Ayant été requis pour loger « ces gamins »,
Et après des détours dans la ville inconnue
C’est très aimablement que nous fûmes reçus.
Vrai repas, de l’eau chaude, et des lits en soupente
Voilà qui nous changeait un peu de notre tente !
J’ignorais que plus tard à Dijon, de nouveau
Je reviendrais — mais je garde mes mots :
Vous ne saurez cela qu’avec de la patience
Si vous lisez ces vers que pour vous je cadence !

§ À saint-Jorioz

Mon grand frère Daniel était à Saint-Jorioz
Et pour nous ce fut là une très bonne chose :
Il était entendu que nous ferions étape
Au camp des “Éclaireurs” où étaient ses pénates !
Il était un peu chef, s’occupant d’intendance,
Et ayant de ce fait certaine indépendance,
Il avait réservé une tente pour nous ;
C’était près d’Annecy, et comme nos genoux
Àvaient pris peu à peu de la force, un détour
N’était pas de nature à gâcher un séjour
Où nous allions trouver un peu de réconfort
Après ces jours passés à faire tant d’efforts !
Nous avions déjà fait bien des allers-retours,
Pour aller visiter un chateau, une tour :
C’est ainsi que nous fîmes aussi la prouesse
D’aller jusqu’à Nyon pour voir la forteresse,
Et longeant le Léman, nous avons contourné
Genève par un long “chemin des écoliers”,
Vers Annecy enfin, cherchant notre chemin,
Peu connu des passants... Le camp n’était pas loin
Et fort heureusement, car il se faisait tard
Et nous l’avons atteint tout à fait par hasard !

Daniel nous attendait, mais à quelques jours près :
Notre programme était un peu vague, c’est vrai,
Nous n’avions même pas songé au téléphone,
On n’avait pas encore inventé le “smartphone” !
Le camp était fermé pour la nuit, mais “Castor”
Le “totem” de Daniel, qu’on lui donnait encore,
Nous servit de sésame, et on le réveilla :
La joie des retrouvailles ne se prolongea
Que peu de temps : nous étions harrassés,
Et sur des lits de camps nous nous sommes jetés !

À peine réveillés nous fûmes présentés
Aux diverses “patrouilles” du camp, au café
Qu’on nous servit brûlant dans de très gros chaudrons
Sur un grand feu de bois, et assis tous en rond.
Ayant été moi-même ”éclaireur”, je savais
Comment les jours au camp souvent se déroulaient
Mais mes deux camarades étaient un peu surpris
Et n’en étaient bien sûr que d’autant plus ravis.
Daniel nous emmena dans des tentes ouvertes
À tous, où nous avons fait cette découverte :
Des “grammophones”, choses inconnues de nous,
Et nous tournions la manivelle avec entrain
Pour entendre jouer de célèbres refrains !

§ La ”route Napoléon”

Après deux ou trois jours passés dans l’euphorie,
Ayant repris des forces, nous voilà partis :
Nous allions vers Grenoble, ayant choisi “la route
De Napoléon”, pour le panache, on s’en doute !
De Grenoble je n’ai de souvenir vraiment :
Comme nous campions toujours, évidemment,
En dehors de ces villes que nous traversions
Seules celles pour qui j’avais quelque passion
M’avaient fait négocier, comme à Langres, un arrêt,
Et je n’emmenais pas Stendhal dans mes effets.
Mais en quittant la ville ce beau matin-là
La côte de Laffrey, comme un mur s’éleva !
Il fallut mouliner, je m’en souviens encore
Le nez dans le guidon, car nos vélos d’alors
N’avaient que deux plateaux avec beaucoup de dents,
Et à la roue arrière, les dérailleurs d’antan
Ne nous permettaient guère que quatre pignons,
Et donc une faible démultiplication !
Le VTT n’était pas encore inventé,
Et comme les coureurs du “Tour”, il nous fallait
Nous dandiner et transpirer — sans voiture-balai !
Plus dure la montée, plus rapide la pente
En descendant, on frisait le soixante...,
(Car j’avais installé un compteur, à l’avant,
Gros comme une pendule, avec un gros cadran
Mû par un élastique, qui cassait souvent,
Mais dont j’étais très fier — et les ricanements
De mes coéquipiers ne me dérangeaient guère :
Cela me permettait de les impressionner
En augmentant un peu les chiffres indiqués...)
Nous avons fait encore bien des kilomètres,
Bien des étapes de hasard, on pouvait se permettre
De camper à l’époque à peu près n’importe où,
Et sans avoir besoin de dépenser un sou...
Notre seule contrainte était de pain et d’eau :
Daniel avait rempli nos sacs à Saint-Jorioz
Avec de quoi tenir presque jusqu’à Marseille,
Pour peu que nous ayons de l’eau dans nos bouteilles !
C’est ainsi que je pus le trois de ce mois d’Août
Envoyer une carte de Gap, que l’on voit ci-dessous :

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Si je n’avais gardé des choses comme ça,
Parfois je me demanderais si je ne rêve pas,
Si tout ce que j’écris est bien réalité,
Car si certaines choses sont resteés gravées
Dans ma mémoire, un aussi long voyage
Comporte bien des jours dont je n’ai plus l’image,
Mais comme on peut franchir sans se mouiller les pieds
Un torrent en sautant pierre à pierre en un gué
D’un souvenir à l’autre il me faut tendre un fil
Pour en faire un récit qui demeure facile
À lire comme on lit un roman d’aventures,
Ceux que je dévorais comme une nourriture
Durant les jours d’été, caché dans le grenier
De mon oncle Raulet, ayant éparpillé
Des dizaines de tomes de sa collection
Achetées un par un quand il était garçon,
De Jean de la Hire, “Les trois boy-scouts”
Dont je ne perdais pas une ligne, une goutte,
Car ils allaient à pied, à cheval, en voiture,
Même dans un avion de Blériot, — l’aventure !

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Au fond, escaladant les cols de cette route,
Nous étions tous les trois un peu les trois boys-scouts,
Et je rêvais déjà du livre que feraient
Les notes dans lesquelles, le soir, j’écrivais
Le récit que je nommerais : ”Les trois cyclistes” !
Mais le sort qui dans l’ombre se fit scénariste,
Donna à l’épopée une étrange tournure
Et ne me permit pas cette gloire future !

§ L’affaire de Lurs

Mais comme les virages chaque journée découvre
Un nouveau paysage et puis les villes s’ouvrent :
Après Gap, Sisteron, puis nous allons sur Digne...
Notre prochaine étape est Grasse ; on se résigne
À dormir sans la tente au bord de la Durance
Car nous sommes fourbus, sous le ciel de Provence.
Et pourtant c’est pendant cette nuit du 4 août,
À quelques kilomètres seulement de nous,
A Lurs, on assassine les époux Drummond,
Avec leur fille de dix ans, quelle émotion !
la France entière est sur les dents, on vient ici
Pour observer la ferme des Dominici,
La radio, la télé, qui balbutie encore
A bien compris déjà qu’elle ferait du score...
Les gendarmes partout contrôlent les voitures,
Mais nous, sous les étoiles, dormons à la dure !
Nous ne saurons “l’affaire” que beaucoup plus tard
Quand nous serons rentrés, et un peu par hasard...
Il s’en fallut de peu qu’on nous interrogeât,
Nous aurions pu être mêlés à tout cela,
Mais nous sommes passés sans rien voir, et tranquilles,
Ignorant tout de ce qui se disait en ville,
Comme les trois Fabrice au cœur de Waterloo,
Mais n’ayant pour chevaux que de simples vélos !...

§ Mare nostrum  !

Après bien des lacets et descentes véloces,
Nous voilà parvenus sur les hauteurs de Grasse :
Nous voulions en effet, nous autres les Marnais,
Voir la “côte d’Azur”, dont le soir on rêvait !
Marseille n’était autre que le point final
De notre expédition, et dans cet intervalle
Nous voulions profiter enfin de cette mer
Que l’on dit aussi bleue que les yeux de ma mère
Que je savais rougis par l’état de mon père,
Et mon cœur se serrait en mettant quelques mots
Sur une carte écrite à l’ombre, il faisait chaud...
Ce furent des senteurs et des jeux de couleurs
Des blancheurs de maisons, ruelles de fraîcheur,
Nous étions tout soudain payés de tant d’efforts
Nous n’étions pas pressés de nous ancrer au port !
Merveille de rouler tranquillement de front
Tant il y avait peu de voitures, camions,
Sur la route côtière, — aujourd'hui si chargée !
Cannes derrière nous, les rochers du Trayas
Offraient au campement de bien belles terrasses,
Et nous avons planté notre tente là haut
Nous, les explorateurs, en guise de drapeau !
Pour une fois c’était vraiment de très bonne heure
Pour s’arrêter, et nous nagions en plein bonheur
Avant d’aller tremper le bout du pied dans l’eau,
Puis de nous y laisser glisser, car c’était chaud !
Pâtes à la tomate et boîte de sardines,
Comme un festin de riches devant leur piscine...
Faite de cette mer devant nous scintillante
Cette “mare nostrum”, tellement différente,
De celle que nous connaissions, gens du Nord
Échoués, ébahis, espérant voir encore
Quelques sirènes endormies au creux des flots
Et le bateau d’Ulysse, et bientôt Calypso !

Il est bien difficile aujourd'hui de penser
Que l’on puisse en de tels endroits s’arrêter,
Planter sa tente, sans le moindre panneau
D’interdiction, de précautions, sans vidéo...
J’ai voulu une fois retrouver cet endroit :
En moto nous avons parcouru, je le crois,
Cette route, au moins cinquante années plus tard,
Mais si l’image est nette encore, en ma mémoire,
Villas et murs, carrefours et clôtures,
Plus un pouce de terre rouge, la nature
Est maintenant mise au musée : tout est tracé
Équarri, reblanchi, entouré, bétonné,
Les immenses demeures de ces nouveaux riches
Enturbannés venus des royaumes de triche,
Tyrans fuyant l’Afrique ici pour se cacher,
Stars déchues, banquiers véreux, crânes rasés...

§ Marseille !

Après deux ou trois jours passés à flemmarder
À regarder la mer, rouler et nous baigner,
Du côté de Fréjus et de Saint-Raphaël,
Nous sommes tout de même arrivés à Marseille.
On n’imagine plus aujourd'hui, ce que c’est
Que trouver son chemin, car tout le monde sait
Ouvrir son téléphone, et puis le GPS...
Mais nous n’avions rien d’autre qu’une simple adresse,
Et une vieille carte “Michelin”, c’est tout
Et les passants bien sûr ne savaient rien du tout
N’étaient jamais d’ici, ou ne répondaient pas...
Enfin la tante est là, qui nous ouvre les bras !
Quelques jours dans la ville, et le long du Vieux Port,
Puis Notre-Dame d’où nous regardons le fort
Du Château d’If, et bien sûr, cela nous rappelle
Monte-Cristo, qui sur les remparts nous appelle !
Nous prenons le bateau pour faire la visite,
Mais je me sens des haut-le-coeur très vite...
Je n’ai jamais vraiment eu le pied très marin,
En même la voiture ne me valait rien !
Je me souviens quand même, au fond d’un noir cachot,
Un trou barré de fer qui laissait voir les flots,
Et bien sûr je tremblais pensant au triste sort
De Dantès dans un sac à la place du mort !

§ Erreur fatale...

Il nous fallut bientôt songer à repartir.
Nous avons trouvé bien de tout nous répartir
Tente de plusieurs toiles, piquets et réchaud,
Et même les gamelles, entre les trois vélos.
Nous n’avions plus, c’est vrai, beaucoup de sous en poche
Mais il était prévu, dans une ville proche
De pouvoir retirer au guichet de l’argent
Envoyé par la Poste par nos trois parents,
Et la tante elle aussi de trois petits billets
Nous avais fait cadeau : nous étions guillerets,
Même si le retour était moins excitant...
Par la vallée du Rhône, c’était un bon plan,
Comme voie de retour, avions nous décidé :
Ce serait bien plus court, et bien moins escarpé !
Nous sommes donc partis, un matin de bonne heure,
Après des embrassades faites de bon cœur,
De la petite rue où résidait la tante
Pour traverser la ville, et les premières pentes.
Mais mes très petits pneus, que j’avais trop gonflés
Me secouaient très dur sur les maudits pavés ...
Je me suis arrêté un instant, faisant signe
Aux deux autres que c’était une chose bénigne
Que je devais seulement un peu dégonfler,
Qu’ils ne s’arrêtent pas, qu’ils pouvaient continuer...
Quand j’eus finis, et suis remonté sur ma selle,
Je ne les voyais plus, au bout de la ruelle.
J’ai pédalé plus fort, et plus fort, ennuyé
Et surpris qu’ils se soient déjà tant éloignés !
Comme j’avais atteint les faubourgs de la ville,
Et ne les voyais pas, je me dis : «  C’est facile
Ils ont fait demi-tour en s’inquiétant pour moi ! »
J’ai donc voulu refaire une seconde fois,
Dans l’autre sens aussi, le trajet déjà fait
Mais en pensant alors que leur route n’était
Pas la même que moi — ou bien qu’ils se cachaient !
Au départ revenu, pas le moindre vélo...
Il était évident que j’en avais fait trop
Que nous étions allés par différentes rues...
Définitivement, nous nous étions perdus  !
Et c’est vrai que ce n’est qu’une fois revenus
À Reims, que tous les trois nous nous sommes revus !
Mais entre temps, oiez tout ce qui s’est passé,
Et comment un détail en drame s’est changé !

§ Éloge de la technique

J’étais épouvanté de ce qui m’arrivait :
Je m’assis un moment, et je réfléchissais
À toutes les misères qui sur moi fondaient :
Je n’avais pas de tente, et guère de monnaie
Des parties de gamelles, et pas de réchaud,
Deux boîtes de sardines, un peu de haricots...
Je crois que j’ai pleuré devant cette malchance !
Que ceux qui aujourd'hui avec tant d’assurance
Critiquent les usages de nos téléphones,
En disant que ce n’est vraiment bon pour personne,
Songent un seul instant quel miracle pour moi
C’eût été de pouvoir faire entendre ma voix
À mes copains inquiets de me perdre, eux aussi,
Et comment, grâce à ça, nous eussion beaucoup ri !
Quand on roule en taxi ou qu’on a un chauffeur
On peut bien se moquer de tous les amateurs
De voitures, vélos, même des trottinettes,
À la belote on peut préférer la roulette...
Certes se promener partout comme un zombie
L’oreille au téléphone est bien une idiotie ;
Mais nier les services dûs à ces objets
En faire les coupables d’un usage niais
Ne témoigne que d’une pensée rabougrie
Et ne prouve rien d’autre que l’hypocrisie !
J’aimais la radio sur mon poste à galène
Émerveillé d’entendre, avec bien de la peine
La musique et les voix de l’autre bout du monde...
Mais est-ce la raison de cet usage immonde
Si courant maintenant de nous faire subir
Un vacarme rythmé pour mieux nous abrutir ?
La technique n’est pas responsable des maux
Que nous causent l’usage qu’en font les idiots.
Nos philosophes, nos penseurs à quatre sous,
Condamnent haut et fort, sans s’occuper de nous
Les outils numériques qu’ils ne manient pas,
Comme Voltaire allait vantant la plume d’oie
Chez l’imprimeur où faire éditer ses écrits,
Lui pourtant si critique en sa philosophie !

§ Valence, “Terre Promise” ?

J’ai repris mon vélo, et je suis reparti ;
Car je ne pensais plus qu’à me sauver d’ici.
Je savais que ma mère, comme précaution
Avait dû envoyer un mandat à mon nom
À la Poste à Valence, c’était convenu ;
Et mes amis ayant maintenant disparu,
Je me dis que le train serait le seul moyen
D’en finir avec ça, qui ne m’était plus rien !
Mais Valence pourtant était encore loin...
Et voilà le Mistral qui se levait, soudain,
Avec un peu de pluie : une Bérésina
Pour une randonnée commencée dans la joie !
Le nez sur mon guidon, un “Solex” me dépasse,
Tout doucement — et moi, contre le vent de face,
Je saisis l’occasion de lui sucer la roue :
Faire un peu moins d’efforts vaut bien un peu de boue
Reçue derrière lui... Venu à sa hauteur,
J’interroge l’heureux possesseur d’un moteur !
Il acquiesce et je roule ainsi, pendant des heures,
Avec un grand bonheur, compensant mon malheur...
Mais tout a une fin : même ce compagnon
Me quitte en arrivant à sa destination !
Et comme le soir venait, n’ayant qu’un bout de tente,
Je m’allonge dessous, profitant de la pente,
D’un grand talus herbeux, et de la pluie qui cesse,
Ayant avalé vite une tartine épaisse
Et guettant les clins d'œil de la lune aux nuages
Épuisé, je m’endors, comme dans un naufrage...

La nationale 7, chère aux “congés payés”,
Que nous avions voulu, justement, dédaigner,
Je l’ai connue ainsi deux ou trois jours durant,
Pédalant, pédalant, luttant contre le vent,
Profitant des camions, dans les côtes, si lents,
Pour essayer un peu, alors, m’y aggripant,
D’épargner mes mollets qui allaient faiblissant...
Mais souvent le chauffeur, rien qu’en accélérant
De moi cherchait alors à se débarrasser,
Et je devais bien sûr finir par tout lâcher,
Non sans risquer la chute, tant j’étais penché !
Je grignotais les fruits que j’avais maraudés,
N’ayant plus ni sardines, ni pâté, ni pain,
Quand Valence apparut, comme un mirage — enfin !
À la Poste aussitôt... mais elle était fermée !
Je dormis sur un banc, dans le square, à côté...
Je me suis réveillé bien après l’ouverture,
Et me précipitai, au guichet : l’aventure
Que je croyais finie, n’en était qu’au début...
Et pour cette fois-ci, je n’en dirai pas plus !