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SOMMAIRE

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1949-1950

SYNOPSIS :

§ Premiers vers § Science-Fiction § Un louveteau § Vacances à “Fère” § L’âne et la carotte § Avec l’oncle berger § À Namur à vélo

§ Premiers vers

            Quand je rentrais le soir et que la nuit tombait,
            Pédalant en cadence je m’évertuais
            À composer des vers — j’ai encore en mémoire
1355.   Quelques-un de ceux là, pour la petite histoire !

            «  Ô nuit quand tu descends sur les bois et les plaines,
            «  Et que l’on sent souffler, comme une fraîche haleine,
            «  Dans la pourpre du soir la brise du couchant,
            «  Tu as tué le jour : il se baigne en son sang.

1360.   Je les notais sur de vieux cahiers d’écolier
            Et plus tard j’en ai fait, les ayant retapés
            En douce, sur la machine de la Mairie,
            Ma première plaquette, mais perdue depuis.
            C’était en mil neuf cent cinquante, je crois bien,
1365.   Car ces vers étaient encore écrits à la main.

§ Science-Fiction

            Mais je lisais “Vaillant” et la “science fiction”
            Était une autre de mes préoccupations.
            Les images des “Pionniers de l’Espérance”
            Qui me faisaient rêver, avaient ma préférence,
1370.   Et j’avais convaincu mon voisin, bien aimable,
            Que nous pourrions écrire une sorte de fable,
            Ou plutôt un roman, traitant d’une fusée
            Où nous serions tous deux pilotes embarqués.
            Nous en avions tracé des plans très détaillés
1375.   Étudié de près les moteurs, inspirés
            Du “Leduc” un avion à stato-réacteur
            Qui semblait, à l’époque, être très prometteur...
            Et nous avions d’un commun accord situé
            Cette histoire dans un avenir éloigné :
1380.   Ce serait en l’an mil neuf cent quatre-vingt-dix
            Qui nous apparaissait comme le plus propice,
            Car il était pour nous tout comme à l’infini
            Sans même imaginer que nous l’aurions franchi,
            Un jour sans cependant être dans la fusée
1385.   Qui jamais ne partit, faute d’être lancée,
            Car ce qui arriva fut la fin de l’année :
            Sans rien avoir écrit, nous fûmes séparés !

§ Un louveteau

            Mon grand-frère Daniel étant aux “Éclaireurs”
            Je l’enviais beaucoup, et attendant mon heure
1390.   Je fus aux “Louveteaux”, même avant le Collège.
            J’avais le foulard bleu et la chemise beige,
            Nous n’avions pas encore le droit au chapeau,
            Mais j’étais très heureux d’apprendre le pipeau,
            Et de lire une carte, avoir une boussole,
1395.   Et marcher dans les bois comme si j’étais Sioux,
            Sans laisser nulle trace, pas un fil sur le houx...
            Nous partions le dimanche avec une gamelle,
            Ma mère me faisait le plat traditionnel :
            Une belle omelette et des pommes de terre,
1400.   Et la gourde qu’avait récupérée mon père
            Chez les américains, quand ils étaient partis
            Avec des couvertures et des tentes aussi.

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            Lors de mon premier camp, je m’ennuyai un peu,
            Même en faisant bouillir des pâtes sur le feu,
1405.   Ce qui m’avait valu brevet de cuisinier !
            Dans la forêt d’Ardenne, dans la nuit, marcher,
            Me faisait un peu peur, en guettant les étoiles,
            Et j’étais bien content de retrouver nos toiles.
            Mes parents s’inquiétaient de savoir où j’étais,
1410.   Car je ne donnais pas de nouvelles, c’est vrai !
            Notre vie était rude et même un peu spartiate,
            Entre corvée de bois, éplucher les patates,
            Se laver à l’eau froide et creuser des feuillées,
            Sans parler de la pluie, des tentes arrachées !
1415.   Mais nous mettions un point d’honneur à ne laisser
            En partant nulle marque d’avoir séjourné :
            Écolos véritables sans même y penser,
            La nature n’était pas la divinité,
            Mais le cadre de vie qu’il fallait conserver,
1420.   Et rendre comme on doit rendre intact un jouet !

§ Vacances à “Fère”

            À cette époque les vacances s’étendaient
            Sur deux mois et demi, du quatorze juillet
            Jusqu’au premier octobre, et parfois nous pensions
            Que le temps tout de même se faisait bien long.
1425.   Ma soeur qui n’avait pas voulu être “Éclaireuse”,
            Elle surtout trouvait les journées ennuyeuses,
            Même à Fèr’-Champenoise, où parfois nous allions
            Avec le cousin Jacques, dans les environs
            À la ferme dont il connaissait bien les gens ;
1430.   Un jour on nous prêta, avec harnachement
            Un vieux cheval tranquille, connaissant les meules
            Et nous avons roulé tout un champ plein d’éteules,
            Sans renverser de gerbes ! Nous avons bien ri :
            Jacques nous régalait de ses plaisanteries,
1435.   Et notamment de celle du “Petit Cali”,
            Personnage obligé de la saga d’ici...
            «  “Petit Cali” un jour, comme nous, est allé
            «  Rouler un champ à lui récemment moissonné ;
            «  Mais il avait un peu caressé la bouteille
1440.   «  La veille, et il avait vraiment beaucoup sommeil.
            «  Soudain, quelles secousses ! Il se frotte les yeux,
            «  Et voilà qu’il découvre, “sacré nom de dieu” !
            «  Que le champ qu’il roulait, ce n’était pas le sien
            «  Mais c’était au contraire, tout un champ de sapins ! »

§ L’âne et la carotte

1445.   Celle que nous aimions c’était, dans le faubourg,
            Thérèse la grand’ tante, elle qui certains jours,
            Vendait beurre et fromages, dans sa cariole
            Tirée par un vieil âne, dont les cabrioles
            Parfois avaient pu faire un peu tourner le lait...
1450.   Ayant tout enlevé, elle nous la prêtait,
            Et nous partions pour faire le tour du village
            En riant quand les gens venaient pour du fromage
            Et ne trouvaient dedans que trois joyeux lurons !
            On avait attaché au bout d’un long bâton
1455.   Une carotte fraîche, que nous suspendions
            Devant les naseaux retroussés de l’ânon,
            Mais quand il s’arrêtait, on avait beau le faire,
            Cela ne changeait rien, rien du tout, à l’affaire
            Et nous devions pousser, tirer, en déclenchant
1460.   Toute une interminable série de braiments !

§ Avec l’oncle berger

            De mon côté j’avais noué de l’amitié
            Avec l’oncle René, qui était le berger
            Du village, et qui chaque matin, en saison,
            Menait au pâturage quatre cents moutons !
1465.   Nous partions le matin, à la fraîche, et pour moi,
            C’était comme partir au bout du Sahara !
            On emportait bien sûr à manger et à boire
            Comme de vrais touaregs, dont j’avais lu l’histoire
            Dans le livre inspiré par celui de René
1470.   Lui aussi ! Mais qui s’appelait René Caillé,
            «  Pour les neuf ans de Guy ! », avait écrit ma mère...
            Notre caravane, devant chaque portail
            Grossissait comme hors du caravansérail !

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Mon grand oncle René, berger.

            Son brave chien “Brisac” était mon préféré,
1475.   J’avais appris à faire un son particulier
            Qui le lançait, comme une flèche, mordiller
            Les pattes des brebis égarées, ramener
            Le troupeau dans les limites du pré fauché
            Où le berger avait le droit de pacager.
1480.   À midi, quand on déballait nos provisions
            À l’ombre d’un arbre, adossés au tronc,
            C’était pour moi vraiment un repas magnifique,
            Et l’oncle, de sa gourde de potion magique
            Me donnait quelque gouttes, car c’était du vin !
1485.   Il riait, me disant : «  Surtout, tu n’en dis rien ! »
            En rentrant les brebis reconnaissaient leur ferme,
            Y allaient toutes seules avant qu’on les enferme,
            Et au bout de la rue, il n’en restait plus une...
            J’étais heureux et fier de rentrer à la brune !

§ À Namur à vélo

1490.   Mais Janine trouvait que tout cela n’était
            Que des amusements de gamins, et voulait
            Un projet qui serait vraiment beaucoup plus grand :
            Faire un voyage dont on parlerait longtemps
            Sinon dans les chaumières, mais du moins à Fère,
1495.   Jacques était “dans le coup”, et moi, le petit frère,
            Je devais dire “oui” et ne pas discuter !
            Mais j’étais à vrai dire déjà “emballé” !
            Il s’agissait d’aller, à vélo, chez “Les Belges” :
            Ainsi appelait-on ceux qui, faute d’auberge,
1500.   Avaient logé chez nous, chez grand-mère Lucie,
            Quand ils fuyaient la guerre et les troupes nazies,
            Avant que nous partions nous aussi, pourchassés ;
            Mauricette avec eux avait pu échanger
            Quelques lettres encore les années suivantes,
1505.   Qu’elle nous a montrées, elle était très contente,
            Et sur notre demande elle avait donc écrit
            Que nous irions les voir — et ils avaient dit «  Oui ! »
            Ils habitaient Namur ; mais Jeanine voulait
            Ensuite aller plus loin et nous tarabustait
1510.   Pour aller à Bruxelles ! On lui dit : « Pourquoi pas ? »
            Alors quoi qu’il en soit, on a tout préparé
            Sur la carte, en comptant kilomètres, montées,
            Cela faisait trois jours ou quatre tout au plus,
            En passant par Givet, car ça nous plaisait plus.

1515.   Le départ se ferait de Reims, et avec la Peugeot :
            Les parents ramenèrent Jacques et son vélo.
            On a plié la tente, et puis les couvertures
            On ne dormirait pas très longtemps à la dure,
            Chez “Les Belges” on aurait tout de suite un bon lit,
1520.   Mais il fallait pourtant compter avec la pluie,
            Qui se mit à tomber très vite sur l’Ardenne,
            Alors que nous n’étions que vers Signy, à peine.
            Nous avons dû camper et tout était mouillé
            Mais on était contents d’avoir bien pédalé,
1525.   Et on s’est endormis en espérant trouver
            Le lendemain un ciel un peu plus dégagé !
            Au matin le réchaud nous a fait des misères,
            Avec le vent, mais on a pu pourtant se faire
            Un café qui nous a très vite réchauffés ;
1530.   On a tout replié, et on est repartis
            Le temps était meilleur, c’était mieux sans la pluie !...
            Mais voilà qu’en descente, en allant sur Givet,
            Dans un virage sec, Janine dérapait
            Et avec le genou raclant sur les graviers,
1535.   La voilà au talus, fortement éraflée !...
            On avait emporté un peu de pharmacie,
            Et l’eau oxygénée l’a fait pousser des cris,
            Mais on a entouré son genou d’une bande ;
            Sa roue était voilée, il fallut qu’on descende
1540.   Le reste de la côte à pied, elle à vélo
            Sans pédaler, en la poussant, pas trop  !
            Le vélo réparé, on s’est donc arrêtés
            Au camping ; à la pharmacie, un peu soignée,
            Janine a dit qu’elle voulait continuer !
1545.   Alors le lendemain, mais non sans grimacer,
            On a repris la route, on n’était plus très loin...
            Dans Namur, on a vu un téléphone, enfin,
            Et appelé “Les Belges”... On a vu arriver
            Une flambante “Jeep Hotchkiss”, on a hissé
1550.   Janine sur le siège, et telle une princesse,
            Elle s’est fait conduire à petite vitesse,
            Pendant que nous derrière, encore pédalions !
            Nous fûmes reçus là comme de vrais champions
            Représentant la France qui les accueillit...
1555.   Ces gens fort chaleureux tenaient quincaillerie
            Il nous ont dorloté, nourri et promené
            Ils ont téléphoné à la Mairie : le Père
            Ploix, le secrétaire, en a averti ma mère,
            Et ils nous ont gardé plusieurs jours avec eux.
1560.   Le genou de Janine étant devenu bleu,
            Nous pouvions repartir maintenant, c’est certain...
            Nous sommes revenus, je crois bien — par le train !