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SOMMAIRE

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1948 : Au Collège

SYNOPSIS :

§ En sixième § Un vélo neuf ! § Le Collège § Allemand ou Anglais ? § Pseudo-Latin § Travail manuel

§ En sixième

           En juin mil neuf cent quarante huit, un courrier
1180.   A rempli mes parents de joie et de fierté,
            Car j’étais le premier au concours de l’entrée
            En classe de sixième, et cela m’a marqué :
            En allant au Lycée, le grec et le latin
            Étaient à ma portée, et je l’espérais bien !

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1185.   Mais mon père et ma mère ont alors fait la moue :
            « Non, le Lycée n’est pas une école pour nous. »
            Ma déception fut grande, et cette décision
            Eut sur mon avenir telle répercussion,
            Que longtemps je nourris une grande rancoeur
1190.   À l’égard de parents méprisant mon bonheur,
            Pour ne pas déroger à l’humble condition
            À laquelle ils croyaient devoir leur soumission...
            Le Lycée, en effet, dans leur mentalité,
            Était fait pour “les riches” : les désargentés
1195.   N’avaient que le Collège comme débouché.
            Et pourtant si mon père était un ouvrier,
            Ma mère institutrice l’avait engagé
            À quitter son métier pour pouvoir étudier
            Et ainsi échapper, devenant fonctionnaire,
1200.   Aux contraintes de sa situation première !
            En tête du concours, je pouvais bien aller
            Partout où je voulais, on m’y eût accepté...
            La mentale barrière est de toutes la pire :
            N’étant pas matérielle, on ne peut la franchir.

§ Un vélo neuf !

1205.   Au “Collège Moderne et Technique”, je fis
            Donc ma rentrée, et bien qu’un peu marri,
            J’étais content d’aller seul à la grande ville !
            J’y allais à vélo, c’était assez facile.
            Mon père m’avait emmené au Pont de Laon
1210.   Où il connaissait bien un aimable marchand
            De vélos, grand et gros, mais un ancien champion ;
            Il avait acheté cadre, roues, et guidon
            Et ayant eu le droit de choisir la couleur,
            Je l’avait choisi vert, avec un dérailleur.

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1215.   Mon père avait lui-même monté ce vélo,
            Au sous-sol où était tout un méli-mélo
            De ferraille et d’outils, de vis et de boulons
            Qui étaient pour beaucoup de récupération,
            Venus d’une décharge où les américains
1220.   Jetaient un tas de choses, au fond d’un ravin :
            Machines à écrire, des skis et des bidons,
            Des boîtes de conserves, des outils, des boulons,
            Vêtements et chaussures, et des couvertures,
            Des tentes toutes neuves, et des confitures !
1225.   Tout le monde y allait, certains même y campaient,
            Pour être les premiers quand les camions venaient. . .
            Dans une époque où tant de choses nous manquaient,
            Et où il nous fallait encore des tickets,
            Voir ainsi tout jeter, par des camions entiers,
1230.   Et même des objets qu’on n’imaginait pas,
            Cela faisait pour moi “grotte d’Ali-Baba”,
            Celle que j’avais vu dans un film autrefois
            “Le Voleur de Bagdad”, ça s’appelait, je crois. . .

            Pour aller au Collège à quatre kilomètres,
1235.   Qu’il fasse chaud ou froid, je dois le reconnaître,
            Je ne me plaignais pas : j’attendais les copains,
            Et nous nous retrouvions ainsi chaque matin.
            Nous partions à trois, mais par un prompt renfort
            Nous étions bientôt cinq à pédaler plus fort ;
1240.   Faisant la course, on se donnait les noms
            De Bartali et de Coppi, et des champions
            Dont nous écoutions tous, le soir, à la radio,
            Les exploits à défaut d’acheter des journaux.

§ Le Collège

            Le Collège était fait de briques rouges sales ;
1245.   En mai quarante-cinq, dans une de ses salles,
            De la guerre en Europe, les belligérants,
            S’y étaient réunis, signant le document
            Qui mit fin à la guerre ; et ce fut un musée
            Rempli de grandes cartes et de tables cirées,
1250.   Qu’avec cérémonie on nous fit visiter
            Le jour de la rentrée, notre première année.

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            Chaque matin quand résonnait un haut-parleur,
            Nous nous nous rassemblions en ayant un peu peur
            D’être nommés par le surveillant-général
1255.   Ce qui signifierait quelque chose de mal.
            Nous étions fort nombreux, alignés dans la cour,
            Grande et carrée dont nous faisions le tour
            En courant pendant que notre cher professeur
            De gym’, lui, s’asseyait comme un chronométreur,
1260.   Mais lisait son journal consacré aux autos
            Dont il était, c’est vrai, un aficionado !
            Nous avions bien compris qu’il ne nous comptait pas,
            Et notre stratagème toujours lui échappa :
            A chaque coin de cour, dans ce quadrilatère
1265.   Un grand couloir s’ouvrait, donnant sur les waters,
            Et quand nous y passions l’un de nous s’y cachait
            Pour un tour, pendant que tous les autres couraient !
            Si parfois il jetait un œil suspicieux
            Il ne voyait qu’un groupe d’élèves nombreux
1270.   Courant, suant, soufflant, et qui lui demandaient
            Combien de tours encore à faire il leur restait :
            Et selon la longueur qu’il lui restait à lire,
            C’était un tour ou deux, ou encore bien pire !

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La cour du collège ; à mon époque, pas de “préau”.

§ Allemand ou Anglais ?

            En allemand le Prof” était très redouté.
1275.   Mon grand frère Daniel, de six ans mon aîné,
            Avait dans ce Collège étudié autrefois,
            Et comme bon élève, il avait eu le droit
            D’apprendre l’allemand, avec ce Monsieur-là.
            Mais moi qui de l’anglais croyait savoir déjà
1280.   Grâce aux américains, un petit peu de mots,
            Je me suis infiltré dans le gros du troupeau
            Destiné à l’anglais, quand le jour fut venu
            Sur l’une ou l’autre, de jeter son dévolu.
            Mais les rangs des “anglais” étant très étendus
1285.   Alors qu’en allemand ils étaient bien ténus,
            Le Professeur passa, demandant aux “anglais”
            De lui dire leurs noms, et je m’exécutai...
            Ce fut tout comme si mon humble patronyme
            Soudain avait ouvert les portes d’un abîme,
1290.   Comme si marmottant de façon syllabique
            J’avais jeté de l’eau dans le vase magique
            Qui aux temps arthuriens déclenchait un orage !
            «  Mais je connais ce nom, dit-il, — alors sois sage :
            J’ai eu ton frère, il était bon — tu le seras aussi,
1295.   Viens avec moi, petit, ne reste pas ici ! »

            C’est ainsi que je fis de l’allemand, malgré
            Mon amour de l’anglais, et bien contre mon gré !

§ Pseudo-Latin

            La sixième où j’étais se prétendait “Nouvelle” ;
            On voit que la manie n’est pas vraiment nouvelle
1300.   De modifier le nom pour mieux ne rien changer :
            Ce n’est pas pour autant qu’on était au Lycée
            Mais on nous avait fait — quelle bonté suprême !
            Cadeau de quelques heures de latin quand même,
            Mais seulement pour un trimestre, le premier,
1305.   Et quant au grec ancien, pas question d’y compter.
            Déjà les pédagos avaient pris le pouvoir
            Ils étaient encore là quelque vingt ans plus tard !
            Et pour eux le latin était la marchandise
            Qu’on donnait au collège comme friandise,
1310.   Nous ne méritions pas de mordre au “De Viris”
            Nous avions des livrets conçus pour nos délices
            Et nous y apprenions à parler le latin
            De cuisine bien sûr, avec de beaux dessins :
            “Assimil” avant l’heure, méthode pour gamins
1315.   Devant faire de nous de bons petits romains.
            On s’amusait un peu, mais pour mon propre compte
            Je voulais autre chose, et j’avais un peu honte.

§ Travail manuel

            Ce qui, à l’opposé, était des plus sérieux,
            C’était ce qui devait nous rendre laborieux :
1320.   Nous avions “Atelier” quatre heures par semaine,
            Et nous allions en rang dans des lieux peu amènes,
            Avec des toits multiples comme les usines,
            Et dans un grand vacarme, au milieu de machines.
            Nous étions répartis entre menuiserie
1325.   Piétinant des copeaux, et la ferronnerie,
            Et son alignement de quantité d’étaux,
            Où ça sentait la graisse et où il faisait chaud !
            C’est ainsi que j’appris comment limer le bois,
            Et manier la varlope, le ciseau à bois,
1330.   Puis à limer le fer, pour parvenir à faire
            Après quelques erreurs et beaucoup de misères,
            Au bout de dix semaines un accroche-balai
            Dont les dents n’étaient pas toutes comme il fallait,
            Instrument ramené un jour à la maison
1335.   Triomphant — mais resté sans utilisation...

            Nous avions en français un vieux monsieur Fauvet,
            Ancien instituteur, et qui s’évertuait
            Avec un grand mérite, à nous intéresser,
            Nous faisant chaque jour au tableau dessiner
1340.   Sur un grand fond tout bleu de Méditérranée
            Le chemin parcouru, non pas dans l’Odyssée,
            Réservée au Lycée, — mais pour nous Fénelon
            Avec son Télémaque était bien assez bon...
            Faisant contre mauvaise fortune bon cœur,
1345.   Les verbes allemands j’appris vraiment par cœur
            Au point que maintenant je les connais encore !
            À la grande surprise de Herr Professor
            J’eus même vingt sur vingt à la composition
            Et il dut m’adresser des félicitations
1350.   Ce qui venant de lui était une exception,
            Mais il me rappela qu’il avait eu raison !

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Le professeur est celui d’allemand. Je suis le 2e en bas en partant de la droite.