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SOMMAIRE

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1952 (3) : Valence-Reims

SYNOPSIS :

§ À la Poste § Raskolnikov ? § À la Gare § Châlons-sur-Saône et Dijon § Chez le Commissaire § La destinée § La mort de mon père

§ À la Poste

2360.   Derrière son guichet grillagé, l’employée
            Qui n’a pas vraiment la mine très enjouée,
            Me regarde d’un air quelque peu soupçonneux...
            Et quand je lui demande, faisant l’obséquieux
            Si elle a un mandat au nom de Jacquesson ?
2365.   S’emparant de la carte où figure ce nom,
            Elle fouille à regret dans un ou deux tiroirs,
            Et en exhibe un mandat, où je crois voir
            La signature de ma mère ! Je me sens
            Transporté comme sur un vrai tapis volant !
2370.   Je tends déjà la main — mais elle le retient,
            Ce morceau de papier qui scelle mon destin...
            En relevant le nez, elle me dévisage,
            Et sur ma carte cherche comme en bas de page,
            Pour me dire soudain : «  Non, vous ne pouvez pas
2375.   N’ayant pas vos seize ans, encaisser ce mandat. »
            Frappé comme en plein vol, je retombe sur terre,
            J’ouvre des yeux tout ronds, et je dis : «  Mais ma mère
            Au receveur chez nous avait bien demandé
            Si je pourrais le faire ? Il l’avait assurée
2380.   Qu’il suffisait de ma carte d’identité ! »
            Avec un haussement d’épaules bien marqué
            Elle me rend ma carte en disant : «  Au suivant ! »

§ Raskolnikov ?

            Je reste cloué là, les yeux ouverts tout grands
            Comme un hibou curieux, spécimen empaillé,
2385.   Mais la fureur en moi que je sens bouillonner
            Me ferait bien sauter par dessus le guichet
            Et sans le moindre mot, prendre par le collet
            L’infâme fonctionnaire, la sadique imbécile,
            Mais je suis trop petit — et je reste tranquille...
2390.   Pourtant Raskolnikov, en moi réincarné,
            De fureur me donnait une autre identité,
            De bon petit garçon, j’étais un meurtrier !
            Je lui tordais le cou, lui faisait expier
            Sa bêtise, et je lui faisais même avaler
2395.   Ma carte d’identité, au fond du gosier !
            Puis je me tournerais vers la foule apeurée,
            Comme Zorro, cet indomptable justicier,
            Signant d’un trait vengeur sur ce front méprisé
            La marque de mon droit, “GJ” entrelacés,
2400.   Avant de disparaître, au loin, au grand galop,
            Ayant sauté sur la selle de mon vélo...

§ À la Gare

            Penaud, désemparé, en fait je suis allé
            M’écrouler sur le banc où j’avais espéré
            Attendre la venue du Messie par la Poste.
2405.   Que faire ? me disais-je, quelle riposte,
            Pourrais-je bien trouver ? Requérir la police ?
            On me dirait, c’est sûr, comme fit la Pallice
            Que ce qu’on interdit n’est pas autorisé.
            On me mettrait des tas de lignes sous le nez
2410.   Disant ceci et son contraire, et «  Circulez ! »
            Je n’avais plus du tout envie de pédaler.
            Je voulais m’endormir et ne me réveiller
            Que lorsque je serais, à Reims, bien arrivé.
            Le train étant la seule possibilité,
2415.   J’allai jusqu’au guichet, et devant l’employé
            Ayant vidé mes poches, je lui demandai :
            «  Jusqu’où pourrais-je bien obtenir un billet
            Avec cet argent-là ? » Il a saisi son “Chaix”
            Et me dit se grattant la tête : «  Jusqu’à Aix. »
2420.   — Ah ! Mais non... Dans l’autre sens, Monsieur, s’il vous plaît ! 
            — Alors Châlons sur Saône, et un peu de monnaie.
            — J’ai aussi un vélo... — Dans le fourgon, ça va !
            Je saisis ce billet ; j’avais pensé déjà
            À ce que je ferais : sur les panneaux j’avais
2425.   Vu que ce train allait à Reims, et même après...
            Je resterais dedans ; et quand j’arriverais
            À Reims je descendrais, et puis j’appellerais
            Ma mère qui viendrait pour régler mon billet
            Même avec une amende, elle aimerait mieux ça
2430.   Que de n’avoir aucune nouvelle de moi !

            Mais les choses n’ont pas tourné comme cela...

§ Châlons-sur-Saône et Dijon

            J’ai hissé mon vélo dans le fourgon, là-bas,
            Et me suis installé en prenant mes sacoches
            Comme oreiller : il faisait déjà nuit, et moche
2435.   Avec un peu de pluie ; je me suis endormi...
            Je me voyais en rêve entrant à Champigny
            Sur mon vélo, heureux, acclamé par la foule !
            Mais le freinage brutal du train me chamboule,
            Et de “Châlons-sur Saône” je vois le panneau :
2440.   C’est ma destination, et je vois mon vélo
            Passer le long du quai avec tous les bagages.
            Mais c’est bien décidé : je reste du voyage.
            Il fait nuit, il fait froid, la pluie n’arrête pas...
            À Reims il sera temps de penser à tout ça !
2445.   Je me rendors bercé par le bruit des boggies ;
            Le train roule longtemps et puis il ralentit :
            Nouvel arrêt : Dijon ! Je vois que tous les gens
            Dans le wagon s’affairent ; un haut-parleur prétend
            Que tous les voyageurs doivent quitter le train...
2450.   La suite du voyage est pour demain matin !
            Je n’avais pas prévu cet arrêt, je croyais
            Que le train jusqu’à Reims d’un coup me mènerait...
            Dans la salle d’attente je m’installe un peu,
            Je suis presque le seul, mais je suis bien heureux
2455.   De n’avoir qu’à attendre la dernière étape !
            Sur un banc je m’endors, et soudain on me tape
            Sur l’épaule : je me frotte les yeux, et je vois
            Comme un géant surgi soudain, là, devant moi,
            Un homme en uniforme avec une casquette
2460.   Qui très distinctement m’adresse sa requête  :
            «  Votre billet, monsieur, veuillez me le montrer. »
            Horreur ! À ce coup-là je n’avais pas pensé !
            Je bredouille, je fouille mon sac, effaré,
            Je fouille mes sacoches, d’un air hébèté,
2465.   Je fais celui qui n’est pas encore éveillé,
            Et puis ne sachant plus à quel saint me vouer,
            J’exhibe le billet, preuve de mon délit...
            L’homme qui l’examine, et puis un autre aussi,
            Me disent de les suivre... Je veux m’expliquer,
2470.   Mais me voilà contraint pourtant de me lever.
            Tout le long d’un couloir et sans me dire un mot
            Ils m’ont mené jusqu’à la porte d’un bureau
            Et m’ont remis à deux gendarmes, leur tendant
            Mon billet, que les autres ont lu en rigolant...
2475.   «  Alors, comme ça, on voudrait resquiller ? »
            Je voudrais tellement pouvoir leur expliquer
            Que je voulais rentrer chez moi, tout simplement,
            Que ce que je devais serait payé en arrivant... 
            Mais ils n’écoutaient pas, ils m’ont mis dans un coin
2480.   Et m’ont dit : «  Reste-là, jusqu’à demain matin ! »
            Le banc était bien dur, et j’étais tellement
            Épouvanté de ce qui m’arrivait... longtemps
            Je ne pus que pleurer en silence, même si
            La colère parfois me saisissait aussi,
2485.   Contre celle qui m’avait causé ces tourments
            En me refusant de pouvoir toucher mon argent...

§ Chez le Commissaire

            L’un des gendarmes au matin me réveilla :
            «  Tiens si tu veux du café, en voilà ! »
            Ça sentait le café, mais aussi le vin chaud,
2490.   Et j’avalais un bol, ce n’était pas de trop,
            Avec un peu de pain, ahuri, résigné...
            Après des rires gras, quand on me fit lever
            J’étais terrorisé pensant à la prison :
            Une Maison d’arrêt au lieu de ma maison !
2495.   Je partis entre deux gendarmes, sans oser
            La moindre chose, tout du long, leur demander.
            J’avais les jambes molles, et du mal à marcher,
            Mais devant un portail, nous étions arrivés,
            Je pus voir : “Commissariat central de Dijon”.
2500.   On me mit sur un banc, avec d’autres larrons ;
            Je dus encore attendre, et je fus introduit
            Dans un bureau propret, où se tenait assis
            Un homme qui me regardait, l’air très sévère,
            Et qui très vite dit qu’il informait ma mère,
2505.   Que maintenant c’était un peu n’importe quoi,
            De laisser les enfants s’en aller comme ça...
            Il ne m’écoutait pas, voulant lui expliquer,
            Je fus épouvanté, en l’entendant parler :
            «  Ici le Commissaire central de Dijon...
2510.   — Votre fils est ici, Madame Jacquesson !
            Je voulais l’implorer d’épargner à ma mère
            Que je savais en peine au chevet de mon père,
            Une honte pour elle presque insurmontable,
            Mais il parlait déjà d’argent — et de comptable...
2515.   Je repartis, toujours entre les deux agents,
            Jusqu’à la gare, ayant cette fois de l’argent :
            Ma mère avait payé la somme nécessaire
            Télégraphiquement, je crois, au Commissaire,
            Et je fus au guichet, toujours accompagné,
2520.   Pour payer mon amende, et prendre mon billet...

§ La destinée

            Par la suite je me suis souvent demandé
            À quoi cette aventure aurait pu me mener ?
            Pour un bout de papier que l’on me refusa
            Au nom d’un règlement qui était vrai ou pas,
2525.   Peut-être aurais-je pu devenir un malfrat,
            Un véritable délinquant, un scélérat...
            Peut-être aurais-je pu attendre la sortie
            De celle qui pour moi décidait de ma vie,
            Et lui voler son sac, lui faire un mauvais coup ?
2530.   J’aurais pu devenir une sorte de fou
            Tellement l’injustice m’avait révolté...
            J’aurais bien pu aussi essayer d’échapper
            Au contrôleur, ou aux agents, au commissaire
            Devenir un Vidocq, ou même un Lacenaire !
2535.   J’ai souvent mesuré combien peu d’épaisseur
            Sépare ce qu’on dit normal, et la terreur
            D’une vie consacrée à venger une erreur,
            Ce hasard qui soudain comme bille au “flipper”
            Vous lance sur des voies qui sont indécidables
2540.   Et qui en peu de temps font de vous un coupable !
            Est-ce là le “fatum” cher à nos anciens ?
            Est-il une logique échappant à nos mains ?
            Le fil que l’on disait par les Parques tissé
            Peut-il avoir des noeuds, des boucles, se briser
2545.   Par un simple hasard, par la concomitance,
            D’un faux pas imprévu et de la contingence ?
            Aujourd'hui je prétends à qui veut bien m’entendre
            Que chacun de sa vie fait ce qu’il veut prétendre ;
            Mais cette vision-là, appelée liberté,
2550.   N’est peut-être l’effet que de la volonté
            Dans un cadre tracé au cordeau, une épure
            Qui n’est peut-être pas la chose la plus sûre...
            Comme une goutte d’eau à la loupe est si claire
            Et devient compliquée à la binoculaire,
2555.   Maintenant que l’on sait l’infiniment petit
            Peuplé de corpuscules qui souvent dévient,
            Et dont on ne peut plus, à un certain degré
            Dire certainement où ils sont situés...
            La simple volonté de tracer son destin
2560.   Est-elle suffisante ou bien tant de chemins
            Entrecroisés se peuvent révéler égaux ?
            Les milliards de cellules de notre cerveau
            Combinés aux milliards de potentialités
            À chaque instant de notre vie, font basculer
2565.   Le point d’appui fourni par notre réflexion...
            Comme en apesanteur quelle est la direction
            La plus probable, et quelle est la meilleure
            Que nous baptiserons, peut-être, “le bonheur” ?

§ La mort de mon père

            À la gare de Reims, ma mère m’attendait.
2570.   Je n’étais pas très fier de ce que j’avais fait,
            Même si je trouvais assez immérité
            Ce que j’avais subi, mais la douleur causée
            À elle en ces moments, si douloureux pourtant,
            Me faisait une honte de tous les instants.
2575.   Elle m’avait étreint sans me dire un seul mot,
            Et quand je fus près d’elle, à bord de la Peugeot,
            Elle dit seulement : «  Ton père va très mal... »
            Retenant ses sanglots avec beaucoup de mal.
            Je restai médusé ; je le savais malade,
2580.   Quand nous étions partis, tout de même, en balade,
            Mais je ne savais pas ce qui s’était passé :
            Ma mère m’ayant dit dans ses rares courriers
            De façon anodine, sur lui quelques mots,
            Je ne mesurais pas l’étendue de ses maux !

2585.   Quand elle m’a ouvert la porte de la chambre,
            Et que je pus entrer dans cette pièce sombre
            Je vis dans le grand lit, une forme haletante
            Et reconnus mon père... Vision éprouvante !
            Ma mère s’approcha en lui disant : «  C'est Guy ! »
2590.   Elle le redressa, sur l’oreiller, et lui,
            Ouvrant tout grands les yeux fixés sur la fenêtre,
            Et comme terrifié murmura : «  Je le vois ! 
            Il est là !  » — mais ce n’était pas moi...
            N’être pas reconnu est chose épouvantable :
2595.   On sent une barrière énorme, insurmontable,
            Entre celui qu’on est et celui qui est vu,
            Entre celui qu’on voit et qui n’est déjà plus,
            Qui dans un autre monde déjà se débat,
            Et c’est pourtant toujours le même cœur qui bat !
2600.   Sanglotant je ne pus que détourner les yeux ;
            Il y avait au fond deux ou trois beaux messieurs,
            Des médecins venus parfois même de loin ;
            Ma mère avait tout fait pour obtenir les soins
            D’un médecin «  célèbre » avait dit Mauricette,
2605.   Qu’on tenait pour un mage, et toutes ses recettes,
            Provenant disait-on de formules chinoises
            Lui avaient conféré à Fère-Champenoise
            Une réputation d’infaillibilité...
            Mais moi les regardant, tellement effaré,
2610.   Je fus pris d’une rage envers ces Diafoirus
            Prévoyant l’avenir dans Mars et Uranus,
            Et qui se contentaient de hochements de tête
            Devant mon pauve père, agité, qui halète !
            Je ne sais plus le temps qui depuis s’écoula
2615.   Je ne sais plus si même ce fut ce jour-là,
            Mais je revois encore lui qui fut mon père,
            Se dressant, convulsif, les yeux écarquillés,
            Et soudain s’abattant, avec un dernier râle,
            Ma mère se couvrant la tête de son châle.